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Full text of "M. Roosevelt, président des États-Unis et la République d'Haïti"

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l^arbacb  Collège  Librarg 


Archibald  Cary  Coolidge,  Ph.D, 


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M.    ROOSEVELT 

PRÉSIDENT    DES   ÉTATS-UNIS 


ET 


LA     RÉPUBLIQUE     D'HAÏTI 


PAR 

A.   FIRMIN 

Ancien  SterHeùrt  d'Etat^  tU»  Financtt  et  dm  Ccmmérct^  Ancien  Ministre 
d*Hmti  en  France^  Officier  de  P Instruction  PubliqWj  Officier 

de  la  Légion  d*Honncur^  etc. 


flewfiorli 

Hamilton  Bank  Nots 

£noraving   and   Printing 

Company 

88  A  9Q  GOLD  STREET 


Pari0 

F.  Pichon  bt  Durand-Auzias 

Librairie  du  Conseil  dEtat  et 

do  la  Société  de  Législation 

Comparée 

ao  RUE  SOUFFLOT  20 


1905 


Tout  Droits  Réservés 


 


SA  1,\Xi,<^S 


OCT  11  1907 


PREFACE 


En  annonçant,  en  septembre  dernier,  la  prochaine  ap- 
parition de  «  Monsieur  Roosevelt,  président  des  Etats- 
Unis,  et  la  République  d'Haïti,»  je  n'avais  à  l'idée 
que  la  composition  d'un  opuscule  où  ne  se  trouveraient 
exposées  que  d'une  façon  écourtée  mes  pensées  et  mes 
convictions  sur  la  question  américaine,  telle  qu'elle  s'est 
posée  pour  Haïti,  depuis  qu'on  s'est  plu  à  voir  dans  l'a- 
vènement du  nouvel  hôte  de  la  Maison  Blanche  une 
menace  pour  notre  autonomie  nationale.  En  une  ving- 
taine de  pages,  tout  cela  pourrait  être  dit  assez  clairement 
pour  me  faire  comprendre.  Certainement.  Mais  il  fau- 
drait alors  attendre  du  lecteur  qu'il  se  rapporte,  de  con- 
fiance, à  une  conclusion  dont  il  ignorerait  les  prémisses. 
Ce  serait  dogmatiser  en  une  affaire  où  les  intérêts  de 
chaque  Haïtien  sont  à  ce  point  engagés  que  c'est  un  droit 
et  un  devoir  pour  tous  d'avoir  une  vue  complète  de  la 
matière,  afin  de  pouvoir  contrôler  avec  une  pleine  intelli- 
gence l'opinion  qu'on  essaie  de  lui  suggérer.  Aussi  est-ce 
en  face  de  cette  réflexion  que  je  me  suis  mis  à  tourner 
et  retourner  ma  conception,  à  tourner  et  retourner  des 
pages,  et  surtout  à  stimuler  ma  mémoire,  en  l'absence 


111 


:iv  Préface 

d'une  bonne  bibliothèque  qu'il  ne  faut  pas  chercher  à 
Saint  Thomas.    De  là  est  sorti  ce  volume. 

J'ai  fait  de  mon  mieux  ;  mais  j'ai  le  clair  sentiment  qu'on 
pourrait  faire  mieux.  Que  ceux  qui  auront  la  bien- 
veillance de  me  lire  ne  me  tiennent  donc  pas  rigueur, 
mais  qu'ils  passent  sur  mes  erreurs  et  sur  mes  fautes.  Il 
semble  que  c'est  dans  ma  destinée  d'écrire  des  livres  im- 
provisés. J'en  gémirais  si  j'ambitionnais  la  gloire  de 
compter  parmi  les  grands  écrivains  et  d'imprimer  à  mes 
œuvres  le  sceau  de  l'immortalité;  mais  je  n'ai  jamais  eu 
de  telles  aspirations,  si  prétentieuses  et  si  futiles,  en  un 
temps  où  tout  se  règle  à  la  minute,  chaque  jour  compor- 
tant une  histoire  mondiale  plus  variée  et  plus  objective 
que  celle  qu'offraient  des  siècles  entiers  dans  les  périodes 
reculées  du  passé.  Ce  à  quoi  il  faut  viser  aujourd'hui, 
c'est  au  résultat  du  jour:  Carpe  diem!  on  pourrait  répé- 
ter, avec  Horace,  en  attachant  aux  mots  une  valeur  phi- 
losophique plus  sérieuse  que  n'y  mettait  l'aimable  épicu- 
rien. Ecrit  ainsi,  un  livre  devient  une  action:  le  mien 
en  est  une.  Incorrect  parfois,  faible  en  plus  d'un  endroit, 
mais  jamais  mensonger  et  toujours  sincère,  frappé  au 
coin  d'un  réel  patriotisme,  tel  je  le  présente,  comme  un 
acte  de  foi  dans  l'avenir  d'Haïti,  la  République  noire. 

Les  Haïtiens  ne  connaissent  pa.s  assez  les  Américains. 
Cette  négligence  d'étudier  l'histoire,  la  vie  et  les  insti- 
tutions d'un  grand  peuple  avec  lequel  nous  avons  tant 
de  points  de  contact,  matériels  et  moraux,  constitue  une 
grave  lacune  et  même  un  danger,  qu'il  faut  combler  ou 
conjurer  au  plus  tôt.    C'est  dans  ce  but  que  je  me  suis 


I 


Préface  v 

complu,  peut-être  trop  longuement,  à  faire  dérouler  cette 
histoire,  dans  ses  grandes  lignes  sociologiques,  aux  yeux 
et  à  l'esprit  de  mes  concitoyens.  Je  ne  veux  point  le  dis- 
simuler: il  y  a  eu  dans  mon  choix  d'un  tel  plan  non 
seulement  le  besoin  de  faire  connaître  ce  qu'est  l'Amé- 
ricain, en  montrant  d'oti  il  vient,  mais  aussi  le  désir  de 
faire  saisir  comment  un  peuple  se  rend  digne  de  la  liberté 
et  de  l'égalité,  en  y  mettant  une  énergie  constante  à  con- 
quérir l'une  et  l'autre,  sous  l'empire  d'une  raison  éclai- 
rée, y  voyant  la  source  de  tout  bien-être  social  et  de  tout 
progrès.  J'avoue  qu'en  me  plongeant  dans  cette  atmos- 
phère saine  et  vivifiante  de  l'histoire  américaine,  j'ai  eu 
plus  d'une  émotion  patriotique  capable  de  régénérer  l'es- 
prit le  moins  susceptible  d'impulsions  libérales;  et  je  sou- 
haite de  tout  mon  cœur  et  de  toute  mon  âme  que  la  même 
impression  se  produise  sur  mes  lecteurs  haïtiens,  à  qui 
va  tout  naturellement  ma  pensée  de  patriote. 

Haïti,  toute  modeste  et  repr^chable  qu'elle  est,  vaut 
sans  doute  mieux  que  le  dédain  gratuit  et  les  calomnies 
grossières  dont  elle  est  si  souvent  l'objet.  J'ai  fait  mes 
efforts  pour  la  montrer  telle  qu'elle  est,  dans  son  incom- 
parable beauté,  dans  ses  incontestables  ressources,  dans 
sa  sérieuse  valeur  géographique,  au  point  de  vue  des  in- 
térêts américains  dans  le  canal  de  Panama,  et  dans  la 
vitalité  de  son  jeune  peuple.  Ai-je  réussi?  Je  l'ignore; 
mais  combien  ne  serais- je  pas  heureux  de  penser  que 
l'attention  du  monde  civilisé  pourrait  être  tournée  vers 
mon  pays  dans  une  attitude  de  considération  et  de  sym- 
pathie qu'il  mérite  à  tant  de  titres! 


vi  Préface 

Heureux,  dit-on,  sont  les  peuples  qui  n'ont  pas  d'his- 
toire. Il  semblerait,  de  là,  qu'il  vaudrait  mieux  continuer 
à  vivre  dans  une  éternelle  pénombre  et  n'attirer  aucune 
lumière  indiscrète  sur  notre  existence  nationale.  Plu- 
sieurs le  disent,  avec  plus  ou  moins  d'arrière-pensée;  et 
ceux-là  s'indignent  toutes  les  fois  qu'on  provoque  sur 
Haïti  le  regard  scrutateur  de  l'étranger.  Ils  préfèrent 
mourir  dans  le  silence,  plutôt  que  de  crier  leurs  maux, 
dans  le  but  d'y  trouver  un  remède.  Ils  raisonnent  comme 
Joseph  de  Maistre,  lequel  a  écrit  ce  précepte  :  «  Expressa 
nocent,  non  expressa  non  nocent.  Il  y  a  une  infinité  de 
choses  vraies  et  justes  qui  ne  doivent  pas  être  dites  et  en- 
core moins  écrites.»  Mais  qu'était-ce  que  de  Maistre? 
Le  préconisateur  endiablé  de  l'obscurantisme,  le  logicien 
paradoxal  d'une  philosophie  politique  propre  à  ramener 
l'humanité  à  voir  dans  le  despotisme,  les  privilèges  de 
classe  et  les  exactions  de  toute  couleur,  Tordre  naturel  des 
choses  d'ici-bas.  Je  ne  m'y  suis  donc  pas  arrêté;  et  jai 
écrit  toutes  les  vérités  assainissantes,  éclairantes,  indis- 
pensables à  entendre  pour  qu'on  se  détourne  des  habi- 
tudes d'esprit  tangiblement  hostiles  à  notre  évolution  de 
peuple  organisé. 

Ces  considérations  sur  notre  histoire,  dévoilant  les 
maux  dont  notre  organisme  national  est  affligé  et  dont 
l'influence  pernicieuse  paralyse  si  malheureusement  notre 
développement  économique,  politique  et  social,  étaient  né- 
cessaires pour  convaincre  ceux  qui  ne  croient  point  à  la 
possibilité  de  notre  amélioration,  parce  qu'ils  pensent  que 
notre  état  actuel  est  le  résultat  d'une  espèce  de  fatalité 


\ 


Préface  vii 

physiologique  indéfinissable,  mais  qu'on  appelle  infério- 
rité de  la  race.  La  théorie  des  races  inférieures  est  cer- 
tainement frappée  à  mort  avec  la  subite  et  renversante 
révélation  des  éminentes  aptitudes  des  Japonais  ;  mais  les 
entêtés  de  la  doctrine  de  l'inégalité  des  races  humaines  ne 
manqueront  pas  d'essayer  bientôt  de  faire  passer  les  Japo- 
nais pour  des  blancs  cdlophylles,  sinon  pour  un  peuple  de 
race  blanche  d'Asie,  comme  seraient  d'après  eux  les  an- 
ciens Égyptiens!  Dans  tous  les  cas,  les  nègres  ayant 
toujours  été  considérés  comme  le  type  le  plus  abject  de 
notre  espèce,  absolument  incapable  d'un  haut  développe- 
ment intellectuel  et  moral,  tout  le  temps  qu'on  ne  fera  pas 
toucher  du  doigt,  pour  ainsi  dire,  les  causes  de  notre 
stagnation  nationale,  il  faudra  inévitablement  s'attendre 
à  la  conclusion  qu'elle  est  due  à  l'imperfectibilité  de  notre 
race.  Une  telle  conclusion  autorise  contre  nous  toutes 
les  prétentions  et  sanctionne  toutes  les  injustices  à  notre 
égard.  C'est  par  elle  que  nous  voyons  tant  d'hommes 
connus  pour  leur  bon  sens  et  leur  libéralisme,  tel  un  Pierre 
Leroy-Beaulieu,  ne  point  se  faire  un  cas  de  conscience 
de  persuader  implicitement  les  Américains  de  nous  ef- 
facer de  la  carte  des  états  indépendants,  ou  à  l'amiable 
ou  par  la  force. 

Quoi  qu'on  fasse,  qu'on  en  parle  tout  haut  ou  qu'on 
veuille  la  voiler  en  des  subtilités  sournoises,  la  question 
de  race  domine  fatalement  le  problème  de  la  destinée 
d'Haïti.  Tout  le  temps  que  les  noirs  continueront  à  être 
un  objet  de  mépris  par  d'autres  hommes,  ou  blancs  ou 
jaunes,  Haïti  ne  sera  jamais  prise  au  sérieux;  et  la  pire 


viii  Préface 

des  choses  serait  le  fait  abominable  que  ce  fût  parmi  les 
Haïtiens  mêmes  que  l'étranger  trouverait  l'exemple  de 
ces  distinctions  absurdes  et  sacrilèges,  dont  il  se  moque 
ou  s*apitoie,  mais  qui  ne  sauraient  lui  inspirer  aucun 
sentiment  de  respect  pour  le  nègre  ni  d'estime  pour  le 
mulâtre.  Et,  pourtant,  un  pays  indépendant  est,  dans 
le  cercle  des  nations,  comme  un  homme  dans  le  cercle 
de  la  société  où  il  vit:  Tun  et  l'autre  ne  peuvent  évoluer 
ou  grandir  qu'en  jouissant  de  la  considération  de  ceux 
qui  les  entourent. 

Il  est  certain  que  si  Haïti,  se  dépouillant  de  toutes  les 
tares  traditionnelles  qui  la  font  se  buter  à  mille  obstacles, 
toutes  les  fois  qu'elle  essaie  d'aller  de  l'avant,  progres- 
sait d'une  façon  normale  et  se  sentait  estimée  et  respectée 
au  dehors  malgré  sa  faiblesse,  nous  n'aurions  point  cette 
inquiétude  déprimante  dont  on  est  si  souvent  agité  au 
sujet  de  notre  indépendance  nationale.  Nous  ne  serons 
à  l'abri  de  ces  craintes  maladives  que  lorsque,  par  notre 
conduite  raisonnable,  nous  aurons  acquis  la  conviction 
que  le  monde  civilisé  voit  en  nous  un  peuple  digne  de 
continuer  sa  carrière  civilisatrice.  Car  lorsqu'en  ce  cas 
une  puissance  quelconque  aura  un  intérêt  sérieux  à  dé- 
battre avec  nous,  elle  y  mettra  la  forme  et  la  conscience 
dont  elle  use  avec  tout  pays  en  pleine  possession  de  sa 
souveraineté.  Nous  n'aurons  à  nous  préoccuper  que 
d*être  corrects,  c'est-à-dire  avoir  le  droit  de  notre  côté, 
dans  nos  relations  internationales,  pour  nous  sentir  en 
sécurité.  Mais  un  tel  degré  d'assurance  en  soi-même  ne 
sera  obtenu  par  Haïti  qu'avec  la  pleine  conscience  de  sa 


Préface  ix 

destinée,  c'est-à-dire  de  Tidéal,  du  but  qu'elle  a  à  attein- 
dre, en  tant  que  nation  indépendante.  Aucun  peuple,  pas 
plus  qu'aucun  individu,  ne  peut  vivre,  progresser,  monter 
avec  une  ardeur  soutenue  dans  les  voies  de  la  civilisa- 
tion, s'il  n'a  point  un  but,  un  idéal  qui  l'attire,  à  travers 
toutes  les  péripéties  de  son  existence.  Pour  l'homme  ce 
but  est  d'ordinaire  plus  évident,  plus  net,  dans  la  pré- 
cision de  la  volonté  individuelle;  pour  les  nations,  il  est 
parfois  voilé  en  des  formes  imprécises;  mais  il  existe 
toujours  et  agit  impérieusement,  comme  le  magnétisme 
terrestre  imprimant  une  direction  irrésistible  à  l'aiguille 
aimantée,  malgré  le  brouillard  qui  cache,  à  l'horizon,  le 
point  d'orientation.  Cet  idéal,  pour  Haïti,  c'est  l'effort 
sublime  d'un  petit  peuple  en  vue  de  la  réhabilitation  de 
toute  une  race  d'hommes,  effort  si  noble  et  si  digne  que 
chacun  de  ceux  qui  y  participent  pourrait,  à  juste  titre, 
se  considérer  comme  un  apôtre.  Edmond  Paul,  dont  je 
ne  cesserai  de  glorifier  le  nom,  le  sentait  admirablement, 
lorsqu'il  écrivit  ces  magnifiques  paroles: 

«  Ainsi,  en  résumé,  quand  l'esclave  de  l'habitation 
Bréda  eut  brandi  le  casque  et  groupé  autour  de  lui  tous 
les  nègres  épars,  qui  venaient  de  briser  leurs  chaînes,  il 
personnifiait  la  première  épopée  militaire  de  la  vieille 
Saint-Domingue,  et  de  ce  jour  notre  nation  datait. 

«  A  cette  nation,  il  fallait  un  but. 

«  Ce  fut  celui  de  prouver  l'aptitude  de  toute  la  race 
noire  à  la  civilisation  qui  fut  posé.  But  puissant,  gigan- 
tesque, capable  de  dévorer  des  générations;  toutefois 
digne  de  contenir  et  d'exercer  notre  activité  I  » 


X  Préface 

Si  nous  n'avons  pas  un  meilleur  rang;  si  nous  ne 
sommes  pas  en  meilleure  posture,  parmi  les  nations  civi- 
lisées ;  si  nous  sommes  réduits  à  baisser  la  tête  et  à  trem- 
bler pour  notre  lendemain,  au  lieu  de  nous  montrer  fiers 
et  calmes,  c'est  que  nous  avons  tourné  le  dos  au  but  puis- 
sant, qui  serait  notre  force,  qui  donnerait  une  orientation 
à  l'âme  nationale  que  nous  sentons  confusément,  en  dé- 
rive. Nous  pouvons  heureusement  nous  relever  de  cette 
prostration  lamentable,  en  nous  convainquant  de  tout  le 
mal  que  nous  a  causé  une  politique  impie  et  débilitante; 
et  ce  serait  un  nouveau  mérite  pour  M.  Roosevelt  si  sa 
belle  et  saine  énergie,  après  nous  avoir  inspiré  une  peur 
salutaire,  nous  faisait  retrouver  enfin  la  voie  depuis  long- 
temps abandonnée  de  notre  destinée  nationale. 

A.  FIRMIN. 
Saint  Thomas,  19  Mars  1905. 


M.  ROOSEVELT, 

PRÉSIDENT  DES  ÉTATS  UNIS,  ET 

LA  RÉPUBLIQUE  D'HAÏTI 


CHRISTOPHE   COLOMB 

La  destinée  des  hommes  et  des  choses  est  un  problème 
obsédant  qui  fera  toujours  le  désespoir  de  la  pensée  et  de 
l'intelligence,  dans  leurs  efforts  et  leurs  tentatives  de 
découvrir  les  réalités  de  l'avenir.  Nous  sommes  lancés 
comme  dans  Tinconnu,  au  milieu  du  monde  dont  les  di- 
mensions gigantesques,  l'ordonnance  et  la  beauté  harmo- 
nique écrasent  notre  imagination  et  nous  suggèrent  mille 
hypothèses,  dont  celles  qui  paraissent  les  plus  absurdes 
sont  peut-être  appelées  à  se  réaliser  dans  les  plus  splen- 
dides  proportions. 

C'est  ainsi  que, .  vers  le  milieu  du  quinzième  siècle, 
aux  confins  du  moyen  âge,  après  les  découvertes  en 
Occident,  de  la  poudre  à  canon,  de  la  boussole  magné- 
tique et  surtout  de  l'imprimerie,  si  quelqu'un  eût  osé 
émettre  la  supposition  de  voir  en  moins  de  cinq  cents 
ans  une  des  plus  grandes  puissances  de  la  terre  —  au 
point  de  vue  de  la  force,  de  la  richesse,  de  l'intelligence 


2         M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

et  de  la  civilisation  —  être  établie  et  prospérer,  presque 
aux  antipodes  des  grandes  contrées  de  l'Europe,  l'esprit 
le  plus  sagace,  le  plus  ouvert  et  le  plus  libéral,  resterait 
incrédule,  se  moquant  d'une  hypothèse  absolument  illo- 
gique, étant  donnée  l'ignorance  dans  laquelle  on  était 
des  particularités  géographiques  les  plus  saillantes  de 
notre  planète.  Mais  déjà  existait  un  homme  illuminé 
par  la  foi  et  le  génie,  appelé  à  émerveiller  son  temps 
par  la  plus  glorieuse  des  découvertes.  Je  nomme  Chris- 
tophe Colomb! 

Le  grand  navigateur  était  né  à  Gênes  vers  1435. 
Comme  la  plupart  des  hommes  dont  l'intelligence  supé- 
rieure sort  de  l'ordinaire  et  brille  comme  un  phare,  à  la 
lumière  duquel  l'humanité  se  guide  dans  la  voie  du  pro- 
grès et  de  la  vérité,  Colomb  avait  appris  peu  de  choses 
à  l'école;  mais  il  a  été  toute  sa  vie  un  étudiant  assidu 
et  avait  réussi  à  meubler  son  esprit  d'un  fonds  considé- 
rable de   connaissances. 

Vers  l'âge  de  trente-cinq  ans,  en  1470,  il  vint  résider 
au  Portugal  où  se  trouvait  alors  le  centre  des  entreprises 
maritimes  de  l'Europe.  Dans  l'intervalle  de  ses  voyages 
il  étudiait  librement,  en  vrai  autodidacte,  toutes  les  bran- 
ches des  sciences  cultivées  à  cette  époque  et  dont  il  était 
également  curieux.  Pour  suppléer  à  ses  moyens  d'exis- 
tence, il  faisait  ou  refaisait  des  cartes  géographiques  et 
des  cartes  marines  qu'il  vendait  à  un  bon  prix. 

Il  se  jeta  surtout  avec  ardeur  dans  les  recherches  spé- 
culatives de  répoque  sur  la  voie  la  plus  courte  pour  navi- 
guer vers  les  Indes.  Joignant  à  ses  expériences  maritimes 


r 


et  la  République  d'Hditi  3 

les  études  sérieuses  qu'il  fit  des  anciens  géographes  grecs, 
des  géographes  arabes  et  de  ses  contemporains,  il  se  con- 
vainquit qu'il  y  avait  des  terres  au  delà  des  mers  occi- 
dentales de  l'Europe  et  qu'il  croyait  être  les  côtes  orien- 
tales de  l'Asie.  Sa  correspondance  scientifique  avec  le 
savant  Italien,  Paul  del  Pozzo  Toscanelli,  l'affermit  dans 
ses  idées  qui  le  dominèrent  exclusivement  et  devinrent 
sa  plus  profonde  conviction  et  l'idéal  à  la  réalisation  du- 
quel devait  se  dévouer  toute  sa  vie.  Chaque  jour  aug- 
mentait cette  conviction,  par  de  nouvelles  lumières  que 
lui  apportaient  les  informations  successives  des  marins 
ou  l'observation  de  faits  significatifs  tels,  par  exemple, 
que  des  troncs  de  pins  apportés  à  l'île  de  Madère  par 
les  courants  occidentaux  et  les  cadavres  de  deux  hom- 
mes dont  les  traits  et  les  vêtements  indiquaient  qu'ils  n'ap- 
partenaient à  aucune  des  nations  européennes. 

Mais  il  lui  manquait  les  moyens  indispensables  à  la 
réalisation  de  son  projet  d'aller  à  la  recherche  de  cette 
terre  occidentale,  qui  était  devenue  pour  lui  la  plus  ob- 
sédante, mais  la  plus  attrayante  des  visions. 

Il  s'adressa  d'abord  au  gouvernement  de  sa  patrie,  dans 
un  double  sentiment  de  délicatesse  et  de  patriotisme. 
Il  sentait  que  nul  autre  n'était  mieux  qualifié  pour  lui 
venir  en  aide  et  qu'à  nul  pays  il  n'eût  désiré  plus  ardem- 
ment la  gloire  d'avoir  pris  une  initiative  digne  d'im- 
mortaliser un  peuple.  Mais  la  République  de  Gênes, 
que  Louis  XI  avait  donnée  au  diable  en  1464,  à  cause 
de  sa  turbulence  et  de  sa  paillardise  nationale,  ayant 
subi,   en    1475,   l'invasion  des  Turcs  ottomans,   qui   la 


4         M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

dépouillèrent  de  ses  comptoirs,  ne  pouvait  guère  offrir 
les  ressources  que  réclamait  lentreprise.  Il  en  essuya 
un  refus  qui  Tobligea  à  se  tourner  vers  Venise,  l'an- 
cienne rivale  de  sa  patrie,  alors  une  des  premières  puis- 
sances de  l'Europe  et  qui  s'appelait  elle-même  la  Domi- 
nante Venise,  comme  l'Autriche,  un  siècle  plus  tard, 
prenait  pour  devise  les  cinq  voyelles  A.  E.  I.  O.  U.  signi- 
fiant :  Atistriae  est  imperare  orbi  uniz^erso.  Mais  Colomb 
n'obtint  pas  un  meilleur  résultat.  Il  s'adressa,  après  cela, 
au  roi  Jean  II  de  Portugal,  qui  le  renvoyait,  de  délai  en 
délai,  à  une  époque  qui  ne  vint  jamais,  tandis  qu'il  était 
soumis  à  toutes  les  vexations.  Le  souverain  portugais 
tenta  même  de  le  déshonorer,  en  faisant  un  usage  déplacé 
des  données  qui  lui  étaient  fournies  par  l'immortel  Génois 
à  l'appui  de  sa  théorie.  Il  essaya  alors  d'obtenir  le  con- 
cours de  Henry  VII  d'Angleterre;  niais  il  n'en  reçut 
qu'un  brutal  refus. 

C'est  alors  seulement  qu'il  tourna  son  espoir  vers  la 
cour  d'Espagne  où  régnaient  Ferdinand  V  et  la  reine 
Isabelle.    C'était  malheureusement  à  un  moment  où  l'Es- 

« 

pagne,  engagée  dans  la  guerre  contre  les  Maures,  la- 
quelle absorbait  l'esprit  des  souverains  et  de  la  nation, 
voyait  son  trésor  public  épuisé  et  les  forces  du  pays 
profondément  affaiblies.  Malgré  la  meilleure  volonté, 
il  fallait  attendre  que  la  situation  se  fût  améliorée.  Co- 
lomb le  comprit.  Il  attendit  durant  sept  ans  une  ré- 
ponse favorable,  qui  ne  lui  vint  que  sous  la  forme  d'une 
promesse  que  les  souverains  espagnols  accepteraient  de 
patronner  son  entreprise,  après  la  fin  de  la  guerre. 


et  la  République  d'Haïti  5 

Cela  lui  parut  tellement  aléatoire  qu'il  y  vit  un  refus 
honnête  et  se  décida  à  se  diriger  vers  la  France,  en 
quête  de  Tappui  dont  il  avait  l'impérieux  besoin.  Voya- 
geant à  pied,  il  s'arrêta  au  monastère  de  Sainte  Marie 
de  Rabida,  près  de  Palos,  pour  visiter  le  Prieur,  Juan 
Ferez  de  Marchena,  qui  l'avait  amicalement  accueilli, 
lors  de  son  arrivée  en  Espagne.  Ayant  appris  son  in- 
tention, le  religieux  lui  persuada  d'attendre  qu'un  nou- 
vel effort  pût  être  fait  en  vue  de  gagner  le  gouverne- 
ment espagnol  à  son  projet.  Le  prieur,  qui  était  un 
ancien  confesseur  de  la  reine,  après  avoir  hébergé  l'illus- 
tre voyageur,  partit  pour  la  cour.  Sa  royale  pénitente 
lui  accorda  immédiatement  une  entrevue,  dans  laquelle 
il  plaida  si  éloquemment  la  cause  du  grand  Découvreur, 
qu'il  réussit  à  faire  rouvrir  les  négotiations,  aidé  en  cela 
par  d'éminents  personnages  que  Colomb  avait  déjà  in- 
téressés à  son  projet. 

La  reine  était  bien  disposée  en  faveur  de  l'entreprise 
dont  elle  saisit  pleinement  l'importance;  mais  le  roi  ne 
l'envisageait  qu'avec  une  froideur  touchant  à  de  l'in- 
différence. Les  négotiations,  dont  l'issue  n'était  pas 
moindre  que  la  destinée  du  Nouveau  Monde,  faillirent 
échouer,  sur  le  conseil  que  donna  au  roi  l'archevêque  de 
Grenade,  de  ne  pas  accorder  les  titres  et  les  dignités  que 
Colomb,  qu'il  traitait  d'aventurier  étranger,  réclamait, 
pour  lui  et  ses  héritiers,  sur  ces  terres  inconnues  qu'il 
allait  révéler  à  l'Europe,  en  donnant  à  l'Espagne  un  re- 
nom et  une  splendeur  qu'elle  Ae  pouvait  alors  concevoir, 
même  en  ses  plus  beaux  rêves  de  grandeur  et  de  richesse. 


6         M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Mais  cet  aventurier  de  génie  avait  aussi  de  puissants  et 
chaleureux  défenseurs  dans  cette  même  cour  espagnole. 
Ils  enflammèrent  le  cœur  d'Isabelle,  qu'ils  portèrent  au 
plus  haut  enthousiasme.  «  J'assumerai  la  responsabilité 
de  l'entreprise  pour  ma  propre  couronne  de  Castille,  ex- 
clama-t-elle  ;  et  je  suis  prête  à  mettre  en  gage  mes 
joyaux,  pour  en  défrayer  les  dépenses  si  les  fonds  du 
trésor  devaient  se  trouver  insuffisants.» 

C'est  là  un  des  plus  beaux  traits  de  cette  belle  et 
grande  reine  qui  reste,  dans  l'histoire,  comme  le  plus 
délicieux  ornement  parmi  les  fastes  de  l'Espagne,  pays 
du  Cid  Campéador. 

L'accord  entre  les  souverains  et  l'immortel  Gîlomb 
fut  signé  le  17  avril  1492;  et  c'est  de  la  petite  rade  de 
Palos,  en  Andalousie,  que  partit  une  flotte  de  trois 
vaisseaux  qu'il  faut  nommer,  car  l'histoire  doit  consacrer 
le  nom  de  tout  ce  qui  fut  mêlé  à  cette  grande  œuvre  de 
la  découverte  de  l'Amérique.  Le  premier  vaisseau  était 
la  Santa-Maria  à  quatre  mâts,  ponté  et  long  de  quatre- 
vingt-dix  pieds;  les  deux  autres,  plus  petits  et  non  pon- 
tés, se  nommaient  Pinta  et  Nina. 

Quand  les  compagnons  du  grand  navigateur  eurent 
quitté  l'archipel  des  Canaries,  cinglant  vers  l'ouest,  ils 
eurent  un  frémissement  suprême,  en  cessant  de  voir  dans 
les  brumes  du  soir,  la  silhouette  de  la  terre  qu'ils 
croyaient  contempler  pour  la  dernière  fois.  Lancés  en 
plein  inconnu,  tout  était  pour  eux  un  sujet  de  mystérieuse 
frayeur.  Le  vent  qui  semblait  donner  des  ailes  aux  vais- 
seaux qu'il  poussait  irrésistiblement  vers  l'ouest,  les  alar- 


et  la  République  d'Haïti  7 

maît,  à  ridée  qu'ils  ne  pourraient  jamais  plus  regagner 
les  côtes  européennes;  la  variation  de  la  boussole  causée 
par  la  translation  d'une  région  terrestre  à  une  autre  où 
la  déclinaison  de  Taiguille  aimantée  était  autrement  sen- 
sible, les  effrayait  encore  davantage.  Mais  Colomb  était 
là,  illuminé  par  la  science  et  raffermi  par  la  foi;  car  il 
y  a  lieu  de  noter  que  cet  homme  à  l'esprit  et  au  cœur 
si  hardis,  croyait  fermement  en  Dieu  et  pratiquait  sin- 
cèrement. Le  jour  de  son  départ,  il  s'était  confessé  et 
avait  reçu  le  sacrement  eucharistique,  ainsi  que  tout  l'é- 
quipage qui   l'accompagnait. 

Les  marins,  impatients  de  découvrir  cette  terre  que 
chaque  couche  épaisse  de  nuages  rasant  l'horizon  ne  sem- 
blait leur  montrer  que  pour  les  désabuser  amèrement, 
un  instant  après,  commencèrent  à  murmurer  tout  bas, 
se  plaignirent  ouvertement,  se  mutinèrent  enfin,  mena- 
çant même  de  lancer  par-dessus  bord  le  grand  amiral,  s'il 
n'acceptait  pas  de  virer  le  cap  et  d'orienter  la  flotte  vers 
l'est,  pour  les  retourner  à  leurs  foyers  domestiques.  Ter- 
rible alternative!  Il  fallait  que  Colomb  renonçât  à  par- 
faire son  entreprise,  qu'il  sentait  à  la  veille  du  succès,  ou 
qu'il  s'exposât  au  pire  des  traitements.  Il  consentit  à 
parlementer  avec  les  mutins  et  obtint  d'eux  qu'ils  lui  con- 
tinuassent leur  obéissance  encore  quelques  jours,  avec  la 
promesse  de  se  ranger  plus  tard  à  leur  désir  de  s'en 
retourner. 

La  soirée  suivante,  la  brise  de  terre,  chargée  des 
effluves  parfumées  des  fleurs  tropicales,  vint  convaincre 
les  hommes  découragés  et  abattus  que  l'amiral  seul  avait 


8         M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

raison  et  que  la  terre  si  longtemps  et  si  ardemment  dé- 
sirée n'était  pas  bien  éloignée.  Personne  ne  ferma  Toeil 
cette  nuit-là.  Silencieux  et  graves,  leur  regard  était 
tourné  vers  un  point  où  avait  brillé  une  lumière,  comme 
celle  d'une  torche  portée  par  une  main  d'homme.  Cette 
pose  des  hommes  de  mer  dans  l'attente  de  l'aube  mati- 
nale, qui  devait  les  convaincre  de  la  réalité  ou  démon- 
trer encore  une  fois  leur  illusion  décevante,  dut  offrir 
un  imposant  tableau;  elle  évoque  à  la  mémoire  le  beau 
vers  de  Virgile,  dépeignant  l'attitude  des  compagnons 
d'Énée,  au  récit  du  chef  qui  rappelait  des  émotions  tout 
aussi  captivantes, 

Conticuere  ontnes,  intentique  ora  tenebant. 

Avec  les  premiers  rayons  du  jour,  le  vendredi  12  oc- 
tobre 1492,  un  coup  de  canon  parti  de  la  caravelle  de 
l'amiral  annonça  que  la  terre  était  réellement  en  vue. 
Le  soleil  levant  fit  déployer,  aux  regards  charmés  des 
marins  adoucis  et  attendris,  une  grande  île  couverte  de 
forêts  luxuriantes,  nonchalamment  couchée  dans  la  mer 
irisée  des  mille  couleurs  que  l'éclat  solaire  y  projetait 
obliquement,  de  toutes  parts.  C'était  l'une  des  îles  des 
Bahamas,  la  Guanahani  des  Indiens  que  Colomb  baptisa 
du  nom  de  San  Salvador. 

Le  Nouveau  Monde  était  découvert. 

D'où  vint  à  Christophe  Colomb  la  première  idée,  la 
grande  inspiration,  qui  illumina  son  esprit  et  le  lança 
dans  les  recherches  qui  devaient  aboutir  à  sa  grande 
découverte?  Tout  semble  indiquer  que  ce  fut  de  la 
lecture  des  fragments  d'Ératosthène  ;  car  le  célèbre  géo- 


et  la  République  d'Haïti  g 

graphe  grec,  par  une  intuition  géniale,  avait  soutenu  de 
son  autorité  scientifique  les  légendes  que  le  divin  Platon 
avait  accréditées,  en  décrivant,  dans  le  Timée  ou  le  Cri- 
tias,  une  Atlantide  fabuleuse,  engloutie  par  les  eaux 
océaniques.  Il  avait  émis  l'opinion  que  Ton  pourrait 
naviguer  sur  l'Atlantique  de  Tlbérie  à  Tlnde,  et  que 
Ton  trouverait  dans  ce  trajet  de  nouvelles  terres  habi- 
tables, dont  personne  ne  se  doutait. 

Ératosthène,  ayant  vécu  de  276-196  avant  Tère  chré- 
tienne, résolut  le  problème  de  la  duplication  du  cube,  in- 
venta le  mésolabe,  propre  à  donner  les  moyennes  pro- 
portionnelles ;  il  continua  les  recherches  de  Manéthon, 
fit  plusieurs  compositions  historiques;  il  écrivit  des  trai- 
tés philosophiques  qui  lui  méritèrent  le  surnom  de  Second 
Platon,  fit  des  vers  sur  différents  sujets  scientifiques, 
notamment  sur  l'Astronomie  d'Aratus.  Ayant  mesuré, 
le  premier  peut-être,  un  degré  du  méridien,  il  estima 
que  la  circonférence  de  la  terre  était  de  250,000^  stades, 
avec  694  stades  au  degré,  chiffre  qui  donnerait  111,040 
mètres  au  degré  (le  stade  étant  alors  de  160  mètres)  et 
égal  à  celui  que  Ton  trouve  pour  le  degré  de  25  lieues  de 
4  kilomètres,  444,  donnant  111,000  mètres.  Il  dé- 
montra l'inclinaison  de  l'écliptique  sur  l'équateur,  en  éva- 
lua l'angle  à  23**  51' 20",  chiffre  qui  paraît  bien  ap- 
prochant de  l'exactitude,  c'est-à-dire  de  l'angle  de 
23°  28'  fixé  par  la  science  moderne.  Cet  angle  est 
d'ailleurs  variable,  en  vertu  de  la  précession  des  équî- 

'  D'autres  disent  252,000  stades,  ce  qui  donnerait  environ 
^33yi  stades  au  degré. 


lo       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

noxes;  mais  si  l'on  se  rappelle  que  la  diminution  n'en 
est  que  de  48"  par  siècle,  on  trouvera  considérable  Técart 
de  23'  20"  à  constater  entre  les  deux  évaluations.  Cet 
écart  égalerait  vingt-neuf  siècles,  tandis  que  les  calculs 
d'Ératosthène  n'ont  été  probablement  faits  que  vingt-et- 
un  siècles,  avant  que  les  travaux  de  Lagrange  et  de  La- 
place  eussent  fixé  la  valeur  de  l'angle  en  question.  Mais 
qui  oserait  tenir  rigueur  au  calculateur  grec? 

Aussi  bien,  Ératosthène,  mathématicien,  poète,  philo- 
sophe, historien  et  géographe,  est  un  de  ces  noms  que 
l'histoire  conserve  avec  orgueil  dans  les  fastes  de  l'esprit 
humain.  Pourtant  son  plus  grand  titre  de  gloire  ne  se 
trouve  point  dans  les  travaux  où  il  avait  dépensé  le  plus 
d'intelligence  et  de  méditations.  Sa  solution  de  la  dupli- 
cation du  cube,  oubliée  ou  négligée,  est  supplantée  par 
le  cissoîde  de  Dioclès  ou  la  conchoïde  de  Nicomède;  le 
nom  même  du  mésolabe  semble  avoir  disparu  de  la  no- 
menclature des  calculateurs  mécaniques;  les  vers  de  l'é- 
lève de  Callimaque,  pas  plus  que  les  traités  rivalisant  avec 
la  philosophie  de  Platon,  n'ont  résisté  à  la  destruction  du 
temps  ;  les  calculs  astronomiques  n'ont  pas  atteint  l'exacti- 
tude qui  les  consacrerait  au  respect  des  siècles.  Le  titre 
impérissable  qu'il  gardera  dans  la  mémoire  des  hommes 
sera  surtout  d'avoir  soutenu  une  opinion  qui  dut  passer, 
parmi  ses  contemporains,  pour  une  aberration,  une  chi- 
mère, un  vrai  rêve  platonique  ! . . . 

Mais  voilà.  Ce  rêve  prit  corps  avec  la  torche  dont  la 
lumière  vacillante  avait  projeté  ses  rayons,  de  la  terre  de 
Guanahani  à  l'œil  scrutateur  du  Grand  Amiral. 


et  la  République  d'Haïti  ii 

r  II  explora  Tile  et  continua  son  voyage,  en  découvrant 

Cuba,  Haïti  et  d'autres  îles  de  l'Archipel  des  Antilles, 
qu'il  croyait  placées  en  face  des  côtes  de  l'Asie,  formant 
une  partie  des  Indes.  De  là,  le  nom  d'Indiens  donné  aux 
Caraîbéens  et  l'appellation  d'Indes  occidentales  conservées 
encore  de  nos  jours  à  toutes  ces  iles  qui  brillent  comme 
autant  de  pierres  précieuses  répandues  à  profusion  dans 
l'Océan  Atlantique. 

Il  retourna  en  Espagne,  au  milieu  d'indescriptibles  ova- 
tions, et  fut  reçu  avec  les  plus  grands  honneurs  par  les 
souverains  enchantés.  Toute  la  cour  assista,  en  tenue 
de  gala,  au  Te  Deum  entonné  en  actions  de  grâces,  pour 
le  succès  de  sa  grandiose  entreprise. 

Dans  un  deuxième  voyage,  en  1493,  il  découvrit  la 
Jamaïque  et  la  plupart  des  îles  de  la  mer  des  Caraïbes. 
Dans  un  troisième  voyage,  en  1498,  il  découvrit  la  terre 
ferme  du  Continent  Américain,  près  de  l'embouchure  de 
rOrénoque  et  explora  les  régions  de  Para  et  de  Ctmiana. 
Son  œuvre  était  complète. 

Mais  quelle  fut  la  récompense  de  ses  glorieux  et  nobles 
efforts?  Comme  tous  ceux  qui  désirent  le  bien  de  leurs 
semblables  et  y  travaillent  avec  ardeur  et  conviction,  il 
eut  de  puissants  ennemis,  que  ses  succès  mêmes  avaient 
rendus  plus  acharnés  que  jamais. 

Pour  son  malheur,  des  mines  d'or  étaient  bientôt  trou- 
vées en  Haïti,  la  Quisqueya  indienne.  On  l'accusa  de 
s'enrichir,  sans  réserver  la  part  des  souverains  espagnols. 
Alors  un  Boadilla,  à  l'esprit  étroit,  au  cœur  pourri, 
fut  envoyé  par  les  Majestés  Catholiques  pour  contrôler 


12       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

tes  affaires  de  la  colonie.  Sans  aucune  sérieuse  investi- 
gation, il  s'empressa  d'arrêter  Colomb,  qu'il  retourna  en 
Espagne,  les  fers  aux  pieds.  On  rapporte  les  paroles 
suivantes  que  l'histoire  doit  consigner.  Comme  les  offi- 
ciers du  vaisseau  qui  le  transportait  voulaient  retirer  ses 
fers,  il  refusa  courageusement  cet  acte  de  bienveillance, 
en  leur  disant  :  «  Je  veux  les  porter  comme  un  souvenir 
de  la  reconnaissance  des  princes.» 

Arrivé  en  Espagne,  il  fut  immédiatement  libéré,  grâce 
à  la  protection  de  la  reine  qui  fut  indignée  de  tant  de 
cruauté,  à  Tégard  de  Thomme  qui  avait  immortalisé  son 
règne.  Il  se  remit  à  travailler,  et  reprit  ses  démarches  et 
ses  réclamations  auprès  de  la  cour. 

Malgré  les  bontés  persistantes  de  la  grande  Isabelle,  ja- 
mais justice  ne  fut  fait  à  l'héroïque  marin.  Il  réclama  en 
vain  les  récompenses  contractuelles  qui  lui  étaient  promises. 

En  1504,  il  fit  un  quatrième  voyage  dont  l'objet  était 
de  trouver  un  passage  de  l'Océan  Atlantique  à  l'Océan 
Pacifique,  par  lequel  il  pût  toucher  à  l'Inde.  Après  mille 
péripéties,  son  vaisseau  nauf ragea  sur  la  côte  de  la  Ja- 
maïque, où  il  resta  toute  une  année.  Quand  il  retourna 
une  dernière  fois  en  Espagne,  ce  fut  pour  trouver  sa 
fidèle  protectrice,  la  reine  Isabelle,  sur  son  lit  de  mort. 
Vieux,  fatigué,  la  santé  usée,  il  n'eut  pas  la  voix  assez 
forte  ni  l'influence  assez  grande  pour  obtenir  de  Ferdi- 
nand V  l'exécution  du  contrat  passé  entre  lui  et  les  sou- 
verains de  la  péninsule  ibérique.  Brisé  enfin  par  les 
soucis  et  les  désappointements,  il  mourut  à  Valladolid, 
le  20  mai  1506. 


et  la  République  d'Haïti  13 

Pour  comble  de  misère,  mais  comme  le  sceau  de  Tim- 
mortalité,  les  cendres  même  de  Colomb  sont  devenues 
l'objet  de  la  plus  étrange  controverse.  Différents  pays 
s'en  réclament,  comme  il  en  fut  des  cendres  d'Homère 
et  de  sa  naissance.  On  prétend  qu'elles  furent  trans- 
portées d'abord  au  monastère  de  las  Cuevas  à  Séville,  en 
15 13,  et  plus  tard,  à  Santo  Domingo,  en  1536,  où  elles 
restèrent  plus  de  deux  siècles;  mais  qu'en  1795,  après  le 
traité  de  Bâle,  qui  céda  à  la  France  la  partie  orientale  de 
nie  de  Santo  Domingo,  elles  furent  dirigées  à  Cuba  et 
enterrées  dans  la  cathédrale  de  la  Havane.  Cependant 
Santo  Domingo  et  Séville  soutiennent  que  les  restes  du 
grand  Amiral  dorment  dans  leur  sol! 

L'Amérique  entière  se  montre  jalouse  de  posséder  un 
dépôt  aussi  précieux.  Washington  serait  tout  prêt  à  en 
disputer  l'honneur  à  la  Havane  et  à  Santo  Domingo. 
«  Les  cendres  du  Découvreur  de  l'Amérique  n'ont  pas 
encore  trouvé  leur  vrai  Heu  de  repos,  dit  M.  Henry 
Davenport  Northrop.  Ce  lieu  est  sous  le  Dôme  du 
Capitole  de  la  République  pour  l'existence  de  laquelle  il 
prépara  la  voie.» 

Ces  paroles,  —  auxquelles  on  pourrait  reprocher  un 
orgueil  ou  un  égoîsme,  qui  font  oublier  qu'il  y  a,  en 
dehors  des  États-Unis,  une  vingtaine  de  républiques  pour 
l'existence  desquelles  la  découverte  du  Nouveau  Monde 
avait  également  préparé  la  voie,  —  expliquent  la  pensée 
que  j'ai  eue  de  présenter  la  haute  individualité  de  Colomb 
en  tête  de  cette  étude. 


COLONISATION   DE   L'AMERIQUE 


COLONISATION  ESPAGNOLE 

Avant  que  Colomb  eût  entrepris  son  deuxième  voyage, 
il  fut  jugé  nécessaire  d'obtenir  une  concession  du  pape 
Alexandre  VI  qui,  comme  chef  de  l'Église,  réclamait  la 
domination  de  tous  les  royaumes  de  la  terre.  En  consé- 
quence, Sa  Sainteté  avait  accordé  solennellement  et  pour 
toujours  à  Ferdinand  et  Isabelle,  comme  à  leurs  héritiers, 
tous  les  territoires  habités  par  les  Infidèles,  qu'ils  avaient 
découverts  ou  pourraient  découvrir,  sans  les  limiter  ni 
les  décrire.  Une  ligne  idéale  était  tirée,  cent  lieues  à 
l'ouest  des  Açores,  et  d'un  pôle  à  l'autre:  tous  les  pays 
inconnus  se  trouvant  à  l'est  de  cette  lig^e  étaient  donnés 
au  Portugal,  qui  avait  auparavant  obtenu  une  pareille 
concession,  et  tous  ceux  qui  étaient  situés  à  l'ouest  re- 
venaient à  l'Espagne. 

Le  but  indiqué  et  avoué  de  cette  concession  était  la 
propagation  de  la  foi  chrétienne  parmi  les  nations  païennes 
des  régions  occidentales,  que  les  souverains  de  Castille 
et  d'Aragon  s'engageaient  à  réaliser.  De  là,  dans  toute 
la  chrétienté  d'alors,  un  respect  religieux  des  droits  pres- 

15 


i6       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

que  exclusifs  de  TEspagne,  pour  coloniser  les  terres  amé- 
ricaines, le  Portugal  s'étant  montré  fort  peu  entreprenant, 
en  dehors  de  son  établissement  au  Brésil.  Toutefois,  ce 
n*est  que  onze  années  après  que  Colomb  avait  découvert 
la  grande  terre,  que  l'Espagne  fonda  son  premier  établis- 
sement sur  le  continent  américain. 

Alonzo  de  Ojeda  qui,  en  1500,  avait  reconnu  le  golfe 
de  Paria,  sur  la  côte  de  Venezuela,  après  être  revenu  en 
Espagne,  en  repartit,  en  1509,  avec  trois  vaisseaux  bien 
équipés  et  approvisionnés,  avec  une  patente  lui  concé- 
dant tous  les  territoires  compris  entre  le  Cap  de  Vêla  et 
le  golfe  du  Darîen,  où  il  aborda  et  dont  il  prit  possession. 
Mais  sa  tentative  de  colonisation  subit  un  désastreux 
échec  et  presque  tous  ceux  qu'il  avait  enrégimentés  pé- 
rirent dans  rintervalle  d'une  année. 

En  15 12,  Ponce  de  Léon,  déjà  vieux  mais  insatiable 
de  plaisirs,  partit  en  quête  de  la  fontaine  de  Jouvence, 
dont  il  espérait  tirer  de  nouvelles  forces  physiques  et  une 
nouvelle  jeunesse.  Il  découvrît  la  grande  péninsule  amé- 
ricaine qu'il  nomma  Florida,  en  l'honneur  du  jour  où 
il  aborda  la  terre,  lequel  était  un  dimanche  des  Rameaux 
ou  Pascua  florida. 

En  1513,  Vasco  Nunez  de  Balboa,  après  plusieurs  ex- 
péditions et  de  fréquentes  incursions  dans  les  parages  de 
la  Colombie,  devint  le  chef  de  la  petite  colonie  de  Sainte 
Marie  de  Darien.  Il  apprit  des  aborigènes  l'existence 
d'un  autre  océan  beaucoup  plus  au  sud,  région  où  l'or 
était  si  commun,  lui  affirmèrent-ils,  que  les  habitants 
s'en  servaient  pour  leurs  ustensiles  ordinaires.    Avec  190 


f 


et  la  République  d'Haïti  17 

hommes,  il  eut  la  hardiesse  de  traverser  de  hautes  mon- 
tagnes, des  rivières,  des  marécages,  des  tribus  sauvages 
et  hostiles,  sans  avoir  eu  la  moindre  notion  de  ces  pays. 
Il  découvrit  enfin  TOcéan  Pacifique,  s'y  élança  avec  son 
épée  levée,  dans  un  transport  de  joie  indicible,  et  en  prit 
possession  au  nom  des  souverains  espagnols.  Comme 
Colomb,  Balboa  fut  arrêté,  ayant  trouvé  un  autre  Boadilla 
dans  un  certain  Pedrarias  d'Avila. 

Juan  de  Salis,  en  15 15,  entreprit  une  expédition  fa- 
meuse et  voyagea  le  long  des  côtes  de  l'Amérique  du  Sud. 
Il  découvrit,  le  i®'  janvier  15 16,  une  rivière  qu'il  nomma 
Rio  de  Janeiro,  en  l'honneur  du  jour  de  sa  découverte. 
Continuant  vers  le  sud,  il  découvrit  une  vaste  baie,  qui 
n'était  autre  que  l'embouchure  du  Rio  de  la  Plata. 

Vers  15 18,  Fernand  ou  Francisco  Cordova,  parti  de 
Cuba,  découvrit  ia  péninsule  à  laquelle  il  donna  le  nom 
de  Yucatan.  Continuant  à  l'ouest,  voyageant  toujours 
en  vue  de  la  côte,  il  mouilla  à  Campêche  où  il  subit  un 
désastre,  en  s'aventurant  à  terre  avec  ses  hommes  pour 
faire  de  l'eau. 

La  même  année  15 18,  Jean  de  Grijalva,  continuant  en- 
core plus  à  l'ouest,  dans  le  grand  golfe  équatorial,  dé- 
couvrit le  Mexique  et  en  prit  possession  au  nom  du  roi 
d'Espagne.  Il  fut  frappé  d'admiration,  en  voyant  les 
villages  semés  tout  le  long  du  rivage,  avec  des  maisons 
en  pierre  que  la  distance  faisait  paraître  blanches  et 
élevées.  La  ressemblance  de  ces  parages  avec  son  pays 
natal  lui  parut  si  grande  qu'il  les  nomma  la  Nouvelle 
Espagne. 


i8       M.  Rooseveli,  Président  des  États-Unis, 

Femand  de  Magellan,  d'origine  portugaise,  alors  au 
service  de  Charles  Quint,  voulut  trouver  une  entrée 
maritime  dans  le  Grand  Océan.  Parti  en  15 19,  il  longea 
toute  la  côte  orientale  de  l'Amérique  du  Sud  et  découvrit, 
en  1520,  le  détroit  existant  entre  la  Terre  de  Feu  et  la 
Patagonie,  lequel  porte  son  nom.  Il  traversa  le  Paci- 
fique et  aborda  aux  îles  Philippines,  en  1521,  après  une 
navigation  de  trois  mois  et  vingt  jours. 

En  15 19,  Femand  Cortez  envahit  le  Mexique  qu'il 
subjugua  en  y  déployant  autant  de  bravoure  que  d'audace. 
Nommé  gouverneur,  vice-roi  du  pays  conquis,  il  fut 
plus  tard  dépouillé  de  son  autorité  et  rentra  dans  une 
certaine  obscurité.  Il  en  sortit  néanmoins  pour  découvrir, 
en  1535,  la  Californie  et  la  Mer  Vermeille  ou  «  Mer  de 
Cortez,»  formant  le  plus  magnifique  golfe  du  Grand 
Océan.  Il  se  couvrit  ainsi  de  gloire,  après  ses  déboires 
au  Mexique;  mais  il  mourut  abreuvé  de  dégoûts.  On 
rapporte  qu'un  jour,  il  s'efforçait,  à  travers  la  foule,  d'ar- 
river à  Charles  Quint,  qui  demanda  quel  était  cet  homme. 
La  réponse  fut  d'une  fierté  toute  castellane  :  «  C'est,  dit- 
il,  celui  qui  vous  a  donné  plus  de  provinces  que  votre  père 
ne  vous  avait  laissé  de  villes.» 

En  1522,  Pamphile  de  Narvaez,  revenu  à  Cuba,  après 
son  expédition  malheureuse  contre  Cortez,  tenta  de  fonder 
un  établissement  à  Cuba.  Il  découvrit  la  baie  de  Pen- 
sacola;  il  y  débarqua  et  explora  le  pays  où  il  trouva  la 
mort,  comme  la  plupart  de  ses  émules. 

De  1524  à  1527,  François  Pizarre,  associé  avec  Diego 
d'Almagro  et  Femand  Luque,  ce  demier  un  ecclésiastique. 


et  la  République  d'Haïti  19 

explora  les  régions  qui  s'étendent  au  sud  de  Panama  d 
il  entreprit  la  conquête  de  Quito  et  de  tout  le  Pérou,  dont 
il  s'empara,  de  1533  à  1534,  et  fonda  la  ville  de  Lima, 
en  1535.  Il  découvrit  le  Chili  dans  cette  même  année. 
Débarqué  à  Tacamez,  au  sud  de  la  Rivière  des  Éme- 
raudes,  il  fut  enchanté  par  la  contemplation  d'un  pays 
attrayant  et  fertile,  dont  les  richesses  naturelles  le  rem- 
plirent d'enthousiasme;  mais  sa  tentative  de  subjuguer 
le  Chili  resta  sans  succès. 

Pedro  de  Valdivia  continua  la  conquête  du  Chili,  où 
il  fonda  la  ville  de  Santiago,  en  1541,  et  celle  de  la  Con- 
cepcion,  en  1550;  mais  il  ne  put  avancer  plus  loin  que 
Biobio,  arrêté  qu'il  fut  par  la  vaillante  résistance  des 
Araucans. 

En  1539,  Femand  de  Soto  débarqua  dans  la  baie  de 
Tampa.  Pourvu  de  tous  les  moyens  de  ravitaillement 
nécessaires  à  son  entreprise,  il  retourna  ses  vaisseaux  à 
Cuba,  afin  de  prévenir  toute  idée  de  retraite.  Poussé 
par  l'amour  de  la  gloire  uni  à  l'espoir  de  découvrir  les 
gisements  d'or  dont  l'existence  était  plus  fabuleuse  que 
consistante,  il  se  lança  dans  l'intérieur  du  continent.  Che- 
minant à  travers  les  marécages  et  les  forêts,  il  pénétra 
dans  le  pays  des  Apalaches,  à  l'est  de  la  rivière  Flint. 
Au  printemps  de  1540,  il  reprit  sa  marche  en  avant,  après 
avoir  relevé  par  un  prestigieux  ascendant  le  courage  de 
ses  hommes  abattus  et  désespérés.  Ils  pénétrèrent  dans 
la  Géorgie,  jusqu'aux  sources  de  Chatahoochee  et,  tour- 
nant au  sud-ouest,  ils  traversèrent  l'état  d'Alabama  jusqu'à 
la  jonction  du  fleuve  du  même  nom  et  la  rivière  Tombig- 


20       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

bee.  Ils  atteignirent  bientôt  la  ville  qui  porte  le  nom  de 
Mobile,  où  ils  durent  livrer  bataille  aux  Indiens,  qui  y 
déployèrent  une  bravoure  de  désespérés. 

De  Soto,  ayant  reçu  des  nouvelles  de  son  épouse  par 
des  navires  arrivés  à  Pensacola,  n'y  répondit  point,  faute 
de  pouvoir  annoncer  la  conquête  d'un  de  ces  riches  do- 
maines, à  la  recherche  desquels  il  était  parti. 

Tournant  résolument  dos  aux  navires,  il  remonta  vers 
le  nord-ouest,  en  se  dirigeant  vers  le  pays  des  Chicka- 
saws,  il  arriva  au  nord-ouest  de  l'État  de  Mississipi,  vers 
le  15  décembre  1540,  et  s'y  arrêta  pour  passer  l'hiver. 
Le  2  mai  1541,  il  atteignit  les  bords  du  Mississippi,  à 
une  petite  distance  de  la  ville  de  Memphis,  d'où  lui  et  sa 
troupe  contemplèrent,  émerveillés,  le  courant  majestueux 
du  grand  fleuve  américain.  Il  y  resta  quarante  jours, 
pendant  lesquels  il  explora  les  régions  septentrionales  de 
ce  beau  pays.  Prenant  à  l'ouest,  il  s'avança  quatre-vingt 
lieues  dans  l'intérieur  du  continent,  dans  les  terres  mon- 
tagneuses de  la  Rivière  Blanche  ;  et  retournant  alors  vers 
le  sud,  il  alla  passer  l'hiver  près  des  sources  chaudes  de 
l'Arkansas.  En  1542,  il  résolut  de  descendre  jusqu'à 
l'embouchure  de  Washita,  en  cherchant  une  issue  vers 
la  mer;  mais  il  se  trouva,  une  nouvelle  fois,  en  face  du 
Mississipi,  sans  pouvoir  fixer  la  distance  à  parcourir 
pour  atteindre  son  but.  Il  fut  bientôt  dans  le  voisinage 
de  Natchez  où  les  aborigènes  se  montrèrent  menaçants 
et  farouches.  C'est  en  vain  qu'il  tenta  de  les  frapper 
d'une  terreur  respectueuse,  en  se  disant  le  fils  du  Soleil, 
le  principal  de  leurs  divinités.     «  Vous  dites  que  vous- 


et  la  République  d'Haïti  21 

êtes  le  fils  du  soleil,  répondit  en  dérision  le  chef  des 
Natchez;  desséchez  cette  rivière  (lui  montrant  le  Mis- 
sissipi)  et  je  vous  en  croirai.»  Il  prit  des  tempéraments 
avec  eux;  mais  il  sentit  que  son  expédition  avait  échoué 
et  il  en  mourut,  en  1542. 

Le  Paraguay  était  découvert,  en  1526,  par  Sébastien 
Cabot,  alors  au  service  de  Charles  Quint.  Il  fut  conquis, 
en  1536,  par  Alvaro  Nunes-Cabeza  de  Vaca,  ancien  com- 
pagnon de  Pamphile  Narvaez,  qui  en  était  le  gouverneur, 
lorsqu'il  explora,  de  1541  à  1544,  les  régions  de  la  Plata, 
devenues  plus  tard  la  vice-royauté  de  Buenos- Ayres,  com- 
prenant les  vastes  plaines  d'une  fertilité  exubérante  for- 
mant les  pampas  de  la  République  Argentine.  La  ville 
de  Buenos- Ayres  avait  été  fondée  par  Pedro  de  Mendoza, 
dès  1535.  Toute  l'Amérique  du  Sud  se  trouva  ainsi  sous 
la  domination  de  l'Espagne  qui  y  implanta  sa  langue  et 
ses  mœurs. 

II 

COLONISATION   FRANÇAISE 

Ce  n'est  que  fort  longtemps  après  l'Espagne  que  la 
France  se  décida  à  fonder  des  colonies  en  Amérique.  En 
1523,  François  i**"  expédia  Jean  Verazzani,  d'origine  flo- 
rentine, en  vue  de  chercher  un  passage  pour  aller  aux 
Indes  par  le  nord-ouest.  Parti  le  17  janvier  1524,  après 
un  voyage  orageux,  qui  dura  cinquante  jours,  il  atteignit 
la  côte  américaine,  à  la  hauteur  de  Wilmington,  dans  la 
Caroline  du  Nord.    Cherchant  une  bonne  rade,  il  fit  cap 


22       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

au  sud,  jusqu'à  150  milles,  et  tourna  ensuite  vers  le  nord- 
ouest,  examinant  la  côte  en  continuant  son  voyage.  Il 
fut  surpris  et  charmé  de  ces  nouveaux  pays,  dont  les  habi- 
tants accueillirent  amicalement  les  Européens.  Il  dé- 
couvrit les  rades  de  New-York  et  de  Newport  qu'il  ex- 
plora attentivement,  étant  resté  quinze  jours  dans  ce 
dernier  port.  Il  continua  le  long  de  la  côte  de  la  Nouvelle 
Angleterre  jusqu'à  la  Nouvelle-Ecosse  dont  la  côte  avait 
été  découverte,  en  1497,  par  Sébastien  Cabot  au  nom 
d'Henri  VII,  mais  dont  l'Angleterre  ne  s'était  point  occu- 
pée. Il  en  prit  possession  pour  la  France  et  lui  donna 
le  nom  de  la  Nouvelle-France.  Dix  ans  plus  tard,  en 
1534,  Jacques  Cartier  explora  le  golfe  de  Saint-Laurent 
et,  en  1540,  fonda  le  port  de  Ste-Croix,  le  premier  éta- 
blissement français  dans  cette  contrée.  Après  un  répit 
d'une  vingtaine  d'années,  la  France  reprit  ses  projets  de 
colonisation  en  Amérique.  En  1562,  le  chef  des  Hugue- 
nots, l'amiral  de  Coligny,  obtint  de  Charles  IX  la  per- 
mission d'entreprendre  la  fondation  d'une  colonie  dans 
le  Nouveau  Monde,  en  vue  de  constituer  un  refuge  à  ses 
coreligionnaires  persécutés.  L'expédition  fut  comman- 
dée par  Jean  Ribault,  naturellement  un  protestant.  Elle 
aborda  la  côte  de  la  Floride,  en  mai  1562,  et  mouilla  dans 
la  rade  de  Port-Royal.  Un  fort  fut  construit  sur  une  île 
située  au  milieu  du  port  et  le  pays  fut  nommé  Carolina, 
en  l'honneur  de  Charles  IX.  Mais  lorsque  Jean  Ribault 
retourna  en  France,  pour  annoncer  son  succès  et  se  pro- 
curer des  renforts,  avec  les  ravitaillements  nécessaires 
au  raffermissement  de  la  colonie,  il  trouva  son  pays  en 


et  la  République  d'Haïti  23 

proie  à  la  guerre  civile  qui  fit  négliger  son  entreprise,  à 
laquelle  manqua  le  concours  indispensable  à  son  maintien. 

Coligny  profita  d'une  armistice  pour  reprendre  son 
œuvre.  En  1564,  il  expédia  trois  vaisseaux,  sous  le  com- 
mandement de  René  de  Laudonnière.  Les  volontaires 
s'inscrivirent  avec  ardeur.  La  flotte  partie  le  22  avril, 
atteignit  la  côte  de  la  Floride,  deux  mois  après  son  dé- 
part. Le  débarquement  se  fit  sur  les  bords  de  la  rivière 
St-Jean,  appelée  alors  rivière  de  Mai,  où  un  nouveau 
fort  fut  bâti  sous  le  même  nom  de  Carolina.  Mais  des 
hommes  indisciplinés  pillèrent  les  provisions  et  se  muti- 
nèrent contre  leur  chef  qu'ils  obligèrent  à  leur  signer 
une  permission  de  s'embarquer  pour  la  Nouvelle  Espagne, 
afin  d'éviter  la  famine.  Ils  se  livrèrent  plutôt  à  la  pira- 
terie, en  commettant  les  pires  exactions  contre  les 
Espagnols. 

Laudonnière  était  au  désespoir  et  s'apprêtait  à  aban- 
donner son  établissement,  quand  arriva  l'escadre  de  Jean 
Ribault  qui  revenait  avec  des  renforts  et  tout  ce  qu'il 
fallait  pour  la  fondation  d'une  colonie  permanente. 

Cependant  Philippe  II,  roi  d'Espagne,  qui  fut  irrité 
d'apprendre  l'établissement  d'une  colonie  française  dans 
la  Floride,  suggéra  à  Melendez  d'Avilez  l'idée  de  con- 
quérir toute  la  péninsule  et  les  terres  limitrophes.  La 
destruction  de  la  colonie  française  ne  figurait  point  dans 
l'accord  signé  entre  le  roi  et  son  cruel  lieutenant,  c'était 
toutefois  une  conséquence  forcée  de  son  exécution.  La 
flotte  de  Melendez  partit,  en  juin  1565,  et  arriva  devant 
les  côtes  de  la  Floride  le  28  août  suivant.    Le  2  septem- 


24       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

bre,  il  découvrit  un  bon  port  avec  une  rivière  sur  les 
bords  de  laquelle  il  fonda  une  ville  nommée  St-Augus- 
tin,  où  il  établit  une  colonie.  Le  4  septembre,  il  arriva 
devant  le  fort  Carolina  où  était  mouillée  une  partie  de 
la  flotte  de  Ribault.  Les  navires  français,  non  préparés 
au  combat,  coupèrent  leurs  amarres  et  gagnèrent  la  haute 
mer.  Melendez  ne  pouvant  point  les  atteindre,  prit  pos- 
session du  pays,  au  nom  de  Philippe  II,  qui  fut  pro- 
clamé «  monarque  de  toute  l'Amérique,»  en  s'appuyant 
sans  doute  sur  la  concession  du  pape.  Il  se  préparait 
à  attaquer  le  Fort  Carolina,  quand  Ribault  résolut  d'aller 
l'attaquer  à  St- Augustin;  mais  le  marin  français  était 
à  peine  sorti  de  la  rade  que  sa  flotte  fut  assaillie  par  une 
violente  tempête  et  naufragea  sur  la  côte,  à  150  milles 
au  sud  du  fort.  Le  chef  espagnol  ayant  appris  la  catas- 
trophe, résolut  de  frapper  de  suite  un  coup  contre  le  fort 
qu'il  savait  sans  défense.  Conduisant  sa  troupe  à  tra- 
vers les  bois  et  les  marécages,  il  le  surprit  et  s'en  empara, 
le  21  septembre  1565.  Tous  les  gens  qui  y  étaient  en- 
fermés, y  compris  les  vieillards,  les  femmes  et  les  enfants, 
furent  impitoyablement  mis  à  mort. 

Le  massacre  des  Français  et  la  destruction  de  la  colo- 
nie fondée  à  Fort  Carolina  ne  causèrent  pas  la  moindre 
remontrance  de  la  part  du  gouvernement  français  «  que 
la  bigoterie  religieuse,  dit  un  historien,  avait  rendu 
aveugle  sur  les  vrais  intérêts  du  pays  dont  il  avait  charge.» 
Cependant,  pour  la  gloire  de  la  France,  il  faut  dire  qu'il 
se  trouva  un  héros  qui  entreprit  individuellement  l'œuvre 
de  venger  le  sang  de  ses  frères  et  le  prestige  du  dra- 


et  la  République  d'Haïti  25 

peau  national:  ce  fut  Dominique  de  Gourgues,  un  gen- 
tilhomme gascon.  En  vendant  le  patrimoine  de  ses  an- 
cêtres, il  équipa  trois  vaisseaux  avec  cent  cinquante 
hommes,  et  partit  pour  la  Floride,  en  1567.  Il  surprit 
le  fort  espagnol,  dont  il  s'empara,  en  faisant  prisonniers 
tous  les  hommes  de  la  garnison.  Il  y  passa  l'hiver  ;  mais 
il  comprit  qu'il  n'avait  pas  des  forces  suffisantes  pour 
maintenir  sa  position  et  repartit  pour  la  France,  en  mai 
1568.  Avant  de  mettre  à  la  voile,  il  pendit  tous  ses 
prisonniers,  en  plaçant  sur  leur  tête  cette  inscription: 
«  Je  ne  leur  inflige  point  un  tel  châtiment  comme  à  des 
Espagnols  ou  des  marins,  mais  comme  à  des  traîtres,  des 
voleurs  et  des  meurtriers.»  Son  expédition  fut  désavouée 
par  le  gouvernement  français  et  il  fut  obligé  de  se  cacher 
pour  échapper  à  une  arrestation,  après  son  retour  en 
France.  Les  Français  abandonnèrent  ainsi  leurs  essais 
de  coloniser  la  partie  méridionale  de  l'Amérique  du  Nord 
et  renoncèrent  à  leurs  prétentions  sur  la  Floride. 

Ce  ne  sera  qu'un  siècle  plus  tard,  en  1669,  que  la 
France  reparaîtra  dans  ces  régions  avec  le  père  Mar- 
quette, missionnaire  de  l'ordre  des  Jésuites.  Il  entre- 
prit de  découvrir  le  cours  inférieur  du  Mississipi.  Après 
quatre  ans  employés  à  apprendre  le  dialecte  des  Illinois, 
il  partit,  en  1673,  de  la  mission  de  Ste-Marie,  établie 
dans  les  régions  du  Lac  Supérieur,  et  parvînt  aux  sources 
du  grand  fleuve,  accompagné  du  diacre  Joliet,  cinq  ca- 
notiers français  et  quelques  Indiens,  guides  et  inter- 
prètes, portant  leurs  canots  sur  leur  dos.  Ils  naviguèrent 
sur  les  rivières  de  Wisconsin  et  Missouri  dont  ils  at- 


26       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

teignirent  les  deux  embouchures;  passèrent  devant  Tem- 
bouchure  de  TOhio  et  arrivèrent  à  celle  de  l'Arkansas, 
d'où  le  père  Marquette,  ayant  acquis  pleine  conviction 
que  le  Mississipi  se  jetait  dans  le  golfe  du  Mexique,  s'en 
retourna  aux  lacs,  de  crainte  de  quelques  mésaventures 
avec  les  Espagnols  établis  dans  les  régions  de  la  Floride. 
Son  voyage  avait  été  facilité  par  la  pipe  de  paix  dont  il 
était  revêtu  par  le  chef  d'une  tribu  indienne  qu'il  ren- 
contra, à  environ  soixante-quinze  lieues  de  l'embouchure 
du  Wisconsin. 

Sur  les  indications  de  ce  Père,  Robert  Cavelier  de 
la  Salle  partit  pour  la  France  et  soumit  à  Colbert  le  plan 
d'une  exploration  et  d'une  colonisation  dans  la  vallée  du 
Mississipi.  Ayant  obtenu  la  permission  de  l'exécuter, 
il  retourna  au  fort  Frontenac,  au  Canada,  en  1675. 
Après  maintes  reprises,  dont  les  difficultés  renaissantes 
ne  lassèrent  ni  son  courage,  ni  sa  persévérance,  il  com- 
pléta son  exploration.  En  1682,  il  avait  descendu  la 
rivière  Illinois  jusqu'au  Mississipi  qu'il  continua  à 
descendre  jusqu'au  golfe  du  Mexique.  Il  donna  le 
nom  de  Louisiane  au  pays  qui  s'étend  sur  la  rive  droite 
du  fleuve,  en  l'honneur  de  Louis  XIV,  et,  remontant  le 
Mississipi  jusqu'aux  lacs,  il  retourna  à  Québec,  dont  il 
partit  à  destination  de  France,  dans  le  dessein  de  rallier 
le  gouvernement  et  le  peuple  français  à  son  projet  de 
colonisation.  Ses  démarches  furent  couronnées  de  suc- 
cès et  une  expédition  soigneusement  organisée  quitta  la 
France  en  1684,  se  dirigeant  vers  le  pays  à  coloniser. 
Mais  son  entreprise  échoua,  grâce  à  l'antipathie  que  nour- 


et  la  République  d'Haïti  27 

rissait  contre  lui  le  commandant  de  la  flotte.  Après  un 
long  voyage,  ils  étaient  entrés  dans  le  golfe  du  Mexique, 
le  mois  de  janvier  1685;  ils  passèrent  devant  l'embou- 
chure du  Mississipi,  sans  s'y  reconnaître,  et  quand  la 
Salle  s'aperçut  de  son  erreur,  le  commandant  refusa  de 
virer  de  bord,  mais  continua  vers  l'ouest.  Arrivés  dans 
la  baie  de  Matagorda,  dans  le  Texas,  le  courageux  ex- 
plorateur, se  voyant  impuissant  contre  la  malveillance  du 
haineux  marin,  se  décida  à  débarquer,  dans  l'espoir  de 
trouver,  en  cheminant  par  terre,  l'embouchure  du  grand 
fleuve  mississipien.  Lui  et  ses  compagnons  subirent 
toutes  les  misères  imaginables.  Enfin,  après  des  épreuves 
écrasantes,  mais  insuffisantes  pour  abattre  son  indomp- 
table courage,  il  fut  assassiné  par  deux  de  ses  hommes 
qui  croyaient  se  venger  ainsi  de  leurs  souffrances,  dont 
ils  le  rendaient  seul  responsable.  Son  œuvre  fut  re- 
prise, en  1699,  par  Lemoine  d'Iberville,  natif  du  Canada, 
qui  réussit  à  assurer  à  la  France  la  possession  de  la 
Louisiane.  En  1714,  le  gouvernement  français,  con^ 
vaincu  de  la  nécessité  de  coloniser  sérieusement  ce  pays, 
y  accorda  à  Arthur  Crozat  le  monopole  du  commerce, 
avec  l'engagement  que  celui-ci  y  expédierait,  chaque  an- 
née, deux  navires  chargés  d'émigrants,  de  provisions, 
avec  une  cargaison  d'esclaves  noirs  tirés  de  l'Afrique. 
Le  roi  promit,  de  son  côté,  de  fournir  la  somme  annuelle 
de  cinquante  mille  livres  pour  favoriser  le  développement 
de  la  colonie.  En  1718,  Bienville,  représentant  de  la 
Compagnie  des  Indes  occidentales,  fondée  par  Law,  à 
qui  le  privilège  exclusif  du  commerce  de  la  Louisiane 


28       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

était  transféré,  fut  pénétré  de  la  convenance  de  transpor- 
ter le  siège  du  gouvernement  de  la  colonie  dans  une 
région  du  bas  Mississipi,  plus  productive  que  celle  où  se 
trouve  Mobile.  Il  fonda  un  nouvel  établissement  destiné 
à  devenir  la  grande  ville  de  la  Nouvelle-Orléans. 

Mais  abordons  la  colonisation  anglaise  dont  devait  sor- 
tir la  grande  nation  si  puissante  et  si  confiante,  tant  dans 
sa  force  actuelle  que  dans  le  développement  continu 
de  sa  grandeur  future. 


III 


COLONISATION  ANGLAISE 

Dans  Thistoire  de  la  colonisation  de  l'Amérique,  il 
y  a  lieu  de  s'appuyer  davantage  sur  la  colonisation  an- 
glaise, qui  est  plus  particulièrement  intéressante,  au  point 
de  vue  de  mon  étude.  Autant  que  possible,  je  tâcherai 
de  mettre  en  relief  les  traits  caractéristiques  des  diffé- 
rentes colonies  fondées  par  les  Anglais  sur  le  continent 
américain  et  qui,  après  la  déclaration  de  l'Indépendance, 
sont  devenues  les  États-Unis  d'Amérique.  Ainsi,  le  so- 
ciologue perspicace  n'aura  qu'à  bien  examiner  la  forma- 
tion originelle  et  la  physionomie  spéciale  de  chacun  des 
groupes  provinciaux,  pour  se  rendre  compte  de  leur  évo- 
lution ultérieure,  dans  un  mouvement  irrésistible  de  cohé- 
sion nationale  et  d'expansion  économique,  avec  un  esprit 
politique  dont  on  ne  trouve  ailleurs  aucun  parallèle  his- 
torique. 'Jî 


et  la  République  d'Haïti  29 

Lorsque  Colomb  eut  le  glorieux  succès  de  découvrir 
le  Nouveau  Monde,  le  roi  et  la  cour  d'Angleterre  regret- 
tèrent vivement  de  n'avoir  pas  fait  un  meilleur  accueil 
à  sa  pétition.  Aussi,  dès  le  15  mars  1496,  une  patente 
ou  commission  de  mer  fut-elle  accordée  à  Jean  Cabot, 
vénitien  de  naissance,  mais  résidant  à  Bristol,  et  ses  trois 
fils,  les  autorisant  à  entreprendre  à  leurs  propres  frais 
un  voyage  de  découverte  dans  les  mers  orientales,  occi- 
dentales et  septentrionales,  avec  mission  de  prendre  pos- 
session des  contrées  à  découvrir,  au  nom  du  roi  d'Angle- 
terre. 

Jean  Cabot,  accompagné  de  son  fils  Sébastien,  partit  de 
Bristol,  en  1497,  dans  l'intention  non  seulement  de  dé- 
couvrir de  nouvelles  terres,  mais  aussi  de  trouver  un  pas- 
sage pour  aller  en  Asie  par  le  nord-ouest  de  l'Europe.  Il 
fit  cap  à  l'ouest  et,  le  24  juin,  il  atteignit  la  côte  du  La- 
brador, en  devançant  et  Colomb  et  Améric  Vespuce  dans 
la  découverte  du  continent  américain.  Dans  un  nouveau 
voyage,  entrepris  en  mai  1498,  Sébastien  Cabot  toucha  au 
Labrador,  400  milles  au  nord  du  point  où  avait  abouti  son 
père.  Il  y  éprouva  un  froid  intense.  Les  arbres  étaient 
encore  dénudés,  quoiqu'on  fût  au  commencement  de  l'été. 
Il  navigua  vers  le  sud,  en  descendant  vers  Terre-Neuve, 
dans  une  mer  si  poissonneuse  qu'il  la  nomma  Bacalaos 
(Morues).  Il  ne  s'y  arrêta  guère,  et  s'en  retourna  en 
Europe,  pour  passer  bientôt  au  service  de  Femand  V, 
roi  d'Espagne,  au  nom  de  qui  il  fit  plusieurs  autres  ex- 
plorations maritimes. 

Les  Anglais  ne  se  soucièrent  guère  de  bénéficier  des 


30       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

découvertes  des  Cabot,  se  contentant  d'envoyer,  de  temps 
en  temps,  quelques  navires  appareillés  pour  la  pêche  sur 
les  bancs  de  Terre-Neuve.  Notons  que  la  France,  dès 
1534,  avait  établi  une  colonie  à  Terre-Neuve,  sur  le  con- 
seil de  Philippe  de  Chabot,  amiral  français,  et  sous  le  com- 
mandement de  Jacques  Cartier,  qui  débarqua  dans  la  baie 
de  Gaspé  et  prit  possession  du  pays,  au  nom  de  son  sou- 
verain. 

Durant  les  soixante-dix-huit  ans  qui  s'écoulèrent,  de 
1498  à  1576,  l'Angleterre  ne  montra  nulle  ardeur  à  se 
tailler  un  domaine  dans  les  vastes  régions  du  Nouveau 
Monde;  mais  à  cette  dernière  époque,  il  y  eut  un  réveil 
magnifique  de  l'esprit  public,  sous  la  poussée  du  pro- 
•  testantisme  protégé  par  la  reine  Elizabeth.  Quoiqu'elle 
s'en  servît  comme  d'un  instrument  de  domination  royale, 
il  n'est  pas  contestable  que  le  pays  y  trouva  une  école 
de  discussion  religieuse,  morale  et  philosophique,  haute- 
ment profitable  à  son  développement  national.  La  poli- 
tique en  obtint  une  base  rationnelle  et  toutes  les  insti- 
tutions s'en  ressentirent.  La  marine  en  reçut  une  im- 
pulsion merveilleuse,  en  même  temps  que  l'industrie  et 
l'agriculture  firent  des  progrès  qui  augmentèrent  la  for- 
tune publique  et  donnèrent  au  peuple  anglais  une  force 
d'expansion  inconnue  jusque  là. 

Martin  Frobisher  fut  le  premier  à  reprendre  l'œuvre 
de  Sébastien  Cabot,  en  entreprenant  un  voyage  aux  ré- 
gions glacées  du  Labrador.  Il  fut  surtout  dominé  par 
la  recherche  de  l'or,  qu'il  ne  devait  point  rencontrer  dans 
ces  latitudes.     Après  trois  voyages  infructueux,  il  fut 


et  la  République  d'Haïti  31 

convaincu,  en  1578,  de  l'inutilité  de  ses  recherches  et  de 
l'impossibilité  d'une  colonisation  dans  ces  pays  septen- 
trionaux, où  régnait  un  froid  glacial,  à  peine  supportable. 

De  1577  à  1580,  Sir  Francis  Drake  parcourut  la  côte 
occidentale  de  l'Amérique,  en  commettant  mille  exactions 
sur  les  établissements  espagnols;  mais  c'était  plutôt, 
comme  l'observe  Bancrof t,  «  une  splendide  piraterie 
contre  une  nation  avec  laquelle  son  souverain  et  son  pays 
professaient  d'être  en  paix.» 

Sir  Humphrey  Gilbert,  qui  suivait  avec  attention  le 
développement  de  l'industrie  de  la  pêche  à  Terre-Neuve, 
pensa  qu'il  était  possible  de  créer  un  commerce  lucratif 
avec  le  Nouveau  Monde,  en  y  fondant  une  colonie.  Il 
partit,  en  1578,  fit  terre  à  St-John,  au  sud-est  de  Terre- 
Neuve,  et  prit  possession  du  pays  au  nom  de  l'Angle- 
terre. Ayant  perdu  son  plus  grand  navire,  avec  tout 
ce  qu'il  contenait,  il  fut  obligé  de  regagner  les  côtes  bri- 
tanniques. Surpris  par  une  horrible  tempête,  il  disparut 
dans  les  flots  à  bord  du  Squirrel,  petit  bateau  de  dix 
tonneaux,  sur  lequel  il  s'était  embarqué,  ne  voulant  pas 
exposer  ses  hommes  à  des  dangers  qu'il  n'aurait  point 
à  partager. 

La  Virginie 

Sir  Walter  Raleigh  était  le  frère  utérin  de  Sir  Hum- 
phrey. Son  nom  est  bien  connu  dans  l'histoire  et  a  même 
passé  dans  le  roman.  Guerrier,  navigateur,  diplomate, 
homme  d'état  et  écrivain  distingué,  Raleigh  était,  en  effet, 
un  «  homme  à  panache,»  c'est-à-dire  une  de  ces  indivi- 


32       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

dualités  douées  d'un  pouvoir  de  fascination  et  d'un  brio 
d'esprit,  qui  imposent  prestigieusement  à  ceux  qui  les 
entourent.  Favori  d'Elizabeth,  soupçonné  même  d'avoir 
été  l'émule  du  comte  d'Essex  et  du  duc  de  Ldcester,  ainsi 
qu'en  témoigne  le  célèbre  romancier  et  poète,  Walter 
Scott,  dans  son  Kenilworth,  Raleigh  n'eut  pas  de  peine 
à  obtenir  la  concession  qui  avait  été  accordée  à  son  frère. 
II  arma  deux  vaisseaux  commandés  par  Philippe  Armidas 
et  Arthur  Barlow,  qui  atteignirent  bientôt  la  côte  de  la 
Caroline  du  Nord,  au  petit  bras  de  mer  d'Ocracock,  et 
prirent  formellement  possession  du  pays.  «  C'était  au 
mois  de  juillet,  dit  Northrop,  le  climat  était  délicieux, 
la  mer  était  calme,  l'atmosphère  était  claire  et  la  chaleur 
était  tempérée  par  une  agréable  brise  de  mer.  Les  bois 
abondaient  en  oiseaux  et  résonnaient  de  leurs  trilles,  au 
milieu  des  vignes  sauvages  s'offrant  à  l'œil  dans  la  plus 
abondante  profusion.»* 

La  reine  Elizabeth  n'en  fut  pas  moins  enchantée  que 
les  explorateurs  et  elle  considéra  la  découverte  de  Barlow 
et  d'Armidas  comme  une  gloire  pour  son  règne.  En  bon 
courtisan,  en  spirituel  et  galant  homme  qu'il  était,  Sir 
Walter  Raleigh  donna  à  ce  nouveau  pays  le  nom  de  Vir- 
ginia, en  l'honneur  de  la  reine  vierge! 

De  nombreux  émigrants  s'enrôlèrent  avec  émulation 
pour  l'établissement  de  cette  belle  colonie.  En  avril  1585, 
sept  vaisseaux  partirent  de  Pl)miouth  avec  environ  deux 
cents  personnes,  non  compris  les  équipages,  sous  le  com- 
mandement de  Sir  Richard  Greenville  et  Ralph  Lane, 
*H.  D.  Northrop:    Our  Country,  p.  6$. 


et  la  République  d'Haïti  33 

nommé  gouverneur  de  la  Virginie.  Un  établissement  fut 
fondé  à  Roanoke  Island  et  les  pays  environnants  furent 
explorés  en  divers  sens.  Sir  Greenville,  ayant  constaté 
le  plein  succès  de  l'expédition,  retourna  en  Europe.  Mais 
Lane,  par  sa  maladresse  et  ses  perfidies  envers  les  In- 
diens, compromit  le  sort  de  l'entreprise.  Les  Anglais, 
mécontents  et  privés  de  tout,  songeaient  à  abandonner  la 
colonie  pour  regagner  leur  patrie,  quand  Sir  Francis 
Drake,  avec  une  flotte  de  ving^-trois  navires,  vint  jeter 
l'ancre  dans  la  rade  de  l'île  de  Roanoke  et  les  ramena 
en  Angleterre. 

Raleigh  fut  bien  désappointé  ;  mais  il  ne  renonça  point 
au  succès.  Il  organisa  une  nouvelle  expédition,  en  choi- 
sissant surtout  des  émigrants  accompagnés  de  leurs  fa- 
milles, avec  des  instruments  agricoles  nécessaires  à  la  cul- 
ture du  sol  et  tout  ce  qui  pouvait  contribuer  à  la  prospérité 
de  la  colonie.  Ce  fut  à  ses  propres  dépens  ;  car  la  reine, 
un  peu  avaricieuse,  refusa  de  rien  donner,  malgré  la 
faveur  dont  elle  entoura  l'expédition,  qui  arriva  sur  la 
côte  de  la  Caroline  du  Nord,  en  juillet  1587,  sous  les 
ordres  de  John  White,  en  qualité  de  gouverneur.  Elle 
n'eut  pas  plus  de  succès  que  la  première  et  fut  obligée  de 
repartir  le  mois  suivant. 

D'une  énergie  et  d'une  persévérance  peu  communes, 
Raleigh  organisa  une  troisième  expédition,  qu'il  fit  partir 
en  avril  1588,  mais  qui  n'eut  pas  même  le  temps  d  at- 
teindre le  rivage  américain.  Quand  l'ancien  gouverneur 
John  White  retourna,  en  1590,  à  Roanoke,  il  n'y  trouva 
nulle  trace  de  la  colonie.     Raleigh,  ruiné  et  assailli  par 


34       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

toutes  sortes  d'infortunes,  dut  enfin  renoncer  à  la  colo- 
nisation de  la  Virginie. 

La  première  expédition  anglaise  qui  suivit  les  essais 
infructueux  de  Sir  Raleigh  fut  celle  préparée  par  la 
«  London  Company,»  sous  le  commandement  du  capi- 
taine Newport,  laquelle  partit  pour  l'Amérique  le  19  dé- 
cembre 1606,  dans  la  direction  de  la  Virginie.  La  flotte, 
poussée  au  nord-ouest  par  une  tempête,  fut  forcée  de 
chercher  un  refuge  dans  la  baie  du  Chesapeake,  le  26 
avril  1607.  Le  pays  fut  exploré  et,  un  mois  après,  une 
colonie  fut  établie,  sur  la  rive  gauche  du  fleuve,  par  la 
fondation  de  la  ville  nommée  Jamestown,  en  l'honneur 
de  Jacques  I*',  qui  lui  donna  pour  gouverneur  Edward 
Wingfield.  De  1608  à  1610,  la  colonie  passa  par  toutes 
sortes  d'angoisses  et  de  difficultés,  mais  elle  en  fut  re- 
levée par  l'heureuse  arrivée  de  Lord  Delaware,  qui  y 
amena  de  nouveaux  immigrants,  avec  des  ravitaillements 
suffisants.  Sir  Thomas  Dale  en  fut  nommé  gouver- 
neur, en  161 1,  et  la  culture  des  terres  vint  mettre  les 
habitants  à  l'abri  de  toute  disette. 

Un  fait  d'une  certaine  portée  sociologique  s'était  ac- 
compli, en  161 3:  le  mariage  de  Pachontas,  fille  d'un 
cacique  indien,  avec  un  jeune  Anglais.  C'était  la  pre- 
mière union  légale  d'un  homme  de  la  race  blanche  avec 
une  femme  de  la  race  rouge  américaine.  Ce  mariage  con- 
cilia aux  Européens  les  bons  sentiments  du  puissant  chef 
Powhatan  et  de  sa  tribu;  mais  il  déplut  grandement  à 
Jacques  P',  qui  se  montra  mécontent  de  la  présomption 
de  l'un  de  ses  sujets  osant  se  marier  à  une  princesse! 


et  la  République  d'Haïti  35 

La  pauvre  Pachontas  amenée  en  Angleterre,  où  sa  gen- 
tillesse et  sa  réelle  beauté  furent  sincèrement  admirées,  ne 
tarda  pas  à  y  mourir,  succombant  aux  rigueurs  du  climat. 
En  1619,  la  première  assemblée  représentative  du 
Nouveau  Monde  fut  organisée  dans  la  Virginie,  sous  le 
nom  de  Chambre  des  Bourgeois  (House  of  Burgesses). 
«  L'assemblée  exerça  le  droit  absolu  de  décider  sur  l'élec- 
tion de  ses  membres  et  refusa  de  reconnaître  toute  lettre- 
patente  concédant  à  une  juridiction  seigneuriale  le  droit 
d'interrompre  l'obligation  d'obéir  à  ses  décisions.»^  Tou- 
tes les  lois  nécessaires  au  développement  matériel  et  moral 
de  la  colonie  furent  votées  et  mises  à  exécution,  en  vertu 
des  principes  de  libre  gouvernement.  En  1621,  sous 
l'impulsion  des  patriotes  d'Angleterre,  la  Virginie  fut 
définitivement  dotée  d'une  constitution  écrite,  donnant 
à  la  colonie  une  organisation  gouvernementale  en  tout 
point  semblable  à  celle  de  la  métropole.  Aussi  la  Vir- 
ginie cessa-t-elle  bientôt  d'être  la  chose  d'une  corpora- 
tion commerciale  et  les  Virginiens  eurent-ils  le  droit  de 
se  gouverner  et  de  prendre  telles  mesures  qu'ils  jugeaient 
les  meilleures  pour  leur  sécurité  et  la  prospérité  de  la 
colonie.  Mais,  par  la  plus  amère  ironie,  quelques  mois 
après  la  réunion  de  la  première  législature  coloniale,  le 
virus  de  l'esclavage  fut  introduit  dans  la  Virginie  par 
un  bateau  de  guerre  hollandais  qui  mouilla  dans  la  rivière 
de  Jamestown  et  vendit  aux  planteurs  vingt  noirs  tirés 
de  l'Afrique.  Cette  institution  détestable  y  prit  une  ex- 
tension rapide  et  des  plus  malheureuses,  pour  ne  dis- 

*H.  D.   Northrop. 


36       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

paraître  du  sol  américain  qu'au  prix  du  plus  atroce  dé- 
chirement. 

Par  une  décision  judiciaire  du  mois  de  juin  1624,  la 
charte  garantie  à  la  Compagnie  des  Indes  occidentales 
fut  révoquée  sans  recours;  la  Virginie  devint  une  pro- 
vince royale,  tout  en  conservant  ses  franchises  constitu- 
tionnelles. Jacques  I*'  mourut  avant  de  les  entamer  et 
Charles  I*"^  fut  incapable  d'obtenir  le  monopole  du  tabac, 
principal  produit  de  la  colonie.  Il  y  eut  pas  mal  de  con- 
tentions entre  elle  et  la  mère-patrie;  cependant  la  Vir- 
ginie continua  à  prospérer,  malgré  ces  frictions  d'inté- 
rêts, malgré  les  fréquents  démêlés  avec  les  Indiens  et  les 
victimes  qu'ils  causaient  parmi  les  blancs. 

Ce  fut  avec  horreur  et  indignation  que  les  colons  vir- 
giniens  apprirent  le  détrônement  et  l'exécution  de 
Charles  I*"*.  Un  grand  nombre  de  royalistes  d'Angle- 
terre, ne  voulant  point  se  soumettre  ni  accepter  aucune 
compromission  avec  le  Parlement,  vinrent  se  réfugier 
dans  la  Virginie,  où  la  plupart  s'établirent  sans  esprit  de 
retour. 

Les  Virginiens  se  montrèrent  des  loyalistes  convain- 
cus; regardant  Charles  II,  exilé  à  Breda,  comme  leur 
légitime  souverain,  ils  lui  proposèrent  de  traverser 
l'Atlantique  et  d'accepter  la  royauté  de  leur  colonie.  Le 
Parlement  ne  put  tolérer  indéfiniment  une  attitude  si 
provocante  et,  en  1652,  une  flotte  fut  dirigée  vers  l'Amé- 
rique, avec  mission  de  forcer  les  colons  royalistes  à  se 
soumettre  au  gouvernement  de  la  République  d'Angle- 
terre.   Il  n'y  eut  point  de  choc.    L'esprit  libéral  des  com- 


et  la  République  d'Haïti  37 

missaires  républicains  avait  désarmé  les  Virginiens.  Les 
parties  contractantes  négociant  d'égal  à  égal,  un  traité 
fut  conclu  avec  l'Angleterre,  garantissant  à  la  Virginie 
toutes  les  libertés  dont  jouissait  la  métropole.  La  mo- 
narchie fut  restaurée  par  une  proclamation  de  Charles  H 
qui  entra  triomphalement  dans  la  ville  de  Londres,  le 
29  mai  1660.  La  colonie  fit  nulle  difficulté  à  recon- 
naître ses  prérogatives  royales  et  continua  son  existence 
laborieuse  quoique  aisée.  Mais  une  aristocratie,  qui  s'y 
était  formée,  par  le  développement  même  des  grandes 
richesses  coloniales,  reçut  une  nouvelle  stimulation  par 
l'adjonction  sociale  des  immigrants  royalistes  venus  d'An- 
gleterre, durant  la  tourmente  révolutionnaire.  Les  lois 
favorisaient  d'ailleurs  l'accroissement  des  grandes  pro- 
priétés, dont  la  possession  éveilla  naturellement  la  vanité 
familiale  de  ceux  qui  en  étaient  les  maîtres. 

La  classe  des  riches  terriens  eut  seule  la  jouissance  de 
l'instruction  que  la  masse  n'eut  aucun  moyen  de  se  pro- 
curer, en  l'absence  de  toute  école  publique  dans  la  colonie. 
En  1671,  Sir  William  Berkeley,  gouverneur  de  la  Virgi- 
nie, a  écrit  les  paroles  suivantes  :  «  Chacun  instruit  ses 
enfants,  suivant  ses  moyens  ...  Je  remercie  Dieu  que 
nous  n'ayons  ni  écoles  publiques  ni  presse,  et  j'espère  qu'il 
en  sera  ainsi,  encore  un  siècle;  car  l'instruction  a  porté 
au  monde  la  désobéissance,  l'hérésie  et  l'esprit  sectaire; 
et  la  presse  les  a  répandus  avec  des  libelles  contre  le 
meilleur  gouvernement.  Que  Dieu  nous  garde  de  l'une 
et  de  l'autre  1  »^ 

*H.  D.  Northrop:  Our  Country,  Chap.  VIII,  p.  99. 


38       M.  Rooseveli,  Président  des  États-Unis, 

D'autre  part,  le  travail  déclaré  théoriquement  libre  et 
honorable,  tendait  peu  à  peu  à  devenir  le  lot  des  humbles 
et  des  esclaves.  Un  tel  système  politique  cadrait  mal 
avec  la  liberté  de  penser,  et  c'est  une  remarque  frappante 
que  les  puritains  furent  alors  persécutés  dans  la  Virgi- 
nie avec  autant  d'acharnement  qu'ils  l'avaient  été  en  An- 
gleterre. Cette  contradiction  dans  les  institutions  et  les 
coutumes  rendait  fort  complexe  l'organisation  sociale 
des  Virginiens  :  «  Ils  avaient  d'abord  montré,  dit  Nor- 
throp, leur  habileté  à  créer  des  institutions  libres;  mais 
ces  institutions  ne  peuvent  être  conservées  au  milieu  d'un 
peuple  ignorant.  La  liberté  et  l'intelligence  vont  de  pair. 
L'institution  de  l'esclavage  des  noirs  était  un  élément  de 
faiblesse  et  de  dégradation.  Le  travail  fut  avili  aux 
yeux  des  blancs,  étant  devenue  une  tâche  d'esclaves,  tan- 
dis qu'il  devait  être  la  gloire  d'un  homme  libre.»  Aussi 
bien,  y  avait-il  là  un  germe  malsain  appelé  à  corrompre 
tous  les  fruits  que  la  colonie  pouvait  attendre  de  l'avenir. 
Peu  à  peu  l'intolérance  religieuse,  la  confiscation  des 
franchises  constitutionnelles,  la  suppression  de  la  liberté 
du  commerce,  avec  la  mise  en  vigueur  des  lois  sur  la 
nofvigation,  se  réunirent  pour  anéantir  la  splendeur  de  la 
colonie  affaiblie  et  ruinée.  Même  la  protection  contre 
les  Indiens  fut  refusée  aux  colons,  dans  un  pur  esprit 
de  lucre. 

Il  en  sortit  la  protestation  populaire  dont  Nathaniel 
Bacon  fut  le  chef,  en  1676,  juste  un  siècle  avant  l'indé- 
pendance des  États-Unis.  Après  la  mort  de  ce  héros  du 
civisme,  la  situation  politique  de  la  colonie  devint  pire 


et  la  République  d'Haïti  39 

qu'auparavant.  Jacques  II,  continuant  les  tendances  de 
son  père,  lui  ravit  jusqu'au  droit  d'établir  une  imprime- 
rie, après  avoir  dissous  l'assemblée  coloniale  dont  les 
membres  même  royalistes  ne  voyaient  pas  d'un  bon  œil 
la  disparition  de  tous  les  privilèges  du  peuple  virginien. 
La  révolution  de  1688  ne  changea  guère  cet  état  de  choses. 
Le  gouvernement  de  Guillaume  d'Orange  et  de  la  reine 
Marie  permit  l'établissement  d'un  collège  dans  la  Vir- 
ginie, mais  n'abrogea  point  la  prohibition  de  l'imprime- 
rie. Le  monopole  du  commerce  colonial  en  faveur  de 
la  métropole  devint  un  fait  consacré,  devant  lequel  il 
fallait  se  courber.  Tous  les  intérêts  en  furent  offensés; 
et  les  grands  propriétaires  sentirent  la  nécessité  de  s'unir 
au  petit  peuple,  pour  se  plaindre  et  conspirer  en  silence. 
«  La  Virginie  resta,  à  la  fin,  une  colonie  aristocratique  ; 
mais  ce  n'était  pas  moins  une  terre  de  liberté.» 

New- York  et  New- Jersey 

Le  25  mars  1609,  Henri  Hudson,  expédié  par  la  Com- 
pagnie hollandaise  des  Indes  orientales,  partit  d'Amster- 
dam, à  la  recherdie  d'un  passage  au  nord-est  de  l'Europe, 
pouvant  le  conduire  aux  Indes.  Il  fit  cap  vers  la  Nouvel- 
le-Zemble, et  parvint  au  méridien  du  Spitzberg;  mais  la 
glace,  le  brouillard  et  les  tourmentes  des  tempêtes  polaires 
repoussaient  son  navire,  qui  ne  put  continuer  sa  course. 
Tournant  alors  vers  l'ouest,  jusqu'à  la  longitude  de  Terre- 
Neuve,  il  descendit  au  sud,  en  suivant  une  ligne  loxodro- 
mique,  qui  le  conduisit  tout  près  de  la  côte  de  Charleston. 

• 

Ne  trouvant  aucun  indice  capable  d'affermir  son  espoir 


40       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

de  trouver  le  passage  cherché,  il  remonta  vers  le  nord  et 
découvrit  bientôt  la  baie  de  Delaware.  Il  continuait  dans 
la  même  direction,  quand,  le  3  septembre,  il  arriva  en 
face  d'une  baie  immense.  Il  y  entra,  y  prit  mouillage,  à 
deux  encablures  du  rivage  :  c'était  à  Sandy  Hook.  Après 
quelques  jours  de  repos,  il  traversa  le  détroit  de  Long 
Island  et  il  entra  dans  la  magnifique  baie  intérieure,  dont 
le  pittoresque  le  transporta  d'enthousiasme  et  d'admira- 
tion. A  l'arrière  de  son  navire,  le  «  Half-Moon,»  il  ob- 
servait le  rapide  courant  du  puissant  fleuve  qui  reçut  le 
nom  d'Hudson,  en  mémoire  de  sa  précieuse  découverte. 
Les  eaux  fluviales  coulaient  du  nord  au  sud,  dans  l'Atlan- 
tique. Il  remonta  le  fleuve  jusqu'à  Albany;  mais  là,  il 
fut  arrêté  par  un  rétrécissement  et  remarqua  que  l'eau 
devenait  de  plus  en  plus  douce.  Il  perdit  l'espoir  de  trou- 
ver un  passage  océanique  vers  les  Indes  ;  mais  il  se  réjouit 
comme  d'un  égal  succès,  en  se  convainquant  qu'il  avait 
fait  une  des  plus  belles  découvertes  réalisées  dans  le  Nou- 
veau Monde. 

Il  retourna  dans  la  baie  de  New- York,  dont  il  prit  pos- 
session au  nom  de  la  Hollande.  Il  fit  bientôt  voile  vers 
l'Europe,  où  il  rendit  compte  des  résultats  inattendus 
de  son  expédition. 

La  Compagnie  hollandaise  des  Indes  orientales  et  tout 
le  Pays-Bas  en  furent  particulièrement  heureux;  car  le 
pays  découvert  par  Hudson  était  peuplé  de  mammifères 
à  fourrure,  tandis  qu'une  clientèle  en  était  toute  trouvée 
dans  la  Russie,  qui  offrait  un  sûr  débouché  à  tous  les 
articles  de  pelleterie. 


t 

et  la  République  d'Haïti  41 

En  1614,  Adrian  Black  construisit  dans  Tîle  de  Man- 
hattan, au  lieu  où  se  trouve  actuellement  Beaver  Street, 
les  premières  cahutes  destinées  à  rendre  habitable  le  ha- 
meau qui  devait  se  transformer  en  la  splendide  ville  de 
New- York.  Un  fort  fut  construit,  à  la  même  époque, 
sur  la  pointe  inférieure  de  l'île.  En  peu  d'années,  des 
forts  ou  factoreries  furent  établis  tout  le  long  du  fleuve, 
jusqu'au  fort  Orange,  du  côté  d'Albany.  Mais  ce  n'était 
là  que  de  simples  postes  de  commerce  et  non  une  vraie 
fondation  coloniale.  Ce  fut  seulement  en  1622  que  la 
Compagnie  hollandaise  des  Indes  occidentales  fit  une 
expédition  régulière,  comprenant  plus  de  trente  familles 
de  Wallons  dans  le  dessein  d'établir  une  colonie  perma- 
nente, qui  reçut  le  nom  de  Nouvelle-Hollande.  Une 
partie  de  ces  colons,  sous  la  conduite  de  Cornelis  Jacob- 
sen  May,  remonta  le  Delaware  et  construisit  le  fort 
Nassau,  à  quelques  lieues  de  l'endroit  où  se  trouve  ac- 
tuellement la  ville  de  Camden,  afin  d'affirmer  le  droit 
des  Hollandais  sur  cette  région.  Enfin  Peter  Minuits 
gouverneur  envoyé  par  la  Compagnie  avec  un  modeste 
personnel,  acheta  des  Indiens  l'île  de  Manhattan  pour  la 
valeur  d'environ  vingt-quatre  dollars,  en  régularisant 
la  possession  hollandaise  aux  yeux  des  anciens  proprié- 
taires, qui  devinrent  par  la  suite  ses  meilleurs  amis. 

La  ville  d'Albany  fut  fondée  en  1625. 

En  1629,  Samuel  Godyn  et  Samuel  Blommaert  ache- 
tèrent des  Indiens  la  partie  du  pays  qui  s'étend  de  Hen- 
lopen  à  l'embouchure  du  Delaware  et,  en  1631,  une  colo- 
nie fut  fondée  à  Lewes  Creek,  dans  l'État  actuel  de  Delà- 


42       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

ware.  Mais,  avant  qu'elle  pût  recevoir  les  renforts  néces- 
saires à  son  affermissement,  les  colons  en  furent  entière- 
ment massacrés  par  les  sauvages. 

D'ailleurs  ce  fut  au  prix  de  luttes  incessantes  et  meur- 
trières que  les  Hollandais  maintenaient  leurs  positions 
contre  les  fréquentes  hostilités  des  aborigènes  qui,  vers 
1645,  réduisirent  leurs  colonies  à  un  état  voisin  de  la  ruine. 
Leur  courage  ne  se  démentit  jamais  et  ils  soutinrent 
vaillamment  les  chocs  répétés  des  hordes  indiennes.  A 
ces  maux  extérieurs  se  joignirent  d'autres  causes  de  dé- 
couragement. Ils  ne  jouissaient  pas  de  plus  de  libertés 
politiques  ou  commerciales  que  dans  les  colonies  an- 
glaises. «  Dans  le  but  d'obliger  les  colons  à  acheter  leurs 
fournitures  et  leurs  provisions  uniquement  de  la  Hollande, 
la  Compagnie  leur  défendit  de  manufacturer  même  les 
plus  simples  étoffes  pour  leurs  vêtements,  sous  peine  de 
bannissement.» 

Malgré  toutes  ces  difficultés,  malgré  les  exactions  au 
milieu  desquelles  se  débattait  la  Nouvelle-Hollande,  aux 
prises  avec  l'arbitraire  de  ses  gouverneurs  Kieft  et  Stuy- 
vesant,  elle  continua  à  prospérer  et  à  s'étendre.  Mais 
plus  la  colonie  prospérait,  plus  s'imposait  la  nécessité 
d'institutions  protectrices  des  personnes  et  des  biens  de 
ceux  qui,  par  leur  labeur  et  leur  attachement  à  l'ordre, 
contribuaient  à  cette  prospérité  matérielle.  Le  peuple, 
avide  de  justice  et  de  sécurité,  nomma  une  convention 
composée  de  deux  délégués  de  chaque  état,  laquelle  pré- 
senta ses  doléances  au  gouverneur,  en  réclamant  les 
droits  de  leurs  mandants.     Fier  et  hautain,  comme  un 


et  la  République  d'Haïti  43 

vieux  militaire  qu'il  était,  Stuyvesant  répondit  :  «  Nous 
tenons  notre  autorité  de  Dieu,  et  de  la  Compagnie  des 
Indes  occidentales,  et  non  du  bon  plaisir  de  quelques  su- 
jets ignorants.»  Il  ne  sortit  point  de  cet  altier  «  non 
possumus.yy  Malheureusement,  la  Compagnie  hollandaise 
approuva  cette  attitude  et  abandonna  les  colons  au  des- 
potisme de  Tarrogant  gouverneur.  Aussi  bien,  lorsqu'en 
1664,  le  duc  d'York  fit  diriger  une  expédition  contre  la 
Nouvelle-Hollande,  sous  le  commandement  de  Richard 
Nicolls,  Stuyvesant  fut  délaissé  par  le  peuple  et  tous  les 
établissements  hollandais  se  rendirent  aux  Anglais,  sans 
aucun  effort  pour  soutenir  un  drapeau  qui  ne  les  abri- 
tait pas  contre  la  tyrannie  et  les  exactions  administratives. 
Le  nom  de  Nouvelle- Amsterdam  donné  à  la  ville  fondée 
dans  rîle  Manhattan  fut  changé  en  celui  de  New- York, 
qui  s'étendit  à  tout  l'état. 

L'amour  indomptable  de  la  liberté  et  des  institutions 
qui  la  garantissent  avait  dominé,  chez  les  colons  hol- 
landais, le  sentiment  même  du  patriotisme.  Cependant 
les  choses  n'allèrent  pas  à  la  satisfaction  du  peuple,  qui 
ne  tarda  pas  à  reconnaître  que  les  fonctionnaires  anglais 
étaient  loin  de  tenir  leurs  promesses  libérales.  Le  pays 
était  administré  comme  l'absolue  propriété  du  duc 
d'York  ;  le  gouverneur  et  son  conseil,  également  nommés 
par  lui,  faisaient  et  exécutaient  les  lois  sans  aucun  con- 
trôle. On  refusa  à  la  colonie  même  un  rudiment  de  gou- 
vernement représentatif.  Des  taxes  excessives  y  étaient 
imposées  et  les  titres  de  propriété,  sans  excepter  ceux 
acquis   sous  la  domination  hollandaise,   furent  déclarés 


44       M.  Rooseveltj  Président  des  États-Unis, 

nuls,  de  façon  à  ménager  au  gouverneur  des  gains  énor- 
mes, par  l'obligation  d'en  obtenir  de  nouveaux  actes  de 
vente. 

Après  NicoUs,  New- York  eut  pour  gouverneur  un 
certain  Lovelace,  qui  poussa  la  tyrannie  à  son  comble. 
Il  se  contentait  de  brûler  publiquement,  sans  daigner  les 
lire,  les  pétitions  qui  lui  étaient  adressées,  pour  exposer 
les  souffrances  du  peuple.  «  Le  meilleur  moyen  de  tenir 
le  peuple  dans  Tordre,  déclarait-il,  est  la  sévérité,  en  lui 
imposant  des  taxes  si  lourdes  qu'elles  ne  lui  laissent 
d'autre  liberté  que  de  penser  comment  il  pourra  s'en 
acquitter.» 

Cependant  les  colons  new-yorkais  ne  se  lassèrent  pas 
de  protester.  En  1683,  leurs  plaintes  s'élevèrent  à  un 
tel  degré  que  le  duc  d'York  fut  obligé  d'accorder  aux 
petits  propriétaires  le  droit  de  nommer  une  assemblée 
représentative,  laquelle  se  réunit  en  octobre  de  la  même 
année.  Son  premier  acte  fut  de  réclamer  les  droits  dont 
jouissent  tous  Anglais.  «  Le  pouvoir  législatif  souve- 
rain, soutinrent-ils,  doit  résider  pour  toujours  dans  le 
gouverneur,  le  Conseil  et  le  peuple  réunis  en  Assemblée 
générale.  Tout  franc  tenancier  et  citoyen  doit  librement 
voter  pour  la  représentation  nationale.  Aucun  citoyen 
ne  doit  être  condamné  à  une  peine,  sinon  que  par  ses 
pairs  et  tout  jugement  doit  être  rendu  par  un  jury  de 
douze  membres.  Aucune  taxe  ne  doit  être  levée,  sous 
un  prétexte  quelconque,  sans  le  consentement  de  l'As- 
semblée. Aucun  soldat  ou  marin  ne  doit  être  logé  chez 
les  habitants  contre  leur  volonté.    Il  ne  doit  plus  exister 


et  la  République  d'Haïti  45 

de  loi  martiale.  Personne  professant  la  foi  chrétienne  ne 
doit,  en  aucun  temps  ni  d'aucune  façon,  être  inquiété  ou 
questionné  pour  une  différence  quelconque  d'opinion  reli- 
gieuse.» 

Ces  privilèges  furent  concédés  et  le  duc  d'York  promit 
solennellement  de  n'en  rien  changer,  sinon  à  l'avantage 
de  la  colonie.  Louis  XII  disait  que  le  roi  de  France  ne 
devait  point  se  souvenir  des  querelles  du  duc  d'Orléans; 
Jacques  II  pensa  que  le  roi  d'Angleterre  n'avait  pas  à 
tenir  compte  des  engagements  du  duc  d'York.  Monté 
sur  le  trône,  il  n'eut  rien  de  plus  pressé  que  de  renverser 
toutes  les  libertés  qu'il  avait  concédées  à  la  colonie  de 
New- York,  laquelle  devint  une  province  royale  dépendant 
de  son  bon  plaisir. 

A  l'avènement  de  Guillaume  d'Orange,  la  majeure  par- 
tie du  peuple  se  réunit  à  Jacob  Liesler,  pour  essayer  de 
rétablir  le  régime  démocratique,  mais  ils  succombèrent. 
Leur  chef  fut  exécuté,  quoique  resté  dévoué  à  la  cou- 
ronne, mais  en  criant  vengeance  au  ciel  contre  les  auteurs 
de  son  assassinat  juridique.  Le  peuple  en  avait  été  pro- 
fondément ému  et  jura  de  ne  point  abandonner  la  cause 
pour  laquelle  deux  martyrs,  Liesler  et  son  gendre,  s'é- 
taient offerts  en  sacrifice.  Ceux  qui  se  distinguaient  par 
leur  zèle,  en  faveur  du  pouvoir  populaire,  de  la  tolérance 
religieuse  et  de  l'opposition  à  la  doctrine  de  la  légitimité, 
continuèrent  la  lutte  avec  tant  de  courage  et  de  constance 
qu'ils  réussirent  à  faire  prévaloir  leurs  principes  comme 
lois  de  la  colonie. 

Notons  que  la  ville  de  New- York  eut,  dès  1732,  un 


46       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

journal  politique  fondé  par  John  Peter  Zenger,  sous  le 
titre  de  IVeekly  Journal  Le  journaliste,  ayant  critique 
Tacte  arbitraire  du  gouverneur  et  de  l'assemblée  encore 
aristocratique,  imposant  des  taxes  ill^ales  sur  la  colo- 
nie, fut  arrêté  et  livré  à  la  justice.  Il  fut  défendu  par 
André  Hamilton,  président  de  l'Assemblée  législative  de 
Pensylvanie,  qui  démontra  aux  jurés  que  la  cause  plai- 
dée  devant  eux  était  celle  de  la  liberté  de  la  presse  dans 
toute  la  colonie  et  non  une  cause  personnelle  à  Zenger. 
Le  verdict  d'acquittement  fut  unanime.  Le  peuple  de 
New- York  a  été  ainsi,  par  l'organe  de  son  jury,  le  pre- 
mier à  s'assurer  cette  liberté,  sans  laquelle  toutes  les 
autres  restent  sans  garantie. 

Le  duc  d'York  avait  vendu  à  Lord  Berkeley  et  Sir 
Georges  Carteret  une  partie  de  Tancien  territoire  de  la 
Nouvelle-Hollande,  située  entre  l'Hudson  et  le  Delaware. 
Cette  partie  fut  nommée  New- Jersey,  en  l'honneur  de 
l'île  anglaise  de  Jersey  dont  Sir  Carteret  était  gouverneur. 
Des  immigrants  y  furent  attirés  par  les  conditions  libé- 
rales accordées  par  les  nouveaux  propriétaires,  leur  con- 
cédant cinq  années  de  jouissance  avant  de  payer  aucune 
rente  pour  les  terres  exploitées.  L'organisation  politique 
y  consistait  en  un  gouverneur,  un  conseil,  et  une  assem- 
blée de  représentants  du  peuple,  à  qui  était  laissé  le  pou- 
voir de  faire  les  lois  nécessaires  à  l'administration,  les 
propriétaires  ne  s'étant  réservé  que  le  droit  de  nommer  le 
gouverneur  et  les  officiers  judiciaires,  avec  le  droit  de 
veto. 

La  colonie  prospérait  rapidement,  ayant  pour  capitale 


et  la  République  d'Haïti  47 

Elizabethtown,  quand,  en  1670,  des  difficultés  surgirent 
à  l'occasion  de  la  réclamation  des  fermages  dûs  par  les 
habitants.  La  plupart  des  colons  s'y  trouvaient  depuis 
la  domination  des  Hollandais  et  avaient  individuellement 
acheté  leurs  propriétés  des  Indiens;  les  autres  arguèrent 
qu'ils  avaient  établi  leurs  plantations  sans  aucune  assis- 
tance des  propriétaires  et  ne  leur  devaient  rien.  Le  re- 
présentant des  propriétaires,  mis  en  péril,  s'enfuit  en 
Angleterre,  afin  d'obtenir  la  force  nécessaire  pour  sou- 
mettre les  récalcitrants. 

En  1683,  la  colonie  reçut  un  notable  accroissement  de 
population,  par  l'arrivée  des  Covenantaires  ou  presby- 
tériens écossais  qui  contribuèrent  puissamment  à  son  dé- 
veloppement économique.  Divisée,  depuis  que  John 
Berkeley,  dégoûté  de  l'arbitraire  du  duc  d'York,  avait  ven- 
du sa  part  de  droit  au  Quaker  Edouard  Byllinge,  la  pro- 
vince du  New- Jersey  fut  pendant  longtemps  réclamée,  en 
partie,  comme  une  dépendance  militaire  de  New- York, 
tandis  que  le  reste  était  réclamé  comme  une  dépendance 
territoriale  de  la  Pensylvanie.  Enfin,  en  1702,  les  pro- 
priétaires de  New- Jersey  renoncèrent  à  leur  droit  en  fa- 
veur de  la  couronne;  et  la  reine  Anne  réunit  les  deux 
parties  en  une  province  qui  fut  placée  sous  l'autorité  du 
gouverneur  de  New- York,  avec  une  législature  distincte. 
Cette  demi-indépendance  ne  plut  guère  aux  New-Jerseyais, 
qui  obtinrent,  en  1708,  un  gouverneur  à  eux,  de  façon  à 
former  un  état  complètement  séparé  de  New- York,  quoi- 
que conservant  le  même  esprit  et  les  mêmes  tendances 
politiques  que  leurs  voisins  du  bord  de  l'Hudson. 


48       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Massachusetts 

A  ravènement  de  la  reine  Elizabeth,  nous  l'avons 
déjà  dit,  il  y  eut,  en  Angleterre,  une  grande  expansion 
d'idées  morales  et  politiques,  se  manifestant  surtout  dans 
la  diversité  des  sectes  religieuses.  Les  esprits  les  plus 
avancés,  en  même  temps  que  pondérés,  formèrent  le  puri- 
tanisme. Ils  réclamaient  une  forme  plus  pure  et  plus 
spirituelle  dans  le  culte  extérieur.  A  leurs  yeux,  l'église 
réformée  et  anglicane,  en  reconnaissant  comme  chef  le 
monarque  régnant,  était  à  peine  moins  condamnable  que 
celle  de  Rome.  La  reine  et  les  grands  dignitaires  ecclé- 
siastiques en  furent  froissés  et  déchaînèrent  contre  eux 
une  odieuse  persécution.  Ne  voulant  pas  se  conformer 
à  l'église  officielle,  ils  furent  appelés  les  «  non-confor- 
mistes.» 

Jacques  I",  qui,  en  Ecosse,  se  montrait  d'un  libéralisme 
outré,  devint  un  despote  intolérable  en  matière  religieuse, 
comme  en  tout  le  reste,  une  fois  monté  sur  le  trône 
d'Angleterre.  «  Je  les  porterai  à  se  conformer,  sous 
peine  d'être  chassés  du  royaume  ou  même  pis,  dit-il  en 
parlant  des  puritains.    En  un  mot,  pendez-les,  voilà  tout.» 

Les  conformistes  redoublèrent  les  persécutions  et  le 
fanatisme  religieux  les  disposa  même  à  sacrifier  toutes 
les  libertés  politiques  qu'ils  abandonnèrent  à  la  merci  de 
la  royauté,  rien  que  pour  obtenir  la  soumission  de  leurs 
adversaires.  Ceux-ci  devinrent  donc  forcément  les  cham- 
pions de  la  liberté  contre  la  tyrannie.  Incapables  de  vivre 
en  paix,  sans  violenter  leurs  consciences,  ils  se  résignèrent 
à  fuir  dans  la  Hollande,  dont  les  citoyens  avaient  appris. 


et  la  République  d'Haïti  49 

par  leurs  propres  souffrances,  à  respecter  les  droits  de  la 
conscience  chez  les  autres.  Mais  ils  ne  tardèrent  pas  à 
sentir  qu'ils  n'avaient  point  là  un  foyer  assuré,  une  vraie 
patrie.  «  Ils  comprenaient  qu'ils  n'étaient  que  des  Pèlerins 
et,  au  lieu  de  se  lamenter  sur  leur  cas,  ils  levaient  leurs 
yeux  au  ciel,  leur  plus  chère  patrie,  et  tranquillisaient  leur 
esprit.» 

Cependant,  après  douze  ans  de  cette  existence,  ils  se 
décidèrent  à  quitter  un  pays  où  ils  avaient  trouvé  la  sécu- 
rité, mais  dont  les  mœurs  militaires  et  maritimes  cadraient 
mal  avec  leur  tempérament  moral.  C'est  alors  qu'ils 
prirent  la  résolution  d'émigrer  en  Amérique,  où  ils  espé- 
raient découvrir,  dans  les  vastes  solitudes  du  Nouveau 
Monde,  un  foyer  où  ils  pussent  adorer  Dieu,  sans  crainte 
ni  vexation,  et  élever  leurs  enfants  à  l'abri  de  tous  exem- 
ples pernicieux.  Le  22  décembre  1620,  les  «  Pilgrim 
Fathers»  ou  Pères  Pèlerins,  partis  de  Plymouth  à  bord 
du  Mayflower,  débarquèrent  dans  la  baie  du  cap  Cod, 
sous  la  conduite  de  William  Brewster,  le  plus  âgé  d'entre 
eux.  Pénétrés  de  la  nécessité  d'une  organisation  politique 
de  leur  petite  communauté,  le  premier  acte  des  Pèlerins, 
après  avoir  jeté  l'ancre,  fut  d'esquisser  un  système  de 
gouvernement,  par  le  pacte  suivant  qui  fut  rédigé  dans 
la  cabine  du  Mayflower  et  signé  de  tous  les  hommes  de 
l'expédition,  au  nombre  de  quarante  et  un: 

«  Au  nom  de  Dieu,  amen. 
«  Nous  soussignés,  les  loyaux  sujets  de  notre  redouté 
souverain,  le  roi  Jacques,  ayant,  —  pour  la  gloire  de  Dieu 
et  l'avancement  de  la  foi  chrétienne  et  pour  l'honneur 


SO       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

tant  de  notre  roi  que  de  notre  pays,  —  entrepris  un 
voyage  dans  le  but  de  fonder  la  première  colonie  à  éta- 
blir dans  la  partie  septentrionale  de  la  Virginie,  conve- 
nons par  ces  présentes,  solennellement  et  mutuellement, 
en  présence  de  Dieu  et  les  uns  en  face  des  autres,  de  nous 
réunir  en  un  corps  civil  et  politique,  pour  notre  meilleure 
organisation,  notre  conservation  et  la  poursuite  des  fins 
susdites,  en  vertu  de  quoi,  nous  entendons  décréter,  cons- 
tituer et  former  graduellement  telles  lois,  ordonnances, 
actes,  constitutions  et  fonctions  justes  et  équitables  qu'il 
sera  jugé  le  plus  convenable  pour  le  bien  général  de  la 
colonie  et  auxquels  nous  promettons  toute  la  soumis- 
sion et  toute  l'obéissance  nécessaire.» 

Le  rocher  sur  lequel  ils  mirent  le  pied,  en  débarquant 
sur  le  rivage,  est  encore  conservé  parmi  leurs  descen- 
dants. La  tradition  a  également  gardé  le  religieux  res- 
pect du  vieux  pacte  constitutionnel  signé  par  les  fonda- 
teurs de  l'État  de  Massachusetts,  dont  le  premier  établis- 
sement reçut  le  nom  de  Plymouth,  en  mémoire  de  la  ville 
anglaise  d'où  ils  partirent  pour  se  rendre  en  Amérique. 

La  fondation  de  Plymouth  encouragea  d'autres  entre- 
prises coloniales.  Bientôt  Portsmouth  et  Dover  furent 
établis  d'une  façon  permanente. 

En  mars  1629,  la  Compagnie  de  Massachusetts  obtint 
du  roi  d'Angleterre  la  confirmation  de  sa  charte,  d'après 
laquelle  le  gouverneur  était  élu  pour  un  an  par  les  ci- 
toyens, tandis  que  se  réunirait,  à  des  époques  fixes,  un 
Conseil  général  ayant  pouvoir  de  faire  toutes  les  lois  dont 
la  colonie  aurait  besoin,  sans  qu'on  fût  obligé  d'en  réfé- 
rer au  roi.  Le  26  août  de  la  même  année,  John  Winthrop 
et  onze  de  ses  amis  riches  et  instruits  réussirent  à  obtenir 


et  la  République  d'Haïti  51 

que  le  siège  du  gouvernement  de  la  colonie  serait  établi 
dans  la  Nouvelle-Angleterre  ou  territoire  des  anciennes 
provinces  devenues  les  États  de  Maine,  Vermont,  Con- 
necticut,  Rhode-Island,  Massachusets  et  New-Hampshire. 
C'était  presque  Tindépendance. 

Winthrop  fut  nommé  gouverneur  du  Massachusetts  et 
partit  Tannée  suivante  pour  la  colonie  evec  environ  sept 
cents  émigrants  montés  sur  onze  navires.  Salem  était  dé- 
jà fondée  et  relativement  bien  habitée,  dès  1628,  mais 
cherchant  un  endroit  où  il  pût  s'approvisionner  plus  abon- 
damment d'eau  pure  et  fraîche,  il  alla  jeter  les  fonde- 
ments d'une  nouvelle  ville  sur  la  péninsule  de  Shawmut, 
à  laquelle  il  donna  le  nom  de  Boston,  en  mémoire  de  la 
ville  du  même  nom,  dans  le  Lincolnshire,  en  Angleterre, 
d'où  était  originaire  le  pasteur  de  la  première  église  de  la 
future  capitale  du  Massachusetts. 

Vers  la  même  époque,  Roger  Williams,  fuyant  la  persé- 
cution politique  et  religieuse  que  lui  valurent  ses  idées 
alors  trop  avancées,  s'enfonça  dans  le  désert  et,  ayant 
gagné  la  confiance  et  l'amitié  des  aborigènes  Narra- 
gansett,  fonda  la  ville  de  Providence,  nommée  en  recon- 
naissance du  concours  providentiel  qui  lui  fit  trouver  un 
refuge  parmi  les  sauvages  à  peau  rouge  pour  se  mettre 
à  l'abri  des  dangers  qu'il  courait  au  milieu  de  ses 
congénères  civilisés.  Bientôt  Anne  Hutchinson,  la  pre- 
mière féministe  militante,  réclama  pour  le  beau  sexe  le 
droit  de  participer  aux  réunions  où  les  hommes  discu- 
taient les  textes  bibliques.  Ses  doctrines  menaçaient  l'au- 
torité des  Ministres,  qui  se  liguèrent  contre  elle  et  son 


52       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

protecteur,  le  gouverneur  Vane,  «  un  homme  de  la  plus 
saine  intelligence  —  dit  Bancroft  —  un  homme  d'État 
d'une  intégrité  immaculée,  dont  le  nom  effacé  de  la  ru- 
brique des  fanatiques  et  des  traîtres  par  le  progrès  de  la 
pensée  et  de  Tesprit  libéral,  sera  inscrit  en  tête  de  ligne, 
parmi  les  aspirants  de  la  vérité  et  les  martyrs  de  la  li- 
berté.» Madame  Hutchinson,  quoique  convaincue  que 
ses  adversaires  étaient  les  maîtres  de  la  situation,  après 
le  départ  de  Henri  Vane  pour  la  métropole,  ne  cessa 
point  de  prêcher.  Pour  la  réduire  au  silence,  elle  fut 
exilée  de  la  colonie,  avec  tous  ses  partisans.  Après  avoir 
fondé  la  ville  d'Exeter,  dans  le  New-Hampshire,  ils  se 
dirigeaient  vers  le  sud,  dans  le  but  de  s'établir  sur  Long- 
Island  ou  dans  le  Delaware;  mais  Roger  Williams  les 
persuada  de  se  fixer  près  de  son  établissement  et  obtint 
pour  eux  du  chef  des  Narragansetts  le  don  de  la  superbe 
île  située  au  fond  de  la  baie  du  même  nom  et  qu'ils  nom- 
mèrent Vtle  des  Roses  ou  «  Rhode-Island.»  Le  Gouver- 
nement qu'ils  formèrent  fut  une  pure  démocratie.  La 
longanimité  de  Roger  ne  tarda  pas  à  renouer  les  rela- 
tions entre  les  colons  qui  vinrent  le  joindre  à  Providence 
et  ceux  du  Massachusetts,  où  les  contentions  religieuses 
furent  une  cause  de  troubles  continuels  entre  des  hom- 
mes expatriés  en  vue  de  chercher  un  asile  assuré  à  la 
liberté  de  conscience. 

Mais  au  fond  de  cette  lutte  même,  il  resta  toujours 
un  esprit  de  liberté  et  de  solidarité  chrétienne,  qui  em- 
pêcha qu'on  n'en  vînt  à  cette  haine  sanguinaire  dont  l'his- 
toire des  religions  offre  de  si  regrettables  exemples. 


et  la  République  d'Haïti  53 

Le  Maine,  dont  les  premiers  établissements  furent 
fondés  par  les  Français,  en  1625,  fut  annexé  au  Massa- 
chusetts en  1652,  et  n'en  fut  détaché  que  plus  de  qua- 
rante ans  après  la  déclaration  de  l'indépendance  amé- 
ricaine. 

En  résumé  le  Massachusetts  et  Rhode-Island  n'eurent 
pas  le  développement  précoce  et  merveilleux  qui  fut  le 
lot  d'autres  établissements  coloniaux  de  l'Amérique  du 
Nord;  mais  l'agriculture,  malgré  le  peu  de  fertilité  du 
sol,  y  prospéra  régulièrement  et  l'industrie  s'y  développa 
vite,  sous  un  gouvernement  aussi  peu  encombrant  qu'il 
était  efficace. 

«  Si  la  colonie  se  développa  lentement,  elle  se  déve- 
loppa constamment,  dit  un  historien,  parlant  du  Massa- 
chusetts; et,  à  la  longue,  les  Pèlerins  eurent  leur  récom- 
pense, en  voyant  leur  petit  établissement  s'étendre  en  une 
province  florissante,  dans  laquelle  les  principes  de  la  li- 
berté civile  étaient  chéris,  la  religion  honorée,  l'industrie 
et  l'économie  acceptées  comme  bases  de  la  richesse.» 

Boston  devint  bientôt  le  principal  centre  intellectuel  de 
toutes  les  colonies  anglaises  de  l'Amérique  et  peut-être 
du  Nouveau  Monde.  Le  Massachusetts  eut  la  gloire  de 
voir  éclater  dans  sa  capitale  la  révolution  qui  devait  af- 
franchir les  futurs  États-Unis  de  la  domination  anglaise 
et  la  gloire  encore  plus  grande  d'avoir  été  le  premier  de 
ces  États  à  effacer  de  son  organisation  politique  et  éco- 
nomique l'horrible  esclavage  des  noirs,  qui  y  fut  aboli 
dès  1783. 


54       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Le  Connecticut 

En  1635,  les  Pèlerins  résolurent  d'établir  une  colonie 
dans  l'attrayante  région  du  Connecticut.  Cette  première 
expédition,  n'étant  pas  heureuse,  en  fut  suivie,  en  1836, 
par  une  autre,  qui  eut  un  meilleur  résultat.  Ils  coloni- 
sèrent Hartford,  fondèrent  Springfield  et  consolidèrent 
l'établissement  de  Wetherfield. 

Les  colonies  du  Connecticut  prirent  un  développement 
rapide,  grâce  à  l'excellence  du  sol  et  l'agrément  du  cli- 
mat qui  y  attirèrent  de  nombreux  immigrants.  Elles 
furent  cependant  harcelées  par  l'hostilité  des  Indiens,  par- 
ticulièrement par  la  tribu  des  Pequods,  que  les  colons 
furent  obligés  de  détruire  complètement,  avant  de  se  sen- 
tir en  sécurité.  En  1639,  ils  adoptèrent  une  constitution 
établissant  un  gouvernement  civil  dans  la  colonie.  «  Elle 
était  plus  libérale,  par  conséquent  plus  durable,  qu'au- 
cune autre  formée  par  d'autres  colonies.  Elle  fixait, 
pour  l'administration  de  la  colonie,  un  gouverneur,  une 
législature  et  des  magistrats  de  même  caractère  que  ceux 
desservant  les  fonctions  usitées  dans  un  comté  ou  une 
province  anglaise,  lesquels  magistrats  devaient  être  élus 
par  un  scrutin  annuel.  Tous  les  habitants  qui  avaient 
prêté  le  serment  d'allégeance  à  l'État,  devaient  jouir  du 
droit  de  suffrage.  Le  nombre  des  membres  de  la  légis- 
lature était  proportionné  à  celui  de  la  population.  La 
colonie  exerçait  la  puissance  souveraine  dans  les  limites 
de  l'État  et  ne  reconnaissait  aucune  suprématie  au  Roi 
ou  au  Parlement.»^  Cette  charte  fut  positivement  re- 
*H.  D.  Northrop:  Our  Country,  pp.  155,  156. 


et  la  République  d'Haïti  55 

connue  par  Charles  II,  en  1662,  lors  de  la  réunion  de  la 
colonie  de  New-Haven  avec  celle  de  Connecticut,  ayant 
Hartford  comme  ville  principale.  Quand  le  Connecticut 
prit  place  parmi  les  États  de  l'Union  américaine,  sa  cons- 
titution n'eut  besoin  d'aucun  changement  pour  s'adopter 
au  nouvel  ordre  de  choses. 


Le  Maryland 

Lord  Baltimore,  de  religion  catholique,  voulut  établir 
une  colonie  dans  une  partie  de  la  Virginie.  Il  s'y  rendit, 
en  1629,  dans  le  dessein  d'obtenir  la  concession  du  terri- 
toire nécessaire  à  la  réalisation  de  son  projet.  Tous  ses 
efforts  y  furent  vainement  prodigués.  Incapable  d'abou- 
tir à  aucun  résultat,  grâce  aux  exigences  en  matière  de 
foi  auxquelles  le  soumirent  les  colons  protestants,  il  s'en 
détourna,  en  obtenant  du  roi  d'Angleterre  une  patente 
qui  lui  concéda  tout  le  territoire  comprenant  à  peu  près 
celui  qui  appartient  actuellement  au  Maryland.  Il  n'y 
aurait,  en  s'étendant  sur  le  Maryland,  qu'à  répéter,  le 
plus  souvent,  l'histoire  et  les^  institutions  d'une  colonie 
que  nous  connaissons  déjà. 

«  Comme  la  Virginie,  écrit  Bancroft,  le  Maryland  était 
une  colonie  de  planteurs;  son  principal  produit  était  le 
tabac  et  sa  prospérité  était  également  entravée  par  l'op- 
pression des  lois  sur  la  Navigation.  Comme  la  Virginie, 
il  ne  possédait  pas  de  villages  considérables;  ses  habi- 
tants se  parsemaient  au  milieu  des  forêts  et  le  long  des 
rivières;  chaque  plantation  était  un  monde  resserré  en 


56       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

lui-même  et  c'est  vainement  que  Ton  tenta  d*y  créer  des 
villes,  par  des  décisions  législatives.  Comme  la  Virginie, 
ses  laboureurs  étaient,  en  partie,  des  «  engagés  »  dont 
le  terme  de  service  était  prolongé  par  une  législation  per- 
sévérante, en  partie,  des  esclaves  noirs  qui  y  étaient  intro- 
duits, dès  la  première  période  de  la  colonie,  et  dont  l'im- 
portation était  favorisée  par  la  cupidité  anglaise  et  par 
les  statuts  de  la  colonie.  Comme  dans  la  Virginie,  le 
pouvoir  de  nommer  à  presque  toutes  les  fonctions,  dans 
les  comtés  aussi  bien  que  dans  TÉtat,  ne  revenait  point 
au  peuple  et  le  pouvoir  judiciaire  était  placé  au-dessus 
de  son  contrôle.  Comme  dans  la  Virginie,  le  parti  des 
propriétaires,  qui  détenait  le  gouvernement,  était  jaloux 
de  ses  prérogatives  et  animé  des  principes  royalistes,  qui 
font  dériver  de  la  volonté  divine  la  sanction  de  l'autorité 
politique.  Comme  dans  la  Virginie,  les  taxes  recouvrées 
par  les  agents  du  Comté  n'étaient  point  concédées  par  le 
vote  du  peuple  et,  par  conséquent,  étaient  onéreuses,  tant 
par  leur  montant  excessif  que  par  la  manière  dont  elles 
étaient  recouvrées.»^ 

La  seule  différence,  entre  les  deux  colonies  comparées 
par  le  grand  historien  américain,  c'est  que  l'esprit  de  li- 
berté populaire,  qui  persista  en  dépit  de  tout,  dans  la 
Virginie,  fut  inconnu  au  Maryland  et  remplacé  par  un 
tempérament  de  conciliation  et  d'humanité,  propre  à 
adoucir  les  injustices,  mais  qui  ne  suffira  jamais  pour 
les  abolir,  au  nom  du  droit  et  de  la  vérité. 

^History  of  the  United  States,  Vol.  II,  p.  235. 


et  la  République  d'Haïti  57 

« 

La  Pensylvanie 

Colonisée  d'abord  par  les  Suédois,  la  Pensylvanie 
fut  conquise,  en  1654,  par  les  Hollandais  qui,  à  leur  tour, 
en  furent  dépossédés,  dix  ans  plus  tard,  par  les  Anglais. 
Elle  doit  son  nom  à  William  Penn,  une  des  plus  belles  fi- 
gures dont  s'honore  Thistoire.  Fils  et  héritier  d'un  ami- 
ral considéré  comme  l'un  des  chefs  les  plus  distingués 
de  la  marine  britannique,  il  renonça  à  la  carrière  des 
honneurs  pour  se  consacrer  exclusivement  à  la  propa- 
gation de  la  foi  chrétienne,  dans  le  rang  des  humbles 
dont  était  recrutée,  en  grande  partie,  la  secte  des  Qua- 
kers, nommée  la  «  Société  des  amis.»  Cherchant  un  asile 
à  ses  frères  en  religion  condamnés  à  toute  sorte  de  vexa- 
tions et  de  persécutions,  il  profita,  en  1675,  des  embarras 
d'un  certain  Edward  Byllinge,  qui  avait  acheté  les  inté- 
rêts de  Lord  Berkeley,  à  New  Jersey,  pour  les  acquérir 
au  bénéfice  des  Quakers.  En  1676,  un  gouvernement 
y  fut  constitué,  suivant  la  volonté  du  peuple,  garantis- 
sant aux  habitants  la  protection  et  l'égalité,  dans  tous 
leurs  droits  et  privilèges  tant  religieux  que  politiques. 
Les  Quakers  anglais  y  vinrent,  en  foule.  Penn  qui  avait 
hérité  d'une  créance  de  seize  mille  livres  que  son  père 
avait  contre  le  gouvernement  anglais,  proposa  de  l'échan- 
ger contre  une  concession  de  territoire  en  Amérique  ;  sa 
proposition  fut  acceptée,  grâce  à  la  sollicitude  des  lords 
North,  Halifax,  Sunderland  et  du  duc  d'York,  qui 
étaient  de  ses  amis.  Cette  concession  lui  fut  octroyée  en 
1681.     Elle  s'étendit  au  territoire  placé  à  l'ouest  de  la 


58       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

rivière  du  Delaware  et  formant,  à  peu  près,  l'État  de 
Pensylvanîe,  tel  qu'il  est  actuellement  circonscrit. 

Il  y  attira  tous  ceux  qui  voulaient  y  fonder  des  éta- 
blissements permanents,  par  une  proclamation  dans  la- 
quelle il  déclarait  son  intention  de  laisser  les  habitants 
libres  de  faire  les  lois  appelées  à  les  régir.  «  Je  me  pro- 
pose, disait-il,  de  ne  laisser  aucun  pouvoir,  ni  à  moi,  ni 
à  mes  successeurs,  de  commettre  aucun  tort,  afin  que  la 
volonté  d'aucun  homme  ne  puisse  contrarier  le  bien  de 
tout  un  pays.))  Contrairement  aux  autres  colonies,  celle 
de  la  Pensylvanie  n'eut  jamais  à  guerroyer  avec  les  In- 
diens environnants;  car  les  Quakers  pensylvaniens  met- 
taient dans  leur  conduite  autant  de  justice  que  d'at- 
trayante douceur. 

En  1683,  Penn  fonda  la  ville  destinée  à  devenir  la  ca- 
pitale de  l'État  et  il  la  nomma  Philadelphie  (amour  fra- 
ternel), en  témoignage  des  principes  qu'il  voulait  faire 
régner  comme  la  loi  constitutive  de  ses  possessions.  Mais 
il  ne  goûta  aucun  plaisir  à  conserver  les  vastes  pouvoirs 
qu'il  avait  sur  la  colonie,  en  sa  qualité  d'unique  proprié- 
taire. Dès  1682,  il  avait  convoqué  le  peuple  et  lui  avait 
donné  une  charte  que  Bancroft  résume  ainsi  :  «  Dieu 
était  déclaré  le  seul  maître  de  la  conscience;  le  premier 
jour  de  la  semaine  (le  dimanche)  était  réservé  comme 
un  jour  de  loisir  pour  le  repos  de  tous  les  êtres  créés. 

• 

La  règle  de  l'égalité  était  introduite  dans  les  familles  par 
l'abrogation  des  privilèges  de  la  primogéniture.  La  pa- 
role d'un  homme  devait  faire  preuve,  sans  y  ajouter  le 
serment.       Tout  homme  assujetti  à  des  charges  civiles 


et  la  République  d^Hatti  59 

possédait  le  droit  de  suffrage  ;  et,  sans  égard  aux  sectes, 
tout  chrétien  était  éligible  aux  fonctions  publiques.  Au- 
cune taxe  ou  droit  de  douane  ne  pouvait  être  recouvrée 
qu'en  vertu  d'une  loi . . .  Le  meurtre  était  le  seul  crime 
punissable  par  la  mort.  Le  mariage  était  considéré 
comme  un  contrat  civil  et  l'adultère,  un  crime. . .» 

Cependant  la  Société  des  Amis  ne  préserva  pas  tou- 
jours ses  membres  contre  l'esprit  de  dispute  et  les  con- 
tentions religieuses.  Sous  prétexte  de  tirer  toutes  les 
conséquences  logiques  de  la  doctrine  du  doux  et  magna- 
nime Georges  Fox,  un  certain  George  Keith  causa  assez 
de  troubles  dans  la  colonie  pour  fournir  à  Guillaume  III 
un  prétexte  dont  il  se  saisit  avec  empressement,  en  dé- 
clarant que  la  Pensylvanie  était  transformée  en  province 
royale. 

En  avril  1693,  un  gouverneur  royal  y  fut  en  effet  en- 
voyé. Le  peuple  indigné  refusa  de  reconnaître  son  auto- 
rité et  l'Assemblée  coloniale  affirma  solennellement  la 
validité  des  lois  faites  d'après  la  charte  accordée  à  Will- 
iam Penn  par  Charles  II.  Cette  Assemblée  fut  dissoute, 
en  1694.  Cependant  Penn  obtint  la  restauration  de  ses 
droits  sur  la  Pensylvanie.  Incapable  de  voyager,  faute 
de  moyens  pécuniaires,  il  y  députa  son  neveu  Markham, 
sous  la  convocation  de  qui  une  nouvelle  assemblée  se 
réunit,  en  1696.  Elle  fit  plusieurs  changements  dans 
l'ancienne  charte  constitutionnelle  et  plaça  le  contrôle  du 
gouvernement  colonial  entre  les  mains  du  peuple,  en  lui 
confiant  l'élection  de  tous  les  fonctionnaires.  Ces  chan- 
gements furent  sanctionnés  par  Penn,  en  1699,  époque 


6o       M.  Rooscvelt,  Président  des  États-Unis, 

où  la  colonie  du  Delaware  fut  définitivement  séparée  de 
la  Pensylvanie. 

Au  commencement  du  i8™*  siècle,  de  nombreux  im- 
migrants irlandais  et  écossais  vinrent  s'établir  dans  la 
colonie  pensylvanienne,  et  ce  courant  d'immigration 
continua  assez  longtemps.  C'étaient  surtout  des  pres- 
bytériens et  ils  formaient  une  communauté  énergique, 
intelligente  et  industrieuse.  Par  leurs  nouvelles  planta- 
tions, ils  étendirent  constamment  vers  l'ouest  les  fron- 
tières de  la  colonie,  qui  devint  bientôt  l'une  des  plus  pros- 
pères de  l'Amérique  du  Nord. 

Il  fut  question,  encore  une  fois,  de  priver  la  Pensyl- 
vanie de  sa  charte  et  de  la  transformer  en  province 
royale.  William  Penn  qui  était  alors  dans  la  colonie,  où 
il  avait  résolu  de  finir  ses  jours,  s'embarqua  pour  l'An- 
gleterre, afin  d'aller  y  défendre  les  immunités  constitu- 
tionnelles de  la  Pensylvanie,  dont  il  fut  le  propriétaire 
légalement  reconnu.  Malgré  l'âpreté  que  le  gouverne- 
ment de  la  métropole  mettait  à  s'emparer  de  cette  riche 
province,  dont  on  espérait  tirer  de  nouvelles  ressources 
pour  le  fisc  ou  une  prébende  pour  les  favoris,  le  grand 
apôtre  du  Quakerisme,  le  bienfaiteur  de  tout  un  peuple, 
en  triompha  heureusement.  Ses  hautes  vertus,  qui 
étaient  devenues  l'objet  de  l'admiration  générale,  par- 
lèrent pour  lui  ;  et  les  prétentions  de  la  couronne  durent 
encore  reculer. 

Après  avoir  consacré  l'activité  de  sa  vie  entière  et  dé- 
pensé un  riche  patrimoine  pour  «  faire  des  hommes  heu- 
reux,» William  Penn  mourut  pauvre,  en  171 8,  au  milieu 


et  la  République  d'Haïti  6i 

de  l'estime  et  de  la  sympathie  de  toute  l'Angleterre.  «  Il 
avait  fondé  une  démocratie  et  il  prouva,  par  la  plus  gé- 
néreuse renonciation  à  des  pouvoirs  vraiment  royaux, 
que  le  principal  but  de  sa  vie  était  le  bien  de  ses  sem- 
blables.»^ 

Carolines  du  Nord  et  du  Sud 

La  sévérité  que  Ton  mit  dans  la  Virginie  à  obliger 
chacun  de  se  conformer  à  l'église  établie,  porta  un  grand 
nombre  de  colons  dissidents  à  se  retirer  dans  les  régions 
de  la  Caroline  du  Nord,  afin  de  jouir  pleinement  de  leur 
liberté  de  conscience.  Les  premiers  émigrants  furent  des 
presbytériens  qui  s'établirent  dans  la  zone  septentrio- 
nale de  cette  dernière  province.  Ils  furent  suivis  par 
d'autres  coreligionnaires.  Vers  Tannée  1663,  ces  para- 
ges furent  habités  par  une  population  de  langue  an- 
glaise, qui  croissait  et  prospérait  rapidement.  Pourtant, 
sans  s'inquiéter  des  occupants,  Charles  II,  dans  la  même 
année,  accorda  au  comte  de  Clarendon  et  sept  autres  de 
ses  favoris  la  concession  du  territoire  s'étendant  des 
frontières  méridionales  de  la  Virginie  à  St-John's  River, 
et  de  l'Océan  Atlantique  au  Pacifique.  Le  pays,  dans 
sa  partie  orientale,  avait  reçu  le  nom  de  «  Caroline,»  en 
l'honneur  de  Charles  IX,  par  les  Français  qui  y  avaient 
fondé  un  établissement,  un  siècle  auparavant;  l'ancien 
nom  lui  fut  conservé  par  les  concessionnaires  anglais, 
mais  en  l'honneur  de  Charles  II  d'Angleterre.  N'ayant 
en  vue  que  de  s'enrichir,  ceux-ci  affichaient  toutefois  un 

*H.  D.  Northrop:     Our  Country,  p.  226. 


62       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

zèle  pieux,  ne  paraissant  agir  que  pour  la  propagation 
de  l'évangile.  Une  constitution  fut  rédigée  par  le  comte 
de  Shaftesbury,  l'un  des  concessionnaires,  et  John  Locke, 
presque  inconnu  à  cette  époque.  Cette  constitution  ap- 
pelée «  Le  Grand  Modèle  »  mérite  d'attirer  l'attention, 
à  cause  de  son  absurde  illibéralisme  qui  semble  être  en 
si  parfaite  contradiction  avec  la  célébrité  dont  jouit  le 
nom  de  Locke,  dans  l'histoire  de  la  philosophie.  En 
voici  un  résumé. 

«  Le  Grand  Modèle  créa  un  ordre  de  noblesse  auquel 
seul  était  laissé  le  droit  de  gouverner.  Des  comtes,  des 
barons,  des  écuyers  constituaient  les  chefs  naturels  des 
diverses  classes  de  la  société  ;  et  la  masse  du  peuple  était 
attachée  au  sol,  en  qualité  de  fermiers. 

«  Un  simple  tenancier  ne  pouvait  jamais  s'élever  au 
dessus  de  son  humble  condition;  il  ne  jouissait  point  du 
droit  de  suffrage,  qui  n'était  accordé  qu'à  ceux  qui  pos- 
sédaient cinquante  acres  de  terre. 

«  Les  citoyens  avaient  le  droit  de  former  une  assem- 
blée, mais  ce  corps  restait  sous  le  contrôle  absolu  de  la 
noblesse.  La  liberté  religieuse  était  promise  à  tous,  mais 
la  constitution  déclarait  expressément  que  la  seule  église 

orthodoxe  était  l'église  d'Angleterre. .  .))^ 

Cette  constitution  allait  positivement  à  l'encontre  de 

l'esprit  d'indépendance  religieuse  et  politique  dont  les 

farouches  colons  de  la  Caroline  du  Nord  avaient  fait 

preuve,  et  en  fuyant  le  gouvernement  de  la  Virginie,  et 

par  leur  propre  organisation. 

*H.  D.  Northrop:     Our  Country,  p.  228. 


et  la  République  d'Haïti  63 

« 

En  effet,  au  dire  des  historiens  américains,  les  Caro- 
liniens  jouissaient  alors  d'une  heureuse  liberté,  sous  un 
ciel  toujours  clair.  Ils  vivaient  dans  des  huttes,  le  long 
des  rivières  et  sur  le  rivage  du  détroit  d'Abémarle.  Le 
pays  n'avait  pas  de  routes,  mais  des  sentiers  tracés  à 
travers  la  forêt.  Ils  se  visitaient  et  voyageaient  en  canot, 
et  les  femmes  même  savaient  manier  la  rame.  «  Ils  fai- 
saient peu  d'usage  des  lois  ;  car  ils  formaient,  en  général, 
une  race  vertueuse  et  simple  de  cœur.  Dans  l'exercice 
de  leur  devoir  ou  de  leur  droit,  ils  n'exigeaient  aucune 
contrainte.  Jusqu'en  1722,  ils  n'eurent  point  de  Palais 
de  Justice;  leur  première  église  n'a  été  construite  qu'en 
1705  et  ils  jouissaient  d'une  parfaite  liberté  de  cons- 
cience. Cependant  c'était  un  peuple  ayant  la  crainte  de 
Dieu,  dont  ils  écoutaient  la  parole  évangélique  avec  em- 
pressement, quoique  séparés  du  monde  et  insouciants  des 
luttes  qui  remuaient  l'Europe  dans  ses  fondements.»* 

En  1665,  Sir  John  Yeamans,  originaire  de  la  Barbade, 
acheta  des  propriétaires  une  portion  du  territoire  d'en- 
viron treize  lieues  carrées  et  en  fut  nommé  gouverneur. 
Il  fonda  un  établissement  formé.d'émigrants  venus  de  la 
Barbade.  Ne  réussissant  pas  à  établir  une  ville,  et  la 
stérilité  de  la  terre  ne  leur  promettant  guère  une  cul- 
ture rémunératrice,  les  nouveaux  colons  se  mirent  à  cou- 
per et  exporter  les  bois  de  construction  et  créèrent  un 
commerce,  en  planches,  douves  et  bardeaux  pour  essente, 
avec  les  diverses  Antilles,  commerce  continué  jusqu'à 
nos  jours  par  leurs  descendants.    Tous  les  efforts  des 

*H.  D.  Northrop:  Our  Country,  p.  230. 


04       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

nobles  propriétaires  pour  mettre  en  vigueur  la  Consti- 
tution rédigée  par  Locke  et  Shaftesbury  restèrent  im- 
puissants. Le  gouverneur  Stevens,  venu  d'Angleterre 
pour  y  tenir  la  main,  dut  continuer  à  administrer  la  co- 
lonie suivant  l'ancien  système,  en  attendant  qu'on  pût 
régler  la  contestation.  Décédé  en  1674,  il  fut  remplacé 
par  Cartwright,  alors  président  de  l'assemblée  coloniale. 
Bientôt  les  difficultés  prirent  un  caractère  aigu,  avec  les 
exigences  des  propriétaires  qui  réclamaient  le  paiement 
d'une  taxe,  pour  leurs  revenus,  et  l'exécution  des  lois  sur 
la  Navigation,  qui  menaçait  la  colonie  d'une  ruine  cer- 
taine. Il  en  résulta  une  insurrection.  Le  peuple  fit  sor- 
tir une  proclamation  par  laquelle  il  exposa  au  monde 
les  griefs  qui  l'avaient  porté  à  cette  action  révolution- 
naire. C'étaient  principalement  la  perte  de  ses  libertés 
par  les  changements  introduits  dans  le  gouvernement, 
l'imposition  de  taxes  excessives  et  les  entraves  mises  à 
son  commerce  par  les  charges  et  empêchements  qu'y  fai- 
saient peser  les  lois  sur  la  Navigation. 

Par  pur  accident,  la  colonie  resta  une  huitaine  d'an- 
nées livrée  à  elle-même.  En  effet,  Slothel,  un  co-pro- 
priétaire  choisi  par  le  comte  de  Shaftesbury  et  les  autres, 
en  qualité  de  gouverneur,  au  moment  de  la  révolte,  fut 
capturé  par  des  pirates  algériens,  en  se  rendant  à  son 
poste.  Durant  sa  longue  captivité,  le  gouvernement  co- 
lonial continua  à  être  dirigé  par  les  insurgés.  Les  pro- 
priétaires fermèrent  les  yeux  sur  cet  état  de  choses  et  se 
contentèrent  de  demander  aux  Caroliniens  de  «  mettre 
de  l'ordre  parmi  eux-mêmes.»     L'ordre  fut  maintenu; 


et  la  République  d'Haïti  65 

une  amnistie  fut  décrétée.  Quand  Slothel  arriva  dans 
la  colonie,  en  1683,  la  paix  et  Tordre  régnaient.  Mais 
son  administration  ne  fut  qu'une  suite  d'exactions,  si  bien 
que  le  peuple,  après  avoir  patienté  durant  cinque  années, 
se  souleva  de  nouveau  et  le  chassa  du  pays,  en  le  condam- 
nant à  une  année  d'exil  et  à  l'incapacité  perpétuelle  de 
remplir  les  fonctions  de  gouverneur.  C'était  un  acte  hardi 
et  un  défi  formel  lancé  aux  propriétaires  qui  n'avaient 
puisé  leur  droit  que  dans  le  bon  plaisir  de  Charles  II. 

En  1670,  le  comte  de  Shaftesbury  et  ses  co-proprié- 
taires  expédièrent  une  compagnie  d'immigrants,  sous  la 
direction  de  William  Sayle  et  Joseph  West,  qui,  après 
être  descendus  à  Port-Royal,  à  l'endroit  où  se  voyaient 
les  ruines  du  Fort  Carolina  bâti  naguère  par  les  Fran- 
çais, se  mirent  en  quête  d'une  meilleure  position  pour 
l'établissement  d'une  nouvelle  colonie.  Ils  fondèrent 
Charleston  en  1680. 

Comme  les  colons  de  la  Caroline  du  Nord,  ils  refu- 
sèrent de  se  soumettre  aux  prescriptions  constitutionnel- 
les du  Grand  Modèle,  dont  on  leur  avait  remis  un  exem- 
plaire, à  leur  départ  de  l'Angleterre.  Ils  établirent  un  gou- 
vernement conforme  à  leurs  besoins;  il  consistait  en  un 
gouverneur,  un  conseil  de  dix  membres,  dont  cinq  nommés 
par  les  propriétaires  et  cinq  nommés  par  une  assemblée 
de  vingt-cinq  membres,  qui  étaient  élus  par  le  peuple  et 
formaient  un  corps  politique  absolument  distinct.  C'était 
la  meilleure  forme  du  gouvernement  représentatif;  aussi 
fut-elle  toujours  considérée  par  les  Caroliniens  du  Sud 
comme  leur  plus  précieuse  conquête  ! 


66       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

La  colonie  se  développa  rapidement,  grâce  à  la  douceur 
du  climat  et  à  la  fertilité  de  son  sol.  L'esclavage  des 
noirs  y  fut  introduit,  dès  son  origine,  par  une  importa- 
tion d'esclaves  africains  tirés  de  la  Barbade  et  transpor- 
tés par  Sir  John  Yeamans,  en  1671.  La  population  noire 
croissait  avec  rapidité,  tant  par  la  natalité  que  par  de 
nouvelles  importations.  «  Les  noirs  se  multiplièrent  si 
rapidement,  dit  Bancroft,  qu'en  peu  d'années,  ils  étaient, 
relativement  aux  blancs,  dans  la  proportion  de  vingt- 
deux  à  douze.»  La  colonie  s'augmenta  d'un  contingent 
notable  d'immigrants  hollandais  et  allemands,  de  religion 
protestante.  Les  Huguenots  furent  encouragés  tout 
particulièrement  par  Charles  II  d'Angleterre,  à  aller 
s'établir  dans  la  Caroline  du  Sud,  oti  il  leur  offrait  un 
refuge  contre  la  persécution  religieuse,  en  désirant,  au 
fond,  les  y  voir  apporter  la  culture  de  la  vigne  et  de 
l'olive,  ainsi  que  l'élevage  du  ver  à  soie,  sources  incon- 
testables de  richesse  pour  leur  pays.  «  La  révocation  de 
l'Édit  de  Nantes,  dit  Northrop,  chassa  de  la  France  des 
milliers  de  Huguenots.  Une  bonne  partie  de  ceux-là 
rallièrent  leurs  frères  dans  la  Caroline  du  Sud.  Ils 
étaient  presque  toujours  des  personnes  industrieuses  et 
de  bonne  éducation.  Ils  formaient  en  France,  la  partie 
la  plus  utile  et  la  plus  intelligente  de  la  population.  Ils 
avaient  presque  monopolisé  l'habileté  mécanique  et  les 
entreprises  commerciales  de  leur  pays  natal  ;  et  leur  perte 
y  fut  durement  ressentie  durant  plusieurs  générations.» 

La  lutte  entre  les  colons  et  les  propriétaires  se  montra 
aussi  âpre,  la  résistance  fut  aussi  opiniâtre  que  dans  la 


et  la  République  d'Haïti  67 

Caroline  du  Nord.  En  1685,  il  leur  fut  envoyé  un  nou- 
veau gouverneur,  James  Colleton,  qui  essaya  d'exécu- 
ter la  Constitution  intitulée  le  Grand  Modèle  et  de  re- 
couvrer les  revenus  des  propriétaires  avec  les  taxes  qu'il 
avait  imposées.  L'Assemblée  s'empara  des  registres  de 
l'État,  emprisonna  le  secrétaire  colonial  et  mit  le  gouver- 
nement au  défi  de  faire  exécuter  ses  ordres.  Ils  allèrent 
plus  loin,  en  1690,  ayant  proclamé  le  gouvernement  de 
Guillaume  d'Orange  et  de  la  reine  Marie,  ils  déshabili- 
tèrent  Colleton  et  le  bannirent  de  la  colonie. 

Les  propriétaires,  malgré  leurs  privilèges,  furent  obli- 
gés de  céder,  ne  pouvant  venir  à  bout  des  contentions 
qui  se  renouvelaient  indéfiniment.  Dans  l'espoir  d'y 
mettre  fin,  ils  abandonnèrent  leur  idée  de  faire  exécuter 
dans  la  Caroline  du  Sud  la  fameuse  constitution  formu- 
lée par  Shaftesbury  et  Locke.  Cette  constitution  fut 
abolie  par  un  vote  formel,  en  avril  1693,  et  ils  accor- 
dèrent à  la  colonie  la  faculté  de  se  gouverner,  aux  ter- 
mes de  sa  propre  charte.  Sous  l'administration  de  John 
Archdale,  «  un  honnête  membre  de  la  Société  des  Amis,» 
la  Caroline  eut  un  bienfaisant  répit.  Sa  gestion  causa 
une  satisfaction  si  générale  qu'à  sa  retraite  de  la  colonie, 
en  1697,  l'Assemblée  coloniale  déclara  que  «  par  sa  sa- 
gesse, sa  patience  et  son  travail,  il  avait  jeté  une  fonda- 
tion solide  pour  une  plus  glorieuse  construction.»  Mais 
ce  n'était  qu'un  répit.  Les  contentions  ou  les  difficultés 
politiques,  religieuses  ou  économiques  reparurent  bientôt. 

Cependant,  malgré  tout,  la  colonie  continua  à  prospé- 
rer et  sa  population  se  développait  dans  une  croissance 


68       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

accélérée.  Un  fait  insignifiant  y  avait  particulièrement 
contribué.  «  Durant  l'administration  de  John  Archdale, 
le  capitaine  d'un  navire  venu  de  Madagascar  lui  fit  pré- 
sent d'une  quantité  de  riz,  qu'il  distribua  parmi  les  plan- 
teurs, dans  le  but  d'expérimenter  si  cette  graminëe  pou- 
vait être  cultivée  dans  les  régions  maritimes  de  la  co- 
lonie reconnues  impropres  à  la  culture  du  blé.  L'ex- 
périence fut  couronnée  d'un  plein  succès,  et  la  colonie 
se  livra,  dès  lors,  à  la  culture  du  riz  qui  est  devenue  une 
de  ses  principales  industries.  Le  riz  de  la  Caroline  fut 
bientôt  côté  comme  le  meilleur  du  monde. »^  Un  actif 
commerce  de  fourrures  s'y  développa  en  même  temps,  la 
fabrication  du  goudron  et  l'exportation  des  bois  de  cons- 
truction y  furent  autant  de  sources  de  richesses.  Les 
Caroliniens  du  Sud  pensèrent  qu'ils  pouvaient  fabriquer 
avec  succès  la  plus  grande  partie  des  étoffes  nécessaires 
à  leur  besoins  et  ils  s'y  essayèrent.  Mais  ils  en  furent 
arrêtés  par  le  gouvernement  britannique  dont  le  plan 
était  de  forcer  les  colonies  à  être  les  tributaires  de  l'An- 
gleterre, pour  tous  les  objets  fabriqués.  Les  colons  ne 
devaient  expédier  leurs  produits  qu'à  la  métropole  seule 
et  ne  devaient  recevoir  que  d'elle  leurs  approvisionne- 
ments de  toute  sorte.  C'est  ainsi  que  la  Caroline  du 
Sud  dut  concentrer  toute  son  activité  productrice  dans  les 
travaux  agricoles  et  que  ses  importations  d'esclaves  s'ac- 
crurent dans  une  si  large  mesure. 

La   Caroline   du   Nord,   elle  aussi,   avait  continué  à 
prospérer;  et  son  peuple  vivait  heureux  avec  son  sys- 

*H.  D.  Northrop:     Our  Country,  p.  237. 


et  la  République  d'Haïti  69 

tème  de  «moins  de  gouvernement  possible.»  En  171 1, 
aidée  matériellement  ou  moralement  par  la  Caroline  du 
Sud  ou  la  Virginie,  elle  finit  par  chasser  de  son  terri- 
toire les  Tuscaroras,  une  des  plus  belliqueuses  tribus  in- 
diennes. Ce  fut  à  charge  de  revanche;  car,  en  1715,  la 
Caroline  du  Nord,  dont  les  affaires  étaient  alors  sur  un 
meilleur  pied,  eut  à  aider  ses  voisins  à  repousser  les  Ca- 
tawbas  et  les  Cherokees,  qui  avaient  inopinément  atta- 
qué les  frontières  de  la  Caroline  du  Sud. 

Les  propriétaires  n'ayant  fait  aucun  effort  pour  por- 
ter secours  aux  habitants  des  deux  colonies,  pendant 
leur  lutte  contre  les  Indiens,  les  colons  résolurent  de  ne 
point  reconnaître  de  pacte  avec  leurs  anciens  seigneurs. 
La  contestation  étant  portée  devant  le  Parlement,  Til- 
lustre  Assemblée  déclara  que  les  propriétaires  étaient 
déchus  des  droits  que  leur  attribuait  la  charte  de  Charles 
IL  Toutefois,  dans  le  but  de  mettre  fin  au  litige,  ces 
droits  furent,  en  1729,  rachetés  par  la  couronne  pour  la 
somme  de  cent  dix  mille  dollars. 

La  Caroline,  devenue  une  province  royale,  fut  divisée 
en  deux  États  distincts,  la  Caroline  du  Nord  et  la  Caro- 
line du  Sud,  ayant  chacun  un  gouvernement  royal  à  la 
tête  de  son  administration.  L'amour  de  la  liberté  et 
l'esprit  de  résistance  au  despotisme,  enracinés  dans  le 
cœur  de  chacun,  persistèrent  à  inspirer  les  Caroliniens, 
malgré  ce  changement  de  domination  officielle,  qui  ne 
les  atténua  qu'apparemment. 

Après  un  coup  d'œil  sur  l'histoire  absolument  sug- 
gestive du  développement  économique,  politique  et  so- 


yo       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

cial  des  dix  principales  colonies  dont  nous  avons  étudié 
la  superbe  éclosion,  on  peut  se  faire  une  juste  idée  de  ce 
que  fut  la  colonisation  anglaise  en  Amérique,  vers  le  mi- 
lieu du  i8™*  siècle.  Elle  était  le  résultat  des  initiatives 
individuelles.  L'origine  en  est  l'expansion  morale  que 
produisit  en  Angleterre  la  diversité  des  sectes  religieuses. 
Ces  sectes,  nées  de  la  Réforme,  soulevaient  des  discus- 
sions d'ordre  supérieur.  Le  besoin  d'affirmer  leur  foi, 
suivant  leur  conscience,  enfanta  chez  les  croyants  une 
poussée  irrésistible  de  la  pensée,  en  même  temps  que  la 
volonté  de  tout  sacrifier,  même  la  patrie,  .pour  s'assurer 
la  liberté  de  travailler  à  son  bien-être,  en  ce  monde,  et  à 
son  bonheur,  dans  l'autre. 

Un  trait  particulier  de  ces  circonstances  et  que  tout  so- 
ciologue avisé  aurait  pu  induire  avant  toute  constatation 
historique:  ce  fut  l'esprit  localiste  qui  dominait  dans 
chacune  des  colonies.  Quoique  relevant  toutes,  plus  ou 
moins,  de  l'Angleterre;  quoique  parlant  toutes  la  langue 
anglaise,  ayant  en  général  le  sang  anglo-saxon  dans  les 
veines,  elles  se  développèrent  parallèlement,  mais  sans  ja- 
mais reconnaître  entre  elles  aucune  solidarité  morale  ou 
politique.  Bien  plus  ;  on  peut  même,  en  scrutant  attenti- 
vement les  détails  de  leur  existence  individuelle,  s'il  est 
permis  de  s'exprimer  ainsi,  observer  un  certain  antago- 
nisme, poussé  parfois  jusqu'à  l'antipathie,  entre  les  an- 
ciennes provinces  coloniales. 

L'explication  s'en  trouve  non  seulement  dans  l'indivi- 
dualisme qui  caractérise  leurs  points  de  départ,  mais  en- 
core dans  le  fait  de  l'oppression  économique  obligeant 


et  la  République  d'Hditi  71 

toutes  les  colonies  à  ne  s'occt^per  que  de  la  culture  des 
denrées  agricoles  ou  des  exploitations  forestières,  leurs 
produits  n'étant  exportables  que  dans  les  ports  de  la 
Grande-Bretagne.  Au  lieu  de  commencer  entre  elles  et 
de  se  sentir  intéressées,  les  unes  à  la  prospérité  des  autres, 
par  des  échanges  intercoloniaux  qui  feraient  suppléer  les 
unes  aux  besoins  distincts  des  autres,  elles  furent  toutes 
forcées  à  se  faire  une  concurrence  en  champ  clos,  n'ayant 
en  général  que  les  mêmes  produits  à  offrir  sur  un  marché 
spécial.  C'était  tout  privilège  et  tout  bénéfice  pour  l'An- 
gleterre. Mais  là  où  il  y  a  concurrence,  c'est-à-dire  oppo- 
sition d'intérêt,  on  ne  saurait  s'attendre  à  des  sentiments 
de  sympathie  et  de  solidarité.  Aussi  les  relations  des  co- 
lonies s'en  ressentirent-elles,  à  leur  mutuel  détriment. 

En  effet,  le  particularisme,  qui  les  rendait  les  unes  in- 
différentes aux  doléances  des  autres,  en  face  des  lois 
égoïstes  et  arbitraires  de  la  Grande-Bretagne,  permit  à 
celle-ci  de  ne  voir  en  elles  qu'une  source  de  jouissances 
illégitimes,  mais  assurées.  Cela  devint  surtout  palpable, 
quand  la  plupart  des  colonies  furent  transformées  en  pro- 
vinces royales.  «  Ces  lois,  dit  Northrop,  étaient  le  com- 
mencement d'une  politique  délibérément  adoptée  par  l'An- 
gleterre et  dans  laquelle  elle  persista  plus  d'un  siècle, 
dans  le  dessein  d'enrichir  ses  classes  mercantiles,  en  dé- 
pouillant les  colons  des  justes  récompenses  de  leur  travail. 
Les  Américains  étaient  considérés  par  la  mère-patrie 
comme  des  êtres  inférieurs  et  assujettis  qui  avaient  été 
placés  par  elle  dans  quelques  colonies  établies  dans  des 
r^ons  éloignées,  pour  le  bénéfice  de  son  commerce.    Le 


y 2       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

droit  naturel  qui  appartient  à  tout  homme  d'acquérir  la 
propriété  et  la  richesse,  par  l'exercice  de  son  activité  éco- 
nomique, leur  était  dénié.  Ils  devaient  travailler  afin  que 
les  commerçants  anglais  pussent  devenir  riches  à  leurs 
dépens  I  »  ^ 

Le  bon  sens  de  Franklin  lui  fit  saisir  toute  la  nécessité 
qu'il  y  avait  à  opérer  l'unification  administrative  et  poli- 
tique des  treize  colonies;  mais  jusqu'en  1754,  il  ne  put 
faire  accepter  ses  idées  et  son  plan,  même  par  les  colonies 
de  la  Nouvelle-Angleterre.  Cependant  une  circonstance 
historique  vint  bientôt  produire  le  double  résultat  de  por- 
ter la  Grande-Bretagne  à  faire  plus  d'attention  à  ses  dé- 
pendances américaines,  et  de  créer  entre  les  colonies  un 
lien  moral  qui  leur  communiqua  désormais  un  meilleur 
sentiment  de  leur  commune  destinée. 

Nous  avons  vu  entre  la  Caroline  du  Sud,  la  Caroline  du 
Nord  et  la  Virginie,  par  exemple,  que  le  besoin  d'écarter 
un  péril  commun,  telle  la  continuelle  menace  des  Indiens 
inconciliables,  pouvait  bien  amener  deux  ou  plusieurs  co- 
lonies à  unir  leurs  efforts  dans  une  action  salutaire.  C'est 
là  un  fait  sociologique  de  la  plus  haute  importance.  A 
côté  du  lien  que  crée  la  fréquence  des  échanges  commer- 
ciaux,—  et  peut-être  au-dessus,  —  il  y  a  encore  pour 
souder  ensemble  les  conglomérats  humains,  le  lien  que 
crée  la  nécessité  d'associer  ses  forces  pour  la  défense  du 
territoire,  c'est-à-dire  la  défense  des  biens  et  de  la  vie  de 
tous  ceux  qui  l'habitent.  C'est  ainsi  que  les  colonies  les 
plus  contigiies  durent,  à  la  longue,  se  solidariser  contre 
*  H.  D.  Northrop  :    Our  Country,  Chap.  XXV,  p.  327. 


et  la  République  d'Haïti  73 

les  attaques  des  aborigènes.  Les  divers  colons  couraient 
ensemble  au-devant  du  danger  et,  même  avant  de  se  sentir 
des  compatriotes,  ils  sentaient  qu'ils  étaient  des  frères 
d'armes.  1 

Ce  fut  sans  doute  un  pas  notable  dans  le  développement 
de  la  nationalité.  Mais  cette  fraternité  d'armes,  dont  l'in- 
fluence est  déjà  fort  persistante  dans  la  guerre  défensive, 
n'atteint  toute  sa  force,  comme  lien  politique,  que  dans 
la  guerre  offensive.  Là,  en  général,  il  ne  s'agit  pas  seule- 
ment de  conserver,  mais  surtout  d'acquérir.  Il  n'est  plus 
question  de  préserver  sa  vie  ou  ses  biens,  dans  le  senti- 
ment naturel  d'éviter  une  souffrance,  mais  de  réaliser  des 
aspirations  à  la  gloire  ou  de  pures  ambitions  matérielles, 
cas  dans  lesquels  il  ne  s'agit  point  de  repousser  une  agres- 
sion redoutée.  L'instinct  de  la  conservation  n'étant  plus 
en  jeu,  il  n'y  a  que  l'unité  de  mobile  et  l'unité  du  but  dé- 
siré, qui  puisse  expliquer  la  cohésion  dans  le  péril  tenté 
en  commun.  Tout  psychologue  admettra  que  cette  coo- 
pération implique  une  adhésion  plus  profonde  des  esprits 
que  celle  où  il  ne  s'agit  que  de  se  défendre,  en  combattant, 
l'un  à  côté  de  l'autre,  sous  l'aiguillon  de  la  crainte,  qui 
est  un  sentiment  individuel  essentiellement  égoïste. 

Cette  guerre  offensive  se  présenta  en  grand  pour  les 
Américains  unis  aux  Anglais,  dans  la  contestation  du 
Canada.  Ce  qui  tint  artificiellement  lieu  de  l'unité  de 
mobile  et  de  but,  entre  les  colonies  américaines,  ce  fut  le 
pouvoir  de  l'Angleterre,  leur  ordonnant  de  marcher  en- 
semble à  la  conquête  d'un  territoire  convoité  par  le  gou- 
vernement britannique,  au  beau  moment  où  la  France, 


74       ^«  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

affaiblie  par  la  Guerre  de  Sept  Ans  et  dominée  par  la 
Pompadour,  ne  put  offrir  qu'une  héroïque  mais  inhabile 
et  insuffisante  résistance. 

La  Grande-Bretagne,  pour  encourager  les  troupes 
américaines,  tirées  un  peu  de  toutes  les  colonies,  à  se 
battre  à  côté  des  soldats  anglais  contre  les  Français  du 
Canada,  dut  adoucir  sa  politique  coloniale.  Elle  laissa, 
au  moins,  aux  colons  Tillusion  qu*ils  combattaient,  côte  à 
côte  avec  des  compatriotes,  pour  le  profit  et  la  gloire  d'une 
commune  patrie.  Cette  impression  pénétra  surtout  l'esprit 
des  Américains  en  ce  qui  touchait  aux  relations  politiques 
des  diverses  provinces  anglaises  de  l'Amérique,  pratique- 
ment unifiées  par  le  fait  de  guerroyer  ensemble  et  loin 
de  leurs  foyers,  pour  une  même  cause  qu'ils  étaient  forcés 
de  considérer  comme  la  leur  propre,  La  guerre  dura 
cinq  ans,  de  1755  à  1760,  et  la  contention  prit  fin  par  le 
traité  de  Paris,  dans  lequel  le  Gouvernement  français  re- 
nonça à  une  domination  de  près  de  deux  siècles. 

La  France  perdit  le  Canada  où  elle  n'avait  pensé  qu'à 
établir  une  occupation  militaire  et  non  à  organiser  une 
vraie  colonisation.  Celle-ci  ne  peut  jamais  se  réaliser  sans 
une  certaine  coopération  d'initiatives  individuelles  de 
la  nation  colonisatrice.  C'est  tellement  vrai  que  l'on  peut 
affirmer  que  ce  sont  les  peuples  et  non  les  gouvernements 
qui  colonisent. 

Toutefois,  pour  ravir  cette  occupation  militaire  à  sa 
grande  rivale  d'alors,  l'Angleterre  avait  parfait  la  coloni- 
sation et  opéré  l'unification  de  ses  possessions  dans  l'Amé- 
rique continentale,  en  y  créant  l'esprit  de  solidarité  na- 


et  la  République  d'Haiti  75 

tionale.  Elle  prépara  ainsi  les  treize  colonies  à  une 
existence  commune,  après  que  la  guerre  leur  avait  incul- 
qué la  conviction  qu'elles  représentaient  une  force  capable 
de  faire  de  grandes  choses,  en  unissant  leurs  efforts  dans 
une  action  en  commun.  On  verra  les  conséquences  d'un 
tel  fait.  Mais  il  faut  noter  que  la  colonisation  de  l'Amé- 
rique anglaise  avait  atteint  sa  perfection  par  la  guerre  du 
Canada.  La  Grande-Bretagne  trouva  dans  les  colons 
américains  un  prolongement  du  patriotisme  anglais  agis- 
sant avec  ardeur,  pour  la  gloire  et  l'agrandissement  ma- 
tériel de  l'Angleterre.  Le  difficile  était,  avec  l'esprit  qui 
dominait  alors,  de  mettre  les  relations  de  la  mère-patrie 
avec  ses  provinces  coloniales  en  parfaite  harmonie  avec 
le  nouvel  état  de  choses.  On  n'y  arriva  jamais  ;  car  il  n'y 
avait  ni  bonne  volonté,  ni  esprit  de  justice  de  la  part  de 
la  métropole. 


INDEPENDANCE  AMERICAINE 

Causes  de  la  Révolution 

On  n'aurait  qu'à  réfléchir  sur  les  circonstances  domi- 
nantes de  la  colonisation  de  l'Amérique  du  Nord  par  les 
Anglais,  pour  se  rendre  compte  de  cette  vérité  :  le  lien  qui 
attachait  les  colonies  à  la  mère-patrie  n'avait  rien  de  solide 
et  devait  fatalement  se  briser  à  la  première  conjoncture 
favorable.  Cependant  on  s'en  occupait  médiocrement  en 
Angleterre,  soit  par  manque  de  clairvoyance,  soit  par 
dédain. 

«  Peu  d'Anglais,  dit  Mr.  Greene,  avaient  une  idée 
exacte  de  la  nature,  de  l'étendue  et  même  de  la  position 
des  colonies.  Lorsque  le  duc  de  Newcastle  s'empressa 
d'informer  le  roi  que  le  Cap  Breton  était  une  île,  il  fit 
peut-être  ce  que  la  moitié  de  ses  collègues  au  Parlement 
auraient  fait  à  sa  place.  Ils  savaient  que  les  colonies 
étaient  d'une  vaste  étendue;  qu'elles  se  trouvaient  fort 
au-delà  des  mers;  qu'elles  produisaient  beaucoup  de 
choses  que  les  Anglais  avaient  besoin  d'acheter  et  en  con- 
sommaient beaucoup  que  les  Anglais  désiraient  vendre; 
que  les  soldats  anglais  avaient  rencontré,  dans  leurs  forêts, 
les  Français,  ennemis  héréditaires  de  l'Angleterre;  que 

77 


78       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

les  marins  anglais  avaient  battu  les  marins  français  sur 
leurs  côtes.  Ils  ne  savaient  pas  cependant  que  les  plus 
florissantes  de  ces  colonies  étaient  établies  par  des  hommes 
qui,  prisant  la  liberté  par-dessus  tous  les  autres  biens,  les 
avaient  fondées  dans  le  but  d'assurer  pour  eux-mêmes 
et  pour  leur  postérité,  un  foyer  où  ils  pourraient  adorer 
Dieu  suivant  leur  propre  idée  du  culte  divin  et  développer 
la  force  de  leur  intelligence  et  de  leur  corps,  suivant  leur 
propre  conception  de  ce  qui  leur  convenait  mieux,  dans 
cette  vie  et  dans  Tautre.»  ^ 

Curieuse  ironie  de  Thistoire  !  Les  Français  qui,  dans  le 
XVIII"*  siècle,  étaient  combattus  par  la  milice  américaine 
à  côté  des  réguliers  anglais,  comme  les  «  ennemis  héré- 
ditaires de  l'Angleterre,»  sont  devenus  aujourd'hui  ses 
meilleurs  amis.  Unies  par  Y  entente  cordiale,  la  France  et 
la  Grande-Bretagne  ne  trouvent  pas,  à  leur  gré,  assez 
d'occasion  pour  montrer  la  sympathie  qui  les  enchaîne 
dans  une  harmonie  d'autant  plus  sérieuse  qu'elle  est  basée 
sur  les  échanges  commerciaux  dont  on  connaît  la  haute 
influence  pour  cimenter  l'union  entre  les  peuples.  D'autre 
part,  c'est  avec  la  France  que  les  États-Unis  ont  signé,  en 
premier  lieu,  un  traité  d'arbitrage,  répétant  sur  les  bords 
du  Potomac  le  grand  acte  international  célébré  entre  Lord 
Lansdowne  et  M.  Cambon,  sur  les  bords  de  la  Tamise,  et 
qui  était  destiné  à  lier  plus  tard  les  États-Unis  à  l'Angle- 
terre elle-même  1  Mais  la  plus  curieuse  ironie  des  choses 
humaines  est  ce  fait  incontestable  :  c'est  de  la  lutte  même 
contre  les  Français,  mettant  les  Américains  côte  à  côte 
*  G.  W.  Greene  :  Historical  View  of  the  American  Révolution,  p.  15. 


et  la  République  d'Haïti  79 

avec  les  Anglais,  dans  la  conquête  du  Canada,  que  s'en- 
gendra le  premier  ferment  de  dissolution  politique,  qui 
devait  aboutir  à  Tindépendance  nationale  des  treize  colo- 
nies anglaises. 

L'Angleterre,  pour  approvisionner  ses  armées  et  ses 
flottes,  en  subvenant  aux  frais  de  toutes  sortes  que  néces- 
site la  guerre,  avait  dépensé  beaucoup  d'argent  en  Amé- 
rique. Les  affaires  des  colonies  voisines  du  Canada  s'en 
étaient  accrues  sur  une  large  échelle.  Durant  cette  pé- 
riode, de  grosses  fortunes  furent  improvisées  par  ces 
hommes  entreprenants  de  la  Nouvelle-Angleterre,  vrais 
précurseurs  des  Yankees,  Les  troupes  américaines 
avaient  appris  à  comparer  leur  propre  valeur  à  celle  des 
Anglais,  à  qui  elles  se  sentirent  supérieures.  Les  Améri- 
cains, —  d'une  façon  expérimentale,  —  se  rendirent  comp- 
te de  la  puissance  qu'ils  pouvaient  tirer  de  leur  union. 
De  plus,  cette  guerre  avait  formé  dans  leurs  rangs  des 
chefs  d'une  habileté  remarquable,  tels  Washington, 
Putnam,  Montgomery  et  tant  d'autres,  capables  de  les 
conduire  à  la  victoire,  dans  toute  entreprise  militaire. 
Mais,  dans  cette  guerre,  ils  firent  surtout  l'expérience  du 
profond  mépris  dans  lequel  les  hauts  lieutenants  du  roi 
tenaient  les  troupes  coloniales.  Les  griefs  communs  cau- 
sés par  la  partialité  avec  laquelle  les  intérêts  de  ces  troupes 
étaient  sacrifiés  à  ceux  des  réguliers  anglais,  avaient  créé 
entre  les  colonies  un  lien  de  sympathie,  dont  le  fondement 
se  trouvait  dans  le  mécontentement  général.  Il  en  sortit 
positivement  l'idée  d'une  séparation  d'avec  l'Angleterre, 
idée  qui  ne  couva  pas  longtemps  sans  éclater. 


8o       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Durant  tout  le  cours  de  la  guerre  du  Canada,  les  gou- 
verneurs royaux  sentirent  la  convenance  d'adoucir  les 
rigueurs  qu'ils  mettaient  ordinairement  dans  l'exécution 
des  lois  sur  la  Navigation  et  le  recouvrement  des  taxes 
arbitraires.  La  politique  commandait,  en  effet,  qu'on 
laissât  aux  colons  un  peu  plus  de  libertés,  afin  de  les  inté- 
resser à  la  cause  de  la  mère-patrie.  Les  Assemblées  colo- 
niales en  avaient  profité  pour  prendre  position  et  habituer 
le  peuple  à  la  pratique  d'un  gouvernement  libre,  en  lui 
enseignant  ses  droits  de  haut  contrôle  sur  la  manutention 
des  deniers  publics.  En  même  temps,  les  besoins  de  ravi- 
tailler l'armée  avaient  fait  naître  un  sérieux  développe- 
ment industriel  dans  les  colonies  orientales  et  limitrophes 
au  Canada.  Le  peuple  y  avait  trouvé  un  débouché  aussi 
naturel  que  précieux  à  son  activité  économique.  Plusieurs 
petites  industries  s'organisèrent,  sous  les  étreintes  de  la 
nécessité  ;  et  les  colonies  du  Sud  commencèrent  à  regarder 
vers  celles  du  Nord  pour  tout  ce  qu'elles  pouvaient  en 
obtenir,  sans  les  aléas  que  causait  la  guerre  maritime,  me- 
née alors  entre  la  France  et  la  Grande-Bretagne.  De  là 
un  sentiment  d'interdépendance  commerciale,  hautement 
favorable  à  l'esprit  de  solidarité  nationale. 

La  fin  de  la  guerre,  amenée  par  le  triomphe  de  la 
Grande-Bretagne,  triomphe  auquel  les  Américains  avaient 
contribué  pour  la  plus  grande  part,  vint  mettre  inopiné- 
ment à  nu  une  situation  longtemps  masquée  par  les 
préoccupations  de  la  lutte  pour  la  possession  du  Canada. 
Afin  de  rétablir  les  choses  administratives  dans  le  statu 
quo  ante  bellum,  le  Gouvernement  britannique  pensa  bon 


et  la  République  d'Haïti  8i 

d'exagérer  ses  exigences.  Des  officiers  de  douane  furent 
établis  en  nombre  considérable  et  armés  des  pouvoirs  les 
plus  arbitraires.  Le  Parlement  décréta  que  tout  officier 
de  douane  suspectant  que  des  marchandises  importées  dans 
une  colonie  où  il  fonctionnait,  n'avaient  point  satisfait  au 
fisc,  pouvait  réclamer  des  tribunaux  une  ordonnance  de 
perquisition  et  pénétrer  dans  les  magasins  ou  demeures 
privées,  pour  rechercher  ces  marchandises.  Pour  des 
hommes  tels  que  les  anciens  colons  anglais  de  l'Amérique 
continentale,  c'était  une  loi  intolérable  que  celle  permettant 
de  profaner  leur  domicile,  leur  home,  sur  la  seule  suspi- 
cion d'un  douanier  presque  toujours  étranger  à  la  commu- 
nauté coloniale. 

James  Otis,  procureur  de  la  Couronne,  préféra  de  dé- 
missionner plutôt  que  de  contribuer  à  l'exécution  d'une 
telle  loi.  Mais  la  Chambre  des  Communes  accentua  la 
détermination  de  l'Angleterre  par  une  résolution  du  mois 
de  mars  1754,  affirmant  le  droit  du  Parlement  d'établir 
des  impôts  en  Amérique.  Cette  résolution  fut  mise  en 
pratique  dès  le  mois  suivant,  par  une  loi  établissant  des 
droits  de  douane  sur  certains  articles  importés  en  Amé- 
rique et  décidant  que  les  bois  et  le  fer  seraient  ajoutés  aux 
articles  qui  ne  pouvaient  être  exportés  qu'en  Angleterre. 
Par  la  plus  inconcevable  maladresse,  le  préambule  de 
cette  loi  déclarait  que  son  but  est  de  créer  des  revenus 
pour  les  dépenses  nécessaires  à  la  défense,  à  la  protection 
et  à  la  sécurité  des  possessions  américaines  de  Sa  Majesté. 

Une  protestation  unanime  surgit  de  tous  les  points  des 
treize  colonies.     Elles  déclarèrent,  à  leur  tour,  qu'elles 


82       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

pouvaient  se  protéger  elles-mêmes,  sans  le  secours  du  roî, 
et  se  réclamèrent  virilement  du  principe  de  droit  public 
dont  Hampden  s'était  fait  l'énergique  champion  :  «  Taxa- 
tion sans  représentation  est  tyrannie.» 

A  la  voix  éloquente  de  Samuel  Adams,  le  Conseil  géné- 
ral de  Massachusetts  déclara  que  «  l'imposition  des  droits 
de  douane  et  des  taxes  par  le  Parlement  de  la  Grande-Bre- 
tagne sur  un  peuple  non  représenté  dans  la  Chambre  des 
Communes  est  absolument  inconciliable  avec  les  franchises 
politiques  de  ce  peuple.»  Les  autres  colonies,  notamment 
la  Virginie,  New- York,  le  Connecticut,  Rhode-Island,  la 
Caroline  du  Sud  et  la  Caroline  du  Nord,  s'entendirent 
pour  soutenir  par  leurs  remontrances  la  lutte  pacifique 
inaugurée  à  Boston. 

Bientôt  l'éloquence  de  Patrick  Henry  électrisa  les  Vir- 
giniens,  dans  le  fameux  procès  des  Curés  où  le  litige 
roulait  apparemment  sur  la  valeur  monétaire  du  tabac, 
mais  était  au  fond  la  thèse  même  de  l'autonomie  législa- 
tive des  provinces  coloniales.  «  Il  avait,  dit  Northrop, 
touché  une  corde  qui  retentissait  dans  le  cœur  de  chaque 
américain  ;  il  avait  dénié  au  roi  le  droit  de  légiférer  pour 
les  colonies.»  Qu'était-ce  autre  chose  sinon  la  réclamation 
de  l'Indépendance?  Mais  le  Parlement  dédaigna  les  re- 
montrances qu'il  qualifia  d'absurdes  et  d'insolentes.  Il 
persista  dans  sa  détermination  d'imposer  des  taxes  aux 
Américains,  qui  furent  avisés  par  lord  Grenville,  le  pre- 
mier ministre  de  l'époque,  que  toute  contestation  des  pré- 
rogatives de  la  Grande-Bretagne  ne  pouvait  leur  amener 
qu'une  malheureuse  défaite. 


et  la  République  d'Haïti  83 

En  mars  1765,  la  loi  sur  les  timbres  fut  votée  à  une 
grande  majorité  de  la  Chambre  des  Communes  et  presque 
à  l'unanimité  de  la  Chambre  des  Lords.  Pour  en  obtenir 
l'exécution,  le  Parlement  vota,  deux  mois  plus  tard,  la 
loi  sur  le  logement  militaire,  autorisant  les  ministres  à 
envoyer  en  Amérique  autant  de  troupes  qu'il  leur  pa- 
raîtrait convenable  pour  obliger  le  peuple  à  se  soumettre 
aux  lois  édictées  par  les  deux  Chambres.  Partout  où  ces 
troupes  se  cantonneraient,  les  populations  auraient  pour 
devoir  de  leur  fournir  le  «logement,  le  combustible,  le 
coucher,  le  cidre,  le  rhum  et  autres  choses  nécessaires.» 

La  voix  de  Patrick  Henry  se  fit  entendre,  cette  fois, 
dans  l'Assemblée  de  Virginie.  Il  fit  voter  une  série  de 
résolutions  induisant  à  la  résistance  des  colonies  contre 
les  actes  tyranniques  de  la  mère-patrie.  L'assemblée,  ef- 
frayée plus  tard  de  sa  propre  audace,  annula  celles  des 
résolutions  qui  étaient  les  plus  hardies,  sans  pourtant 
échapper  à  une  dissolution  immédiate.  Toutefois  le  coup 
avait  porté;  car  des  exemplaires  en  étaient  déjà  lancés 
dans  la  circulation  et  les  paroles  enflammées  du  patriote 
américain  avaient  jeté  une  profonde  commotion  dans  les 
esprits.  L'écho  s'en  répercuta  immédiatement  dans  toutes 
les  colonies.  Partout  des  associations  presque  révolution- 
naires furent  organisées  sous  l'appellation  de  «  Fils  de 
la  Liberté.»  '    ' 

A  Boston,  la  population  attaqua  la  maison  du  Secrétaire 
de  la  Colonie,  appointé  pour  distribuer  les  timbres  et  le 
força  à  démissionner.  A  Wethersfield,  dans  le  Connecticut, 
cinq  cents  fermiers  saisirent  un  certain  Jared  Ingersol, 


84       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

préposé  au  service  du  timbre  dans  la  colonie  ;  ils  l'obligè- 
rent à  démissionner,  à  retirer  son  chapeau  et  à  crier  trois 
fois  :  «  Vive  la  liberté  !  Vive  la  propriété  !  Vive  le  tra- 
vail !  »    Ces  scènes  se  repétèrent  un  peu  partout. 

Le  7  octobre  1765,  le  Premier  Congrès  Colonial  se 
réunit  à  New- York.  Il  était  composé  des  délégués  de 
Massachusetts,  Rhode-Island,  Connecticut,  la  Pensyl- 
vanie,  Maryland,  la  Caroline  du  Sud,  New-York  et  New- 
Jersey.  Le  New-Hampshire,  quoique  non  représenté  au 
Congrès,  appuya  ses  décisions  et  la  Géorgie  adhéra  for- 
mellement à  tout  ce  qu'il  fit.  Il  en  sortit,  à  la  suite  d'une 
session  de  trois  semaines,  une  «  Déclaration  des  Droits  et 
des  Griefs  des  Colonies.»  Ce  document  donna  un  corps 
à  toutes  les  aspirations  politiques  du  peuple  américain; 
car  les  assemblées  coloniales,  sans  exception,  endossèrent 
les  actes  du  Congrès.  Ainsi  fut  créée  une  union  qui  de- 
vint, suivant  les  propres  termes  de  la  Déclaration,  «  un 
faisceau  de  bâtons  qu'on  ne  pouvait  ni  plier  ni  briser.» 

Le  i**"  novembre,  date  à  laquelle  la  loi  sur  les  timbres 
devait  entrer  en  vigueur,  fut  déclaré  un  jour  de  deuil. 
En  effet,  les  cloches  sonnèrent  le  glas,  les  pavillons  furent 
mis  à  demi-mât  et  toutes  les  affaires  furent  suspendues 
ce  jour-là. 

New- York,  Boston  et  Philadelphie,  les  trois  principaux 
ports  de  la  Nouvelle-Angleterre,  s'entendirent  pour  ne 
point  importer  de  marchandises  anglaises  et  jurèrent  de 
n'en  point  recevoir  en  commission,  jusqu'au  rappel  de 
la  loi.  Quoique  ime  telle  résolution  exposât  tout  le  monde 
à  de  dures  privations,  on  y  adhéra  de  toutes  parts.    Le 


et  la  République  d^Haïti  85 

peuple  entier  se  rallia  à  ce  plan  de  fermer  ses  ports  au 
commerce  de  la  Grande-Bretagne.  On  savait  que  là 
était  le  point  sensible,  par  où  Ton  pouvait  toucher  sinon 
le  cœur,  sinon  la  raison,  mais  Tintérêt  égoïste  de  la  métro- 
pole.   Les  choses  marchaient  visiblement  à  un  cataclysme. 

Les  amis  de  l'Amérique,  en  Angleterre,  sous  la  direc- 
tion de  l'illustre  William  Pitt,  firent  de  leur  mieux  pour 
éviter  l'orage  que  les  ministres  anglais  semblaient  ne  point 
apercevoir,  sous  l'épaisseur  des  nuages  qui  s'amoncelaient 
d'une  façon  si  menaçante.  Pitt,  souffrant  de  rhumatisme 
et  emmailloté  de  flanelle,  se  rendit  à  la  Chambre  des  Com- 
munes, où  il  prononça  un  de  ses  plus  éloquents  discours, 
pour  amener  la  Chambre  à  rapporter  cette  loi  malencon- 
treuse et  inconstitutionnelle.  Voyant  la  Chambre  ébranlée. 
Lord  Grenville,  avec  une  probité  douteuse,  tira  sur  la 
corde  patriotique,  en  accusant  Pitt  d'exciter  la  sédition  en 
Amérique.  Le  grand  orateur  anglais  répliqua  avec  véhé- 
mence. En  s'adressant  au  Président  de  la  Chambre, 
comme  c'est  l'usage  au  Parlement  anglais,  il  laissa  tom- 
ber de  ses  lèvres  indignées  les  paroles  suivantes  : 

«  Monsieur,  j'ai  été  accusé  d'avoir  donné  cours  à  la 
sédition  en  Amérique.  Je  suis  attristé  de  voir  la  liberté 
de  la  parole  imputée  à  crime  dans  cette  Chambre;  mais 
cette  imputation  ne  m'arrêtera  pas.  C'est  une  liberté  que 
je  prétends  exercer.  Le  premier  ministre  dit  que  l'Amé- 
rique est  en  rébellion!  Je  me  réjouis  de  voir  l'Amérique 
résister  .    .    . 

«  Si  les  Américains  s'étaient  soumis,  ils  seraient  deve- 
nus volontairement  des  esclaves.     Ils  ont  été  poussés  à 


86       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Texaspération  par  l'injustice.  Mon  opinion  est  que  la 
loi  sur  les  timbres  doit  être  rapportée,  absolument,  totale- 
ment, immédiatement.» 

Pitt  fut  soutenu  dans  ces  débats  par  le  libéral  Edmond 
Burke,  alors  tout  jeune,  maïs  déjà  remarquable  par  son 
talent  oratoire.  La  majorité  vacillait  et  hésitait.  "  La 
Chambre  des  Communes,  avant  d'émettre  un  vote  défi- 
nitif, voulut  s'assurer,  par  quelques  témoins  autorisés, 
des  vraies  dispositions  de  l'Amérique.  Franklin  fut  ap- 
pelé à  sa  barre.  Ses  réponses  firent  une  vive  impression 
et  la  loi  sur  les  timbres  fut  rapportée,  le  i8  mars  1766, 
à  la  grande  joie  du  peuple  londonnien.  La  ville  fut  illu- 
minée, des  feux  d'artifice  éclatèrent,  les  cloches  furent 
mises  en  branle,  dans  un  carillon  d'allégresse,  et  les  vais- 
seaux mouillés  dans  la  rade  furent  décorés  de  pavillons 
multicolores. 

Les  mêmes  réjouissances  eurent  lieu  en  Amérique,  où 
partout  le  grand  Pitt  fut  salué  comme  le  champion  des 
libertés  américaines.  New- York,  la  Virginie  et  le  Mary- 
land  lui  votèrent  à  l'envi  une  statue,  en  signe  de  patrioti- 
que gratitude. 

Le  ministère  présidé  par  lord  Grenville  dut  se  retirer 
et  fut  remplacé  par  un  cabinet  dirigé  par  lord  Rocking- 
ham.  Ce  dernier  ne  garda  le  pouvoir  que  peu  de  temps  ; 
et  Pitt,  devenu  le  comte  de  Chatham,  fut  appelé  à  prési- 
der un  nouveau  ministère. 


et  la  République  d'Haïti  87 

La  Révolution 

Pourtant  les  espérances  conçues  à  la  suite  de  ces 
changements,  en  apparence  si  favorables  à  la  cause  améri- 
caine, ne  tardèrent  pas  à  être  renversées.  Pitt  se  vit  bien- 
tôt obligé  de  se  retirer  du  cabinet  par  les  intrigues  sou- 
terraines de  Charles  Townshend,  chancelier  de  l'Échiquier. 
Ce  dernier  était  un  homme  sans  talent  et  de  peu  de  pres- 
tige, mais  soutenu  par  le  roi,  qui  mettait  l'obstination  d'un 
Cément  à  défier  la  colère  des  Colonies,  à  peine  déguisée 
par  un  reste  de  loyalisme.  De  nouvelles  taxes  furent  im- 
posées, particulièrement  à  l'Amérique,  notamment  la  taxe 
sur  le  thé. 

Un  bureau  de  commissaires  de  douanes  américaines 
fut  établi.  On  plaça  son  quartier-général  à  Boston,  dans 
la  rade  duquel  entra  bientôt  la  frégate  anglaise  Rotnney, 
comme  pour  imposer  respect  à  la  population  surexcitée. 
Les  journaux  américains,  alors  au  nombre  de  vingt-cinq, 
ne  formèrent  qu'une  voix  pour  appeler  le  peuple  à  se 
mettre  debout,  en  posture  de  défendre  ses  libertés.  Ce 
fut  l'écho  mille  fois  répété  du  vers  énergique  que  met  le 
poète  du  Paradise  Lost  dans  la  bouche  de  Lucifer: 

nAwake,  arise,  or  be  for  ever  fallen!» 

Le  conseil  général  de  Massachusetts  lança  une  lettre 
circulaire  aux  autres  assemblées  coloniales,  les  invitant 
à  s'unir  à  lui,  dans  les  mesures  à  prendre  pour  obtenir 
réparation.       Il    préféra    d'être   dissous    plutôt   que    de 

rétracter  sa  circulaire. 

« 

Le  peuple  de  Boston,  poussé  au  comble  de  l'indignation, 


88       M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

par  la  saisie  d'une  goélette  appartenant  à  John  Hancock, 
un  des  chefs  patriotes,  envahit  la  maison  des  commis- 
saires de  douanes,  qui  ne  durent  leur  salut  qu'à  une  fuite 
précipitée  au  fort  du  Castle  Island.  A  cette  nouvelle,  le 
ministère  britannique  résolut  d'envoyer  des  troupes  pour 
intimider  «  l'insolente  ville  de  Boston,»  mais  l'Assemblée 
de  Massachusetts  refusa  catégoriquement  d'obtempérer 
à  la  loi  sur  le  logement  des  militaires.  Le  général  Gage, 
qui  commandait  les  troupes  anglaises,  fut  forcé  de  s'en 
tirer  comme  il  pouvait,  pour  faire  camper  ses  hommes. 
Ijdi  colère  des  officiers  s'en  augmenta  et  Boston  fut  traité 
en  ville  conquise.  Un  tel  état  de  réciproque  exaspération 
ne  put  durer,  sans  amener  une  collision  sanglante.  Elle 
eut  lieu,  le  2  mars  1770,  entre  les  soldats  anglais  et  la 
populace  bostonnienne  :  trois  citoyens  furent  tués  et  cinq 
furent  ramassés  portant  des  blessures  plus  ou  moins 
graves.  La  portée  de  cette  rencontre  peu  sérieuse  fut 
exagérée,  comme  il  en  arrive  ordinairement  dans  les  pé- 
riodes d'effervescence  populaire.  Toutes  les  colonies 
tressaillirent  d'indignation,  à  la  nouvelle  du  «  massacre  de 
Boston,))  comme  cette  bagarre  fut  appelée  à  l'époque. 

Après  un  apaisement  relatif,  entrecoupé  de  heurts  sans 
importance  entre  les  troupes  anglaises  et  le  peuple  irrité, 
l'affaire  du  Gaspé,  en  juin  1772,  vint  démontrer  que  le 
feu  couvait  encore  sous  la  cendre.  C'était  une  goélette 
armée,  stationnée  à  Narragansett  Bay,  pour  veiller  contre 
les  fraudes  fiscales.  Après  plusieurs  provocations  contre 
les  navires  qui  fréquentaient  ces  eaux,  elle  donnait  la 
chasse  au  paquebot  de  la  Providence,  lorsqu'il  échoua  sur 


et  la  République  d'Haïti  89 

les  écueils  de  Namquit.  La  nuit  suivante,  six  ou  sept 
canots  y  furent  dirigés,  sous  la  conduite  de  John  Brown, 
peut-être  un  ancêtre  du  grand  philanthrope  tombé  à 
Harper's  Ferry,  en  revendiquant  la  justice  et  la  liberté 
en  faveur  des  Noirs.  La  goélette  fut  attaquée  et  son 
commandant  blessé;  ils  la  mirent  en  feu  après  avoir  dé- 
barqué son  équipage.  Parmi  tant  d'acteurs,  tous  bien 
connus  de  leurs  concitoyens,  il  ne  se  trouva  pas  un  dé- 
lateur, et  la  justice  royale  resta  incapable  de  réprimer 
cette  audacieuse  agression. 

C'étaient,  à  n'en  point  douter,  des  signes  avertisseurs 
d'une  conspiration  générale,  la  preuve  palpable  de  la  désaf- 
fection dans  laquelle  était  tombée  la  mère-patrie  dans 
l'esprit  des  colons  américains.  Mais  lord  North,  qui  con- 
duisait alors  la  politique  du  gouvernement  britannique, 
n'en  eut  point  conscience.  Il  entendait  que  la  taxe  fût 
recouvrée  en  Amérique.  Toute  sa  concession  sur  ce  cha- 
pitre était  une  réduction  dans  la  quotité,  et  il  crut  faire 
acte  de  générosité  en  l'abaissant  à  un  quart  du  chiffre  déjà 
voté,  sans  comprendre  que  cette  transaction  ne  pouvait 
suffire,  pour  résoudre  la  question  de  principe  impliquée 
dans  la  contestation. 

Le  I"  novembre  1773  on  apprit,  à  Boston,  que  plu- 
sieurs navires  chargés  de  thé  étaient  partis  d'Angleterre, 
en  route  pour  l'Amérique.  Deux  jours  après,  il  fut  résolu, 
à  Faneuil  Hall,  sur  la  motion  de  Samuel  Adams,  que  le 
thé  serait  renvoyé,  dès  son  arrivée.  Un  homme  de  la 
foule  s'écria  :  «  Le  seul  moyen  de  s'en  débarrasser  est  de 
le  jeter  par-dessus  bord  !  » 


90       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

A  partir  du  25  novembre,  plusieurs  cargaisons  de  thé 
arrivèrent  en  rade.  Une  nouvelle  réunion  de  citoyens  fut 
tenue,  le  16  décembre,  le  délai  de  vingt  jours  alloué  pour 
le  débarquement  du  thé  après  son  arrivage  étant  sur  le 
point  d'expirer.  Voyant  que  la  longueur  de  temps  mise 
à  prendre  un  parti  cachait  le  plan  de  soustraire  les  car- 
gaisons à  un  coup  de  main,  Samuel  Adams  se  leva  et 
donna  le  signal  de  l'action,  qui  avait  été  convenu,  en 
disant  :  «  Cette  réunion  ne  peut  rien  faire  pour  sauver  le 
pays  !  » 

Comme  un  coup  d'éclair,  une  cinquantaine  d'hommes, 
déguisés  en  Indiens  Mohawks,  sortirent  de  l'assemblée,  en 
poussant  de  grands  cris,  et  se  précipitèrent  vers  le  quai 
où  étaient  mouillés  les  navires.  Trois  cent  quarante-deux 
caisses  de  thé  furent  brisées  et  leur  contenu  jeté  à  la  mer. 
L'oeuvre  une  fois  accomplie,  chacun  se  retira  chez  soi. 
La  nouvelle  fut  transmise  à  New- York  et  à  Philadelphie, 
où  le  peuple  ne  permit  point  que  le  thé  fût  débarqué.  A 
Charleston,  il  fut  déposé  dans  des  caves  humides,  au  ris- 
que de  se  détériorer  ;  à  Annapolis,  un  navire  fut  brûlé  avec 
son  plein  chargement,  de  la  propre  main  du  propriétaire. 

Pour  en  punir  la  ville  de  Boston,  le  Parlement  britan- 
nique en  ferma  le  port  à  tout  commerce  extérieur  et  trans- 
porta à  Salem  le  siège  du  gouvernement  de  Massachu- 
setts. Plusieurs  lois  furent  en  même  temps  votées  dans 
le  but  de  dompter  les  Américains.  L'une  d'entre  elles 
ordonna  aux  officiers  de  l'armée  anglaise  de  loger  et 
d'entretenir,  au  dépens  du  peuple,  les  troupes  envoyées 
dans  les  colonies;  une  autre  édîcta  que  tout  officier,  qui 


et  la  République  d* Haïti  91 

aurait  commis  un  acte  de  violence  dans  l'exécution  de  la 
loi  sur  le  logement  des  troupes,  serait  renvoyé  en  Angle- 
terre pour  y  être  jugé.  Cette  dernière  loi  visait  à  leur 
garantir  l'impunité,  en  les  soustrayant  à  la  justice  locale. 

Mais  les  colonies  y  firent  bonne  contenance.  Salem  ne 
permit  point  l'établissement  du  siège  du  gouvernement 
dans  sa  circonscription  et  offrit  aux  commerçants  de  Bos- 
ton l'usage  gratuit  de  son  port.  Marblehead  en  fit  au- 
tant. Les  diverses  provinces  coloniales  vinrent  en  aide 
aux  gens  de  Boston  restés  sans  emploi,  par  la  fermeture 
du  port  de  cette  héroïque  ville. 

Le  17  mai  1774,  le  général  Gage,  commandant  en  chef 
de  l'armée  anglaise,  débarqua  à  Boston,  avec  le  titre  de 
gouverneur.  Il  fut  décontenancé  par  la  fière  attitude  des 
patriotes  bostonniens.  Quoiqu'il  eût  des  instructions  for- 
melles de  se  saisir  de  Samuel  Adams,  John  Hancock, 
Joseph  Warren  et  d'autres  patriotes  ardents,  en  leur  in- 
fligeant la  punition  qu'ils  méritaient  aux  yeux  du  roi, 
il  eut  peur  de  tenter  leur  arrestation.  Lord  North  avait 
déjà  fait  voter  par  le  Parlement  le  Régulation  Act.  C'é- 
tait une  sorte  de  règlement  de  police,  qui  prohibait  toute 
réunion  publique  dans  les  villes  du  Massachusetts,  en  con- 
fisquant arbitrairement  une  des  libertés  auxquelles  tient 
essentiellement  tout  peuple  d'origine  anglo-saxonne.  Tout 
le  pouvoir  était  concentré  entre  les  mains  du  gouverneur. 
Il  nommait  à  toutes  les  fonctions,  même  aux  charges  de 
judicature,  et  avait  le  droit  de  réformer  les  tribunaux  dans 
le  sens  de  la  politique  irritante,  à  laquelle  s'était  buté 
l'esprit  malade  de  Georges  III. 


92       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

La  colonie  entière  se  détermina  à  résister.  Un  grand 
nombre  de  citoyens  se  réunirent  à  Faneuil  Hall,  le  26  août 
1774,  et  furent  assistés  des  délégués  des  comtés  de 
Worcester,  de  Middlesex  et  d'Essex  :  il  y  fut  adopté  plu- 
sieurs résolutions  méconnaissant  l'autorité  du  Parlement 
de  changer  aucune  loi  de  la  colonie.  Ils  déclarèrent  que 
le  gouvernement  établi  par  le  général  Gage  était  inconsti- 
tutionnel et  que  les  nouveaux  fonctionnaires,  qui  tente- 
raient d'agir  comme  tels,  seraient  considérés  comme  des 
ennemis  de  la  colonie,  quoique  nantis  d'une  commission 
du  roi. 

On  s'acheminait  visiblement  vers  la  lutte  ouverte.  Le 
gouverneur  en  sentit  les  approches.  Le  i*'  septembre, 
il  fit  saisir  à  Quarry  Hill,  près  de  Charlestown,  la  poudre 
qui  était  en  dépôt  dans  le  magasin  public  du  Massachu- 
setts, pour  le  service  de  la  milice.  Il  la  fit  transporter 
à  son  quartier  général,  à  Boston.  A  la  nouvelle  de  cette 
saisie,  les  populations  des  comtés  environnants  furent  en- 
flammées d'indignation.  Plusieurs  milliers  des  meilleurs 
citoyens  de  Middlesex,  «  laissant  leurs  fusils  en  arrière,» 
se  dirigèrent  à  Cambridge,  pour  protester  contre  cet 
outrage.  Gage  ayant  rétabli  la  poudre  dans  le  dépôt 
public,  en  se  conformant  à  la  loi,  ils  ne  commirent  aucune 
violence,  et  se  dispersèrent  tranquillement,  satisfaits  cette 
fois  du  résultat  de  leur  protestation.  Mais  le  bruit  de  la 
saisie  faite  à  Quarry  Hill  s'était  répandu  avec  une  éton- 
nante rapidité  dans  les  colonies  voisines;  de  jeudi  matin 
où  elle  eut  lieu,  au  samedi  suivant,  vingt  mille  hommes 
étaient  sous  les  armes  et  en  marche  sur  Boston.     Ils 


et  la  République  d'Haïti  93 

furent  arrêtés  par  les  exprès  des  patriotes  bostonniens, 
qui  les  informèrent  de  la  bonne  tournure  qu'avait  prise 
cette  affaire;  mais  la  promptitude  de  leur  action  mon- 
trait clairement  l'esprit  dont  on  était  animé  dans  le  pays. 
«  N'était  votre  contre-avis,  écrivit  le  général  Putnam  aux 
patriotes  de  Boston,  nous  aurions  eu  quarante  mille  hom- 
mes bien  équipés  et  prêts  à  lever  la  marche  ce  matin.  En- 
voyez un  avis  écrit  au  président  de  ce  comité,  quand 
vous  aurez  besoin  de  notre  assistance  militaire;  nous  ré- 
pondrons à  votre  appel  et  ce  sera  une  gloire  pour  nous 
d'avoir  une  part  dans  l'honneur  de  débarrasser  notre  pays 
du  joug  de  la  tyrannie  que  nos  ancêtres  n'avaient  point 
porté  et  que  nous  ne  voulons  point  porter  non  plus.^  Et 
nous  souhaitons  que  vous  teniez  en  bonne  garde  la  poudre 
qui  vous  reste;  car  cela  doit  être,  après  Dieu,  le  grand 
moyen  de  salut  de  notre  pays.» 

Le  15  septembre  1774,  l'ancien  Congrès  Continental 
se  réunit  à  Philadelphie,  dans  Carpenter's  Hall.  Il  était 
composé  de  cinquante-cinq  membres,  délégués  par  toutes 
les  colonies,  sauf  la  Géorgie  dont  le  gouverneur  avait  em- 
pêché l'élection  des  députés.  Les  hommes  les  plus  émi- 
nents  du  pays  s'y  rencontrèrent.  Après  la  prière  d'usage, 
Patrick  Henry  se  leva  et  prononça  un  discours  d'une  ma- 

*Lcs  Northumbriens  du  nord  de  la  Grande-Bretagne  tenaient 
le  même  langage  au  onzième  siècle,  contre  la  tyrannie  de  Tosti, 
fils  de  Godwin,  qui  violait  leurs  coutumes  héréditaires,  faisait 
mettre  à  mort  ses  opposants  et  levait  des  tributs  énormes.  Ils 
s'insurgèrent  :  «  Se  homincs  libère  natos,  libère  educatos,  nullius 
ducis  ferociam  pati  posse,  a  majoribus  didicisse  aut  libertatem  aut 
mortem.'^      (Guill.  de  Malmesbury:   De  Gest.  Reg.  Angl.) 


94       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

gistrale  éloquence.  Après  avoir  énuméré  tous  les  torts 
que  les  colonies  avaient  essuyés  des  mains  de  la  Grande- 
Bretagne,  il  déclara  que  tout  lien  gouvernemental  était 
rompu  entre  l'Amérique  et  la  métropole.  Il  insista  sur 
la  nécessité  qu'il  y  avait  pour  le  Congrès  de  former  un 
gouvernement  pour  les  Colonies  et  termina  ainsi  sa  péro- 
raison à  l'applaudissement  général  :  «  L'oppression  bri- 
tannique a  effacé  les  frontières  des  diverses  colonies  ;  les 
distinctions  entre  Virginiens,  Pensylvaniens,  New-Yorkais 
et  Nouveaux-Anglais  n'existent  plus.  Je  ne  suis  pas  un 
Virginien,  mais  un  Américain.» 

Durant  une  session  de  sept  semaines,  toutes  les  ques- 
tions qui  pouvaient  être  agitées,  à  propos  des  relations  des 
colonies  avec  la  mère-patrie,  furent  mises  en  lumière  avec 
une  lucidité  et  une  sérénité  d'esprit,  qui  n'étaient  égalées 
que  par  la  ferme  résolution  de  recourir  à  la  force  pour 
faire  triompher  le  droit,  si  la  seule  logique  n'y  réussissait 
pas.  De  ces  travaux  résulta  une  Déclaration  des  Droits, 
dans  laquelle  furent  proclamés  les  droits  naturels  de 
l'homme  de  jouir  de  la  vie,  de  la  liberté  et  de  la  propriété  ; 
il  y  fut  réclamé  pour  les  Américains  les  mêmes  fran- 
chises dont  jouissaient  les  citoyens  anglais.  En  protes- 
tant contre  les  dernières  mesures  de  la  couronne  britan- 
nique, qu'elle  considère  comme  autant  de  violations  des 
droits  des  colons,  la  Déclaration  conclut  solennellement: 
«  Les  Américains  ne  peuvent  se  soumettre  à  ces  lois  et  à 
ces  mesures  insupportables.» 

«  Il  fut  convenu  par  le  Congrès  de  former  une  Associa- 
tion Américaine  dont  les  membres  devaient  s'engager  à 


et  la  République  d'Haïti  95 

rompre  toutes  les  relations  commerciales  avec  l'Angleterre 
ou  les  Antilles  anglaises  ou  avec  toutes  personnes  en- 
gagées dans  le  commerce  des  esclaves;  à  ne  point  user 
de  thé  nî  d'aucun  article  anglais  et  à  ne  point  commer- 
cer avec  une  colonie  qui  refuserait  de  s'adjoindre  à  l'As- 
sociation.»* 

Une  pétition  au  roi  et  une  adresse  au  peuple  canadien 
furent  rédigées  par  John  Dickinson,  de  la  Pensylvanie; 
Richard  H.  Lee,  de  la  Virginie,  rédigea  un  mémoire  au 
peuple  des  colonies  et  John  Jay  de  New- York,  une  adresse 
au  peuple  de  la  Grande-Bretagne.  Tous  ces  documents 
furent  expédiés  en  Angleterre  pour  être  mis  sous  les 
yeux  du  gouvernement  britannique.  Le  Congrès  s'a- 
journa au  10  mai  1775. 

Au  mois  de  janvier  1775,  les  actes  du  Congrès  furent 
présentés,  tant  à  la  Chambre  des  Communes  qu'à  la 
Chambre  des  Lords.  Le  comte  de  Chatham,  soucieux 
d'arrêter  le  Parlement  dans  la  voie  malheureuse  adoptée 
contre  les  Américains,  fit  entendre,  encore  une  fois,  sa 
voix  éloquente  et  autorisée.  En  désignant  les  documents 
déposés  sur  le  bureau  de  la  haute  Chambre,  il  prononça 
ces  magnifiques  objurgations: 

«Lorsque  vos  Seigneuries  regarderont  les  documents 
qui  nous  ont  été  transmis  de  l'Amérique,  quand  vous  con- 
sidérerez leur  décence,  leur  fermeté  et  leur  sagesse,  vous 
ne  pourrez  que  respecter  la  cause  qu'ils  soutiennent  et 
désirer  de  la  faire  vôtre.  Pour  ma  part,  je  dois  avouer 
que  dans  toutes  mes  lectures  —  et  j'ai  lu  Thucydide,  j'ai 

*  H.  D.  Northrop  :  Our  Country,  p.  353. 


96       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

étudié  et  admiré  les  plus  grands  hommes  d'état  du  monde 
—  aucune  nation  ou  corps  politique  ne  peut  avoir  le  pas 
sur  le  Congrès  Général  tenu  à  Philadelphie,  pour  la  so- 
lidité de  la  raison,  la  force  du  discernement  et  la  sagesse 
de  la  conclusion,  sous  une  telle  complication  de  circons- 
tances difficiles.  Les  histoires  de  la  Grèce  et  de  Rome 
ne  nous  offrent  rien  qui  l'égale;  et  toutes  les  tentatives 
d'imposer  la  servitude  à  une  si  puissante  nation  conti- 
nentale seront  forcément  vaines.  Nous  serons  contraints, 
en  dernier  lieu,  de  nous  rétracter:  rétractons-nous,  tan- 
dis que  nous  le  pouvons  et  non  quand  nous  y  serons 
forcés.  Ces  lois  violentes  doivent  être  rapportées;  vous 
les  rapporterez.  Je  m'y  engage;  je  risque  là-dessus  ma 
réputation,  en  soutenant  que  vous  les  rapporterez,  à  la 
fin.     Évitez  donc  cette  humiliante  nécessité.» 

Ces  belles  et  prophétiques  paroles  n'eurent  pour  effet 
que  d'exciter  la  colère  du  roi. 

Pendant  la  session  du  Congrès  Général,  ou  Ancien 
Congrès  Continental,  l'état  de  choses  fut  très  tendu  dans 
le  Massachusetts.  Le  général  Gage  pensa  à  fortifier 
l'isthme  de  Boston,  unissant  la  ville  à  la  terre  continen- 
tale, et  il  y  établit  un  régiment,  pour  protéger  les  travaux 
des  fortifications.  Dans  le  même  temps,  une  compagnie 
de  volontaires  de  Portsmouth,  dans  le  New-Hampshire, 
s'empara  du  fort  et  en  retira  cent  cinquante  barils  de 
poudre  et  plusieurs  canons.  A  Newport,  quarante-quatre 
canons  furent  saisis  par  le  peuple  et  envoyés  à  Providence, 
pour  y  être  en  sûreté. 

Le  Conseil  Général  du  Massachusetts,  réuni  à  Salem, 


et  la  République  d'Haïti  97 

protestant  de  son  loyalisme  et  de  son  désîr  de  la  paix, 
essaya  de  porter  le  général  Gage  à  cesser  la  fortification 
de  risthme  de  Boston  ;  mais  il  s'y  refusa  arrogamment,  en 
faisant  aux  membres  du  Conseil  l'injonction  de  se  séparer. 
Aucun  cas  ne  fut  fait  d'un  tel  avertissement.  Au  con- 
traire, le  Conseil  appela  sous  les  armes  toute  la  milice 
coloniale,  au  nombre  de  douze  mille  hommes.  Ils  pou- 
vaient rester  chez  eux,  mais  en  se  tenant  prêts  à  prendre 
service,  après  une  minute  d'avis,  d'où  leur  nom  de 
Minute-men,  «  troupes  à  la  minute.» 

Dans  toutes  les  colonies,  on  fit  des  préparatifs  militai- 
res. L'Amérique  entière  commença  à  s'organiser  pour  le 
prochain  orage  que  voyaient  venir  tous  ceux  dont  l'esprit 
avait  la  moindre  dose  de  prévoyance.  Les  autres  colo- 
nies de  la  Nouvelle- Angleterre  furent  invitées  à  augmen- 
ter l'effectif  des  Minute-men  au  chiffre  de  vingt  mille 
hommes  ;  et  la  somme  de  vingt  mille  livres  fut  votée,  pour 
être  appropriée  au  service  militaire.  La  tension  était  de- 
venue extrême.  On  sentait  obscurément  que  deux  camps 
étaient  dressés  et  que  les  forces  ne  tarderaient  pas  à  se 
mesurer.  Le  général  Gage  crut  se  mettre  en  meilleure 
posture,  en  frappant  un  coup  décisif.  Sachant  que  les 
patriotes  avaient  des  approvisionnements  militaires  à  Con- 
cord,  située  à  dix-huit  lieues  de  Boston,  il  résolut  d'y  ré- 
péter le  coup  de  Quarry  Hill,  en  les  saisissant  immédiate- 
ment. Avec  trois  mille  hommes  de  troupes  régulières, 
il  se  sentait  assez  fort,  non  seulement  pour  saisir  et  en- 
lever ces  dépôts,  mais  aussi  pour  arrêter  John  Hancock  et 
Samuel  Adams,  qui  habitaient  Lexington.     L'expédition 


98       M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

fut  commandée  et  exécutée  avec  la  plus  grande  discré- 
tion ;  mais  les  patriotes  veillaient.  L'alarme  en  fut  donnée 
aux  intéressés  par  des  messagers  aussi  prompts  que  dé- 
voués. Quand  la  division  du  major  Pitcaim  arriva,  le  i8 
avril,  à  Lexington,  d'où  s'étaient  déjà  sauvés  Hancock 
et  Adams,  il  y  avait  environ  quatre-vingt  miliciens  et  d'au- 
tres personnes  assemblés  sur  la  place  publique,  faisant 
paisiblement  des  commentaires  sur  la  situation.  Ils  n'at- 
tribuaient d'autres  intentions  aux  Anglais  que  l'arrestation 
des  deux  chefs  patriotes.  Pitcaim  ordonna  à  ses  troupes 
de  faire  halte  et  de  charger  les  armes  ;  il  cria  ensuite  aux 
Américains:  «  Dispersez- vous,  rebelles!  Mettez  bas  les 
armes  !  »  Les  Américains,  surpris  mais  non  effrayés, 
restèrent  immobiles  et  silencieux,  en  face  de  cette  insolen- 
te injonction  :  «  Ils  étaient,  dit  un  historien,  trop  peu  nom- 
breux pour  résister  et  trop  braves  pour  fuire.»  Pitcaim, 
voyant  qu'on  n'avait  pas  obéi  à  son  ordre,  déchargea  son 
pistolet  et  commanda  à  ses  hommes  de  faire  feu.  Sept 
des  miliciens  furent  tués  et  neuf  tombèrent  dans  leur  sang, 
couverts  de  blessures.  Comprenant  que  les  conséquences 
d'une  résistance  prolongée  ne  seraient  qu'un  massacre, 
dont  il  n'y  aurait  à  tirer  aucune  gloire,  le  chef  de  la  milice 
fit  disperser  ses  hommes,  qui  étaient  prêts  à  se  faire  tuer 
jusqu'au  dernier.  Les  Anglais  poussèrent  alors  trois  for- 
midables hourras,  en  signe  de  victoire  ! 

L'alarme  se  propagea  bientôt  jusqu'à  Concord,  où  la 
nouvelle  du  Massacre  de  Lexing^on  fut  parvenue  en  peu 
de  temps.  Les  miliciens  s'empressèrent  de  se  rassembler 
sur  la  place  publique,  près  de  l'église,  pour  veiller  à  l'ap- 


et  la  République  d'Haïti  99 

proche  de  Tennemi.  Le  19  avril,  vers  sept  heures  du 
matin,  les  troupes  britanniques  parurent,  marchant  en 
deux  divisions,  celle  de  Pitcairn  et  celle  du  colonel  Smith. 
S'apercevant  que  le  nombre  des  réguliers  anglais  était 
quatre  fois  supérieur  au  leur,  les  Américains  se  retirèrent 
en  gagnant  le  sommet  d'une  colline,  au  côté  opposé  de  la 
rivière  de  Concord  et,  là,  ils  attendirent  les  renforts  qui 
arrivaient  des  environs.  Les  Anglais  occupèrent  la  ville 
sans  coup  férir;  mais,  sous  prétexte  de  rechercher  des 
armes  et  des  munitions,  ils  se  livrèrent  impunément  au 
pillage. 

Vers  les  10  heures  du  matin,  les  miliciens  d'Acton,  de 
Bedford,  de  Westford,  de  Carlisle,  de  Littleton  et  de 
Chelmsford  vinrent  grossir  les  forces  américaines,  qui 
comptèrent  environ  quatre  cent  cinquante  hommes.  Exci- 
tés par  la  vue  du  pillage  de  leurs  maisons  et  voyant 
sourdre  une  fumée  qui  leur  laissait  à  craindre  que  les  An- 
glais n'eussent  l'intention  de  brûler  la  ville,  ils  se  déci- 
dèrent héroïquement  à  marcher  sur  Concord.  Aussitôt 
que  leur  approche  fut  découverte,  les  Anglais  qui  n'eurent 
pas  le  temps  de  déplanchéier  le  pont  faisant  communiquer 
la  ville  avec  la  campagne,  déchargèrent  sur  eux  une  volée 
de  plomb,  qui  tua  deux  de  leurs  hommes.  Ils  ripostèrent 
et  atteignirent  cinq  soldats  anglais  dont  deux  tués  et  trois 
blessés.  Vers  midi,  après  quelques  escarmouches  par-ci 
par-là,  le  colonel  Smith  fit  sortir  ses  hommes  de  la  ville 
et  commença  à  retraiter,  par  le  chemin  d'où  il  était  venu. 
Les  Anglais,  marchant  en  des  chemins  étroits  et  tortueux, 
à  travers  les  forêts  et  les  halliers,  furent  harcelés  tout  le 


loo     M.  Roosevelty  Président  des  États-Unis, 

long  de  la  route.  Partout,  le  pays  s'était  soulevé,  et  les 
hommes  se  déversaient  de  toutes  les  directions,  ardents 
à  faire  le  coup  de  feu  contre  les  troupes  royales.  Quand 
lord  Percil  s'avança,  avec  douze  cents  hommes  et  deux 
canons,  à  Taide  du  colonel  Smith,  il  n'était  que  temps  :  les 
fugitifs  anglais  étaient  forcés,  «  leurs  langues  pendaient 
de  leurs  bouches  comme  celles  de  chiens  après  une  chas- 
se.» Bien  qu'à  l'aide  de  son  artillerie,  lord  Percil  pût  te- 
nir les  Américains  en  échec,  il  fut  obligé  de  continuer  la 
retraite.  Le  combat  devint  alors  plus  énergique  que  ja- 
mais. De  toutes  parts,  en  avant,  en  arrière,  de  flanc,  les 
Américains  nourrissaient  le  feu  contre  les  Anglais.  Si 
les  milices  de  Marblehead  et  de  Salem  avaient  mis  un  peu 
plus  de  rapidité  dans  leur  marche,  toutes  les  troupes  bri- 
tanniques seraient  capturées,  avant  de  traverser  l'isthme 
de  Boston. 

La  guerre  civile  était  ouverte. 

Toutes  les  colonies  se  mirent  debout;  mais  la  Caroline 
du  Nord  prit  une  attitude  plus  décisive  qu'aucune  autre. 
Une  Convention  du  peuple  du  comté  de  Mecklenbourg  fut 
tenue  à  Charlotte,  le  29  mai  1775,  et  adopta  une  série  de 
résolutions  par  lesquelles  on  se  déclarait  indépendant  du 
contrôle  de  la  Grande-Bretagne  et  on  renonçait  à  toute 
fidélité  envers  elle.  C'était  la  fameuse  «  Déclaration  d'In- 
dépendance de  Mecklenbourg.» 

Le  Congrès  Continental  s'était  réuni  à  Philadelphie,  le 
10  mai,  pour  une  deuxième  session.  Il  prit  toutes  les  me- 
sures nécessaires  à  la  défense  des  colonies.  Il  organisa  une 
Union  Fédérale  des  Colonies,  en  assumant  la  responsabi- 


et  la  République  d'Haïti  loi 

lité  du  gouvernement  général,  pour  Texercice  du  pouvoir 
de  déclarer  la  guerre,  de  faire  la  paix  et  de  négocier  des 
traités  d'alliance  et  d'amitié  avec  les  nations  étrangères. 
Des  billets  fiduciaires  furent  émis  jusqu'à  concurrence  de 
deux  millions  de  dollars,  pour  former  les  fonds  néces- 
saires aux  frais  de  la  guerre  et,  pour  leur  rachat,  le  Con- 
grès engagea  la  foi  des  Colonies  Unies. 

Washington,  membre  du  Congrès  Continental  et  pré- 
sident du  Comité  des  affaires  militaires,  fut  nommé  géné- 
ral en  chef  de  l'armée  américaine.  En  se  levant  pour  re- 
mercier ses  collègues  du  grand  honneur  qui  lui  était  con- 
féré, il  refusa  les  appointements  attachés  à  sa  haute  et 
périlleuse  fonction.  «  Je  tiendrai,  dit-il,  un  compte  exact 
de  mes  dépenses  ;  je  ne  doute  point  qu'elles  ne  soient  rem- 
boursées. C'est  tout  ce  que  je  désire.»  Quatre  majors- 
généraux,  un  adjudant-général  et  huit  brigadiers-géné- 
raux furent  nommés  pour  coopérer,  sous  les  ordres  du 
général  en  chef,  à  la  défense  des  colonies. 

L'armée  américaine  fut  promptement  organisée  et, 
quoique  son  état  de  troupes  improvisées  laissât  quelque 
chose  à  désirer,  en  face  des  réguliers  anglais,  elle  put  sou- 
tenir la  lutte  avec  avantage,  en  attendant  que  son  courage, 
l'habileté  de  ses  chefs  et  le  dévouement  du  peuple  entier, 
dans  un  commun  élan  de  patriotisme,  fissent  triompher 
la  cause  de  la  liberté  et  de  l'Indépendance  des  colonies 
devenues  mûres  pour  l'autonomie  nationale. 

La  Géorgie  put  enfin  envoyer  ses  délégués  au  Congrès 
Continental,  qui  se  réunit  en  septembre  1775.  Alors  il 
fut  décidé  que  les  actes  seraient  faits  au  nom  des  «  Treize 


I02     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Colonies  Unies,»  en  consacrant  Tunion  fédérale  déjà  pro- 
clamée par  le  Congrès,  dans  sa  session  de  mai. 

C'était,  en  réalité,  un  nouvel  État  qui  venait  de  se  for- 
mer. Il  ne  s'agira  plus,  dorénavant,  que  de  lutter  pour 
son  acceptation  et  son  maintien  parmi  les  puissances  in- 
dépendantes. 

Je  me  suis  peut-être  arrêté  avec  une  certaine  complai- 
sance sur  les  faits  qui  ont  occasionné  ou  précipité  la  Ré- 
volution américaine.  C'était  nécessaire  pour  mettre  en 
relief  le  caractère  particulier  de  cette  révolution,  laquelle 
ne  ressemble  ni  à  la  Révolution  d'Angleterre,  qui  l'a  pré- 
cédée, ni  à  la  Révolution  française,  qui  l'a  suivie  de  si 
près. 

Le  peuple  anglais  n'avait  fait  que  continuer  les  tra- 
ditions de  liberté  pondérée  dont  les  principes,  remontant 
au  moins  à  la  Charta  Magna,  se  développèrent  méthodi- 
quement par  l'impulsion  des  idées  qui  se  dégageaient  de 
la  Réforme.  Le  peuple  français,  stimulé  par  ses  penseurs 
et  ses  philosophes,  s'était  subitement  transformé  en  apôtre 
d'un  nouvel  évangile  de  liberté  et  de  justice,  visant  à  la 
régénération  de  l'humanité  entière.  Le  peuple  américain 
se  mit  debout,  non  dans  le  but  d'assurer  une  liberté  or- 
donnée et  pour  ainsi  dire  conventionnelle,  négligeant 
l'égalité;  non  dans  l'esprit  de  réclamer  le  respect  de  ses 
droits,  en  conséquence  de  principes  métaphysiques,  ou  en 
vertu  d'un  dogme  social;  mais  à  cause  que  la  justice  et 
la  liberté  lui  étaient  indispensables,  pour  vivre  en  sécuri- 
té, pour  prospérer  suivant  ses  labeurs,  son  énergie  mo- 
rale ou  son  intelligence,  et  profiter  des  lumières  de  la 


et  la  République  d'Haïti  103 

science,  sans  qu'aucune  force  humaine,  supérieure  ou  ex- 
térieure, pût  le  paralyser  dans  la  réalisation  de  ce  qu'il 
croit  utile,  ou  le  détourner  de  ce  qu'il  croit  être  le  vrai . . . 


DÉCLARATION  DE  l'IndÉPENDANCE 

N'écrivant  pas  une  histoire,  je  n'appuierai  guère  sur 
les  faits  d'armes  et  les  péripéties  militaires  par  lesquelles 
passa  la  Révolution  pour  aboutir  à  l'Indépendance. 
Washington,  dont  le  nom  immortel  éveillera  toujours 
dans  notre  esprit  des  sentiments  de  respect  et  d'admira- 
tion, eut  à  subir  des  revers  et  à  surmonter  des  difficultés 
sans  nombre;  le  Congrès  se  trouva  en  face  d'une  situa- 
tion qu'on  dirait  insoutenable  ;  mais  ni  le  grand  capitaine, 
ni  l'illustre  assemblée  ne  faillirent  à  leur  mission. 

La  prise  de  Boston  sur  les  troupes  anglaises,  le  17 
mars  1776,  survint  à  temps  pour  relever  le  courage  des 
Américains  et  leur  faire  entrevoir  la  possibilité  d'une  vic- 
toire finale,  sous  les  ordres  de  leur  habile  général  en 
chef.  Deux  cent  cinquante  canons,  quatre  mortiers,  une 
considérable  quantité  de  poudre,  de  munitions  et  de  cos- 
tumes militaires  mirent  Washington  en  mesure  de  bien 
organiser  ses  troupes,  de  leur  imprimer  une  meilleure 
discipline  et  de  perfectionner  ses  moyens  de  défense. 
L'argent  manquait,  mais  le  Congrès,  en  février  1776, 
avait  décrété  une  nouvelle  émission  de  quatre  millions  de 
papier-monnaie.  Personne  ne  recula  devant  les  sacrifices 
nécessaires  à  la  défense  d'une  cause  dont  on  avait  re- 
connu la  justice. 


I04     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Le  15  mai  1776,  les  délégués  de  la  Virginie  reçurent  de 
l'Assemblée  Générale  de  cette  colonie  le  mandat  de  pré- 
senter au  Congrès  une  résolution  en  faveur  de  la  sépa- 
ration des  Colonies  d'avec  l'Angleterre,  la  déclaration 
formelle  de  leur  indépendance  nationale.  Le  Massa- 
chusetts y  avait  déjà  agréé,  quand,  le  7  juin,  Richard 
Henry  Lee,  soutenu  par  John  Adams,  présenta  cette  ré- 
solution, qui  fut  adoptée  par  sept  colonies  contre  six. 
Un  comité  composé  de  Benjamin  Franklin,  John  Adams, 
Thomas  Jefferson,  Roger  Sherman  et  Robert  R.  Liv- 
ingston,  fut  choisi  pour  rédiger  la  Déclaration  de  l'Indé- 
pendance. 

Le  28  juin  ce  document  célèbre,  rédigé  par  Jefferson, 
fut  soumis  au  comité  qui  n'y  fit  que  de  légères  correc- 
tions. Présenté  au  Congrès,  il  fut  sérieusement  discuté; 
mais  il  n'en  fut  effacé  que  quelques  lignes,  susceptibles 
de  froisser  les  amis  des  colonies  dans  la  Grande-Bre- 
tagne. En  voici  la  partie  substantielle,  après  l'énuméra- 
tion  des  griefs  qui  légitimaient  la  rupture  du  pacte  co- 
lonial et  dont  le  lecteur  connaît  déjà  l'ensemble: 

«  Par  conséquent,  nous  les  représentants  des  États- 
Unis  d'Amérique,  assemblés  en  Congrès  Général,  en  ap- 
pelant au  Juge  Suprême  du  Monde  pour  la  droiture  de 
nos  intentions,  au  nom  du  bon  peuple  de  ces  Colonies, 
publions  et  déclarons  solennellement  que  ces  colonies  sont 
et  doivent  être,  de  droit,  des  États  libres  et  indépendants  ; 
que  ces  États  sont  absous  de  toute  allégeance  à  la  cou- 
ronne britannique  et  que  tout  lien  politique  entre  eux  et 
l'État  de  la  Grande-Bretagne  est  et  doit  être  dissous,  et 


et  la  République  d'Haïti  105 

que,  comme  des  États  libres  et  indépendants,  ils  ont  plein 
pouvoir  de  faire  la  guerre,  de  conclure  la  paix,  de  con- 
tracter des  alliances,  d'établir  un  commerce  et  de  faire 
tous  autres  actes  ou  choses  que  des  États  indépendants 
peuvent  légitimement  faire.  Et  pour  le  soutien  de  cette 
Déclaration,  avec  une  ferme  confiance  en  la  protection  de 
la  Divine  Providence,  nous  engageons  mutuellement,  les 
uns  aux  autres,  nos  vies,  nos  fortunes  et  notre  honneur.» 

Cet  honneur  du  citoyen,  considéré  comme  une  chose 
sacrée  par  les  signataires  de  la  Déclaration  de  l'Indé- 
pendance, ne  se  démentit  jamais;  car  il  est  remarquable 
que  dans  la  longue  et  rude  guerre  de  l'Indépendance 
américaine,  on  n'eut  à  déplorer  qu'une  seule  trahison, 
celle  de  Benedict  Arnold;  car  les  intrigues  de  Charles 
Lee  s'étaient  bornées  à  la  tentative  de  ruiner  le  crédit 
de  Washington. 

Toutes  les  colonies,  sauf  New- York,  qui  l'accepta  quel- 
ques jours  après,  votèrent  la  Déclaration  de  l'Indépen- 
dance, qui  fut  formellement  adoptée  par  le  Congrès,  le 
4  juillet  1776. 

Le  12  juillet,  le  Congrès  nomma  un  Comité  pour  ré- 
diger le  projet  d'un  pacte  de  l'Union  des  États  adhérant 
à  l'Indépendance.  Ce  pacte  fut  libellé  en  20  articles,  éta- 
blissant une  union  perpétuelle  entre  les  États  confédérés 
auxquels  l'article  i"  fixa  le  titre  de  «  États-Unis  d'Amé- 
rique.» La  délimitation  et  le  mode  d'exercice  des  pou- 
voirs de  chaque  État;  les  devoirs  des  États,  les  uns  en- 
vers les  autres  et  envers  la  confédération  à  laquelle  étaient 
délégués  les  principaux  pouvoirs  de  la  souveraineté  na- 


io6     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

tionale  ;  certains  principes  essentiels  à  une  démocratie, 
par  exemple,  la  négation  de  tout  titre  de  noblesse  et  la 
défense  faite  à  tout  fonctionnaire  d'accepter  un  présent 
d'une  puissance  étrangère  :  tels  furent  les  points  réglés  par 
les  vingt  articles,  qui  formèrent  effectivement  la  première 
Constitution  des  États-Unis.  L'ensemble  en  fut  adopté 
par  le  Congrès,  votant  par  État,  et  fut  ensuite  soumis  à 
un  plébiscite,  dans  les  divers  États,  pour  en  obtenir  la 
ratification.  Cette  ratification  fut  accordée  par  tous  les 
États,  dans  les  premiers  jours  de  1777,  à  l'exception  du 
Maryland,  qui  n'y  donna  sa  pleine  adhésion  qu'en  1781. 

Avec  la  formation  d'une  armée  destinée  à  défendre 
les  colonies  contre  des  ennemis  qui  ne  pouvaient  être 
autres  que  les  forces  militaires  de  la  Grande-Bretagne; 
avec  l'attaque  et  la  prise  de  Boston,  le  vote  de  la  Décla- 
ration de  l'Indépendance  et  d'un  pacte  constitutionnel 
des  treize  colonies  devenues  les  «  États-Unis  d'Amé- 
rique,» tout  espoir  fut  perdu  de  renouer  les  attaches  des 
anciennes  provinces  américaines  avec  leur  ci-devant  mé- 
tropole. Il  n'y  avait  qu'à  pousser  vers  le  triomphe  de  la 
cause  fédérale  par  la  continuation  de  la  guerre. 

Cette  guerre,  qui  s'était  bien  inaugurée  pour  les  Amé- 
ricains, par  la  prise  de  Boston,  ne  leur  apporta  pas  tou- 
jours des  résultats  heureux.  Les  Anglais,  à  un  moment, 
semblaient  tout  près  de  triompher.  Washington  fut 
obligé,  plus  d'une  fois,  de  retraiter  devant  leurs  forces 
menaçantes.  Après  la  capture  du  général  Charles  Lee, 
l'abandon  du  service  par  plusieurs  régiments  dont  la  pé- 
riode  d'engagement   était   expirée   et   qui   ne   voulaient 


et  la  République  d'Haïti  107 

point  la  renouveler,  le  peuple  était  partout  décontenancé, 
découragé,  presque  abattu  ;  car  il  semblait  que  la  cause 
des  patriotes  était  désespérée.  Aussi  la  victoire  de  Tren- 
ton,  le  25  décembre  1776,  vint-elle  à  temps  pour  rame- 
ner la  confiance  et  relever  les  esprits,  parmi  les  révolu- 
tionnaires américains.  En  vain  le  général  Howe  essaya- 
t-il  d'écraser  les  forces  de  Washington.  Par  une  tac- 
tique admirable,  le  héros  américain  finit  par  gagner  la 
bataille  de  Princeton,  le  3  janvier  1777,  en  infligeant  aux 
Anglais  une  pénible  défaite.  Les  deux  armées  furent  en- 
suite obligées  de  prendre  leur  quartier  d'hiver  qui  du- 
rèrent six  mois.  Il  n'y  eut  donc  aucune  action  d'impor- 
tance durant  ce  laps  de  temps. 

Au  mois  de  juin  1777,  le  Congrès  adopta  pour  cou- 
leurs nationales,  le  vieux  drapeau  de  l'Union  portant 
treize  raies  blanches  et  rouges,  mais  dans  lequel  treize 
étoiles,  représentant  les  treize  États,  remplacèrent  la 
croix  de  St-Georges,  au  bout  supérieur  fixé  à  la  hampe. 
Ce  drapeau  n'a  subi  de  changement  que  quant  au  nom- 
bre des  étoiles  qui  se  sont  augmentées  avec  l'accession 
de  chaque  nouvel  État  au  giron  de  l'Union;  mais  les 
treize  raies  sont  restées  intactes.  Les  étoiles  montrent 
le  développement  territorial  et  le  progrès  des  États-Unis, 
depuis  leur  fondation  nationale,  tandis  que  les  raies  rap- 
pellent leur  première  organisation  et  leur  consistance  na- 
tionales. Ce  qui  a  été  surtout  religieusement  conservé, 
c'est  le  sceau^  de  la  confédération,  portant  la  même 
marque  depuis  cent  vingt-huit  ans. 

*  Ce  sceau  porte  en  avers  un  aigle  aux  ailes  éployées,  avec  un 
écusson  portant  les  raies  serrées  et  transversales,  dans  le  tiers 


io8     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Dès  le  mois  de  février  1777,  la  France,  étant  convain- 
cue de  la  fermeté  des  Américains  et  de  leur  habilité  à 
faire  la  guerre,  comprit  merveilleusement  qu'il  ne  man- 
querait qu'une  chose  pour  assurer  leur  triomphe,  les 
approvisionnements  d'armes  et  de  munitions.  Long- 
temps déjà,  le  duc  de  Choiseul,  ministre  des  affaires 
étrangères,  suivait  avec  un  vif  intérêt  les  signes  de  la 
désaffection  qui  devait,  à  la  longue,  porter  les  colonies 
anglaises  de  l'Amérique  à  se  séparer  de  la  Grande-Bre- 
tagne. Les  commissaires  du  Congrès,  Silas  Deane,  Benj. 
Franklin  et  Lee  étant  arrivés  en  France,  obtinrent  faci- 
lement du  duc  de  Vergennes,  alors  premier  ministre  de 
Louis  XVI,  la  promesse  d'une  assistance  discrète  mais 
sincère,  en  attendant  que  la  France  se  préparât  à  une 
guerre  contre  l'Angleterre.  Trois  navires  chargés  de 
provisions  de  toutes  sortes  furent  expédiés  aux  Améri- 
cains. Les  Anglais  en  capturèrent  deux;  mais  la  car- 
gaison du  troisième  fut  encore  d'un  grand  secours  pour 

supérieur  élargi,  et  des  faisceaux  de  quatre  de  raies  serrées  cou- 
pées de  larges  raies  blanches  et  longitudinales  dans  les  deux 
tiers  inférieurs.  Les  pattes  de  l'aigle  enserrent,  l'une,  un  faisceau 
de  flèches,  l'autre,  une  branche  de  laurier;  au  bec,  l'aigle  tient 
un  ruban  tendu  au  vent,  où  est  écrite  la  devise  :  «  E  pluribus 
Unum,^  et  sa  tête  est  surmontée  d'un  nimbe  étoile.  Là  restent 
encore  les  treize  étoiles  primitives. 

Au  revers  il  porte  une  pyramide  quadrangulaire  et  tronquée, 
historiée  seulement  par  des  rectangles  imbriqués  figurant  une 
maçonnerie.  Le  sommet  de  la  pyramide,  dont  une  forte  section 
est  détachée,  paraît  se  maintenir  dans  l'espace  et  porte  un  œil  ou- 
vert. Au  bas  de  la  pyramide  se  lit  le  millésime  MDCCLXXVI  ; 
comme  exergue  il  y  est  écrit  en  haut  :  annuit  cœptis,  en  bas  :  No- 
vus  ordo  seculorum. 


et  la  République  d'Haïti  109 

Washington,  soucieux  d'une  amélioration  de  l'état  mi- 
sérable de  ses  troupes  à  Morristown. 

Le  gouvernement  français  y  mettait  toute  la  prudence 
et  toutes  les  sages  lenteurs  commandées  par  la  diploma- 
tie et  le  sentiment  de  sa  haute  responsabilité.  On  ne 
peut  rien  trouver  de  blâmable  dans  une  telle  précaution; 
mais  l'opinion  française,  disons  le  cœur  de  la  France, 
brûlait  d'impatience  de  voler  au  secours  de  ces  braves  et 
intrépides  patriotes,  qui  combattaient  pour  la  sauvegarde 
de  leurs  libertés  politiques  et  de  leurs  droits  de  vivre  en 
peuple  indépendant.  La  plus  noble  et  la  plus  généreuse 
personnification  de  l'opinion  publique  d'alors,  —  et  il  a 
conservé  cette  prérogative  durant  plus  d'une  moitié  de 
siècle,  —  le  marquis  de  Lafayette  ne  délibéra  pas  pour 
savoir  si  l'heure  de  prouver  son  dévouement  à  la  cause 
américaine  était  propice  ou  non.  Une  fois  qu'il  fut  mis 
au  courant  du  conteste,  une  fois  qu'il  sut  quels  étaient  les 
principes  en  jeu  et  le  bc«i  droit  du  peuple  des  États-Unis, 
il  se  décida  chevaleresquement  à  se  lancer  dans  la  lutte, 
pour  concourir  à  leur  défense.  Sa  résolution  parut  em- 
preindre une  couleur  d'extravagance  dont  la  noblesse  pou- 
drée et  pomponnée,  composant  ses  pairs,  riait  ostensible- 
ment, sans  y  mettre  la  moindre  sourdine;  mais  rien  ne 
l'arrêta. 

«  Les  nouvelles  de  la  perte  de  New- York  et  de  Jersey, 
dit  Northrop,  arrivèrent  en  France  vers  cette  époque; 
mais  ne  diminuèrent  point  l'ardeur  de  Lafayette.  Quoi- 
que les  commissaires  nouvellement  arrivés,  Franklin  et 
Lee,  lui  eussent  dit  sincèrement  qu'ils  ne  pouvaient  l'en- 


iio     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

courager  à  espérer  un  succès  final  de  leur  cause,  il  avoua 
sa  détermination  de  ne  point  s'y  arrêter.  Il  acheta  un 
navire,  qui  fut  chargé  d'armes  et  de  munitions  par  les 
commissaires.  Le  gouvernement  français  essaya  de  Tem- 
pêcher  de  partir  ;  mais  il  réussit  à  se  sauver,  accompagné 
du  baron  Kalb  et  de  sept  autres.  Il  arriva  à  Philadel- 
phie, offrit  ses  services  au  Congrès,  sans  aucune  solde, 
et  fut  commissionné  major-général  de  l'armée  améri- 
caine, quoique  n'ayant  pas  encore  vingt  ans.»* 

D'autres  étrangers  ont  pu  offrir  aussi  leur  concours 
à  la  Révolution  américaine;  mais  aucun  ne  le  fit  avec 
l'enthousiasme,  le  dévouement  et  l'ardente  générosité  de 
Lafayette,  qui  devint  bientôt  l'ami  le  plus  estimé  de  l'il- 
lustre Washington. 

Jusqu'à  la  fin  de  l'année  1777,  Louis  XVI  se  montrait 
opposé  à  un  traité  avec  les  États-Unis;  mais  les  minis- 
tres français  se  convainquirent  de  plus  en  plus  de  la  né- 
cessité d'une  résolution  en  ce  sens.  Le  6  février  1778, 
ce  traité  fut  enfin  signé.  Le  gouvernement  l'ayant  com- 
muniqué le  mois  suivant  au  Foreign  Office,  l'Angleterre 
considéra  cette  communication  comme  une  déclaration 
de  guerre  et  rappela  son  ambassadeur  à  Paris. 

A  partir  de  l'alliance  déclarée  entre  la  France  et  les 
États-Unis,  il  fallut  prévoir  le  triomphe  de  la  cause  amé- 
ricaine. En  effet,  après  diverses  péripéties,  après  plu- 
sieurs combats,  tant  sur  mer  que  sur  terre,  arriva  enfin 
le  fameux  désastre  de  l'armée  de  Lord  Cornwallis,  sur 
laquelle  reposait   tout  l'espoir  de   la  Grande-Bretagne. 

*H.  D.  Northrop:     Our  Country,  p.  414. 


et  la  République  d'Haïti  m 

Yorktown,  assiégée  par  terre  et  bloquée  par  mer  par  les 
forces  américaines  et  françaises,  ne  put  résister  à  une 
canonnade  meurtrière.  Par  suite  d'un  assaut,  où  ses  re- 
doutes avancées  furent  enlevées  par  les  troupes  alliées, 
elle  resta  découverte  à  leur  artillerie,  tandis  que  les  mu- 
nitions du  général  Cornwallis  étaient  presque  épuisées. 
Ayant  tenté  en  vain  de  se  faire  un  passage  vers  New- 
York;  trahi  même  par  les  éléments  naturels,  sous  la 
forme  d'une  tempête  qui  vint  empêcher  sa  deuxième  di- 
vision de  traverser  la  rivière  York,  il  ne  lui  resta  d'autre 
alternative  que  se  rendre  à  discrétion  au  général  Wash- 
ington, commandant  en  chef  de  l'armée  alliée  des  Fran- 
çais et  des  Américains.  C'était  le  19  octobre  1781.  Le 
Congrès  en  fut  immédiatement  avisé  à  Philadelphie. 
Aussitôt  que  la  nouvelle  fut  officiellement  communi- 
quée, le  carillon  de  la  cloche  de  la  Maison  Nationale  ré- 
veilla les  citoyens,  qui  furent  transportés  de  joie,  en  en- 
tendant les  veilleurs  de  nuit  crier  à  haute  voix  :  «  Corn- 
wallis est  pris  !    Cornwallis  est  pris  !  » 

Le  lendemain,  le  Congrès  se  rendit  en  corps  à  l'église, 
pour  en  rendre  grâces  à  Dieu,  au  milieu  de  réjouissances 
publiques.  Ces  fêtes  et  ces  actions  de  grâces  avaient 
bien  leur  raison  d'être;  car  le  brillant  fait  d'armes  de 
Yorktown  était  la  fin  effective  de  la  guerre.  Aussi  l'im- 
pression qu'on  en  reçut  en  Angleterre  fut-elle  écrasante  et 
douloureuse.  Lorsque  lord  North,  alors  premier  ministre, 
eut  reçu  la  nouvelle  de  la  Capitulation  de  Cornwallis,  il 
traduisit  spontanément  le  sentiment  public,  en  s'écriant, 
affolé  :  «  Tout  est  fini,  ô  mon  Dieu  !    Tout  est  fini  !  » 


TI2     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

L'opinion  publique  ne  s'était  jamais  montrée  trop  ar- 
dente à  la  conquête  de  rAmérique.  Le  peuple  britanni- 
que, qui  chérit  la  liberté,  pensait  bien  que  dans  cette  lutte 
de  la  force  contre  le  droit,  il  avait  un  intérêt  moral  nette- 
ment opposé  à  celui  de  la  couronne,  dont  Tautoritarisme 
deviendrait  intolérable  pour  les  Anglais  d'Angleterre,  si 
les  Anglais  des  colonies  avaient  failli  dans  la  réclamation 
des  franchises,  qui  sont  la  condition  même  de  toute  exis- 
tence nationale.  Il  se  manifesta  ouvertement  pour  la 
paix.  Malgré  l'obstination  de  Georges  III  et  de  ses  cour- 
tisans à  vouloir  continuer  la  guerre,  il  n'y  avait  plus  rien 
à  faire  pour  maintenir  la  suprématie  de  la  Grande-Bre- 
tagne sur  ses  anciennes  colonies.  La  réalité  de  cet  état 
de  choses  fut  enfin  envisagée  par  le  Parlement  lui-même, 
après  qu'il  se  fût  montré  si  aveugle  ou  si  complaisant,  en 
résistant  aux  patriotiques  et  prévoyants  avertissements  de 
Pitt.  Le  22  février  1782,  une  résolution  était  présentée, 
dans  la  Chambre  des  Communes,  par  les  chefs  du  parti 
whig,  pour  mettre  une  fin  à  la  guerre  ;  elle  fut  rejetée  à 
la  majorité  d'une  voix.  Pour  qui  connaît  le  tempérament 
du  parlementarisme  anglais,  la  partie  était  gagnée  en  fa- 
veur de  la  paix.  En  effet,  cinq  jours  après,  une  sembla- 
ble résolution  fut  présentée  de  nouveau  et  votée  avec  une 
majorité  de  dix-neuf  voix  ! 

Le  20  mars,  lord  North  et  ses  collègues,  qui  avaient  été 
de  chauds  partisans  de  la  guerre,  durent  résigner  leurs 
portefeuilles,  en  faisant  place  à  un  cabinet  présidé  par  le 
marquis  de  Rockingham.  Comme  résultat  d'une  mission 
de  Carleton,  en  Amérique,  pour  entamer  des  négociations 


et  la  République  d'Hditi  113 

de  paix,  cinq  commissaires  anglais  et  cinq  commissaires 
américains  se  réunirent  à  Paris,  où  un  traité  préliminaire 
fut  signé  le  13  novembre  1782,  en  attendant  que  la 
France  se  mît  d'accord  avec  la  Grande-Bretagne  sur  les 
conditions  de  la  paix,  car  d'après  les  termes  de  Talliance 
franco-américaine,  aucune  des  deux  alliées  ne  pouvait 
faire  un  traité  de  paix  séparé  avec  l'Angleterre.  Enfin, 
le  3  septembre  1783,  le  traité  de  paix  définitif  fut  signé 
entre  toutes  les  hautes  parties  belligérantes,  c'est-à-dire, 
les  États-Unis,  la  France  et  la  Hollande,  qui  avait  recon- 
nu l'indépendance  américaine  avant  la  fin  de  la  guerre, 
d'une  part,  et  l'Angleterre,  de  l'autre. 

Dès  la  signature  du  traité  de  paix  préliminaire,  presque 
toutes  les  puissances  européennes  s'étaient  empressées  de 
reconnaître  l'Indépendance  américaine.  Cette  reconnais- 
sance fut  faite  par  la  Suède,  le  5  février  1783;  par  le 
Danemark,  le  25  février  1783;  par  l'Espagne,  le  24  mars 
1783  et  par  la  Russie,  en  juillet  1783. 


DEVELOPPEMENT   NATIONAL  DES 

ÉTATS-UNIS 

La  guerre  de  Tlndépendance  avait  coûté  aux  États-Unis 
d'énormes  sacrifices,  tant  en  hommes  qu'en  argent.  Nous 
avons  vu  qu'au  mois  de  mai  1775,  le  Congrès  Continental 
avait  émis  deux  millions  de  dollars,  en  billets,  pour  le 
rachat  desquels  «  la  foi  des  Colonies  Unies  était  en- 
gagée »  ;  en  février  1776,  il  dut  recourir  à  une  nouvelle 
émission  de  quatre  millions  de  papier-monnaie.  Ces  émis- 
sions se  succédèrent  à  ce  point  que  la  valeur  monétaire  de 
ces  billets  fut  absolimient  dépréciée.  Durant  l'année 
1779,  il  y  avait  en  circulation  la  grosse  somme  de  cent 
trente  et  un  millions  de  dollars  en  monnaie  fiduciaire. 
Bien  que  les  denrées  et  articles  de  commerce  fussent  alors 
en  abondance,  leurs  propriétaires  refusaient  de  les  vendre, 
à  moins  que  ce  ne  fût  contre  des  espèces,  or  ou  argent. 
«  Un  wagon  chargé  de  papier-monnaie,  écrivit  Washing- 
ton au  président  du  Congrès,  n'achètera  pas  un  wagon 
chargé  de  provisions.^)  Le  change  atteignit  une  hauteur 
vertigineuse:  il  fallait  quarante  et  un  dollars  et  demi  en 
papier-monnaie  pour  acheter  un  dollar  en  or.  Environ 
deux  ans  plus  tard,  au  commencement  de  1781,  cent  dol- 
lars en  papier  ne  valaient  plus  qu'un  en  espèces  ! 

"S 


ii6     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Cette  détresse  financière  eût  peut-être  compromis  le 
succès  de  la  cause  américaine,  sans  Thabileté  et  surtout 
le  dévouement  patriotique  de  Robert  Morris,  qui,  sur  son 
crédit  personnel,  emprunta  d'immenses  valeurs  en  espèces, 
qu'il  prêta  au  gouvernement  congressionnel,  durant  tout 
le  cours  de  la  guerre.  Sans  attendre  le  retour  de  la  paix, 
dès  le  22  mai  1781,  il  imposa  la  reprise  des  paiements  en 
espèces,  comme  la  condition  de  son  acceptation  de  la  char- 
ge de  Contrôleur  des  Finances.  Le  31  mai,  les  billets  émis 
par  le  Congrès  cessèrent  d'avoir  cours  légal  et  les  affaires 
se  rétablirent  à  la  satisfaction  générale.  Pour  assurer 
l'exécution  de  son  plan  financier,  il  fit  établir  la  Banque 
des  États-Unis^  placée  à  Philadelphie,  ayant  un  capital 
de  deux  millions  de  dollars,  avec  un  engagement  renou- 
velable après  dix  ans.  Cette  banque  eut  le  privilège  d'é- 
mettre ses  propres  billets  qu'elle  devait  payer  en  espèces, 
à  vue.  c(  Morris  usa  librement  de  la  banque  dans  les 
opérations  financières  des  États;  mais  il  s'y  montra  si 
avisé  qu'il  en  tira  tout  le  concours  qu'elle  était  capable 
de  lui  prêter,  sans  jamais  en  excéder  les  ressources.  Le 
crédit  public  fut  relevé;  l'armée  put  être  convenablement 
ravitaillée  et  la  solde  régulièrement  payée.» 

A  la  fin  de  la  guerre,  la  dette  publique  montait  à  cent 
soixante-dix  millions  de  dollars  dont  les  deux  tiers  avaient 
été  contractés  par  le  Congrès  et  l'autre  tiers  par  les  États. 
Cette  dette  pesait  sur  une  population  de  2,500,000  âmes, 
constituant  une  charge  de  68  dollars  par  tête.  C'était  d'un 
poids  démesurément  lourd,  surtout  à  un  moment  où  les 
dévastations  de  la  guerre  avaient  amoncelé  de  toutes  parts 


et  la  République  d^ Haïti  117 

la  ruine  et  la  désolation,  en  portant  partout  la  désorgani- 
sation économique. 

Les  articles  du  pacte  de  la  Confédération  se  trouvèrent 
bientôt  insuffisants  pour  imposer  aux  États  une  complète 
obéissance  au  Congrès,  dont  l'autorité  fut  d'autant  plus 
contestée  qu'il  n'y  avait  plus  le  sentiment  du  péril  com- 
mun pour  inspirer  à  chacun  la  nécessité  d'une  discipline 
salutaire.  Les  États  ne  tardèrent  pas  à  entrer  en  compé- 
tition les  uns  avec  les  autres,  pour  la  clientèle  commer- 
ciale des  nations  étrangères,  en  se  servant  du  tarif  doua- 
nier, comme  une  arme  défensive  et  offensive,  tandis  que 
l'autorité  locale  n'était  pas  toujours  assez  forte  pour  ef- 
fectuer régulièrement  les  revenus  fiscaux.  D'autre  part, 
les  commerçants  anglais,  de  tout  temps  experts  en  la  ma- 
tière, avaient  profité  de  la  fin  de  la  guerre  pour  inonder 
les  marchés  américains  de  leurs  produits  manufacturés. 
Ils  défiaient  toute  concurrence  des  fabriques  nationales 
par  le  bas  prix  des  articles  qu'ils  importaient  aux  États- 
Unis. 

La  situation  était  désespérante.  Il  fallait  craindre  que 
les  contentions  intestines  ne  vinssent  annuler  le  résultat 
des  nobles  efforts  accomplis  pour  délivrer  le  pays  du 
joug  métropolitain.  On  sentît  la  nécessité  d'accommoder 
le  pacte  constitutionnel  aux  besoins  de  cette  situation,  en 
organisant  un  gouvernement  plus  effectif.  A  cette  fin, 
les  délégués  de  tous  les  États  se  réunirent  à  Philadelphie, 
en  mai  1787,  et  formèrent  une  convention  composée  de 
toutes  les  célébrités  américaines  de  l'époque.  Cette  assem- 
blée constituante  fut  présidée  par  George  Washington, 


ii8     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

rillustre  héros  de  la  guerre  de  Tlndépendance,  qui  y  sié- 
geait comme  un  des  délégués  de  la  Virginie.  Sa  session 
dura  quatre  mois  et  ses  séances  eurent  lieu  à  huis  clos. 
Elle  présenta  au  Congrès  une  constitution  longuement 
discutée  et  qui  fut,  par  ce  dernier  corps,  soumis  à  l'ap- 
probation de  chacun  des  États.  Vers  la  fin  de  1788,  elle 
était  ratifiée  par  onze  États.  Quoique  la  Caroline  du 
Nord  et  Rhode-Island  continuassent  à  participer  à  la  vie 
politique  de  la  Confédération,  ces  deux  États  ne  rati- 
fièrent la  Constitution  qu'en  novembre  1789  et  en  mai 
1790. 

Le  6  avril  1789,  en  vertu  de  la  Constitution  et  suivant 
les  formes  qu'elle  prescrit,  Washington  fut  élu,  à  l'una- 
nimité, président  des  États-Unis  et  John  Adams  vice-pré- 
sident. La  nation  américaine  ne  devait  pas  moins  au 
guerrier  philosophe,  dont  la  science  militaire,  le  patrio- 
tisme et  la  bravoure,  dissimulés  par  une  rare  magnani- 
mité, avaient  tout  particulièrement  contribué  à  l'heureuse 
issue  de  la  lutte  contre  la  Grande-Bretagne  ou  plutôt 
contre  l'esprit  arbitraire  de  Georges  III,  trop  complaisam- 
ment  soutenu  par  des  ministres  assez  faibles  ou  assez 
inconscients  pour  le  couvrir  de  leur  responsabilité  poli- 
tique. Le  grand  patriote  accepta,  cette  fois,  le  suprême 
pouvoir;  car  il  l'avait  refusé  avec  indignation  quand,  en 
mai  1782,  des  officiers  supérieurs  de  l'armée  américaine, 
s'étant  concertés  pour  un  coup  d'état  militaire,  en  vue 
de  proclamer  la  monarchie,  lui  avaient  offert  la  couronne. 

Trois  départements  ministériels  ou  secrétaireries  d'État 
furent  alors  créés  par  le  Congrès  :  le  Département  d'État, 


et  la  République  d'Haïti  119 

le  Département  du  Trésor  et  le  Département  de  la  Guerre. 
Le  premier  président  des  États-Unis  nomma  Jefferson 
secrétaire  d'État  (ministre  des  Affaires  Étrangères), 
Alexander  Hamilton  secrétaire  du  Trésor  (ministre  des 
Finances)  et  le  général  Henry  Knox  secrétaire  ou  minis- 
tre de  la  Guerre.  John  Jay  fut  nommé  Grand  Juge  des 
États-Unis  et  Edmond  Randolph  attorney-général. 

Le  nouveau  gouvernement  eut  immédiatement  à  faire 
face  à  la  situation  difficile  dont  les  grandes  lignes  ont 
été  esquissées;  mais  ce  serait  perdre  de  vue  le  but  que 
nous  nous  sommes  proposé,  en  entreprenant  cet  ouvrage, 
que  de  suivre  pas  à  pas  tout  le  développement  historique 
des  États-Unis.  Qu'il  nous  suffise  donc  de  savoir  que, 
surmontant  toutes  ces  difficultés,  augmentées  et  par  ses 
antagonistes  personnels  (car  il  en  eut,  malgré  ses  hautes 
vertus)  et  par  les  contentions  existantes  entre  les  élé- 
ments mêmes  dont  il  s'était  entouré,  le  grand  patriote 
réussit  à  en  venir  à  bout.  De  même  qu'il  avait  remporté 
la  victoire  sur  les  champs  de  bataille,  de  même  il  sut  con- 
duire son  administration  gouvernementale  avec  le  tact 
nécessaire  pour  garer  la  république  naissante  contre  tous 
les  écueils  aussi  bien  de  l'anarchie  que  du  despotisme.  Il 
offrit  ainsi  le  plus  salutaire  exemple  à  ceux  qui  devaient 
lui  succéder  au   fauteuil  présidentiel. 

Ce  fut  une  bénédiction  nationale  pour  les  États-Unis 
d'avoir  été  lancés  dans  leur  vie  de  peuple  indépendant, 
ayant  à  leur  tête  un  tel  homme.  Cette  bénédiction  se  tra- 
duisit en  un  relèvement  magnifique  du  pays.  Dès  le 
recensement  de  l'année  1790,  sept  ans  après  la  fin  de  la 


I20     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

guerre  de  l'Indépendance,  la  population,  qui  était  consi- 
dérée au  chiffre  de  2,500,000  habitants,  en  1783,  montait 
à  3,929,827  âmes,  soit  une  augmentation  de  plus  de 
57  pour  cent,  fait  dont  les  avantages  économiques  et  so- 
ciologiques sont  de  la  plus  haute  portée. 

En  1792,  de  nouvelles  élections  eurent  lieu  pour  le 
choix  d'un  Président  et  d'un  Vice-Président  des  États- 
Unis:  Washington  et  John  Adams  furent  de  nouveau 
désignés  par  le  vote  populaire;  mais  le  schisme  politique, 
qui  amena  la  division  des  patriotes  en  deux  partis  anta- 
gonistes, s'était  clairement  manifesté  par  le  fait  que  John 
Adams  n'obtint  plus  l'unanimité  des  votes,  dont  Washing- 
ton eut  seul  à  se  féliciter.  En  effet,  deux  partis  politi- 
ques s'étaient  formés,  sous  la  dénomination  de  Fédéralistes 
et  Anti-Fédéralistes.  Washington,  John  Adams,  Hamil- 
ton  et  Jay  étaient  des  fédéralistes,  tandis  que  Jef ferson, 
Monroe  et  Madison  représentaient  les  anti-fédéralistes.  La 
différence  des  programmes  de  ces  deux  partis  consistait 
surtout  en  ceci:  le  premier  était  en  faveur  d'un  système 
de  gouvernement  effectif  et  fort,  tandis  que  le  second,  qui 
formait  alors  l'opposition,  défendait  le  système  du  «  moin- 
dre gouvernement  possible,»  laissant  aux  États  plus  d'au- 
torité et  plus  d'initiative  dans  le  cercle  de  leurs  adminis- 
trations intérieures.  Mais  comprenant  que  le  titre  de 
anti-fédéraliste  était  de  nature  à  induire,  en  erreur  sur 
ses  tendances  politiques,  ce  dernier  parti  adopta  plutôt  la 
dénomination  de  Républicain,  comme  exprimant  mieux 
ses  principes.  L'esprit  de  parti  rendit  les  relations  si 
tendues,  au  sein  même  du  gouvernement,  que  Jefferson, 


et  la  République  d'Haïti  121 

seul  dissident,  sentît  le  besoin  de  se  retirer  du  cabinet 
de  la  dernière  administration  de  Washington.  Toute- 
fois, le  magnanime  président  continua  à  administrer  avec 
fermeté  les  affaires  de  son  pays,  jusqu'à  la  fin  de  son 
second  mandat.  Il  ne  se  laissa  point  dominer  par  le  dé- 
goût, malgré  les  ennuis  et  les  critiques  enfiellées  de  ses 
opposants,  dont  le  patriotisme  et  la  capacité  étaient  in- 
contestables, mais  qui  ne  furent  guidés  que  par  les  im- 
pulsions du  moment.  En  septembre  1796,  il  adressa  au 
peuple  américain  une  proclamation  sensationnelle,  le  Fare- 
well  Address,  dans  lequel  il  annonça  son  intention  de  se 
retirer  de  la  vie  publique,  à  la  fin  de  sa  seconde  période 
présidentielle.  Il  n'est  point  douteux  que,  s'il  s'était  pré- 
senté une  troisième  fois  au  scrutin  national,  il  eât  aisé- 
ment obtenu  un  nouveau  mandat;  mais  il  voulut  donner 
un  exemple  qui  empêchât  que,  sous  la  forme  d'un  pou- 
voir temporaire,  la  rééligibilîté  indéfinie,  permise  par  la 
Constitution  américaine,  ne  vînt  établir  effectivement  la 
présidence  à  vie,  si  contraire  aux  institutions  sincèrement 
républicaines.  La  preuve  qu'il  serait  réélu,  c'est  que  le 
parti  fédéraliste  fut  assez  puissant  pour  faire  monter  à 
la  première  magistrature  John  Adams,  certainement 
moins  influent  que  lui. 

Dans  sa  deuxième  période  présidentielle,  Washington 
ne  fit  que  compléter  les  résultats  heureux  qui  furent  les 
fruits  de  sa  première  administration.  En  janvier  1790, 
Alexandre  Hamilton  avait  relevé  le  crédit  public  et  res- 
tauré les  finances  entièrement  délabrées,  après  que  Robert 
Morris,  payé  d'ingratitude,  en  eut  abandonné  la  gestion. 


122     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Au  prix  de  beaucoup  d'efforts,  il  avait  obtenu  la  recon- 
naissance de  toutes  les  dettes  contractées  tant  par  le  Con- 
grès que  par  les  États,  avec  l'engagement  du  gouverne- 
ment des  États-Unis  de  les  payer  intégralement.  Il  réta- 
blit la  Banque  des  États-Unis,  pour  laquelle  il  obtint  une 
concession  de  vingt  années,  avec  un  capital  de  dix 
millions  de  dollars,  dont  deux  millions  au  service  du  gou- 
vernement et  le  reste  accessible  aux  personnes  privées. 
Les  billets  de  banque  étaient  payables  à  présentation, 
en  or  ou  en  argent. 

Ce  ministre  d'un  patriotisme  et  d'une  capacité  remar- 
quables, comprit  son  devoir  de  venir  en  aide  à  l'industrie 
nationale,  en  faisant  voter  de  fortes  taxes  sur  les  articles 
manufacturés  importés  de  l'étranger.  Le  commerce  se 
releva  de  sa  stagnation.  Les  exportations  des  États-Unis 
avaient  passé  de  $19,000,000  à  plus  de  $56,000,000,  et 
les  importations  s'accrurent  dans  une  proportion  consi- 
dérable. 

Durant  les  deux  administrations  de  Washington,  trois 
nouveaux  États,  le  Vermont,  le  Kentucky  et  le  Tennessee, 
furent  admis  dans  l'Union. 

Au  dehors,  les  contestations  avec  l'Angleterre  furent 
arrangées  par  la  diplomatie  éclairée  de  John  Jay.  La 
brouille  avec  la  France,  —  causée  par  les  incorrections  du 
ministre  Charles  Genêt,  d'entente  avec  le  parti  républicain 
d'alors,  —  avait  disparu  avec  le  rappel  de  ce  diplomate, 
remplacé  en  1794,  par  M.  Fauchet,  sur  la  demande  de 
Washington.  Le  système  de  la  main  libre  et  de  la  non- 
intervention  dans  les  querelles  européennes  que  recom- 


et  la  République  d'Haïti  123 

mande  Washington  dans  son  discours  d'adieu  avait  été 
fructueusement  appliqué,  durant  les  huit  années  de  son 
administration.  Aussi  bien,  lorsqu'il  quitta  le  pouvoir, 
les  États-Unis  n'avaient  pas  seulement  les  plus  brillantes 
perspectives  d'avenir,  pour  le  développement  de  leurs 
ressources  intérieures,  mais  ils  entretenaient,  en  outre, 
des  relations  amicales  avec  toutes  les  puissances  étran- 
gères, de  façon  à  éloigner  toutes  les  inquiétudes  d'une 
guerre  inopportune. 

♦    ♦    ♦ 

Le  4  mars  1797,  s'inaugura  la  présidence  de  John 
Adams,  qui  conserva  le  cabinet  laissé  par  son  prédécesseur, 
rien  n'étant  changé  dans  la  politique  générale  du  gou- 
vernement. 

Un  fait  à  noter.  Les  anti-fédéralistes,  les  républicains 
de  ce  temps-là,  avaient  un  faible  tout  particulier  pour  la 
France.  Ils  ne  perdirent  jamais  le  souvenir  reconnais- 
.sant  des  services  rendus  à  la  cause  américaine  par  la  ma- 
rine et  l'armée  françaises,  par  l'héroïque  et  généreux  dé- 
vouement de  Lafayette,  qui  partage  avec  Washington  la 
gloire  du  siège  et  des  assauts  de  Yorktown,  de  la  capture 
de  lord  Comwallis  !  Peut-être  la  principale  cause  de  dis- 
sentiment entre  Jefferson  et  le  premier  président  des 
États-Unis  fut-elle  la  politique  prévoyante,  mais  appa- 
remment égoïste,  sinon  ingrate,  du  grand  patriote  de 
Mount  Vernon,  à  l'égard  de  cette  noble  France  dont 
l'alliance  avait  été  si  propice  au  sort  de  son  pays. 

L'administration  de  John  Adams,  héritant  de  la  poU- 


124     M'  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

tique  étrangère  du  précédent  gouvernement,  se  trouva  en 
butte  à  une  certaine  prévention  du  Directoire,  qui  gou- 
vernait alors  en  France.  De  là  des  suspicions  de  part  et 
d'autre,  d'où  sortit  une  irritation  mal  contenue  dans  les 
rapports  internationaux  des  deux  pays,  devenus  de  moins 
en  moins  amicaux.  Comme  moyens  de  défense  contre  les 
intrigues  vraies  ou  supposées  que  les  Français  ourdiraient 
à  rencontre  de  la  paix  des  États-Unis,  le  gouvernement 
fédéral  fit  voter  par  le  Congrès  la  «  loi  sur  la  sédition  » 
et  «  la  loi  sur  les  étrangers.»  L'esprit  public  en  fut  gé- 
néralement révolté,  et  c'était  tout  bénéfice  pour  le  parti 
anti-fédéraliste  ou  républicain.  La  guerre  fut  sur  le 
point  d'être  déclarée  entre  les  deux  anciens  alliés.  Déjà 
Washington  avait  accepté  la  fonction  de  Commandant  en 
chef  de  l'armée  américaine  et  le  Congrès  avait  approprié 
un  crédit  de  vingt  millions  pour  les  préparatifs  militaires. 
Mais  cette  guerre  n'éclata  pas.  Dans  l'intervalle  des  né- 
gociations pour  le  règlement  des  difficultés  entre  les  deux 
pays,  le  Directoire  fut  renversé  et  dissous  par  le  coup  de 
main  du  i8  Brumaire.  Bonaparte  devenu  le  chef  du 
gouvernement  français,  en  sa  qualité  de  premier  Consul, 
fit  bon  accueil  aux  commissaires  américains  et  un  traité 
de  paix  fut  signé  entre  la  France  et  les  États-Unis,  le  13 
novembre  1798. 

L'opinion  publique  divisée,  bouleversée  par  les  contro- 
verses politiques,  flottait,  inconsistante,  sans  direction, 
comme  un  navire  à  la  dérive.  Aussi,  dans  la  campagne 
présidentielle  de  1800,  les  électeurs  furent-ils  dans  l'im- 
possibilité de  se  mettre  d'accord  pour  former  une  majo- 


et  la  République  d'Haïti  125 

rite  en  faveur  de  Tun  ou  de  l'autre  groupe  en  compéti- 
tion. La  Chambre  des  Réprésentants,  conformément  à  la 
Constitution,  fut  appelée  à  faire  son  choix  parmi  les  can- 
didats ayant  le  plus  grand  nombre  de  voix.  Après  six 
tours  de  scrutin,  elle  élut  Jefferson,  Président,  et  Aaron 
Burr,  Vice-Président,  pour  une  période  de  quatre  ans. 


Le  pouvoir  avait  passé  du  parti  fédéraliste  au  parti 
anti-fédéraliste,  qui  se  réclamait  plutôt  de  la  dénomina- 
tion de  républicain  ou  démocrate.  Nous  avons  vu  que  la 
différence  caractéristique  existant  entre  les  «  fédéra- 
listes »  ou  «  whigs  »  et  les  «  républicains  »  ou  «  démocra- 
tes »  de  ce  temps-là,  c'est  que  les  premiers  tenaient  pour  le 
système  d'un  gouvernement  fort  et  de  grande  initiative, 
tandis  que  les  seconds  professaient,  au  contraire,  que  l'ad- 
ministration centrale  devait  s'ingérer  le  moins  possible 
dans  les  affaires  susceptibles  d'être  réglées  par  les  États 
ou  les  particuliers,  en  se  renfermant  dans  le  cercle  des 
attributions  reconnues  par  la  lettre  de  la  Constitution. 
D.ans  les  controverses  de  l'époque  cette  dernière  doctrine 
prenait  le  nom  de  «  strict  construction.» 

Toutefois  Jefferson,  arrivé  au  pouvoir,  ne  le  céda  au- 
cunement, à  son  prédécesseur,  en  initiatives  gouverne- 
mentales. «  Il  était  dénoncé  par  les  fédéralistes  avec  une 
vive  amertume,  dit  Northrop,  comme  un  jacobin  et  un 
ennemi  de  tout  gouvernement  organisé.  Il  avait  incon- 
testablement foi  dans  la  plus  grande  liberté  possible  ;  mais 
il  était,  en  même  temps,  profondément  versé  dans  la 


126     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

science  de  Thomme  d'État  et  était  un  patriote  trop  sincère 
pour  entretenir  les  idées  de  nivellement  dont  ses  ennemis 
l'accusaient  Sous  lui,  le  gouvernement  de  la  République 
ne  souffrit  aucune  diminution  de  force;  mais  son  admi- 
nistration fut  plutôt  au  bénéfice  de  son  pays.» 

Ainsi,  dès  le  commencement,  les  hommes  politiques 
avaient  pratiqué,  aux  Éats-Unis,  les  règles  de  modération 
et  les  tempéraments  qui  empêchent  que  le  remplacement 
d'un  parti  par  un  autre,  dans  la  direction  des  affaires  pu- 
blique, ne  soit  une  sorte  de  révolution.  Les  nuances  qui 
paraissent  distinctes  dans  les  discussions,  se  fondaient 
dans  le  maniement  du  pouvoir  exécutif,  comme  il  en  ar- 
rive, depuis  deux  siècles,  par  la  succession  au  pouvoir  des 
whigs  ou  des  tories,  en  Angleterre. 

Les  démocrates  (comme  le  parti  anti-fédéraliste  finit 
par  se  nommer  exclusivement)  triomphèrent  encore  dans 
les  élections  présidentielles  de  1808  à  1820,  avec  Madison 
et  Monroe,  après  la  double  présidence  de  Jefferson,  qui 
avait  été  réélu,  en  1804,  de  sorte  qu'ils  avaient  conservé 
le  pouvoir  durant  vingt-quatre  années  consécutives,  sous 
trois  des  présidents  les  plus  éminents  qu'aient  eus  les 
États-Unis.  On  peut  affirmer  que  durant  ce  laps  de 
temps,  la  grande  République  américaine  avait  définitive- 
ment élaboré  sa  politique  nationale  et  internationale,  la- 
quelle n'a  guère  changé,  depuis  près  d'un  siècle. 

D'abord,  c'est  sous  l'administration  de  Jefferson,  le 
fondateur  du  parti  démocratique,  qu'a  été  inaugurée  la 
politique  de  l'extension  territoriale  des  États-Unis  par 
l'acquisition  de  la  Louisiane,  première  étape  vers  la  con- 


et  la  République  d'Haïti  127 

quête  du  Far  West.  «  Cette  accession  de  territoire,  disait 
Napoléon,  en  signant  l'acte  de  cession,  affermit  pour  tou- 
jours la  puissance  des  États-Unis  et  je  viens  de  donner  à 
l'Angleterre  une  rivale  maritime  qui,  tôt  ou  tard,  humiliera 
sa  fierté.» 

C'est  encore  sous  Jefferson  que  le  pavillon  américain 
se  fit  voir,  pour  la  première  fois,  dans  la  Méditerranée, 
menaçant  de  la  guerre  le  bey  de  Tripoli,  qui  fut  réduit  à 
renoncer  à  ses  prétentions  d'imposer  un  tribut  au  gou- 
vernement américain,  pour  la  sécurité  de  sa  marine  mar- 
chande. 

Sous  Madison  eut  lieu  la  guerre  entre  les  États-Unis  et 
l'Angleterre  durant  laquelle  Francis  S.  Key,  prisonnier  à 
bord  de  la  flotte  britannique  canonnant  le  fort  McHenry, 
de  Baltimore,  composa  l'hymne  national  américain  «  The 
Star-spangled  Banner»  ou  Le  Pavillon  étoile,  le  12-13 
septembre  1814.  Le  pouvoir  exécutif  y  déploya  toute 
l'énergie  d'un  gouvernement  fort  et  solide,  à  la  grande 
satisfaction  du  peuple  américain.  La  défaite  des  Anglais, 
à  la  Nouvelle-Orléans,  mit  fin  à  la  guerre.  Toujours  sous 
Madison,  en  181 5,  une  flotte  américaine  reparut  dans  les 
eaux  méditerranéennes.  Le  commodore  Decatur  obligea 
le  Dey  d'Alger  à  monter  à  son  bord  pour  signer  un  traité 
humiliant,  par  lequel  celui-ci  s'engageait  à  indemniser  les 
Américains  qu'il  avait  rançonnés,  renonçait  de  réclamer 
un  tribut  du  gouvernement  américain  et  de  molester  à 
l'avenir  les  navires  américains. 

L'administration  de  James  Monroe  a  été  encore  plus 
active  dans  la  politique  d'extension  territoriale  des  États- 


128     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Unis.  Le  Mississipi,  le  Maine,  le  Missouri,  TAlabama 
et  rillinois  devinrent  des  Territoires  ou  de  nouveaux 
États  de  TUnion.  Le  général  Jackson,  pour  punir  les 
Espagnols  d'avoir  excité  et  aidé  les  Indiens  Séminoles 
dans  leur  expédition  contre  les  frontières  américaines,  avait 
envahi  la  Floride,  dont  il  s'empara  militairement.  Les 
États-Unis,  pour  régulariser  cette  situation,  en  firent 
l'acquisition,  en  1821. 

Après  la  question  d'agrandissement  territorial,  un  des 
traits  les  plus  saillants  de  la  politique  américaine  a  été 
l'application  du  tarif  douanier  comme  une  arme  supé- 
rieure dans  la  lutte  économique.  C'est  un  genre  de  com- 
bat qui,  pour  n'être  ni  aussi  violent,  ni  aussi  sanglant  que 
les  contentions  militaires,  n'exige  pas  moins  de  décision 
ou  de  fermeté,  pour  rester  maître  du  terrain.  Eh  bien, 
c'est  encore  sous  les  démocrates  que  le  tarif  devint  systé- 
matiquement un  outil  essentiel  dans  la  politique  commer- 
ciale des  États-Unis.  Il  est  vrai  que,  dès  la  première  ad- 
ministration de  Washington,  une  élévation  des  droits  de 
douanes  fut  trouvée  utile  pour  écarter  la  concurrence 
écrasante  des  manufactures  étrangères  contre  l'industrie 
nationale  ;  mais  c'est  sous  Madison  et  surtout  sous  Monroe 
que  le  système  protecteur  prit  le  caractère  d'un  dogme 
américain,  en  matière  économique.  En  1817,  dans  son 
adresse  inaugurale,  Monroe  avait  recommandé  l'imposi- 
tion des  droits  protecteurs  sur  les  articles  manufacturés 
importés  de  l'extérieur,  en  vue  de  favoriser  les  manufac- 
tures américaines.  Le  Congrès  vota  une  loi  en  ce  sens, 
malgré  l'opposition  des  États  de  la  Nouvelle-Angleterre, 


et  la  République  d'Haïti  129 

alors  plus  adonnés  au  commerce  qu'à  Tindustrie.  En 
1820,  toujours  sous  Monroe,  le  tarif  fut  de  nouveau  re- 
visé et  malgré,  cette  fois,  l'opposition  des  États  du  Sud, 
il  fut  encore  surélevé. 

Également  sous  Monroe,  dont  les  deux  périodes  prési- 
dentielles ont  été  surnommées  «  l'ère  du  bon  sentiment  » 
tellement  l'entente  paraissait  parfaite  entre  tous  les  élé- 
ments politiques,  il  s'éleva,  en  1820,  lors  de  l'admission  du 
Missouri  et  du  Maine  parmi  les  États  de  l'Union,  une 
controverse  destinée  à  conduire  au  plus  grave  événement 
de  l'histoire  de  la  nation  américaine.  Elle  roulait  sur  la 
question  de  l'esclavage.  Le  Congrès,  tout  en  faisant  des 
concessions  aux  États  esclavagistes,  décida  néanmoins  que 
«  l'esclavage  ne  devrait  jamais  exister  au  nord  de  la  ligne 
tirée  sur  le  36®  degré  de  la  latitude  septentrionale  des 
États-Unis.»  Cette  décision  est  connue  sous  la  dénomina- 
tion historique  de  «  Compromis  du  Missouri.)) 

Mais  l'acte  qui  a  immortalisé  le  nom  de  Monroe  et  qui 
chaque  jour  prend  un  sens  plus  net,  plus  étendu  et  plus 
ferme,  dans  la  politique  américaine,  c'est  la  célèbre  dé- 
claration qu'il  fit  dans  son  message  au  Congrès  de  1823 
et  dont  voici  les  principales  énonciations  :  «  Nous  ne  nous 
sommes  point  mêlés  des  affaires  des  colonies  ou  dépen- 
dances d'aucune  puissance  européenne,  en  Amérique,  et 
nous  n'avons  point  à  y  intervenir.  Mais  quant  aux  gou- 
vernements qui  ont  déclaré  et  maintenu  leur  indépen- 
dance et  que,  sur  des  considérations  élevées  et  des  prin- 
cipes de  justice,  nous  avons  reconnu  indépendants,  nous 
ne  pouvons  envisager  l'intervention  d'une  puissance  euro- 


130     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

péenne,  dans  le  but  de  les  opprimer  ou  de  contrôler  de 
toute  autre  façon  leur  destinée,  que  comme  une  manifes- 
tation peu  amicale  à  l'égard  des  États-Unis.» 

Telle  est  la  fameuse  doctrine  de  Monroe  si  souvent 
discutée  dans  les  controverses  du  droit  international,  mais 
dont  peu  de  gens  connaissent  le  texte  ou  en  saisissent  la 
haute  portée,  quand  ils  ne  la  traduisent  que  dans  cette 
formule  triviale  :  «  L'Amérique  aux  Américains.» 

Nous  ne  faisons  pas,  il  faut  le  répéter,  une  histoire  des 
États-Unis.  Aussi,  en  nous  appuyant  sur  certains  faits 
qui  paraissent  tout  d'abord  étrangers  à  notre  sujet,  ne 
désirons-nous  qu'armer  l'esprit  du  lecteur  de  tous  les  élé- 
ments d'induction  historique,  à  l'aide  desquels  il  pourra 
saisir  la  vraie  portée  des  événements  successifs  qui  se 
sont  déroulés  ou  qui  se  déroulent  sur  la  terre  américaine. 
Par  ce  moyen,  chacun,  avec  quelque  sagacité  et  une  cer- 
taine discipline  sociologique,  pourra  non  seulement  ex- 
pliquer ce  qu'il  voit,  mais  prévoir,  dans  une  large  perspec- 
tive, ce  qui  peut  arriver  dans  un  temps  plus  ou  moins 
immédiat. 

C'est  ainsi  qu'en  étudiant  attentivement  les  faits,  on  ne 
tardera  pas  à  s'apercevoir  de  l'erreur  que  l'on  commet 
généralement,  en  Europe  et  presque  partout,  en  attendant 
d'une  administration  gouvernementale  des  États-Unis 
plus  ou  moins  d'action,  plus  ou  moins  de  concessions,  sui- 
vant qu'elle  est  représentée  par  les  démocrates  ou  par  le 
parti  contraire.  En  fait,  il  y  a  une  politique  américaine 
créée  par  les  circonstances  mêmes  dans  lesquelles  se  dé- 
veloppent les  États-Unis.    Étant  données  les  origines  du 


et  la  République  d'Haïti  131 

peuple  américain,  le  pays  où  il  exerce  son  activité,  les  par- 
ticularités historiques  qui  ont  présidé  à  sa  constitution,  il 
y  aura  toujours  en  lui  un  instinct  national  plus  fort  que 
le  programme  d'aucun  parti.  L'homme  ou  le  groupe  po- 
litique qui  représentera  le  mieux  cet  instinct,  au  moment 
psychologique,  sera  inéluctablement  le  plus  influent  et 
le  plus  fort,  qu'il  soit  du  côté  des  démocrates  ou  des 
républicains.  Ces  considérations,  qui  paraîtraient  banales 
pour  toutes  les  autres  nations,  prennent  une  valeur  spé- 
ciale  quand  il  s'agit  des  États-Unis.  Pourquoi?  C'est 
que  là  se  rencontre  le  peuple  qui  approche  le  plus  de 
l'idéal,  en  fait  de  progrès  politique,  ayant  la  possession 
effective  de  la  liberté  unie  à  la  jouissance  non  moins 
effective  de  l'égalité.  Sans  doute,  un  problème  reste-t-il  à 
résoudre,  avant  que  le  peuple  américain  puisse  réellement 
assumer  le  rôle  d'avant-garde  des  nation  civilisées.  Je 
veux  parler  de  cette  troublante  question  des  Afro- Améri- 
cains dont  l'admission  aux  prérogatives  de  citoyens  et  à 
l'égalité  sociale  est  si  ardemment  contestée  dans  tout 
le  Sud  des  États-Unis.  Mais  qu'on  se  rassure  !  Le  ving- 
tième siècle  ne  s'écoulera  pas  tout  entier,  sans  que  la 
Negro  Question  soit  résolue  dans  le  sens  de  la  justice  et 
de  la  vérité,  par  un  de  ces  mouvements  de  subite  généro- 
sité dont  la  patrie  de  Lincoln  a  donné  tant  d'exemples. 
Toutefois,  n'anticipons  pas  sur  l'histoire  et  continuons  à 
suivre  le  développement  national  de  la  grande  et  puis- 
sante République. 


132     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Après  James  Monroe,  la  première  magistrature  fut 
conférée  par  la  Chambre  des  Représentants  à  John  Quincy 
Adams,  fils  de  John  Adams,  le  deuxième  président  des 
États-Unis.  Il  avait  naturellement  adopté  la  politique  de 
son  père,  c'est-à-dire  celle  du  parti  fédéraliste,  qui  se 
nommait  aussi  «  whig.)>  Il  est  remarquable  que  John 
Quincy  Adams,  fédéraliste  arrivé  à  la  présidence  par  suite 
de  l'affaiblissement  du  parti  démocratique,  qui  détenait 
le  pouvoir  depuis  vingt-cinq  ans,  a  été  élu  de  la  même 
façon  que  Jef ferson,  le  premier  président  des  États-Unis 
soutenu  par  les  anti-fédéralistes  ou  républicains-démo- 
crates, après  douze  ans  de  gouvernement  du  parti  fédéra- 
liste dont  Washington  et  John  Adams  étaient  les  chefs. 
Très  capable,  ayant  été  dans  les  affaires  dès  l'âge  de 
quatorze  ans,  en  qualité  de  secrétaire  de  son  père,  dans 
plusieurs  ambassades  en  Europe,  avec  une  instruction 
peu  commune,  John  Quincy  Adams  était  à  la  présidence 
the  right  man  in  the  right  place;  mais  l'esprit  de  parti 
ne  désarma  guère  durant  sa  période  présidentielle.  Cela 
n'empêcha  pas  son  administration  de  s'occuper  avanta- 
geusement des  intérêts  publics,  de  manière  à  promou- 
voir la  prospérité  matérielle  des  États-Unis.  C'est  sous 
lui  que  commença  l'ère  des  grandes  entreprises  de  chemin 
de  fer,  lesquels  ne  tardèrent  pas  à  prendre,  dans  le  pays, 
un  essor  considérable.  Un  remaniement  du  tarif  douanier 
fut  de  nouveau  effectué  en  1827  ;  malgré  l'opposition  des 
États  méridionaux,  les  droits  de  douane  furent  encore 
augmentés. 


et  la  République  d'Haïti  133 

Le  parti  démocratique  ressaisit  le  pouvoir  en  1828,  par 
rélection  du  général  Jackson,  et  le  garda  jusqu'en  1840, 
Van  Buren  qui  lui  succéda  n'ayant  pas  obtenu  sa  réélec- 
tion. L'administration  du  président  Jackson  inaugura 
une  politique  cassante,  où  l'esprit  de  parti  fut  porté  à  une 
intransigeance  inouïe  avant  lui,  érigeant  en  dogme  poli- 
tique la  maxime  léonine  «  Aux  vainqueurs  les  dépouilles  » 
(To  the  victors  belong  the  spoils) ,najàmt  d'après  laquelle 
un  parti  triomphant  devait  distribuer  toutes  les  fonctions 
publiques  à  ses  adhérents,  en  remplaçant  systématique- 
ment tous  ceux  d'opinion  contraire,  quelles  que  puissent 
être  leur  habileté  et  leur  probité  administratives. 

En  1832,  sous  le  plus  décidé  des  démocrates,  —  le  gé- 
néral Jackson,  qui  avait  refusé  de  promulguer  la  loi  du 
renouvellement  du  contrat  de  la  Banque  des  États-Unis, 
sur  le  motif  que  le  «  Congrès  n'avait  pas  le  pouvoir 
constitutionnel  d'établir  une  telle  banque,»  —  le  tarif  fut 
encore  remanié  par  le  Congrès  et  la  plupart  des  droits 
de  douane  furent  augmentés.  Les  États  agricoles  protes- 
tèrent, quoiqu'ils  fussent  en  majeure  partie  peuplés  par 
les  démocrates,  détenteurs  du  pouvoir.  Une  Convention 
se  réunit,  dans  la  Caroline  du  Sud,  et  vota  même  la  nullité 
de  la  loi,  avec  menace  de  se  séparer  de  l'Union  améri- 
caine. Jackson  demanda  au  Congrès  une  diminution  du 
tarif;  mais  loin  de  considérer  cette  diminution  comme  un 
point  essentiel  du  programme  démocratique,  il  prit  toutes 
les  mesures  pour  l'exécution  formelle  de  la  loi.  Il  fit  con- 
centrer à  Charleston  un  fort  contingent  de  troupes,  sous 
les  ordres  du  général  Scott,  et  un  navire  de  guerre  était 


134     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

mouillé  dans  le  port  de  cette  vîUe,  pour  appuyer  les  agents 
fédéraux  dans  le  recouvrement  des  droits  d'importation. 
La  guerre  civile  ne  fut  évitée  que  par  le  compromis  pro- 
posé au  Sénat  par  l'illustre  Henry  Clay,  un  protection- 
niste convaincu,  mais  un  grand  patriote,  qui  ne  considéra, 
pour  agir,  que  la  nécessité  de  conserver  la  paix  de  l'Union. 

On  ne  peut  mettre  au  compte  de  son  désir  de  rester  en 
harmonie  avec  le  Congrès  l'attitude  du  président  Jack- 
son, en  face  de  la  quasi-rébellion  de  la  Caroline  du  Sud 
créée  à  l'instigation  de  Hayne  et  de  Calhoun,  gouverneur 
et  sénateur  de  cet  État.  En  effet,  un  an  plus  tard,  il  ne 
reculera  pas  devant  une  censure  du  Sénat  américain,  en 
réalisant  obstinément  son  idée  de  retirer  à  la  Banque  des 
États-Unis  le  dépôt  des  derniers  public  qu'il  confia  à 
certaines  banques  d'État.  William  J.  Duane,  Secrétaire 
d'État  des  finances,  ayant  refusé  d'obtempérer  à  son  ordre 
jugé  «  inutile,  malavisé,  arbitraire  et  injuste,»  fut  immé- 
diatement révoqué  et  remplacé  par  Roger  B.  Taney  qui 
exécuta  la  volonté  présidentielle,  au  plus  grand  trouble 
des  affaires  financières  du  pays. 

Dans  les  crises  financières,  les  effets  dépressifs  qui  se 
répercutent  sur  le  commerce  ou  sur  les  affaires  en  gé- 
néral, ne  suivent  jamais  immédiatement  les  causes  dont 
ils  sont  les  conséquences  fatales.  C'est  ainsi  qu'on  voit 
souvent,  au  commencement  d'une  administration  inhabile, 
les  affaires  commerciales  prendre  soudain  une  marche 
favorable,  quand  rien  d'actuel  n'explique  cet  heureux 
phénomène  ;  tandis  qu'une  administration  sage  et  éclairée 
semble  impuissante  à  amener  de  sérieuses  améliorations, 


et  la  République  d'Haïti  135 

avant  qu'un  laps  de  temps  suffisant  ait  enrayé  les  in- 
fluences nuisibles  causées  par  les  mauvaises  mesures  qui 
l'ont  précédée.  Ces  vérités  théoriques  se  vérifièrent  dans 
la  succession  de  l'administration  de  Van  Buren  à  celle  du 
général  Jackson. 

Dès  l'arrivée  au  pouvoir  de  l'ancien  sénateur  et  gouver- 
neur de  New- York,  les  affaires  commencèrent  à  se  rétré- 
cir, en  conséquence  des  mesures  prises  sous  son  prédé- 
cesseur. L'on  ne  peut  dire,  il  est  vrai,  que  les  effets  dé- 
plorables de  ces  mesures  s'étaient  produits  malgré  une 
nouvelle  orientation  administrative  ;  car  le  président  Van 
Buren  n'en  prit  aucune.  En  1837,  il  dut  convoquer  le 
Congrès  en  session  extraordinaire  pour  lui  exposer  les 
embarras  de  la  situation.  Les  banques  d'État  dans  les- 
quelles le  général  Jackson  avait  déposé  les  fonds  du  trésor 
crurent  qu'elles  pouvaient  en  disposer  à  longue  échéance, 
vu  que  les  recettes  budgétaires  du  gouvernement  excé- 
daient ses  dépenses  et  créaient  de  nouvelles  disponibilités 
plutôt  que  d'exiger  des  sorties  supplémentaires.  Elles 
s'autorisèrent  de  leurs  dépôts  pour  émettre  des  billets 
avec  lesquels  elles  consentirent  des  emprunts,  sans  exiger 
les  garanties  suffisantes  dans  une  bonne  gestion  de  ban- 
que. La  facilité  du  crédit  encouragea  artificiellement  l'es- 
prit de  spéculation,  qui  tourna  au  scandale.  Bien  peu  de 
banques  existantes  avaient  assez  d'or  ou  d'argent  dans 
leurs  caveaux  pour  le  paiement  à  présentation  de  leurs 
billets,  lorsque  la  circulation  de  ces  billets  reçut  un  coup 
inattendu  dans  l'ordre  du  Secrétaire  d'État  des  finances 
de  ne  recevoir  que  des  espèces,  dans  les  ventes  de  pro- 


136     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

priétés  domaniales  vers  lesquelles  se  portait  une  grande 
partie  de  la  spéculation.  De  nombreuses  faillites  s'ensui- 
virent. 

((  La  détresse  du  pays  fut  au  comble.  Des  centaines 
de  milliers  de  travailleurs  étaient  sans  emploi  et  toutes  les 
affaires  s'étaient  arrêtées.  Le  gouvernement  qui,  peu  de 
mois  auparavant,  n'avait  point  de  dette  et  jouissait  d'une 
disponibilité  de  quarante  millions  de  dollars,  se  trouvait 
alors  dans  l'incapacité  de  se  procurer  les  fonds  néces- 
saires à  ses  dépenses  ordinaires.»^ 

Le  président  Van  Buren  ne  suggéra  aucune  mesure 
pour  améliorer  la  situation,  car  il  considérait  qu'une  telle 
démarche  était  au-dessus  de  l'autorité  constitutionnelle 
du  gouvernement  central.  Cependant  il  recommanda  au 
Congrès,  qui  s'y  rallia,  l'émission  de  dix  millions  de 
dollars,  billets  ayant  cours  légal  aux  États-Unis. 

Le  gouvernement  des  États,  suivant  le  courant  géné- 
ral, avait  également  émis  des  billets  pour  environ  cent 
millions  de  dollars  et  la  plupart  durent  répudier  leurs 
dettes  ou  en  suspendre  le  paiement  des  intérêts.  Le  ré- 
sultat en  fut  l'anéantissement  du  crédit  public  des  États- 
Unis.  En  effet,  lorsqu'ils  voulurent,  quelques  années 
plus  tard,  négocier  un  emprunt  en  Europe,  ils  ne  purent 
y  placer  même  un  titre,  ni  obtenir  un  dollar. 

La  seule  abstention  de  l'administration  de  Van  Buren 
—  employant  la  méthode  d'expectatîon,  une  espèce  d'ho- 
méopathie politique  qui  était  peut-être  le  remède  le  mieux 
approprié  à  une  situation  qu'on  ne  pouvait  changer  avec 
*H.  D.  Northrop:     Our  Country,  p.  573. 


et  la  République  d'Haïti  137 

trop  de  brusquerie  —  avait  commencé  de  produire  une 
légère  amélioration  à  l'état  des  affaires;  mais  on  s'en 
ressentait  encore  amèrement,  quand  survint  la  campagne 
présidentielle  de  1840.  Comme  on  devait  s'y  attendre, 
les  démocrates  subirent  forcément  la  défaveur  attachée 
aux  suites  désastreuses  des  erreurs  et  de  l'entêtement  du 
général  Jackson.  Le  parti  whig,  malgré  tous  les  efforts 
de  ses  adversaires  en  possession  du  pouvoir,  triompha 
avec  une  écrasante  majorité,  par  l'élection  du  vieux  gé- 
néral William  Harrison  comme  président,  John  Tyler 
étant  vice-président. 


Le  général  William  Harrison  mourut,  un  mois  après 
l'inauguration  de  son  gouvernement.  D'après  la  Constitu- 
tion, le  vice-président  lui  succéda  à  la  Maison  Blanche, 
pour  la  période  presque  entière  de  sa  présidence.  Sous 
ce  dernier,  le  Congrès  vota  une  loi  sur  la  banqueroute,  des- 
tinée à  relever  les  commerçants  faillis  de  leur  incapacité 
de  ressaisir  la  direction  de  nouvelles  affaires.  Leurs 
créanciers  ni  le  pays  n'avaient  rien  à  gagner  dans  leur 
anéantissement  commercial,  aussi  cette  loi  fut-elle  bien 
accueillie  et  profita-t-elle  grandement  à  tous  les  intérêts 
en  jeu  ;  mais  les  États-Unis  eurent  le  bon  sens  de  la  rap- 
peler, dès  1843,  aussitôt  que  la  nécessité  ne  s'en  faisait 
plus  sentir. 

Le  parti  whig  s'affaiblit  vite  dans  les  contentions  qui 
se  manifestèrent  malheureusement  entre  le  président  et  le 
Congrès,  appuyé  par  le  cabinet.    Ce  cabinet  était  formé 


138     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

par  le  général  Harrison,  et  John  Tyler  lavait  conservé. 
Une  loi  du  Congrès  établissant  une  Banque  Fiscale  des 
États-Unis  fut  frappée  du  veto  présidentiel.  Le  prési- 
dent, quoique  élu  par  les  whigs,  était  de  l'école  de  la 
«  strict  construction,»  interprétant  dans  un  sens  étroit  tous 
les  pouvoirs  accordés  par  la  Constitution  au  Congrès  ou 
à  l'administration  centrale  des  États-Unis.  Il  fut  donc 
d'avis  que  le  Congrès  n'avait  pas  l'autorité  constitution- 
nelle qu'il  fallait  pour  instituer  un  tel  établissement  de 
crédit.  Une  autre  loi  instituant  une  Corporation  fiscale 
des  États-Unis  rencontra  également  l'objection  de  prési- 
dent Tyler,  sur  les  mêmes  considérations.  Tous  les  mem- 
bres du  Cabinet  se  retirèrent,  à  l'exception  de  Daniel 
Webster,  qui  ne  garda  sa  situation  que  dans  le  souci 
patriotique  de  terminer  heureusement  les  négotiations 
qu'il  avait  commencées  avec  le  gouvernement  britannique. 
On  sait  que  c'est  dans  ces  négotiations  que  fut  soutenue, 
pour  la  première  fois,  la  règle  de  droit  international  que 
«  Tout  navire  marchand,  sur  la  haute  mer,  est  juridique- 
ment considéré  comme  une  partie  du  territoire  de  la  na- 
tion à  laquelle  il  appartient.»  Cette  règle  qui  appartient 
aujourd'hui  au  droit  international  positif,  a  été  formulée 
par  Webster,  contre  les  prétentions  de  l'Angleterre  d'exer- 
cer la  presse  des  marins  trouvés  à  bord  de  navires  amé- 
ricains, même  en  pleine  mer. 

Dans  sa  deuxième  session,  le  vingt-septième  Congrès 
des  États-Unis  vota  deux  lois  ayant  pour  but  d'élever  le 
tarif  de  douane  sur  une  base  franchement  protectionniste  ; 
elles  subirent,  l'une  et  l'autre,  le  veto  présidentiel.    Mais, 


et  la  République  d'Haïti  139 

le  Congrès  ayant  de  nouveau  voté  un  tarif  comportant 
des  droits  rigoureusement  protecteurs,  le  pouvoir  exécu- 
tif fut  obligé  de  le  promulguer,  le  13  août  1842.  Ce  fut 
vers  cette  époque  que  Henry  Carey,  le  plus  remarquable 
économiste  américain,  publia  son  important  ouvrage  sur 
l'Économie  sociale  où  il  démontra  que  le  système  protec- 
teur était  seul  appelé  à  placer  les  États-Unis  sur  le  même 
niveau  industriel  que  l'Angleterre  et  la  France.  Comme 
les  aspirations  nationales  n'ont  jamais  plus  constamment 
tendu  à  un  but  qu'à  celui-là,  on  peut  comprendre  que  la 
question  de  parti  n'a  sur  celle  de  tarif  aucune  sérieuse  in- 
fluence, en  dehors  des  intérêts  particularistes  ou  régio- 
naux. Cette  divergence  malheureuse  entre  le  Congrès  et 
le  chef  du  pouvoir  exécutif  se  manifesta  de  nouveau  dans 
la  question  du  Texas,  dont  l'admission  à  l'Union  Améri- 
caine était  repoussée  par  le  Sénat,  malgré  le  vœu  du  pré- 
sident. C'est  dans  ces  circonstances  que  se  présentèrent 
les  élections  présidentielles  de  1844.  Les  whigs  furent 
naturellement  battus  par  les  démocrates. 

«       ♦       4c 

Les  administrations  de  Polk,  de  Zacharie  Taylor  et 
Millard  Fillmore  ne  nous  arrêteront  guère.  L'admission 
du  Texas  et  de  l'Orégon  dans  le  giron  des  États-Unis, 
la  conquête  suivie  de  l'acquisition  de  la  Californie,  dont 
les  mines  d'or  ont  eu  une  si  sérieuse  influence  sur  le  déve- 
loppement économique  de  la  grande  République,  la  guerre 
du  Mexique  dont  la  portée  morale  a  été  encore  beau- 
coup plus  grande  que  la  portée  militaire,  en  montrant  aux 
pays  de  l'Amérique  latine  quels  puissants  et  dangereux 


140      M.  Roosevelt  et  la  République  d'Haïti 

voisins  ils  avaient  dans  les  Américains  du  Nord,  sont  in- 
contestablement des  faits  de  la  plus  haute  importance; 
mais  à  notre  point  de  vue,  cette  importance  diminue  et 
passe  absolument  au  second  plan. 

La  question  de  Tesclavage  revenait  fréquemment  sur  le 
tapis  dans  les  discussions  congressionnelles,  lors  de  l'ac- 
cession d'un  nouveau  territoire.  Mais  elle  commença  sur- 
tout à  s'agiter  avec  une  aigreur  et  une  amertume  particu- 
lières, vers  1854  sous  l'administration  de  Franklin  Pierce. 

En  1820,  sous  Monroe,  il  avait  été  décidé  que  l'escla- 
vage ne  pourrait  jamais  exister  au-dessus  de  la  ligne  tra- 
cée à  36**,  30',  de  la  latitude  septentrionale.  Le  Nebraska 
se  trouvait  au  nord  de  cette  ligne  et  il  était  naturel  que 
Ton  y  appliquât  la  règle  connue  sous  le  nom  de  «  Com- 
promis du  Missouri.»  Néanmoins  les  sénateurs  Dixon, 
du  Kentucky,  et  Douglas,  de  l'Illinois,  voulurent  profi- 
ter de  la  nouvelle  loi  pour  effacer  l'interdiction  de  l'escla- 
vage dans  la  région  indiquée.  Ils  y  réussirent  dans  une 
large  mesure,  malgré  les  efforts  du  sénateur  Chase,  de 
rOhio.  Tout  le  pays  s'en  émut  et  de  là  ne  tarda  pas  à 
surgir  la  plus  sanglante  conflagration  nationale.  Ce  fut 
une  lutte  sans  merci  entre  les  esclavagistes  et  les  aboli- 
tionnistes,  en  tête  desquels  il  faut  nommer  l'illustre  Charles 
Sumner. 

De  part  et  d'autre,  l'excitation  atteignit  le  plus  haut 
degré.  Les  États-Unis  furent  divisés  en  deux  camps 
hostiles  et  même  armés,  prêts  à  en  venir  aux  mains,  si  la 
moindre  occasion  se  présentait.  C'est  dans  ces  circons- 
tances que  s'ouvrit  la  campagne  présidentielle  en  1856. 


FONDATION    DU    PARTI    REPUBLICAIN 

Son  Rôle,  son  Programme 

L'ancien  parti  fédéraliste  ou  whîg  avait  été  complè- 
tement disséminé  par  sa  défaite  lamentable  aux  élections 
présidentielles  de  1852.  Nous  avons  vu  que  les  anciens 
anti-fédéralistes  avaient  fini  par  se  désigner  exclusive- 
ment par  le  nom  de  «  démocrates  »  qu'ils  ont  constam- 
ment gardé  et  qu'ils  conservent  invariablement.  Le  ti- 
tre de  «  républicain  »  absolument  abandonné,  avait  fini 
par  n^être  plus  mentionné  dans  la  nomenclature  des  par- 
tis politiques  des  États-Unis,  depuis  plus  de  trente  ans. 

La  lutte  entre  esclavagistes  et  anti-esclavagistes  ou  abo- 
litionnistes  prit  un  caractère  si  tranchant  qu'elle  finit  par 
provoquer  la  création  d'un  nouveau  parti.  Les  démo- 
crates étaient  en  général  des  esclavagistes;  le  nouveau 
parti  qui  s'était  dressé  en  face  d'eux,  avec  une  ferme  dé- 
termination de  combattre  l'esclavage  et  de  l'exclure  des 
États-Unis,  ramassa  l'ancienne  appellation  de  «  républi- 
cains »  et  se  l'appropria  avec  bonheur.  Il  eut  pour  pro- 
gramme de  combattre  ouvertement  l'extension  de  l'es- 
clavage et  soutint  que  c'était  à  la  fois  le  droit  et  le  devoir 
du  Congrès  de  prohiber  ces  doubles  restes  de  la  barba- 
rie:  la  polygamie  et  l'esclavage. 

141 


142     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

De  formation  trop  récente  pour  emporter  là  majorité 
de  votes  nécessaires  à  l'élection  présidentielle,  le  parti 
républicain  n'obtint  pas  moins  de  1,341,264  voix  en  fa- 
veur de  ses  candidats,  John  C.  Fremont,  de  la  Californie, 
et  William  L.  Layton,  de  New- Jersey;  tandis  que,  sur 
les  288  électeurs  présidentiels,  114  leur  furent  favorables. 

Les  démocrates  avaient  d'ailleurs  nommé  comme  can- 
didat l'homme  alors  le  mieux  placé  pour  leur  assurer 
l'adhésion  de  la  majorité  du  pays.  James  Buchanan, 
leur  élu,  était  un  homme  d'une  supériorité  incontestable, 
planant  au-dessus  des  considérations  de  parti.  «  L'objet 
de  son  administration,  avoua-t-il,  était  de  détruire  tout 
groupement  par  section,  soit  du  Nord,  soit  du  Sud,  et 
de  rétablir,  si  possible,  le  sentiment  de  confraternité  na- 
tionale entre  les  divers  États,  tel  qu'il  avait  existé  durant 
les  premiers  jours  de  la  République.  Sous  cette  admi- 
nistration démocratique,  en  1857,  les  États-Unis  eurent 
à  traverser  une  nouvelle  crise  financière.  Sans  être  aussi 
déprimante  que  celle  survenue  en  conséquence  des  me- 
sures prises  par  le  président  Jackson,  sous  l'admînstra- 
tion  du  démocrate  Van  Buren,  elle  ne  causa  pas  moins 
de  détresse.  Les  faillites  déclarées  aux  États-Unis,  au 
6  décembre  1857,  auraient  atteint  la  somme  énorme  de 
291,750,000  dollars. 

C'est  durant  la  même  administration  de  James 
Buchanan  qu'eut  lieu  la  pénible  affaire  de  Harper's  Ferry, 
où  le  magnanime  John  Brown  essaya  de  secouer  le  joug 
de  l'esclavage  des  noirs  et  mourut  courageusement,  le  2 
décembre  1859.    Il  se  sacrifia  pour  la  cause  de  ceux  dont 


et  la  République  d'Haïti  143 

la  peau  plus  ou  moins  foncée  ne  fut  jamais,  à  ses  yeux, 
motif  d'exclusion  de  la  fraternité  et  de  la  solidarité  hu- 
maines. Le  sang  de  John  Brown  ne  fut  pas  inutilement 
versé.  Il  fit  germer  la  fleur  de  charité,  avec  l'esprit  de 
justice,  qui  se  réveilla  dans  un  courant  irrésistible  à  tra- 
vers tous  les  États-Unis.  Le  peuple  américain  eut  de 
plus  en  plus  conscience  que  l'esclavage  était  une  grande 
infamie,  qui  ternissait  l'éclat  de  ses  fières  étoiles.  Aussi 
les  élections  présidentielles  se  firent-elles  principalement 
sur  la  question  de  l'esclavage.  Le  parti  républicain  tint 
sa  réunion  conventionelle  à  Chicago  et  choisit  Abraham 
Lincoln  pour  président  avec  Hannibal  Hamlin,  comme 
vice-président.  Dans  la  plateforme,  il  déclara  nettement 
que  le  «  maintien  des  principes  promulgués  dans  la  Dé- 
claration de  l'Indépendance  et  incorporés  dans  la  Cons- 
titution fédérale  est  essentiel  à  la  préservation  de  nos 
institutions  républicaines;  que  tous  les  hommes  sont 
créés  égaux,  qu'ils  sont  doués  par  le  Créateur  de  cer- 
tains droits  inaliénables;  que  la  Constitution  fédérale,  le 
droit  des  États  et  l'union  des  États  doivent  être  sauve- 
gardés.» C'était  une  protestation  contre  l'esclavage  et, 
en  même  temps  contre  toute  idée  de  sécession. 

Le  peuple  américain,  appelé  à  émettre  une  décision  sur 
cet  émouvant  débat,  se  prononça  en  faveur  du  pro- 
gramme républicain;  et  l'immortel  Lincoln  fut  élu  pré- 
sident des  États-Unis.  Cette  élection  fut  considérée  par 
les  États  esclavagistes,  soutenant  les  démocrates,  comme 
une  déclaration  de  guerre. 


144     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

De  Lincoln  à  McKinley 

Dès  le  20  décembre  1860,  la  Caroline  du  Sud  se  dé- 
clara détachée  de  TUnion.  Elle  fut  suivie  dans  le  mou- 
vement sécessionniste  par  le  Mississippi,  le  9  janvier 
1861;  par  la  Floride,  le  10  janvier;  par  l'Alabama,  le  11 
janvier;  par  la  Géorgie,  le  17  janvier;  par  la  Louisiane, 
le  26  janvier;  et  par  le  Texas,  le  i*'  février. 

Le  président  Buchanan  était  dans  une  fausse  position, 
ne  pouvant  agir  contre  le  parti  dont  il  avait  reçu  le  pou- 
voir, quatre  ans  auparavant,  ni  reconnaître  la  légitimité 
du  démembrement  des  États-Unis.  Aussi  bien,  sans 
faire  aucune  concession  officielle  de  nature  à  consacrer 
la  désagrégation  de  l'Union  américaine,  ne  prit-il  aucune 
mesure  pour  refréner  l'action  des  sept  États  scission- 
naires.  Ces  États  organisèrent  une  nouvelle  République 
sous  la  dénomination  d!États  Confédérés  de  V Amérique 
et  formèrent  un  gouvernement  provisoire  dont  Jefferson 
Davis,  du  Kentucky,  fut  nommé  président  et  Alex  H. 
Stephens,  de  la  Géorgie,  vice-président. 

Lors  donc  que,  le  4  mars  1861,  Lincoln  entra  à  la 
Maison  Blanche,  c'était  pour  faire  face  à  la  guerre,  à 
moins  qu'il  n'eût  accepté  le  démembrement  de  l'Union 
comme  un  fait  irréparable.  Dans  ce  dernier  cas,  il  aurait 
failli  au  devoir  que  lui  imposait  sa  responsabilité  cons- 
titutionnelle, tout  en  trahissant  la  foi  du  parti  républi- 
cain dans  la  nécessité  de  combattre  l'esclavage.  Cette 
guerre  se  déclara  entre  les  États  scîssionnaires  auxquels 
adhérèrent  le  Tennessee,  l'Arkansas  et  la  Caroline  du 
Nord,  d'une  part,  et  les  vingt-trois  États  restés  fidèles  à 


et  la  République  d'Haïti  145 

la  Constitution,  de  Tautre  part.  Elle  dura  quatre  années 
pendant  lesquelles  le  peuple  américain  montra  des  quali- 
tés éminentes  de  bravoure,  d'habileté  militaire,  de  patrio- 
tisme agissant  et  de  fière  résistance,  qui  auraient  un  meil- 
leur cadre,  si  elles  se  déployaient  dans  une  guerre  étran- 
gère, mais  qui  n'ont  pas  moins  laissé  des  noms  impéris- 
sables, couronnés  de  gloire,  intronisés  dans  l'histoire. 

La  cause  du  parti  républicain,  qui  était  la  cause  de  la 
Constitution,  en  même  temps  que  celle  de  la  justice, 
triompha  à  la  longue,  grâce  à  la  fermeté,  à  la  haute  va- 
leur morale  de  Lincoln,  l'apôtre  convaincu  dont  la  gé- 
néreuse sympathie  se  pencha  sur  les  noirs  américains 
comme  une  bénédiction.  Le  fruit  inattendu  de  toute 
cette  guerre  épouvantable  et  féroce  fut,  en  effet,  la  li- 
berté générale  des  esclaves  que  le  premier  président-mar- 
tyr des  États-Unis  proclama,  le  i*'  janvier  1863,  spon-  a 
tanément,  sans  recourir  à  d'autre  conseil  que  celui  de  sa  ( 
conscience  et  de  son  cœur. 

Le  9  avril  1865,  la  guerre  avait  pris  fin  par  la  capi- 
tulation de  Richmond  et  la  reddition  du  général  Lee  au 
général  Ulysse  Grant.  Cinq  jours  après,  tandis  que  la 
reconnaissance  nationale  montait  comme  un  encens  jus- 
qu'à l'âme  vaillante  et  noble  de  Lincoln,  un  certain 
John  Wilkes  Booth,  un  criminel  que  l'histoire  a  considéré 
comme  un  fou,  assassina  ignominieusement  le  grand 
homme  de  bien  qu'il  confondait  avec  un  tyran  ! . . . 

Que  l'on  fasse  sur  cette  lutte  intestine  les  réflexions 
les  plus  contradictoires,  suivant  le  mobile  qui  agit  sur 
chaque  conscience  individuelle,  que  Ton  cherche  dans  les 


146     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

oppositions  d'intérêts  matériels  le  stimulant  qui  a  porté 
les  États  anti-esclavagistes,  animés  par  le  souffle  du 
parti  républicain,  à  se  montrer  aussi  ardents  à  combattre 
la  rébellion  des  Confédérés  que  s'ils  étaient  engagés 
dans  une  guerre  sainte,  il  n'est  pas  possible  de  nier  que 
la  nation  américaine  doive  à  ce  parti  le  service  inappré- 
ciable de  l'avoir  lavée  de  la  honte  et  de  l'infamie  qu'im- 
primait sur  son  front  la  tare  odieuse  de  l'esclavage,  en 
plein  dix-neuvième  siècle.  Les  républicains  n'avaient 
qu'à  se  montrer  à  la  hauteur  de  l'œuvre  à  entreprendre, 
en  vue  de  la  réfection  matérielle  du  pays,  pour  être  sûrs 
de  conserver,  durant  une  longue  période,  le  pouvoir  dont 
ils  avaient  fait  un  si  noble  usage,  dès  leur  entrée  aux 
affaires.  C'est  ce  qu'ils  firent  dans  l'intervalle  de  l'as- 
sassinat de  Lincoln  à  celui  de  McKinley,  en  passant  par 
celui  de  Garfield. 

Le  président  André  Johnson  était  un  fils  de  ses  œu- 
vres, comme  l'illustre  Lincoln,  auquel  il  succéda,  dans 
la  première  magistrature,  en  sa  qualité  de  vice-président 
des  États-Unis,  au  moment  de  l'assassinat.  Remettre  le 
pays  sur  les  bases  solides  de  l'harmonie  et  de  la  justice, 
tout  en  restaurant  les  finances  et  l'activité  économique, 
après  la  crise  terrible  qu'il  venait  de  traverser,  c'était 
une  affaire  pour  la  conduite  de  laquelle  il  n'aurait  fallu 
pas  moins  que  l'ascendant  moral,  le  bon  sens  et  l'inté- 
grité de  caractère  de  Lincoln.  Malheureusement,  son 
successeur  n'était  pas  suffisamment  qualifié  pour  y  sup- 
pléer. Une  des  plus  sérieuses  difficultés  et  la  plus  pres- 
sante était  alors  la  charge  excessive  du  Trésor.      La 


et  la  République  d'Haïti  147 

dette  publique  fédérale  montait  au  chiffre  excessif  de 
$2,700,000,000,  sans  compter  les  dettes  du  gouverne- 
ment confédéré.  Venaient  ensuite  la  grosse  question  du 
licenciement  de  l'armée  et  celle  encore  plus  grosse  de  la 
«  reconstruction,»  c'est-à-dire  la  reprise  des  relations 
gouvernementales  avec  les  États  naguère  en  rébellion. 
Tout  cela  créa  des  frictions,  des  heurts,  qui  semblèrent 
menacer  d'une  nouvelle  tempête  la  barque  de  l'État,  à 
peine  tirée  des  écueils  où  elle  avait  manqué  de  naufra- 
ger.  Mais  le  peuple  américain  put  en  sortir  plus  sain 
et  plus  fort  que  jamais.  Il  en  donnera  bientôt  la  preuve 
dans  l'affaire  du  Mexique. 

Napoléon  III,  croyant  que  le  moment  était  propice 
pour  repousser  par  les  faits  la  doctrine  de  Monroe,  s'était 
décidé,  —  on  ne  sait  dans  quel  sérieux  intérêt, — à  imposer 
à  la  république  du  Mexique  un  empereur  d'origine  autri- 
chienne. Les  troupes  de  l'empereur  français  avaient 
conquis  la  ville  de  Mexico,  dès  la  fin  de  mai  1863  ;  le  10 
juillet  suivant,  Maximilien  fut  proclamé  empereur  par 
une  soi-disante  Assemblée  de  notables,  réunie  en  cette 
capitale,  et  il  y  fit  son  entrée  triomphale,  le  12  juin  1864. 
Les  Américains,  en  pleine  guerre  civile,  se  contentèrent 
de  surveiller  les  événements,  sans  trop  s'y  appuyer.  La 
guerre  de  sécession  terminée,  ils  tournèrent  immédiate- 
ment leur  attention  sur  l'infraction  faite  à  la  fameuse 
doctrine  de  Monroe  ;  ils  dévoilèrent  leur  mécontentement 
et  réclamèrent  le  rappel  des  troupes  françaises.  Le  gou- 
vernement français  ne  déféra  pas  immédiatement  à  cette 
demande;  mais  Juarez  et  les  patriotes  mexicains,  puis- 


148     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

sament  aidés  par  les  États-Unis,  rendirent  intenable  la 
permanence  de  ces  troupes  au  Mexique.  Elles  furent 
obligées  de  se  retirer,  en  abandonnant  à  ses  seules  res- 
sources le  malheureux  Maximilien  qui  fut  bientôt  pris, 
jugé  et  fusillé  par  les  révolutionnaires  mexicains,  en  juin 
1867. 

Les  huit  années  de  la  double  présidence  du  général 
Grant,  quoique  pleines  de  faits  remarquables  pour  l'his- 
toire américaine,  n'auraient  rien  de  particulièrement  in- 
téressant, pour  nous,  n  était  sa  démarche  faite  en  1870, 
en  vue  de  l'annexion  aux  États-Unis  de  la  République 
Dominicaine.  Le  président  Baez,  qui  gouvernait  ce  der- 
nier pays,  ayant  proposé  au  gouvernement  américain 
l'annexion  de  sa  patrie,  le  général  Grant  s'empressa  d'ac- 
cepter sa  proposition,  en  excédant  peut-être  les  limites 
de  ses  pouvoirs  constitutionnels.  Malgré  l'opposition  du 
Congrès,  il  envoya  à  Santo-Domingo  une  commission 
dont  fit  partie  Frederick  Douglass,  le  plus  remarquable 
spécimen  des  Afro-Américains.  Cette  commission  de- 
vait visiter  l'île,  en  étudier  les  ressources  et  les  particu- 
larités politiques,  surtout  l'esprit  des  populations,  pour  lui 
présenter  sur  l'ensemble  un  rapport  précis  et  détaillé. 
Le  rapport  de  la  commission  fut  favorable  à  l'annexion  ;^ 

*  F.  Douglass,  de  la  sympathie  de  qui  je  fus  hautement  honoré, 
m*a  confié  qu'il  se  sentit  fort  heureux,  dans  la  suite,  de  l'échec 
de  l'annexion  de  la  République  Dominicaine.  Ce  qui  le  guidait 
en  1870-71,  c'était  l'objectif  d'augmenter  les  États  républicains  de 
l'Union  ;  mais  il  se  convainquit,  plus  tard,  que  l'existence  indépen- 
dante des  Républiques  Dominicaine  et  Haïtienne  était  morale- 
ment beaucoup  plus  nécessaire  à  la  cause  des  Noirs  américains 
que  leur  adjonction  à  la  force  du  parti  républicain. 


et  la  République  d'Haïti  149 

mais  le  Congrès  en  rejeta  le  principe,  à  une  forte  et  dé- 
cisive majorité,  et  la  question  fut  enterrée. 

Aucun  président  des  États-Unis  ne  sera  plus  popu- 
laire que  ne  Ta  été  le  général  Grant,  surtout  durant  sa 
première  période  présidentielle.  Cependant  le  Congrès 
américain  ne  céda  pas  à  ses  intentions  bien  accentuées, 
et  n'en  fut  nullement  dépopularisé.  Au  fait,  malgré 
quelques  opinions  excentriques  qui  éclatent,  de  temps  à 
autre,  dans  le  grand  concert  de  la  liberté  de  la  presse  ou 
de  la  tribune,  le  peuple  américain  n'a  jamais  adopté  la 
politique  de  l'extension  territoriale,  en  dehors  du  conti- 
nent, où  il  a  toujours  considéré  comme  une  chose  dési- 
rable de  reculer  autant  que  possible  les  frontières  na- 
turelles des  États-Unis. 

L'administration  républicaine  du  président  Hayes  de 
1877  à  1881,  commença  l'œuvre  d'apaisement  qui  devait 
effacer  presque  complètement  les  haines  intestines  dont 
la  guerre  civile  avait  créé  le  détestable  levain.  Son  pa- 
triotisme et  ses  lumières  furent  efficacement  entployés 
à  cette  nouvelle  unification  des  divers  éléments  qui 
forment  la  force  et  la  puissance  des  États-Unis.  Le 
pays  comprit,  peu  à  peu,  que  les  Sudistes  ou  anciens 
scissionnaires  n'étaient  pas  moins  des  citoyens  de 
l'Union  américaine  et  avaient  autant  de  droit  et  de  réel 
intérêt  que  les  fédéraux  dans  la  direction  des  affaires 
publiques. 

Les  élections  présidentielles  pour  la  période  de  1881 
à  1885  conservèrent  le  parti  républicain  au  pouvoir, 
par  le  choix  du  général  Garfield,  pour  la  présidence,  et 


150     Af.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

de  Qiester  A.  Arthur,  pour  la  vice-présidence.  Le  pré- 
sident Garfield  étant  tombé  sous  la  balle  assassine  de 
Guiteau,  dès  le  commencement  de  sa  période  présiden- 
tielle, les  rênes  du  pouvoir  passèrent  constitutionnelle- 
ment  aux  mains  du  vice-président,  appartenant  à  la 
branche  avancée  du  parti  républicain.  Cette  circons- 
tance ne  contribua  pas  pour  peu  de  chose  à  l'affaiblis- 
sement de  ce  parti,  qui  perdit  la  force  qu'il  avait  trouvée, 
jusqu'à  là,  dans  sa  parfaite  cohésion.  Après  vingt-trois 
ans  de  gouvernement,  il  vit  le  pouvoir  passer  entre  les 
mains  des  démocrates,  disciplinés  par  la  situation  même 
qui  leur  avait  été  faite  dans  la  politique  américaine, 
après  l'échec  de  leur  entreprise  sectionnaire. 

M.  Grover  Cleveland  fut  élu  à  la  présidence  par  le 
vote  du  parti  démocratique.  Il  était  en  compétition  avec 
M.  James  G.  Blaine,  surnommé  le  «  plumed  knight,»  le 
chevalier  empanaché,  ou  plutôt  «  l'homme  à  panache,» 
de  la  diplomatie  américaine.  Ne  faudrait-il  point  en 
conclure  que,  malgré  les  grandes  qualités  généralement 
reconnues  en  M.  Blaine,  ses  idées  impérialistes  n'ont  ja- 
mais été  partagées  par  la  majorité  de  ses  concitoyens? 
Dans  tous  les  cas,  il  faut  avouer  que,  tout  en  étant  pa- 
tronné par  les  démocrates  dont  il  a  toujours  porté  la 
bannière,  M.  Cleveland  est  le  plus  républicain  de  son 
groupe  politique,  quant  aux  grandes  idées  de  justice  so- 
ciale, de  dignité  nationale  et  même  de  saine  économie 
financière.  Pour  la  justice  sociale  qui,  aux  États-Unis, 
se  renferme  principalement  dans  la  question  de  race,  on 
peut  citer  en  sa  faveur  le  témoignage  de  Booker  T. 


et  la  République  d'Haïti  151 

Washington  ;^  pour  la  dignité  nationale,  on  peut  rappeler 
la  belle  attitude  qu'il  prit,  en  soutenant  la  réalité  de  la 
doctrine  de  Monroe,  dans  la  contestation  survenue,  entre 
la  Grande-Bretagne  et  le  Venezuela,  sur  la  propriété  du 
territoire  compris  entre  le  fleuve  Orénoque  et  la  rivière 
Esequibo,  dans  la  Guyane  anglo-vénézuélienne;  pour  la 
saine  économie  financière,  on  ne  peut  oublier  qu'il  a 
nettement  pris  position  en  faveur  de  l'étalon  d'or  contre 
les  partisans  de  l'adoption  de  l'argent  comme  étalon  mo- 
nétaire des  États-Unis. 

En  1888,  le  parti  républicain  qui,  pour  avoir  perdu,  un 
moment,  sa  cohésion,  n'avait  pas  moins  gardé  son  in- 
fluence politique,  se  prépara  à  ressaisir  le  pouvoir. 
Après  avoir  été  divisé  sur  les  candidatures  de  M.  M. 
Sherman,  Gresham,  et  Blaine,  il  put  se  ramasser  et  re- 
trouver son  unité  d'action,  en  concentrant  ses  votes  en 
faveur  de  M.  Benjamin  Harrison,  qui  fut  élu  président. 

Monsieur  Harrison,  dont  le  républicanisme  est  une 
tradition  familiale,  se  montra,  comme  aucun  de  ses  pré- 
décesseurs, attaché  à  restaurer  le  prestige  du  parti  ré- 
publicain, tant  dans  ses  discours,  dans  ses  messages, 
que  dans  son  administration.     Dès  son  discours  d'inau- 

*  «  Mr.  Cleveland  a  écrit  le  Directeur  de  l'Institut  de  Tuskc- 
gee,  a  non  seulement  montré  son  amitié  pour  moi,  mais  a  tou- 
jours consenti  à  faire  tout  ce  que  je  lui  ai  demandé  pour  notre 
école.  Il  en  a  agi  ainsi,  soit  dans  le  cas  d'une  donation  person- 
nelle, soit  dans  le  cas  où  il  eut  à  user  de  son  influence  dans  la 
donation  d'autres  personnes.  Jugeant  d'après  la  connaissance 
que  j'ai  de  Mr.  Cleveland,  je  ne  crois  pas  qu'il  ait  consciemment 
aucun  préjugé  de  couleur.  Il  est  trop  grand  pour  cela.»  (Up 
from  Slavery,  p.  228.) 


152     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

guration,  il  démontra  clairement  ses  tendances:  «Je 
veille  avec  espoir,  dit-il,  à  la  continuation  de  notre  sys- 
tème protecteur  et  au  développement  consécutif  des  en- 
treprises manufacturières  et  minières  dans  les  États  du 
Sud,  jusqu'ici  entièrement  adonnés  à  l'agriculture;  car 
j'y  vois  une  puissante  influence  de  l'unification  de  notre 
peuple.  Les  hommes  qui  ont  placé  leurs  capitaux  dans 
ces  entreprises,  les  fermiers  qui  ont  joui  du  bénéfice  de 
leur  voisinage,  et  les  ouvriers  qui  ont  travaillé  dans  les 
ateliers  ou  dans  les  champs,  ne  manqueront  pas  d'y  trou- 
ver une  communauté  d'intérêt  et  de  la  défendre.»  Re- 
marquables paroles  qui  présentaient  le  système  protec- 
teur, si  reprouvé  par  les  États  du  Sud,  comme  le  princi- 
pal moyen  de  les  élever,  de  les  égaliser  avec  les  États 
de  la  Nouvelle-Angleterre,  en  unifiant  les  aspirations  du 
même  coup  que  les  intérêts  du  peuple  américain.  C'était 
mettre  très  habilement  les  enseignements  de  la  science 
sociale  au  service  de  la  politique  douanière  du  parti  ré- 
publicain. Mais  personne  de  ceux  qui  connaissaient  la 
haute  culture  intellectuelle  et  la  finesse  d'esprit  de  Mr. 
Harrison  n'avait  à  s'étonner  de  la  maîtrise  dont  il  fit 
preuve,  en  avançant  les  affaires  du  pays,  en  même  temps 
que  celles  de  son  parti,  sans  jamais  choquer  directement 
les  opinions  intransigeantes  du  groupe  politique  opposé. 
Cette  finesse  d'esprit  n'annulait  point  la  fermeté  de  sa 
parole  autorisée.  Dans  son  message  présenté  à  la  pre- 
mière session  du  51"*  Congrès,  il  dit  encore:  «Les 
inégalités  de  la  loi  doivent  être  corrigées;  mais  le  prin- 
cipe protecteur  doit  être  maintenu  et  loyalement  appli- 


et  la  République  d^HcAti  153 

que  aux  produits  de  nos  fermes  aussi  bien  que  de  nos 
ateliers.»  Ce  programme  se  traduisit  bientôt  en  fait  par 
le  vote  du  tarif  McKinley. 

Pourtant,  malgré  l'adhésion  catégorique  de  Mr.  Har- 
rison  au  système  protecteur,  dans  le  but  de  promouvoir 
la  puissance  économique  des  États-Unis  et  d'y  attirer  la 
plus  grande  masse  possible  de  capitaux,  il  n'entendit  ja- 
mais faire  de  son  pays  la  terre  élue  de  la  ploutocratie. 
La  domination  de  l'argent  par  la  coalition  égoïste  de 
grands  capitalistes  serait  un  abîme  où  devrait  s'englou- 
tir, tôt  ou  tard,  la  vraie  démocratie  américaine.  Une 
telle  visée  serait  l'antipode  du  programme  républicain; 
il  n'a  rien  de  commun  avec  le  protectionisme  tendant  à 
fortifier  l'industrie  nationale  et,  par  conséquent,  assurer 
l'emploi  des  citoyens  en  quête  de  travail.  Aussi  bien, 
c'est  sous  l'administration  de  M.  Benjamin  Harrison,  le 
protectionniste  convaincu  et  dogmatique,  que  fut  votée 
la  première  loi  contre  les  trusts,  «  Cette  loi  passa  dans 
les  deux  Chambres  du  Congrès,  sans  aucune  division. 
Son  but  était  d'arrêter  les  maux  des  trusts  et  de  toutes 
les  combinaisons  du  capital,  par  lesquelles  une  restric- 
tion est  mise  sur  la  manufacture  et  la  vente  des  mar- 
chandises qui  constituent  les  nécessités  de  la  vie.»^  J'ai 
cité  la  définition  que  donne  des  trusts  le  sagace  historien, 
afin  de  g^rer  certains  esprits  de  la  confusion  que  l'on 
tend  trop  souvent  à  faire  entre  ces  coalitions  malsaines 
et  les  syndicats  de  capitalistes,  dont  l'union  peut,  à  cer- 
tains moments,  être  de  la  plus  grande  utilité  dans  la  réali- 

*H.  D.  Northrop:     Our  Country,  p.  885. 


154     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

sation  des  grandes  entreprises,  toujours  favorables  à  la 
masse.^ 

Toutefois,  le  caractère  le  plus  saillant  de  Tadministra- 
tion  de  M.  Benjamin  Harison,  relativement  à  notre  point 
de  vue,  c'est  la  politique  de  l'extension  territoriale  des 
États-Unis,  en  dehors  même  du  continent  américain.  Ce 
fut  une  idée  toujours  caressée  par  M.  James  G.  Blaine, 
alors  Secrétaire  d'État,  ou  ministre  des  Affaires  Étran- 
gères, l'un  des  hommes  d'État  dont  les  Américains  se 
sont  montrés  le  plus  fiers,  bien  qu'ils  ne  lui  aient  jamais 
confié  les  rênes  du  pouvoir.  En  effet,  la  popularité  de 
James  G.  Blaine,  parmi  ses  concitoyens,  ne  le  cédait  à 
aucune  autre  ;  et  il  faudrait  aller  en  Angleterre,  dans  les 
beaux  jours  de  lord  Palmerston,  «  le  grand  Palm,»  pour 
retrouver  un  tel  engouement,  à  l'égard  d'un  homme 
d'État  ayant  passé  aux  affaires. 

La  première  manifestation  des  tendances  du  Plumed 
Knight  fut  un  projet,  —  non  dépourvu  de  grandeur  ni 

» 

d'utilité,  —  de  réunir  toutes  les  républiques  américaines 
dans  une  espèce  d'Assemblée  amphictyonnique,  sous  le 
nom  de  Congrès  panaméricain.  Ce  projet,  qui  fut  un 
trait  de  génie  et  dont,  pour  ma  part,  j'ai  été  un  sincère 
adhérent,  aurait  pu  aboutir  au  plus  beau  résultat  pour 
tous  les  pays  américains,  sous  l'égide  des  États-Unis. 
Malheureusement,  les  visées  ambitieuses  qu'on  prêtait 
à  son  auteur  furent  un  sujet  d'insurmontable  prévention 
contre  toutes  les  institutions  utiles  qui  devaient  en  sortir. 

*J'en  ai  fait  l'observation,  sans  appuyer,  au  cours  d'une  dis- 
cussion à  la  Société  de  Sociologie  de  Paris,  en  juin  1901. 


et  la  République  d^ Haïti  155 

C'est  certainement  une  œuvre  à  reprendre,  lorsqu'une 
plus  grande  confiance  sera  établie  dans  le  désintéresse- 
ment politique  de  l'Union  américaine. 

Le  Congrès  panaméricain  n'avait  pas  plus  tôt  clos  sa 
session  que  M.  Blaine  entama  des  démarches  auprès  du 
gouvernement  haïtien,  pour  avoir  une  station  de  charbon 
dans  la  baie  du  Môle  St-Nicolas,  à  titre  de  bail  tempo- 
raire et  renouvelable.  La  demande  en  elle-même  n'avait 
rien  d'extraordinaire;  mais  certaines  clauses  du  contrat 
proposé  ne  pouvaient  être  consenties,  sans  aliéner,  en 
une  certaine  mesure,  notre  souveraineté  nationale.  Le 
bail  fut  courtoisement  refusé.  Comme  Ta  dit  éloquem- 
ment  Frederick  Douglass,  dans  une  brillante  conférence 
à  Chicago  :  «  La  tentative  de  créer  un  sentiment  de  co- 
lère, aux  États-Unis,  contre  Haïti,  parce  qu'elle  jugea 
bon  de  nous  refuser  le  Môle  St-Nicolas,  n'est  ni  raison- 
nable, ni  honorable.  Il  n'y  a  pas  eu  d'insulte  ou  de  man- 
que de  foi  dans  ce  cas.  Haïti  avait  le  droit  de  refuser 
ce  que  nous  avions  le  droit  de  demander  ;  et  il  n'y  avait 
pas  plus  d'insulte  dans  le  refus  que  dans  la  demande.* 

En  1892,  le  parti  républicain  se  trouva  de  nouveau  di- 
visé. En  effet,  M.  Blaine,  au  mois  de  février,  avait  dé- 
claré par  une  lettre  rendue  publique,  qu'il  ne  consentirait 

*  «  The  attempt  to  create  an  angry  feeling  in  the  United  States 
against  Ha3rti,  because  she  thought  proper  to  refuse  us  the  Môle 
St.  Nicholas  is  neither  reasonable  nor  creditable.  There  was 
no  insuit  or  broken  faith  in  the  case.  Haïti  had  the  same  right 
to  refuse  that  we  had  to  ask,  and  there  was  no  insuit  in  the  ask- 
ing  nor  in  the  refusai."  (Applause).  (Lecture  on  Haïti,  at  the 
World's  Fair  of  Chicago,  2d  of  January  1893  by  F.  Douglass, 
late  minister  of  U.  S.  to  Haïti. 


156     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

sur  aucune  considération  à  accepter  une  candidature  à  la 
présidence;  mais  son  esprit  affaibli  ne  sut  pas  résister 
contre  les  suggestions  des  adversaires  de  M.  Harrison 
qui  lui  conseillaient  de  se  présenter  sur  la  plateforme  pré- 
sidentielle. Cette  volte-face  accomplie  au  dernier  moment 
jeta  la  plus  grande  confusion  dans  les  rangs  du  parti  ré- 
publicain. A  la  Convention  nationale  tenue  à  Minneapo- 
lis,  le  7  juin  1892,  le  scrutin  montra  535  votes  en  faveur 
de  M.  Harrison,  182  en  faveur  de  M.  Blaine,  182  en 
faveur  de  M.  McKinley,  etc.  M.  McKinley  proposa  de 
rendre  le  vote  unanime  en  faveur  de  M.  Harrison,  mais 
la  dislocation  du  parti  n'était  pas  moins  évidente.  Comme 
il  fallait  s'y  attendre,  le  pays  s'orienta  vers  les  démo- 
crates, qui  eurent  Thabileté  de  se  grouper,  en  un  vote 
compact,  sous  le  nom  le  plus  honorable  et  le  plus  accré- 
dité de  leur  parti,  M.  Grover  Cleveland.  Il  fut  élu  prési- 
dent pour  une  seconde  fois.  C'était  le  premier  exemple 
montrant  un  ancien  hôte  de  la  Maison  Blanche,  qui,  après 
l'avoir  quittée,  dans  un  intervalle  quelconque,  y  rentrait 
une  nouvelle  fois. 

Tout  à  la  fin  de  l'administration  de  M.  Benjamin 
Harrison,  survint  l'affaire  de  l'annexion  du  Hawaii,  pré- 
parée par  Blaine,  avant  sa  retentissante  démission,  en 
1892,  mais  qui  ne  se  présenta  devant  le  Congrès  que  quel- 
ques jours  après  sa  mort.  Les  Iles  Hawaii  sont  un  archi- 
pel de  l'Océanîe,  dans  la  Polynésie  septentrionale,  composé 
d'une  quinzaine  d'îlots  dont  les  principaux  sont: 

Oahu,  ayant  une  population  de  40,205  habitants. 
Keani,  ayant  une  population  de  151362  habitants. 


et  la  République  d'Haïti  157 

Molokai,  ayant  une  population  de  1,200  habitants. 
Mani,  ayant  une  population  de  17,726  habitants. 
Hawaii)  ayant  une  population  de  32,285  habitants. 

La  population  totale  des  15  petites  îles,  qui  ont  ensem- 
ble une  superficie  d'environ  17,756  kilomètres  carrés,  le 
quart  de  Tile  d'Haïti,  est  de  110,000  âmes,  en  chiffres 
ronds. 

Depuis  longtemps,  les  Américains  formaient  la  princi- 
pale partie  de  la  population  blanche  de  la  plus  importante 
de  ces  îles,  Oahu,  où  se  trouve  la  capitale,  Honolulu.  Ils 
y  possédaient  presque  toutes  les  grandes  exploitations  et 
tenaient  en  main  le  commerce  tant  intérieur  qu'exté- 
rieur. Leur  influence  n'avait  aucun  contre-poids.  Des 
Allemands  réclamaient  la  propriété  de  l'île  de  Kéani,  mais 
étant  en  petit  nombre  et  n'ayant  jamais  été  soutenus  con- 
tre les  prétentions  américaines,  ils  n'y  pouvaient  point  ré- 
sister. L'influence  des  Américains  devint  telle,  qu'ils 
furent  admis  non  seulement  à  la  jouissance  des  droits 
civils,  mais  aussi  de  tous  les  droits  politiques  et  occu- 
pèrent les  plus  hautes  fonctions  de  la  pseudo-monarchie 
hawaiienne. 

Les  indigènes  s'apercevant,  malheureusement  trop 
tard,  qu'ils  étaient  systématiquement  éliminés  des  af- 
faires et  que  les  principaux  ministres  de  la  reine  Liliuo- 
kalani  étaient  des  étrangers,  des  Américains,  murmu- 
rèrent bruyamment  et  exigèrent  de  la  reine,  qui  était  de 
sang  malayo-caucasien,  l'expulsion  de  l'élément  exotique 
de  la  direction  des  affaires  nationales.  La  reine  accepta 
leurs  doléances  et,  le  15  janvier  1893,  demanda  au  cabinet 


iS8     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

d'adhérer  à  un  projet  de  Constitution  qui  déshabilitait 
tout  étranger  de  la  capacité  politique  et  remettait  le  gou- 
vernement aux  mains  des  nationaux.  Les  ministres  s'y 
refusèrent  et  se  mirent  à  couvert,  sous  prétexte  d'être 
menacés  dans  leur  vie;  mais  ils  avaient  réussi  à  obtenir 
de  la  reine  qu'elle  différât  l'exécution  de  son  projet.  Une 
assemblée  populaire  fut  réunie  devant  le  palais  de  Lili- 
uokalani   et   elle   annonça  que   son   plan   avait   échoué. 

Alors,  les  indigènes  furieux  poussèrent  des  cris  de 
mort  contre  les  ministres  étrangers.  La  ville  entra  dans 
une  grande  agitation.  La  majorité  des  citoyens  de  Hono- 
lulu,  qui  étaient  de  race  et  de  nationalité  américaines,  se 
réunirent,  vers  le  soir,  et  formèrent  un  comité  de  salut 
public.  Le  lendemain,  6  janvier,  le  Boston,  vaisseau  de 
guerre  américain  mouillé  dans  la  rade,  débarqua  trois 
cents  hommes  armés,  avec  deux  mitrailleuses:  une  par- 
tie en  fut  dirigée  au  Consulat  ou  à  la  Légation  des  États- 
Unis,  et  les  autres  campèrent  dans  les  propriétés  privées. 
Les  citoyens  américano-hazvàiens  purent  ainsi,  en  toute 
sécurité,  compléter  leur  organisation  et  former  un  gou- 
vernement provisoire,  en  proclamant  la  déchéance  de  la 
reine  ! 

Le  gouvernement  provisoire,  au  nom  du  peuple  ha- 
waïen, envoya  des  commissaires  à  Washington  pour 
ouvrir  des  négociations,  en  vue  d'un  protectorat  (le 
Boston  ne  l'avait  que  trop  effectué  contre  les  protesta- 
taires indigènes),  ou  d'une  annexion  aux  États-Unis. 
Un  traité  fut  conclu,  en  ce  dernier  sens,  par  M.  Poster, 
qui  avait  remplacé  M.  Blaine  comme  Secrétaire  d'État, 


et  la  République  d'Haïti  159 

et  fut  transmis  au  Sénat,  le  21  janvier;  mais  le  Congrès 
se  sépara  sans  prendre  aucune  décision  à  cet  égard. 

L'administration  du  président  Cleveland,  par  l'organe 
de  son  Secrétaire  d'État,  M.  Gresham,  ne  se  montra 
guère  favorable  à  l'annexion  des  îles  Hawaii.  M.  Gres- 
ham reconnut  et  déclara  officiellement  que  le  renverse- 
ment de  la  reine  Liliuokalani  n'avait  pu  avoir  lieu  que 
par  le  débarquement  des  Américains  à  Honolulu;  mais 
le  comité  des  Relations  Extérieures  du  Sénat,  après  en- 
quête, présenta  un  rapport  dont  la  conclusion  justifiait 
tout  ce  qui  avait  été  fait,  tant  par  les  commissaires  que 
par  le  gouverment  provisoire  siégeant  à  Honolulu.  Sans 
statuer  positivement  sur  l'annexion,  le  Sénat  régla  la 
question  par  une  espèce  de  compromis,  en  adoptant  la 
résolution  de  couvrir  toutes  les  parties  en  cause  et  en  af- 
firmant l'application  de  la  doctrine  de  Monroe,  à  l'égard 
des  îles  Hawaii  situées  à  2,500  milles  marins  des  côtes 
de  San  Francisco!  L'annexion  était  virtuellement  faite; 
et  le  vote  que  le  Congrès  émit,  en  1898,  pour  l'admission 
des  îles  Hawaii  comme  un  territoire  des  États-Unis  ne 
fit  que  régulariser  une  situation  existante. 

Ces  îles  constituent  le  seul  pays,  indépendant  et  extra- 
continental, qui  ait  été  annexé  par  les  États-Unis;  car 
Puerto-Rico  et  les  Philippines  ont  été  plutôt  cédés  aux 
Américains  par  l'Espagne,  pour  la  somme  de  vingt 
millions  de  dollars,  ainsi  qu'il  a  été  stipulé  au  traité  signé, 
à  Paris,  le  10  décembre  1898.  Aussi  est-il  particulière- 
ment intéressant,  pour  les  petites  républiques  améri- 
caines, de  bien  connaître  les  circonstances  qui  ont  aç- 


t6o     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

compagne  et  amené  cette  annexion  des  îles  Hawaii. 
Qu'elles  y  réfléchissent  et  elles  y  trouveront  le  seul  en- 
seignement capable  de  les  prémunir  contre  une  pareille 
perte  de  leur  nationalité! 

Durant  la  seconde  administration  de  M.   Cleveland, 
les  États-Unis  endurèrent  une  nouvelle  débâcle  finan- 
cière.   Elle  était  due,  en  grande  partie,  à  la  crise  moné- 
taire causée  par  la  dépréciation  du  métal  argent,  com- 
parativement à  Tor  et  les  autres  marchandises.    Le  pré- 
sident convoqua  le  Congrès,  à  l'extraordinaire,  en  vue 
de  recommander  l'abrogation  immédiate  de  la  loi  Sher- 
man,    faisant    au    Trésor    des    États-Unis    l'obligation 
d'acheter  une  certaine  quantité  du  métal  déprécié  pour 
des  frappes  de  monnaie  légale.    Après  maintes  manceu- 
vres  du  congressionalisme  américain,  la  loi  Sherman  fut 
rappelée,  à  la  fin  d'octobre  1893,  de  façon  à  faire  cesser  la 
dépression  des  affaires  financières  et  commerciales,  les- 
quelles reprirent  lentement  leur  mouvement  ascensionnel. 
Malgré  le  dissentiment  personnel  de  M.  Cleveland,  le 
tarif  Wilson  fut,  de  guerre  lasse,  voté  par  la  Chambre 
des  Représentants,  avec  les  amendement^  du  Sénat  pro- 
voqués par  M.  Gorman  et  qui  n'avaient  fait  que  confir- 
mer l'empire  du  système  protecteur.     Quoique  le  pré- 
sident se  fût  abstenu  de  promulguer  la  loi,  en  y  apposant 
sa  signature,  il  n'y  opposa  pas  non  plus  son  veto.    La 
loi  n'ayant  été  frappée  d'aucune  objection,  devint  effecti- 
ve, le  28  aoiit  1894.    M.  Cleveland,  tout  en  satisfaisant 
ostensiblement  au  programme  des  démocrates,  dont  un 
grand  nombre  était  d'ailleurs  des  protectionnistes,  mena- 


et  la  République  d'Haïti  i6i 

gea  habilement  les  tendances  du  pays,  avec  lesquelles  tout 
chef  d'État  avisé  aura  toujours  à  compter.^ 

La  campagne  présidentielle  s'ouvrit,  en  1896,  avec  une 
animation  inaccoutumée.  Les  Républicains  avaient  choi- 
si MM.  McKinley  et  Hobart,  comme  président  et  vice- 
président  des  États-Unis.  Ils  soutenaient  dans  leur  pla- 
teforme la  continuation  du  système  protecteur  ou  un 
système  de  réciprocité,  et  le  maintien  de  l'étalon  d'or  ;  ils 
réaffirmaient  la  doctrine  de  Monroe  et  exprimaient  leur 
sympathie  pour  l'île  de  Cuba  souffrante;  ils  insistaient 
sur  le  droit  de  jugement  par  le  jury,  en  opposition  contre 
les  lynchages,  etc. 

La  plateforme  des  Démocrates  dénonçait  l'étalon  d'or 
comme  contraire  aux  intérêts  du  pays;  s'opposait  aux 
émissions  d'obligations  en  temps  de  paix  ;  se  déclarait  en 
faveur  d'une  taxe  sur  le  revenu  et  d'un  tarif  purement 
fiscal  ;  elle  recommandait  la  cessation  du  contrôle  du  gou- 
vernement fédéral  sur  les  chemins  de  fer,  dénonçait  l'in- 
tervention arbitraire  des  autorités  fédérales  dans  les  af- 

'  Durant  la  session  du  Congrès,  si  le  président  ne  promulgue 
pas  un  projet  de  loi,  passé  dans  les  deux  Chambres  et  n'exerce  pas 
pourtant  son  droit  d'objection,  le  projet  devient  loi  (après  le  dé- 
lai constitutionnel).  L'effet  en  est  le  même  que  s'il  l'avait  pro- 
mulgué. Les  présidents  qui  désapprouvaient  certains  détails 
dans  un  projet  de  loi,  mais  sentaient  que,  dans  l'ensemble,  il  était 
convenable  que  le  projet  eût  force  de  loi,  ont  parfois  usé  de 
cette  méthode  pour  bien  montrer  qu'ils  n'étaient  pas  satisfaits  de 
la  mesure  contre  laquelle  ils  ne  voulaient  pas  cependant  faire  ob- 
jection. Un  remarquable  exemple  en  a  été  donné  dans  la  2™* 
administration  du  Président  Cleveland,  oti  il  en  agit  ainsi,  à  propos 
du  projet  de  loi  Wilson-Gorman  sur  le  tarif  douanier.  (The 
Presidency  in  The  Youth's  Companion.) 


102     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

faires  locales  et  exprimait  Topposition  du  parti  à  une 
troisième  administration  présidentielle.  Cette  dernière 
déclaration  ne  pouvait  viser  à  autre  chose  que  d'écarter 
une  nouvelle  candidature  de  M.  Cleveland.  Les  Démo- 
crates se  montraient  là  aussi  respectueux  de  la  tradition 
créée  par  Washington  que  les  plus  purs  fédéralistes.  M. 
M.  Wm.  J.  Bryan  et  Arthur  Sewall  étaient  leurs  candi- 
dats, pour  la  présidence  et  la  vice-présidence. 

Le  parti  républicain  l'emporta,  malgré  tout  le  talent  et 
toute  l'activité  que  mit  M.  Bryan  à  s'assurer  la  victoire, 
dans  cette  partie  où  la  première  magistrature  des  États- 
Unis  était  Tenjeu.  Le  4  mars  1897,  McKinley  avait  rem- 
placé l'honorable  M.  Cleveland  à  la  Maison  Blanche.  Il 
y  fut  installé  au  moment  où  la  révolution  cubaine,  com- 
battue avec  une  féroce  vigueur  par  l'Espagne,  résistait 
avec  une  virilité  et  un  héroïsme  qui  la  montraient  in- 
domptable. Cette  résistance  ne  faisait  qu'irriter  l'orgueil 
de  la  métropole  ibérique.  Le  général  Weyler  fut  envoyé 
à  Cuba  avec  des  instructions  d'user  de  tous  les  moyens 
de  coercition  imaginables,  afin  d'aboutir  à  une  complète 
répression  des  insurgés.  Il  n'est  pas  nécessaire  d'énumé- 
rer  les  actes  excessifs,  on  pourrait  même  dire  odieux,  du 
général  espagnol,  qui  ne  manquait  pourtant  pas  de  mérite 
personnel.  Ils  causèrent  partout  une  impression  doulou- 
reuse et  créèrent  contre  la  patrie  de  Martinez  Campos  un 
courant  irrésistible  d'antipathie  morale.  Aux  États-Unis, 
cette  antipathie  fut  encore  accentuée  par  le  fait  que  les 
intérêts  américains,  considérables  dans  l'île  de  Cuba,  se 
trouvèrent  exposés  à  une  ruine  complète. 


et  la  République  d'Haïti  163 

En  vain,  M.  Cleveland  avait-il  essayé  d'offrir  sa  média- 
tion, pour  arriver  à  un  arrangement  raisonnable  entre 
l'Espagne  et  sa  belle  colonie.  Sa  démarche  trouva  à 
Madrid  un  accueil,  dans  lequel  la  courtoisie  ne  dissimula 
point  un  certain  froissement.  Le  résultat  en  fut  absolu- 
ment nul.  L'opinion  américaine  se  montra  alors  nette- 
ment favorable  à  une  intervention  armée  en  faveur  des 
révolutionnaires  cubains. 

McKinley,  encore  qu'il  eût  donné  des  preuves  de  son 
héroïsme  dans  la  guerre  de  Sécession,  n'avait  nulle  pro- 
pension belliqueuse.  Il  était  plus  préoccupé  des  réformes 
économiques  et  sociales,  destinées  à  compléter  l'œuvre  du 
développement  national  dont  le  parti  républicain  avait  fait 
sa  tâche  et  son  levier  politique.  Mais  cette  propension 
se  manifestait  de  plus  en  plus  dans  l'opinion  publique  des 
États-Unis  ;  l'écho  s'en  fit  bientôt  entendre  au  sein  même 
du  Congrès.  La  tension  de  l'esprit  populaire  était  telle 
que  chacun  pouvait  facilement  prévoir  que  la  moindre 
étincelle  suffirait  pour  en  faire  sortir  une  explosion,  se 
traduisant  en  une  guerre  avec  l'Espagne.  L'événement 
surgit  malheureusement,  le  15  février  1898,  par  la  des- 
truction  du   superbe   bateau   de   guerre   américain.   Le 

m 

Maine,  qui  sauta  d'une  façon  mystérieuse,  en  pleine  rade 
de  la  Havane,  où  il  se  tenait  en  observation.  Le  gouver- 
nement de  Madrid  soutint  que  les  causes  de  la  catastrophe 
étaient  intérieures,  c'est-à-dire  provenaient  d'une  impru- 
dence de  l'équipage,  commandé  par  le  capitaine  Sigsbee, 
tandis  que  les  experts  américains  affirmèrent  que  l'explo- 
sion provenait  d'une  cause  extérieure,  telle  une  mine  pla- 


104     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

cée  sous  la  quille  du  navire,  du  côté  qui  donnait  face  au 
port. 

Il  n'en  fallait  pas  davantage.  Le  sentiment  national 
était  au  paroxysme  et  l'impression  s'en  traduisait  par  tou- 
tes les  manifestations  de  la  pensée,  depuis  la  prose  jour- 
nalistique jusqu'à  la  poésie.  Le  poète  américain  Walter 
Malone  écrivit  surtout  des  vers  d'une  magnifique  envolée, 
dont  je  détache  ceux-ci: 

We  sigh  for  sufferings  of  the  ancient  years, 
While  men  to-day  are  tortured,  hanged  and  shot, 
While  starving  babes  and  women  shed  their  tears, 
And  while  this  island  Eden  seems  a  blot. 

O  Cuba,  as  in  stories  of  the  past 
Transcendent   beauty   brought   transcendent   woe, 
Thou,  in  thy  peerless  loveliness,  at  last 
Hast  seen  thy  queenly  glories  sinking  low. 
When  Eisa,  slandered,  breathed  her  fervent  prayer, 
There  came  her  true  knight  of  the  holy  Grail  ; 
But  no  true  knight  will  heed  thy  deep  despair, 
And  hasten  with  a  swan  wing  for  a  saîl. 

Ah,  yes,  at  last  it  cornes  —  the  swan,  the  swan! 
O  fairest  lady,  see  thy  true  knight  hère  ! 
With  white  wings  fluttering  in  the  roseate  dawn, 
His  bark  shall  blanch  thy  tyrant's  cheek  with  fear; 
Before  the  fast  feet  of  the  northem  gale 
He  cornes  to  face  thy  false  accuser,  Spain! 
O  fairest  lady,  dream  no  more  of  fail; 
Those  heroes,  Cuba,  hâve  not  died  in  vain."  ' 


^Nous  gémissons  sur  les  souffrances  des  anciens  temps, 

Tandis  que  sous  nos  yeux,  on  torture,  on  pend,  on  fusille  des 
hommes  ; 

Tandis  que  des  femmes  et  leurs  bébés,  mourant  de  faim,  ver- 
sent des  pleurs 

Et  que  cette  ile-Eden  est  couverte  de  flétrissure... 


et  la  République  d'Haiti  165 

Cette  évocation  mystérieuse,  animée  d'un  si  beau  souf- 
fle poétique,  ne  pouvait  laisser  indifférente  Tâme  impres- 
sionnable du  président  McKinley.  Il  dut  sentir  que  c'é- 
tait bien  lui|  le  loyal  chevalier,  le  Lohengrin,  protecteur 
des  faibles,  que  le  poète  appelait  au  secours  de  Cuba 
désespérée.  Aussi,  après  des  péripéties  qu'il  est  inutile  de 
rappeler  ici,  adressa-t-il  au  Congrès  son  message  du  11 
avril  1898,  dans  lequel  ont  été  exposés  tous  les  faits  qui 
ont  conduit  à  la  guerre,  avec  autant  de  détails  que  de  sin- 
cérité. Mais  sur  quel  fondement  les  États-Unis  allaient- 
ils  s'appuyer  pour  justifier  leur  intervention  armée? 
Pouvait-on,  là,  invoquer  judicieusement  la  doctrine  de 
Monroe?  Nullement.  Le  message  présidentiel  dont  on 
tire  cette  doctrine  disait  expressément  :  «  Nous  ne  nous 
sommes  point  mêlés  des  affaires  des  colonies  ou  dépen- 
dances d'une  puissance  européenne,  existant  en  Améri- 
que, et  nous  n'avons  point  à  y  intervenir.»     C'est  donc 

O,  Cuba!  de  même  que  dans  les  légendes  du  passé 

La  beauté  souveraine  attirait  la  suprême  infortune  ; 

Dans  tes  incomparables  attraits,  tu   as  vu  enfin   s'abimer  tes 

gloires   de   reine. 
Quand  Eisa  calomniée  exhala  sa  fervente  prière 
Il  lui  vint  un  loyal  chevalier  du  Saint-Graal; 
Mais  nul  chevalier  ne  sera  touché  de  ton  désespoir 
Et  ne  volera  à  ton  aide  ayant  pour  voile  Taile  d'un  cygne. 

Ah... il  vient  enfin,  le  cygne,  le  cygne! 

O  la  plus  belle  des  dames,  voici  ton  loyal  chevalier! 

Avec  des  ailes  blanches  voltigeant  dans  l'aurore  vermeille, 

Sa  barque  fera  blêmir  de  peur  la  face  de  ton  tyran  ; 

Poussé  par  l'aquilon  aux  pieds  légers, 

Il  vient  pour  défier  ta  fausse  accusatrice,  l'Espagne. 

O  la  plus  belle  des  dames  ne  rêve  plus  de  faillir, 

Tes  héros,  ô  Cuba,  ne  sont  point  morts  en  vain. 


i66     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

sur  une  nouvelle  base,  —  assez  contestable  au  point  de 
vue  du  droit  international,  mais  absolument  soutenable 
au  point  de  vue  du  droit  des  gens  et  de  la  solidarité 
humaine,  —  que  le  successeur  de  M.  Cleveland  se  plaça 
pour  expliquer  l'intervention  américaine. 

«  Au  nom  de  l'humanité,  au  nom  de  la  civilisation,  en 
vue  de  la  défense  des  intérêts  américains  mis  en  danger, 
lesquels  nous  donnent,  dit-il,  le  droit  de  parler  et  d'agir, 
la  guerre  doit  cesser  à  Cuba. 

«  En  vue  de  ces  faits  et  de  ces  considérations,  je  de- 
mande au  Congrès  d'autoriser  et  de  charger  le  Président 
de  prendre  des  mesures  pour  assurer  la  fin  des  hostilités 
entre  le  gouvernement  de  l'Espagne  et  le  peuple  de  Cuba, 
et  d'assurer  dans  l'île  l'établissement  d'un  gouvernement 
stable,  capable  de  maintenir  l'ordre  et  d'observer  ses  obli- 
gations internationales,  assurant  la  paix,  la  tranquillité, 
la  sécurité  de  ses  citoyens  aussi  bien  que  des  nôtres  et, 
à  cette  fin,  d'user  des  forces  militaires  et  navales  des 
États-Unis,  comme  cela  peut  devenir  nécessaire.» 

Sans  aucune  hésitation,  le  Congrès  accorda  au  Prési- 
dent les  pouvoirs  demandés  et  vota  la  somme  de  cin- 
quante millions  de  dollars  appropriés  aux  besoins  du 
gouvernement. 

La  guerre  éclata.  L'amiral  Dewey,  aux  Philippines, 
frappa  un  coup  étourdissant  à  la  flotte  espagnole  réunie 
dans  les  eaux  de  Manille.  Par  l'action  périlleuse  et 
hardie  du  lieutenant  Hobson,  la  flotte  de  l'amiral  Cervera 
fut  bloquée  dans  la  rade  de  Santiago  et  ne  tenta  d'en 
sortir  que  pour  trouver  une  complète  destruction  sous  les 


et  la  République  d'Haïti  167 

canons  des  escadres  réunies  du  contre-amiral  Sampson 
et  du  Commodore  Schley.  Dans  les  fameuses  batailles 
d'El  Caney,  de  Guantanamo,  de  la  Quasina,  de  Santiago, 
des  hauteurs  de  St-Jean  de  Porto-Rîco,  les  Espagnols 
firent  preuve  d'une  incontestable  bravoure;  mais  la  vic- 
toire resta  constamment  à  la  fermeté  et  à  Tardeur  des 
troupes  américaines.  Après  la  prise  ou  la  reddition  des 
principales  villes  de  Porto-Rico,  le  sort  de  la  guerre  était 
nettement  décidé. 

La  paix  fut  acceptée  par  TEspagne,  aux  conditions 
proposées  par  le  président  McKinley  et  dont  voici  la 
principale  clause  :  «  Le  Président  ne  produit  aucuile  ré- 
clamation d'indemnité  pécuniaire,  mais  requiert  l'aban- 
don (par  l'Espagne)  de  tout  droit  de  souveraineté 
sur  l'île  de  Cuba,  aussi  bien  que  l'évacuation  de  cette  île  ; 
la  cession  aux  États-Unis  de  Porto-Rico  et  autres  îles 
des  Antilles  sous  la  souveraineté  de  l'Espagne  et  pareille 
cession  d'une  île  dans  les  Ladrones  (les  Philippines?).» 
La  nouvelle  en  fut  officiellement  annoncée  aux  États- 
Unis  par  une  proclamation  du  12  août  1898. 

L'Espagne  se  déclarait  vaincue.  Lohengrin  avait  sauvé 
Eisa!  Cependant,  à  ce  moment  où,  dans  tous  les  États 
de  l'Union,  le  peuple  s'abandonnait  à  une  exultation  par- 
faitement compréhensible,  on  se  demande  si,  le  doigt  cou- 
rant sur  son  luth  d'or,  un  barde  que  les  lettrés  américains 
proclament  le  premier  des  poètes  actuels  des  États-Unis, 
ne  répétait  pas  tout  bas  ces  vers,  modulés  sur  la  note 
grave  dans  l'élégie  qui  gémit: 


i68     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

LAnd  of  unconquered  Pelayo!  land  of  the  Cid  Campeador! 
Sea-girdled  mother  of  men!  Spain,  name  of  glory  and  power, 
Cradlc  of  world-grasping  Emperors,  grave  of  thc  reckless  in- 

vader, 
How  art  thou   fallen,  my   Spain!   how  art  thou   sunk  at  this 

hour. .  .* 

Et  si  ce  poète  était  Thomme  appelé  à  diriger  les  Af- 
faires Étrangères  des  États-Unis  et  à  ressaisir  les  bonnes 
relations  avec  la  noble  vaincue,  comment  ne  trouverait-il 
pas  des  réminiscences  heureuses,  pour  adoucir  l'aigreur 
d'un  choc  récent  et  aplanir  la  voie  à  une  réconciliation 
loyale  pour  l'avenir? 

La  France,  dans  la  personne  de  son  ambassadeur  à 
Washington,  l'honorable  M.  Jules  Cambon,  a  joué  le 
principal  rôle  dans  les  négotiations  qui  ont  amené  la  fin 
de  la  guerre  hispano-américaine.  Le  protocole  prélimi- 
naire de  la  paix  avait  été  signé,  le  12  août,  à  4  heures 
28  minutes  de  l'après-midi.  «  Le  Président,  dit  M. 
Northrop,  prit  la  main  de  l'ambassadeur  et,  par  son  in- 
termédiaire, remercia  la  France,  la  République  sœur, 
pour  ses  bons  offices  dans  l'arrangement  de  la  paix.  Il 
fit  aussi  des  remerciements  personnels  à  l'ambassadeur, 
pour  le  rôle  important  qu'il  avait  joué  dans  cette  circons- 

*  Terre  de  Pelage  invaincu  et  du  Cid  Campeador! 

Mère  des  marins  inlassables!  Espagne,  nom  de  gloire  et  de 
puissance. 

Berceau  des  Empereurs  conquérants,  tombeau  de  Tenvahisseur 
aventureux, 

Comment  es-tu  tombée,  mon  Espagne!  Comment  t'es-tu  af- 
faissée à  cette  heure! 

—  John  Hay's  Poems  (Houghton,  Mifflin  &  Co.,  N.  Y.  1879.) 


et  la  République  d'Haïti  169 

tance  et  celuî-ci  lui  répondit  en  termes  convenables.  Com- 
me une  dernière  marque  de  sa  sympathie,  le  président 
McKinley  demanda  la  proclamation  qu'il  avait  fait  rédi- 
ger pour  la  suspension  des  hostilités  et  la  signa  en  pré- 
sence de  M.  Cambon,  qui  exprima  combien  il  appréciait 
ce  témoignage  d'attention.»^ 

Si  McKinley  n'avait  montré  aucun  enthousiasme  pour 
la  guerre,  il  déploya,  pour  la  conduire,  une  résolution, 
une  sûreté  de  vue  et  un  tact  au-dessus  de  tout  éloge.  Il 
s'occupait  de  tout,  mettant  à  contribution  tant  son  ex- 
périence des  choses  militaires  que  ses  hautes  qualités 
d'homme  d'état. 

La  victoire  des  armes  américaines,  remportée  avec  une 
impétuosité  et  une  rapidité  qui  ne  pouvaient  être  prévues 
ni  même  imaginées,  fut  pour  lui  un  grand  triomphe. 
C'était  pour  la  première  fois  qu'un  traité  de  paix  dicté 
par  les  États-Unis  fût  signé  à  Washington;  et  toute  la 
saine  fierté  et  le  réel  prestige,  qui  en  résultaient  pour  le 
peuple  américain,  rejaillirent  comme  une  auréole  autour 
du  front  du  Président.  Il  y  puisait  une  nouvelle  consé- 
cration. La  popularité,  dont  on  l'a  toujours  accusé  d'a- 
voir eu  un  culte  maladif,  s'accentua  de  plus  en  plus  sur 
sa  personne  et  sur  son  nom.  Il  n'en  fut  point  incom- 
modé; au  contraire.  Il  s'en  montra  si  flatté,  si  heureux 
que  des  voix  ne  manquèrent  pas  pour  crier  :  «  Gare  à  un 
Napoléon  américain  I  »  Mais  on  se  trompait  sur  son 
compte. 

Ce  qui  caractérisait  essentiellement  le  troisième  pré- 
*H.  D.  Northrop:  Our  Country,  p.  952. 


I70     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

sident-martyr  des  États-Unis,  c'était  non  seulement  sa 
fidélité  au  programme  et  aux  traditions  de  son  parti, 
mais  surtout  une  réelle  sollicitude  pour  les  classes  labo- 
rieuses placées  tout  au  bas  de  Téchelle  sociale  et  formant 
rétoffe  de  ce  que  Gambetta  appelait  «  les  nouvelles 
couches.»  Cette  préoccupation  incessante  de  McKinley 
était  légèrement  attribuée  à  son  amour  exagéré  de  Ten- 
cens  populaire  ;  mais  c'était  en  réalité  une  nouvelle  orien- 
tation, à  tout  le  moins,  un  élargissement  du  programme 
du  parti  républicain.  Il  ne  se  contenta  pas  de  bien  ad- 
ministrer. Il  voulut,  en  plus,  jouer  le  rôle  de  haut  édu- 
cateur politique  et  social  de  ce  peuple  dont  il  sentait 
vibrer  le  cœur,  dans  un  continuel  élan  de  sympathie  vers 
lui,  le  plus  pur  représentant  d'une  démocratie  progres- 
siste, aspirant  à  monter,  monter  toujours,  monter  plus 
haut!    Excelsior! 

Aussi,  en  cueillant  dans  ses  discours  les  passages  les 
plus  frappants,  on  n'arriverait  pas  seulement  à  composer 
une  simple  chrestomathie,  mais  un  vrai  manuel  civique 
et  démocratique. 

Le  lo  octobre  1899,  il  adressa  les  paroles  suivantes 
aux  maçons  de  Chicago: 

«  Donnez  à  vos  enfants  la  meilleure  éducation  qu'il  est 
possible  d'obtenir  et  qui  est  le  meilleur  outillage  qui  puisse 
être  donné  à  un  Américain.  L'intégrité  fait  son  chemin 
partout;  et  ce  que  je  ne  désire  point  que  fassent  les  tra- 
vailleurs de  ce  pays,  c'est  l'établissement  de  camps  op- 
posés et  la  division  du  peuple  des  États-Unis  en  classes. 
Je  désire  qu'aucun  mur  ne  s'élève  contre  l'ambition  de 


et  la  République  d'Haïti  171 

vos  enfants  et  qu'aucune  barrière  ne  soit  mise  dans  la 
voie  de  leur  ascension  aux  plus  hautes  places  qui  sont  à 
la  disposition  du  peuple  .   .   . 

«  Rien  ne  les  empêche  d'aspirer  aux  plus  hautes  situa- 
tions par  cela  qu'ils  sont  pauvres.  Nous  n'avons  point 
de  classes.  N'importe  leur  croyance  ou  leur  parti,  n'im- 
porte leur  condition,  n'importe  leur  race  ou  leur  natio- 
nalité d'origine,  ils  ont  tous  une  chance  égale  de  s'assu- 
rer des  positions  privées  ou  publiques,  donnant  honneur 
et  profit.» 

Dans  cette  propagande  saine  et  forte,  le  président  Mc- 
Kinley,  toujours  fidèle  au  programme  républicain  scellé 
par  le  sang  de  Lincoln,  ne  faisait  aucune  distinction  pré- 
férentielle entre  les  blancs  et  les  noirs  de  la  démocratie 
américaine.  C'est  ainsi  qu'il  prononça  ces  paroles  élo- 
quentes, en  s'adressant  aux  noirs  et  jaunes  de  TAlabama  : 

«  Rappelez-vous  qu'en  acquérant  la  science,  il  y  a  une 
chose  dont  l'acquisition  est  également  importante:  c'est 
le  caractère.  Rien  ne  vaut  autant,  dans  le  monde  entier  ; 
rien  ne  durera  autant  et  ne  servira  celui  qui  le  possède, 
aussi  bien  qu'un  excellent  caractère.  C'est  quelque  chose 
que  personne  ne  peut  vous  ravir,  que  personne  ne  peut 
vous  donner.     Vous  devez  l'acquérir  vous-mêmes. 

«  Il  y  a  encore  une  autre  chose  :  N'oubliez  pas  le  foyer 
familial.  C'est  le  fondement  d'une  existence  individuelle 
respectable  comme  le  fondement  d'un  bon  gouvernement. 
Cultivez  les  vertus  familiales.  Rendez  vos  foyers  purs 
et  agréables,  digni fiez-les,  et  les  autres  biens  s'ensuivront. 

«  Il  vaut  mieux  être  un  mécanicien  habile  qu'un  piètre 


Ï22     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

orateur  ou  un  médiocre  prédicateur.  En  un  mot,  chacun 
de  vous  doit  vouloir  exceller  dans  tout  ce  qu'il  entre- 
prend. Rien  dans  le  monde  ne  commande  plus  de  respect 
que  rhabileté  et  le  travail  persévérant.  Toutes  les  ave- 
nues leur  sont  ouvertes. 

«  Sur  la  colline  de  St-Jean  et  à  El  Caney  .  .  .  mais 
le  général  Wheeler  est  ici;  je  sais  qu'il  peut  vous  parler 
mieux  que  je  ne  puis  le  faire  de  Thérolsme  des  régiments 
noirs,  qui  ont  combattu  côte  à  côte  avec  les  troupes 
blanches  sur  ces  champs  de  bataille  historiques.  M.  Lin- 
coln avait  raison  quand,  parlant  des  noirs,  il  dit  que  le 
moment  pourrait  venir  où  ils  aideraient  à  conserver  et 
à  étendre  la  liberté.  Dans  un  tiers  de  siècle  après  ces 
paroles,  vous  avez  été,  dans  Tile  de  Cuba,  parmi  ceux  qui 
ont  donné  la  liberté  à  un  peuple  opprimé.» 

M.  McKinley  n'avait  épargné  aucune  énergie  pour 
abattre  la  résistance  des  Philippins  qui,  impatients  de  la 
domination  espagnole,  n'acceptaient  pas  plus  allègrement 
le  gouvernement  des  Américains.  Mais  il  semblait  se 
défendre  de  cette  conduite  et,  comme  pour  se  mettre  en 
règle,  il  ne  manquait  jamais  l'occasion  de  l'expliquer. 
Dans  un  discours  au  Home  Market  Club,  de  Boston,  il 
s'exprima  ainsi: 

«  Que  les  habitants  des  Philippines  tireront  un  bénéfice 
de  leur  annexion  aux  États-Unis,  c'est  chez  moi  une  con- 
viction inébranlable.  Qu'ils  auront  un  meilleur  gou- 
vernement sous  notre  direction  et  qu'ils  seront  aidés  dans 
toutes  les  voies  possibles  à  devenir  un  peuple  capable  de 
se  respecter  et  de  se  gouverner,  c'est  aussi  vrai  que 


et  la  République  d'Haïti  173 

l'amour  du  peuple  américain  pour  la  liberté  et  sa  foi 
constante  dans  son  propre  gouvernement  et  dans  ses 
propres  institutions.  Aucunes  arrière-pensées  impéria- 
listes ne  restent  cachées  dans  l'esprit  américain.  Elles 
sont  étrangères  au  sentiment,  à  la  pensée  et  aux  institu- 
tions américaines.  Nos  principes  inestimables  ne  su- 
bissent pas  de  changement  sous  un  soleil  tropical.  Ils 
marchent  avec  notre  drapeau.» 

M.  McKinley  insista,  encore  une  fois,  sur  la  profonde 
répugnance  du  peuple  américain  pour  l'impérialisme. 
Dans  un  discours  prononcé  au  Banquet  de  la  «  Société  de 
rOhio,»  à  New- York,  le  3  mars  1900,  peu  de  temps  avant 
la  réunion  de  la  Convention  républicaine  pour  la  nomina- 
tion d'un  candidat  à  la  présidence,  il  fit  entendre  ces  pa- 
roles : 

«  Il  ne  saurait  y  avoir  d'impérialisme.  Ceux  qui  ont 
peur  de  cette  politique  sont  contre  elle.  Ceux  qui  ont 
foi  dans  la  république  sont  contre  elle,  de  sorte  qu'on 
en  éprouve  une  horreur  universelle  et  qu'on  est  unanime 
à  s'y  opposer.  Notre  seule  différence  avec  ceux  qui  ne 
sont  pas  d'accord  avec  nous,  c'est  qu'ils  n'ont  point  con- 
fiance dans  la  vertu  ou  la  capacité,  dans  les  hauts  desseins 
ou  la  bonne  foi  de  ce  peuple  libre,  comme  une  agence  de 
civilisation  ;  tandis  que  nous  croyons  que  le  siècle  de  libre 
gouvernement  dont  a  joui  le  peuple  américain  ne  l'a  point 
rendu  irrésolu  et  sans  foi,  mais  l'a  adapté  à  la  grande 
tâche  d'élever  et  de  soutenir  à  de  meilleures  conditions  et 
à  une  plus  grande  liberté  ces  peuples  éloignés  qui,  par 
Ir'issue  de  la  guerre,  sont  devenus  nos  pupilles.» 


174     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

En  répondant  à  la  délégation,  qui  était  venue  lui  an- 
noncer sa  nomination  comme  candidat  du  parti  républi- 
cain pour  une  deuxième  période  présidentielle,  en  juin 
1900,  M.  McKinley  dit,  entre  autres  choses  : 

«  Il  y  a  quarante-quatre  ans  que  le  parti  républicain 
s'est  consacré  à  la  liberté.  Il  a  été,  dès  Torigine,  le  parti 
de  la  liberté  et  de  l'émancipation,  non  seulement  de  pro- 
fession, mais  encore  de  fait.  Il  a  brisé  les  chaînes  de 
4,000,000  d'esclaves  et  en  a  fait  des  hommes  libres,  et 
au  parti  de  Lincoln  est  encore  échu  une  suprême  con- 
joncture qu'il  a  bravement  affrontée,  dans  la  libération 
de  10,000,000  d'hommes  du  joug  de  l'impérialisme.» 

Sans  nul  doute,  McKinley  était  autorisé  comme  pas  un, 
à  parler  au  nom  du  parti  républicain.  Pour  preuve,  on 
n'a  qu'à  citer  ce  qu'a  dit  de  lui  le  sénateur  Foraker,  dans 
la  Convention  Nationale  Républicaine  de  1900:  «Aucun 
homme,  dans  toute  la  nation,  n'est  aussi  bien  qualifié 
pour  cette  charge  de  confiance  (la  présidence)  que  le 
grand  chef  sous  la  direction  de  qui  l'œuvre  a  été  con- 
duite si  loin.  Il  a  la  tête,  il  a  le  cœur,  il  a  les  connaissances 
spéciales  et  l'expérience  spéciale  qui  le  mettent  au-dessus 
de  tous  autres  candidats.  Il  a  aussi  le  caractère  et  la  ré- 
putation immaculée  ;  il  a  sa  vie  irréprochable,  qui  le  rend 
cher  à  tous  ses  concitoyens  et  lui  assure  la  confiance, 
le  respect,  l'admiration,  l'amour  et  l'affection  de  tout  le 
peuple  américain.» 

Tel  était  l'homme  que  l'intelligence  et  l'honnêteté  poli- 
tique de  ses  concitoyens  avaient  désigné,  en  deux  fois, 
pour  diriger  les  hautes  destinées  de  son  pays.    Pour  con- 


et  la  République  d'Haïti  175 

sacrer  son  nom  d'une  façon  suréminente  dans  les  pages 
de  rhistoire,  il  lui  vint,  comme  à  Lincoln  dont  il  se  récla- 
mait héroïquement,  la  couronne  du  martyre,  qui  nimbe, 
à  travers  le»  siècles,  les  fronts  illuminés  par  le  sentiment 
intense  de  la  justice  et  de  la  vérité.  Mais  quand  il  tomba 
sous  la  balle  assassine  de  Czolgosz,  le  peuple  des  États- 
Unis,  éploré  mais  réconforté  par  la  sympathie  de  toutes 
les  nations  civilisées,  n'eut  pas  à  chercher  longtemps  pour 
combler  le  vide  lugubrement  fait  à  la  Maison  Blanche: 
Dans  le  successeur  constitutionnel  de  McKinley,  les  Amé- 
ricains avaient  un  homme.    C'était  M.  Roosevelt. 


M.  THEODORE  ROOSEVELT 

NÉ  le  27  octobre  1858,  M.  Roosevelt  n'avait  que 
quarante-trois  ans,  lorsqu'il  prit  les  rênes  du  pouvoir,  dans 
la  plus  grande  république  qui  ait  jamais  existé.  Jamais 
on  ne  vit,  avant  lui,  un  aussi  jeune  président  s'installer 
à  la  Maison  Blanche.  Néanmoins,  nul  ne  fut  mieux  pré- 
paré à  occuper  la  première  magistrature  des  États-Unis. 
«  Il  avait  été  Commissaire  Principal  du  Service  civil  de 
cette  grande  nation,  le  chef  de  la  police  administrative  de 
notre  principale  métropole  (New- York),  le  fonctionnaire 
actif  (sous-secrétaire  d'état)  du  Département  de  la  Ma- 
rine, le  plus  énergique  officier  volontaire  de  la  guerre 
hispano-américaine,  le  gouverneur  de  New- York  et  le 
vice-président  des  États-Unis.  L'homme  qui  avait  bril- 
lamment réussi  dans  toutes  ces  positions  et  qui  s'en  était 
acquitté,  les  unes  après  les  autres,  comme  si  chacune 
d'elles  lui  fournissait  la  seule  grande  occasion  de  remplir 
un  service  public,  ne  pouvait  porter  à  la  présidence  qu'une 
science  et  une  expérience  accumulées,  propres  à  faire  sen- 
tir son  action  dans  toutes  les  branches  de  cette  suprême 
fonction.»* 

"Dr.  Albert  Shaw:  Introduction  ta  the  Published  Speeches 
of  Président  Roosevelt, 

^77 


178     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

M.  Roosevelt  est  un  républicain  convaincu.  «  Je  suis 
un  républicain,  par  héritage  et  par  éducation,  a-t-il  écrit; 
quelque  bonne  chose  que  j'aie  pu  accomplir  dans  la  vie 
publique,  a  été  accomplie  par  l'intermédiaire  du  parti  ré- 
publicain. J'ai  agi  avec  lui,  dans  le  passé,  et  je  désire 
agir  avec  lui  dans  l'avenir.»  Aussi  bien,  personne  n'a  été 
plus  que  lui  un  sincère  admirateur  du  président  disparu. 
Durant  la  campagne  présidentielle  de  1900,  il  éleva  la 
voix,  dans  la  Convention  tenue  à  Philadelphie,  pour  re- 
commander la  candidature  de  McKinley,  en  faisant  sentir 
l'importance  et  la  nécessité  d'avoir,  à  la  direction  des 
affaires,  un  homme  compétent  et  honnête. 

«  Des  lois  sages,  dit-il,  sont  inestimables  ;  mais,  après 
tout,  elles  ne  sont  pas  aussi  nécessaires  qu'une  administra- 
tion éclairée  et  honnête.  La  meilleure  loi  du  monde  ne 
peut  être  entièrement  efficace  et  elle  peut  être  entièrement 
inefficace,  si  elle  est  appliquée  par  ceux  qui  y  sont  hostiles 
et  qui  veulent  la  renverser.» 

Deux  ans  après  la  mort  de  son  digne  prédécesseur,  M. 
Roosevelt  trouva  encore  des  paroles  émues  pour  glori- 
fier son  nom.  Dans  un  discours  prononcé  à  Canton 
(Ohio)  le  2y  janvier  1903,  il  a  rappelé  ainsi  le  deuil  na- 
tional causé  par  le  crime  de  Czolgosz  :  «  La  nation  était 
abasourdie  et  le  peuple  prit  le  deuil,  dans  le  sentiment 
d'une  amère  privation,  parce  qu'il  avait  perdu  un  homme 
dont  le  cœur  battait  pour  lui,  comme  avait  battu  autre- 
fois le  coeur  de  Lincoln.  Nous  fîmes  bien  de  nous  lamen- 
ter ;  car  la  perte  était  pour  nous,  non  pour  lui.  Il  mourut 
dans  la  plénitude  d'or  de  son  triomphe.    Il  mourut  vie- 


et  la  République  d'Haïti  179 

torieux,  dans  cette  lutte  qui  est  la  plus  élevée  de  toutes, 
celle  entreprise  pour  une  plus  large,  plus  juste  et  plus 
généreuse  existence  nationale.» 

Ce  n'était  pas  là  de  l'éloquence  conventionnelle.  Les 
convictions  de  l'orateur  étaient  à  la  hauteur  de  ses  ex- 
pressions. En  effet,  lorsque  M.  Roosevelt  assuma  la 
charge  de  Président  des  États-Unis,  il  était  résolu  à  ne 
point  se  détourner  de  la  voie  consciencieusement  suivie 
par  le  chef  qu'il  remplaçait.  Il  s'y  engagea  formellement 
et  ouvertement,  comme  c'est  son  habitude  dans  toutes 
les  grandes  occasions.  Le  14  septembre  1901,  il  se  trou- 
vait à  Buffalo,  dans  une  bibliothèque  obscurément  éclai- 
rée. C'est  là  qu'il  prêta  le  serment  constitutionnel  exigé 
avant  l'entrée  en  fonctions  d'un  chef  d'État  américain. 
Il  aurait  pu  se  contenter  d'une  formule  protocolaire  plus 
ou  moins  banale;  mais  il  y  ajouta  l'allocution  suivante, 
dont  la  brièveté  ne  rend  que  plus  saisissante  le  caractère 
solennel  : 

«  A  cette  heure  de  profonde  et  terrible  affliction  natio- 
nale, je  désire  affirmer  que  mon  intention  et  mes  efforts 
devront  être  de  continuer,  dans  son  absolue  intégrité,  la 
politique  du  président  McKinley,  pour  la  paix,  la  pros- 
périté et  l'honneur  de  notre  bien-aimée  patrie.» 

M.  Roosevelt,  tout  en  y  mettant  le  cachet  de  sa  per- 
sonnalité si  proéminente,  a  religieusement  tenu  parole.  En 
conduisant,  cependant,  la  politique  du  président  McKin- 
ley, à  laquelle  il  a  donné  un  cadre  si  éclatant,  par  sa  façon 
d'en  exécuter  le  programme,  il  n'a  fait  que  mettre  en 
pratique  des  principes  qu'il  avait  adoptés  et  même  for- 


i8o     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

mules  avec  une  maîtrise  d'expression,  une  hardiesse  de 
pensée  dont  l'impression  ne  peut  s'effacer  de  l'esprit  de 
ceux  qui  en  ont  fait  une  étude  attentive. 

Formuler  des  principes  ou  des  opinions  philosophiques 
ou  politiques,  dont  l'ensemble  cohérent  et  l'enchaînement 
logique  tendent  à  établir  une  direction  de  l'esprit  ou  de 
la  volonté,  c'est,  à  proprement  parler,  créer  une  doctrine. 
Probablement,  c'est  en  ce  sens  que  M.  Garrison,  en  réu- 
nissant les  pensées  de  M.  Roosevelt,  répandues  çà  et  là 
dans  ses  messages  présidentiels  ou  ses  discours  publics, 
de  1901  à  1903,  a  donné  à  son  utile  compilation  le  titre 
sensationnel  de  «  La  doctrine  de  Roosevelt.»  Mais  la  doc- 
trine politique  de  M.  Roosevelt,  même  en  se  renfermant 
dans  ce  qu'il  a  écrit  ou  dit  comme  homme  public,  se  trou- 
vait déjà  tout  entière  dans  son  magistral  discours  pro- 
noncé à  Minneapolis,  le  2  septembre  1901,  quelques  jours 
avant  l'attentat  de  Czolgosz.  Il  n'y  a  pas  une  seule  opi- 
nion, pas  une  seule  grande  idée  exprimée,  depuis  quatre 
ans,  par  le  président  actuel  des  États-Unis,  qui  ne  fût 
en  germe  ou  explicitement  avancée  par  le  vice-président 
de  1901. 

Tout  d'abord,  on  y  trouve  le  même  souci  de  McKinley 
de  désavouer  tout  esprit  d'impérialisme.  «  D'un  bout  à 
l'autre  de  notre  carrière  nationale,  y  disait  l'ancien  colonel 
des  Rough  Riders,  notre  histoire  en  a  été  une  d'expan- 
sion, l'expansion  étant  de  différentes  sortes  et  de  diffé- 
rentes époques.  Cette  expansion  n'est  pas  un  sujet  de 
regret,  mais  plutôt  de  fierté.  C'est  en  vain  qu'on  dirait 
à  un  peuple  aussi  impérieux  que  le  nôtre  que  l'esprit  d'en- 


et  la  République  d'Haïti  i8i 

treprise  n'est  pas  une  chose  saine.  Le  vrai  Américain  n'a 
jamais  eu  peur  de  courir  des  risques,  quand  le  prix  à 
gagner  était  d'une  suffisante  valeur. 

«  Aucune  nation  capable  de  se  gouverner  et  de  déve- 
lopper par  ses  propres  efforts  une  civilisation  saine  et 
régulière,  quelque  petite  soit-elle,  n'a  rien  à  craindre  de 
nous.  Notre  conduite  avec  Cuba  met  cela  en  pleine  lu- 
mière et  elle  doit  être  pour  toujours,  un  sujet  de  juste 
fierté  nationale  .    .   . 

«  De  même  qu'il  est  du  devoir  d'une  puissance  civili- 
sée de  respecter  scrupuleusement  les  droits  d'une  puis- 
sance civilisée  plus  faible  et  d'aider  volontiers  celles  qui 
luttent  pour  la  civilisation,  de  même  c'est  exactement  son 
devoir  de  supprimer  la  sauvagerie  et  la  barbarie.» 

N'est-ce  pas,  là,  le  même  thème  développé  dans  le  mes- 
sage présidentiel  présenté  à  la  seconde  session  du  57"* 
Congrès  et  dans  la  lettre  à  M.  Elihu  Root,  à  l'occasion  du 
Banquet  Cubain,  en  mai  1904? 

A  propos  des  Philippines,  le  discours  de  Minneapolis  ex- 
pose encore  les  mêmes  idées  de  McKînley,  dans  les  termes 
suivants  :  «  Aux  Philippines,  il  y  a  cent  fois  plus  de  liberté 
sous  nous  qu'il  n'y  en  aurait  eu,  si  nous  avions  abandonné 
ces  îles.  Nous  n'essayons  pas  de  subjuguer  un  peuple; 
nous  essayons  de  le  développer  et  d'en  faire  un  peuple 
respectueux  des  lois,  industrieux  et  instruit  ;  et  nous  espé- 
rons, en  dernière  analyse,  d'en  faire  un  peuple  autonome.» 

Quand,  plus  tard,  le  président  Roosevelt,  obsédé  comme 
son  prédécesseur,  par  cette  troublante  question  des  Phi- 
lippines, eut  à  la  reprendre,  ce  ne  fut  que  pour  dévelop- 


i82     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

per  la  subtile  distinction  entre  Tindépendance  et  la  liberté, 
en  y  adaptant  sa  théorie  du  «  plus  grand  bien,»  the  larger 
good.  «  Rappelez-vous  toujours,  dit-il,  que  l'indépen- 
dance d'une  tribu  ou  d'une  communauté  peut  n'avoir  et 
souvent  n'a  rien  quelconque  à  faire  avec  la  liberté  indi- 
viduelle, dans  cette  tribu  ou  cette  communauté.  Il  y  a, 
en  ce  moment,  en  Asie  et  en  Afrique,  des  vingtaines  de 
monarchies  despotiques,  chacune  desquelles  est  indépen- 
dante, et  dans  aucune  d'elles  n'existe  le  plus  léger  vestige 
de  la  liberté  pour  les  individus.  C  est,  en  fait,  un  gain 
insignifiant  pour  Thumanité  que  celui  de  l'indépendance 
d'un  tyran  teint  de  sang,  qui  règne  sur  des  esclaves  ab- 
.  jects  et  abrutis.  Mais  grand  est  le  gain  de  l'humanité 
qui  suit  la  voie  lente  mais  ferme  d'une  liberté  régulière, 
la  liberté  de  l'individu  respectueux  de  la  loi,  la  seule  fon- 
dation solide  sur  laquelle  une  indépendance  nationale 
puisse  être  édifiée.  Partout  où,  dans  les  Philippines,  l'in- 
surrection a  été  définitivement  et  finalement  comprimée, 
le  Philippin  jouit  déjà,  sous  notre  gouvernement,  de 
franchises  politiques,  d'une  liberté  personnelle,  telles  qu'il 
n  aurait  pu  jamais  même  rêver,  sous  le  gouvernement 
d'une  oligarchie  aguinaldienne.» 

Qui  pourrait  disconvenir  que  «  le  plus  grand  bien  » 
pour  le  citoyen  des  Philippines  soit  la  liberté,  avec  les 
V  franchises  politiques,  et  qu'on  doive  la  préférer,  pour  lui, 
à  une  indépendance  perpétuant  la  malfaisance  d'une  oli- 
garchie nationale?  Personne.  Et  la  thèse  ainsi  sou- 
tenue par  M.  Roosevelt  projette  des  aperçus  qui  donnent 
à  méditer. 


et  la  République  d'Haïti  183 

Mais  le  côté  le  plus  saisissant  du  discours  de  Minnea- 
polis,  c'est  Texposition  de  cette  philosophie  politique,  pres- 
tigieuse comme  un  évangile  moderne  et  que  Ton  pourrait 
appeler  l'Américanisme.  Sans  doute  on  trouvera  dans 
divers  écrivains  américains  ou  même  européens,  les  mêmes 
idées  de  M.  Roosevelt,  jetées  par  bribes  ou  par  saccades, 
dans  une  composition  littéraire  quelconque;  mais  per- 
sonne ne  s'y  est  appuyé  avec  la  même  fermeté,  la  même 
consistance  et  la  même  unité  de  direction  mentale.  Il  y 
a  là,  évidemment,  la  collaboration  de  celui  qui  a  écrit  The 
Strenuous  Life  et  American  Ideals  avec  celui  qui  a  égale- 
ment écrit  The  Winning  of  the  West,  The  Wilderness 
Hunier  et  The  Rough  Riders,  et  qui  a,  de  plus,  vécu 
presque  tout  ce  qu'il  a  écrit.  C'est  le  résumé  d'un  en- 
semble d'initiation  intellectuelle,  de  discipline  sportive  et 
d'imprégnation  morale,  des  plus  difficiles  à  rencontrer 
dans  un  seul  individu. 

«  Nous  sommes  une  nation  de  pionniers,  dit-il  ;  les  pre- 
miers colons  débarqués  sur  nos  rivages  étaient  des  pion- 
niers ...  Ils  furent  des  hommes  d'espérance  et  d'at- 
tente, d!entreprise  et  d'énergie  ;  car  les  hommes  d'un  con- 
tentement émoussé  ou  d'un  désespoir  stupide  n'eurent 
point  de  part  dans  ce  grand  mouvement  de  pénétration 
et  d'excursion  dans  le  Nouveau  Monde.  Notre  pays  a 
été  peuplé  par  des  pionniers  et,  par  conséquent,  il  a  en 
lui  plus  d'énergie,  plus  d'entreprise,  plus  de  puissance  ex- 
pansive  qu'aucun  autre  dans  le  moade  entier. 

«  Les  hommes  qui,  avec  la  hache  dans  la  forêt,  le  pic 
dans  les  montagnes  et  la  charrue  sur  les  prairies,  pous- 


184     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

sèrent  au  complet  établissement  de  notre  domination  sur 
les  déserts  américains,  ont  donné  une  forme  définie  à 
notre  nation.  Ils  ont  montré  les  qualités  d'audace,  d'en- 
durance, de  largeur  de  vue,  d'ardent  désir  de  la  victoire 
et  de  refus  obstiné  d'accepter  la  défaite,  lesquelles  tendent 
à  former  Tessentielle  virilité  du  caractère  américain.  Au- 
dessus  de  tout,  ils  ont  reconnu,  dans  une  forme  pratique, 
la  loi  fondamentale  du  succès  dans  la  vie  américaine,  —  la 
loi  du  travail  dignifié,  la  loi  de  l'effort  hautement  ré- 
solu .  .  . 

«  Les  nations  faibles  et  stationnaires  ont  disparu  aussi 
sûrement  et  plus  rapidement  que  celles  dont  les  citoyens 
sentirent  en  eux  la  force  ascensionnelle  qui  pousse  les 
âmes  généreuses  à  l'effort  grand  et  noble.» 

«  Aucune  prospérité  ni  aucune  gloire  ne  peuvent  sauver 
une  nation  dont  le  cœur  est  pourri.» 

((  A  la  longue,  la  frugalité,  l'industrie,  l'énergie  et  la 
capacité  de  l'individu  doivent  toujours  rester  les  princi- 
paux facteurs  du  succès.» 

<(  C'est  parce  que  nous  croyons  de  tout  notre  cœur  et  de 
toute  notre  âme  dans  la  grandeur  de  ce  pays,  parce  que 
nous  avons  dans  nos  veines  le  frémissement  d'une  vie 
robuste  et  que  nous  sommes  assurés  qu'il  nous  a  été  donné 
le  privilège  de  jouer  un  rôle  supérieur  dans  le  siècle  qui 
vient  de  s'ouvrir,  que  nous  saluons  avec  un  vif  plaisir 
l'occasion  d'accomplir  la  tâche  quelconque  que  la  Provi- 
dence pourra  nous  assigner  ...» 

((  S'ils  sont  sages,  tous  les  pères  et  mères,  dans  ce  pays, 
inciteront  leurs  enfants  à  ne  point  reculer  devant  les  dif- 


et  la  République  d'Haïti  185 

ficultés,  mais  à  les  affronter  et  à  les  vaincre  ;  non  à  s'éver- 
tuer pour  une  vie  d'ignoble  aisance,  mais  à  s'efforcer  de 
faire  leur  devoir,  d'abord  envers  eux-mêmes  et  leurs  fa- 
milles, et  puis  envers  toute  la  République.  Et  il  faut  que 
ce  devoir  prenne  inévitablement  le  cachet  du  travail,  dans 
une  forme  ou  dans  une  autre.» 

Ces  citations,  entrecoupées  dans  le  texte,  sont  présen- 
tées, ici,  dans  un  ordre  qui  n'est  pas  exactement  celui  du 
discours  dont  elles  sont  pourtant  textuellement  tirées  et 
dont  elles  constituent  les  pensées  maîtresses,  la  «  substan- 
tifique  moelle.»  Je  les  ai  groupées  suivant  mes  notes 
prises,  en  plusieurs  lectures. 

L'orateur  avait  déjà  exprimé,  avec  plus  de  relief,  les 
mêmes  idées  du  dernier  paragraphe,  dans  son  beau  livre 
La  Vie  Intense  (The  Strenuous  Life)  :  «  Envisageons 
fièrement  la  vie,  écrit-il,  résolus  à  faire  bien  et  virilement 
notre  devoir,  résolus  à  soutenir  la  justice  en  parole  et  en 
action,  résolus  à  être  à  la  fois  honnêtes  et  braves,  à  servir 
de  hauts  idéals,  en  usant  cependant  des  méthodes  prati- 
ques. Surtout  ne  tremblons  devant  aucune  lutte  morale 
ou  matérielle,  pourvu  que  nous  soyons  certains  que  cette 
lutte  est  justifiée;  car  c'est  seulement  par  la  lutte,  par 
l'effort  difficile  et  dangereux  que  nous  atteindrons  enfin 

le  terme  de  notre  grandeur  nationale.»* 

*  En  Europe,  on  est  incapable  de  saisir  cette  conception  de  la 
vie,  qui  fait  des  Américains  ce  peuple  extraordinaire,  dont  les 
rapides  progrès,  la  virilité  et  «  Tef fort  hautement  résolu  »  éton- 
nent le  Vieux  Monde.  Ne  regardant  que  la  superficie  de  cette 
vie  intense,  on  n'y  voit  que  les  qualités  opposées,  qui  la  ren- 
dent tellement  dissemblable  à  la  vie  européenne.  M.  Charles 
Roux,  écrivain  français,  a  fait  une  heureuse  trouvaille,  en  dé- 


i86     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Après  avoir  lu  toutes  ces  pensées,  toutes  ces  maximes 
dont  l'élévation  morale  et  philosophique,  de  même  que  le 
bonheur  d'expression,  dénote  une  si  puissante  organisa- 
tion intellectuelle,  il  s'en  dégage,  sur  la  personnalité  de 
M.  Roosevelt,  une  impression  générale,  qui  ne  laisserait 
voir  en  lui  que  l'homme  de  méditation,  toujours  en  face 
de  ridée,  tels  un  Kant,  un  Fichte,  un  Stuart-Mill  ou  un 
Auguste  Comte,  abandonnant  aux  autres  mortels  la  be- 
sogne d'agir  et  de  réaliser  les  faits,  les  concepts  dont  ils 

couvrant  que  Mr.  Roosevelt  «  est  un  grand  homme  à  qui  il  ne 
manque  que  quelques  siècles  de  civilisation.»  Mr.  Francesco 
Bianchi,  écrivain  italien,  en  y  applaudissant,  déclare  dans  Italiana 
Moderna,  que  «ce  jugement  subtile  et  juste  s'applique  à  tout  le 
peuple  de  l'Amérique  du  Nord.» 

Ce  dernier  se  pique  vraisemblablement  de  connaître  parfaite- 
ment les  choses  américaines.  «  Le  jeune  américain,  écrit-il, 
forme  sa  personalité  dans  la  lutte  même  de  la  vie,  où  il  s'élance 
dès  qu'il  atteint  l'âge  convenable.  Il  reçoit  la  virile  éducation 
que  Tacite  met  sous  les  yeux  des  jeunes  Romains  des  dernières 
années  de  la  république,  qui  pugnare  in  prœlio  discebant.  Ainsi 
le  yankee  entre  dans  la  vie  politique  sans  les  scrupules  d'aucun 
préjugé,  sans  préconceptions  scolastiques  ni  liens  académiques. 
Et  ainsi,  Mr.  Roosevelt  commença  sa  carrière  comme  combat- 
tant et  parvint  à  la  Présidence,  non  en  suivant  la  hiérarchie 
officielle,  mais  par  l'activité  variée  d'une  vie  intensément  vécue.» 

Traduttore,  traditore,  «  traduire  c'est  trahir,»  assure  un  dicton 
italien.  Comme  la  prose  de  M.  Bianchi  a  été  traduite  en  an- 
glais par  The  American  Review  of  Reviews,  dont  j'ai  traduit 
le  texte  en  français,  il  est  fort  possible  que  l'écrivain  italien 
ait  été  la  victime  d'une  double  trahison.  Mais,  en  vérité,  que 
peut-on  trouver  de  commun  entre  ce  qu'a  écrit  Tacite  (je  sup- 
pose qu'il  s'agit  de  son  célèbre  ouvrage  de  Morihus  Germano- 
rum)  avec  l'éducation  d'un  citoyen  des  États-Unis?  Que  dire 
de  la  façon  dont  M.  Bianchi  considère  l'arrivée  de  M.  Roosevelt 
à  la  Présidence?  Pour  son  esprit  raffiné,  le  chef  Américain  ne 
serait  qu'une  espèce  de  Marius  parvenu  au  consulat  sans  par- 


et  la  République  d'Haïti  187 

indiquent  la  haute  portée  politique  et  morale,  ou  l'ordon- 
nancement inéluctable.  Mais  comme  on  s'y  tromperait! 
Ce  philosophe  dogmatique  est  un  homme  d'action.  Il 
pratique  la  virilité  encore  mieux  qu'il  ne  l'enseigne.  Pour 
s'en  convaincre,  voyez  plutôt  le  vivant  portrait  qu'en 
a  fait  le  sénateur  Depew,  dans  un  discours  prononcé  à 
la  Convention  nationale  Républicaine  de  Philadelphie,  en 
juin  1900,  en  recommandant  M.  Roosevelt  comme  vice- 
président  des  États-Unis. 

«A  Santiago,  dit  l'éloquent  sénateur,  on  entendit  une 

courir  le  Curriculutn  réglementaire,  ayant  passé  par  le  préture 
avant  d'avoir  été  questeur  ! . . . 

Même  l'esprit  éclairé  et  sagace  de  M.  E.  Melchior  de  Vogiié 
reste  invinciblement  enchaîné  à  ses  préoccupations  ultra-classi- 
ques» quand  il  parle  des  États-Unis.  Dans  les  Annales  littéraires 
et  politiques  du  20  novembre  1904,  le  délicat  académicien  dit  de 
M.  Roosevelt  :  «  Hanté  visiblement  par  des  souvenirs  de  la  Répu- 
blique romaine,  ce  yankee  lettré  moule  sa  pensée  et  sa  phrase  sur 
les  modèles  que  nous  a  légués  l'orgueil  romain.»  La  phrase  de 
M.  Vogué  est  certainement  fort  belle,  académique  au  possible; 
mais  en  s'extériorisant,  comme  il  soupçonne  les  Américains  de 
vouloir  faire,  ne  se  croirait-il  pas,  plume  en  main,  dans  la  peau 
de  M.  Roosevelt?... 

Dans  ma  jeunesse,  j'ai  passablement  feuilleté  Tite-Live  et 
Salluste,  dont  le  genre  est  de  mettre  de  superbes  discours  dans 
la  bouche  des  personnages  romains;  j'ai  lu  Tacite,  plus  sobre 
d'allocutions  politiques,  et  les  Commentaires  de  César  dont  le 
style  approche  tant  de  la  modernité;  j'ai  enfin  passé  des  heures 
et  des  heures  à  parcourir  les  Conciones.  Peut-être  n'en  ai-je 
rien  compris;  mais  il  me  faut  avouer  que,  pas  plus  là  que  dans 
les  discours  ou  les  écrits  philosophiques  de  Cicéron,  ou  de  Se- 
nèque,  ou  dans  l'amplification  oratoire  de  Pline  le  Jeune  qu'est 
le  Panégyrique  de  Trajan,  je  n'ai  trouvé  quelque  chose  qui 
ressemble  sérieusement  à  la  pensée  et  à  la  phrase  du  gradué  de 
Harvard...  Aussi  bien,  on  est  toujours  si  loin  d'un  Melchior 
de  Vogiié! 


i88     M.  Roosez'clt,  Président  des  États-Unis, 

voix  modeste,  excessivement  polie,  s'adressant  au  régi- 
ment des  miliciens  se  trouvant  sur  le  terrain,  au  moment 
où  les  boulets  espagnols  fendaient  l'air  sur  leurs  têtes. 
Cette  voix  disait  :  «  Tenez-vous  d*un  côté,  s'il  vous  plaît, 
messieurs,  d'un  côté,  s'il  vous  plaît,  afin  que  mes  hommes 
puissent  se  déployer.»  Et  quand  cet  homme  poli  fit  sortir 
ses  hommes  à  ciel  ouvert,  où  ils  pouvaient  voir  en  face 
les  bayonnettes  et  les  boulets  de  l'ennemi,  il  y  eut  en  lui 

f  une  transformation.  Cette  transformation  était  celle  du 
dandy  devenu  vacher,  du  vacher  devenu  soldat  et  du 
soldat  devenu  un  héros  ;  et,  s'élançant  sur  la  colline,  le  pis- 
tolet à  la  main,  il  cria  aux  miliciens  derrière  lui  :  «  Donnez- 
les  au  diable,  mes  garçons  !  Donnez-les  au  diable  !  ...  » 
Cet  homme  poli,  transformé  en  héros  par  l'odeur  de  la 
poudre  et  la  sensation  du  danger,  proférant  un  juron  su- 
perbe, en  face  de  la  mort  que  lançaient  les  boulets  et  que 
pointaient  les  bayonnettes,  ce  n'était  pas  un  autre  que  M. 
Roosevelt,  à  la  tête  de  ses  casse-cous  !  .   .  .  » 

Obtenir  par  l'effort,  par  le  travail  incessant,  une  «  Amé- 
rique »  de  plus  en  plus  forte,  de  plus  en  plus  grande,  telles 

-J  sont  les  aspirations  du  président  des  États-Unis.  Il  y 
met  un  tempérament  complexe  d'homme  d'état,  de  soldat 
et  de  philosophe,  où  la  diplomatie,  la  brusquerie  et  la 
raison  s'entremêlent  étonnamment  dans  le  même  élan 
patriotique.  Avec  cette  façon  de  comprendre  et  de  trai- 
ter les  questions  américaines,  la  doctrine  de  Monroe,  dont 
la  tradition  est  vieille  de  plus  de  trois  quarts  de  siècle, 
prend  naturellement,  sous  sa  plume  ou  sur  ses  lèvres, 
un  caractère  plus  saillant  et  plus  énergique,  sans  devenir 


et  ta  République  d'Haïti  189 

le  moins  du  monde  agressif  ou  menaçant.    Dans  son  mes- 
sage présenté  dans  la  première  session  du  57"*  Congrès    ^ 
des  États-Unis,  il  s'est  ainsi  exprimé  : 

«  Il  y  a  juste  soixante  dix-huit  ans,  depuis  que  le  prési- 
dent Monroe,  dans  son  message  annuel  annonça  que  Les 
continents  américains  ne  doivent  plus  être  dorénavant 
considérés  comme  susceptibles  de  nouvelle  colonisation 
par  aucune  puissance  européenne.  En  d'autres  mots,  la 
doctrine  de  Monroe  est  une  déclaration  qu'il  ne  doit  plus 
y  avoir  d'agrandissement  territorial  par  une  puissance 
non-américaine  quelconque,  aux  dépens  d'une  puissance 
américaine,  sur  le  sol  américain. 

«  Cette  doctrine  n'a  rien  à  faire  avec  les  relations  com- 
merciales des  nations  américaines,  laissant,  en  réalité,  à 
chacune  d'elles  le  droit  de  former  telles  relations  qu'elle 
désire.  En  d'autres  termes,  elle  est  réellement  une  ga- 
rantie de  l'indépendance  commerciale  des  pays  américains. 
Nous  ne  demandons  pas,  à  l'abri  de  cette  doctrine,  de  re- 
lations exclusives  avec  aucun  autre  État  de  l'Amérique. 
Nous  ne  garantissons  aucun  État  contre  le  redressement, 
s'il  se  conduit  mal,  pourvu  que  ce  redressement  ne  prenne 
point  la  forme  de  l'acquisition  d'un  territoire  par  une  puis- 
sance non-américaine. 

«  Notre  attitude  à  Cuba  est  une  suffisante  garantie  de 
notre  propre  bonne  foi.  Nous  n'avons  pas  le  plus  léger 
désir  de  nous  assurer  aucun  territoire  aux  dépens  de  nos 
voisins.  Nous  voulons  travailler  avec  eux,  la  main  dans 
la  main,  de  façon  que  nous  tous  puissions  nous  élever 
ensemble.    Nous  nous  réjouissons  de  la  bonne  fortune  de 


J 


190     Af.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

chacun  d'eux;  nous  saluons  avec  plaisir  leur  prospérité 
matérielle  et  leur  stabilité  politique.» 

Dans  la  seconde  session  du  même  Congrès  (en  1902), 
il  dit  encore,  à  propos  du  Canal  de  Panama  :  «  Aucune 
nation  indépendante,  en  Amérique,  n'a  besoin  d'avoir  la 
y  moindre  crainte  d'agression  de  la  part  des  États-Unis.  Il 
appartient  à  chacune  de  maintenir  l'ordre  dans  ses  pro- 
pres limites  et  de  remplir  ses  justes  obligations  envers 
les  étrangers.  Lorsque  cela  est  fait,  elles  peuvent  rester 
assurées  que,  fortes  ou  faibles,  elles  n'ont  rien  à  craindre 
d'une  intervention  extérieure.» 

Dans  sa  lettre  du  20  mai  1904,  à  M.  Elihu  Root,  lue 
au  banquet  offert  à  New- York,  à  l'occasion  du  2"*  an- 
niversaire de  la  République  cubaine,  il  répéta  encore  : 

«  Ce  n'est  pas  vrai  que  les  États-Unis  aient  le  désir 
d'acquérir  de  nouveaux  territoires  ni  qu'ils  nourrissent 
aucun  projet,  à  l'égard  d'autre  action,  sinon  pour  leur 
propre  bien-être.  Tout  ce  que  nous  voulons,  c'est  de  voir 
les  pays  voisins  du  nôtre  stables,  ordonnés  et  prospères. 
Tout  pays  dont  le  peuple  se  conduit  bien  peut  compter 
sur  notre  sincère  amitié.  Si  une  nation  démontre  qu'elle 
sait  comment  se  conduire  avec  décence  dans  les  questions 
politiques  et  industrielles,  si  elle  maintient  l'ordre  et  sa- 
tisfait à  ses  obligations,  elle  n  a  point  à  craindre  l'inter- 
vention des  États-Unis.  Des  faits  brutaux  ou  l'impuis- 
sance ayant  pour  résultat  le  relâchement  des  liens  d'une 
société  civilisée  peuvent,  à  la  fin,  exiger  l'intervention  de 
quelque  nation  civilisée  et,  dans  l'hémisphère  occidental, 
les  États-Unis  ne  peuvent  se  montrer  indifférents  à  ce 


et  la  République  d'Haïti  191 

devoir  ;  mais  il  ne  reste  pas  moins  vrai  que  nos  intérêts  et 
ceux  de  nos  voisins  du  Sud  sont,  en  réalité,  identiques. 
Tout  ce  que  nous  leur  demandons,  c'est  qu'ils  se  gou- 
vernent bien  et  qu'ils  soient  prospères  et  ordonnés.  Tant 
qu'ils  procéderont  ainsi,  ils  ne  trouveront  en  nous  que 
le  désir  de  les  aider.»* 

M.  Roosevelt  saisît  merveilleusement  la  haute  respon- 
sabilité internationale  et  la  charge,  pouvant  devenir  bien 
lourde,  que  doivent  assumer  les  États-Unis,  pour  donner 
à  la  fameuse  doctrine  une  portée  réelle  et  effective.  Aussi 
en  a-t-il  avisé  le  peuple  américain,  avec  sa  franchise  bien 
connue.  Le  2  avril  1903,  il  prononça  à  Chicago  les  pa- 
roles suivantes: 

«  La  doctrine  de  Monroe  n'est  pas  une  loi  internatio- 
nale et  quoique  je  pense  qu'elle  deviendra  telle,  un  jour, 
cela  n'est  pas  nécessaire,  aussi  longtemps  qu'elle  reste  un 
trait  caractéristique  de  notre  politique  étrangère  et  aussi 
longtemps  que  nous  possédions  à  la  fois  la  volonté  et  la 
force  de  la  rendre  effective.  Ce  dernier  point,  mes  chers 
concitoyens,  est  de  toute  importance  et  c'en  est  un  que, 
comme  peuple,  nous  ne  pouvons  jamais  nous  permettre 
d'oublier.  Je  crois  de  tout  mon  cœur  et  de  toute  mon 
âme  dans  la  doctrine  de  Monroe;  je  suis  convaincu  que 
l'immense  majorité  de  mes  compatriotes  croient  également 
en  elle;  mais  je  préférerais  infiniment  nous  voir  l'aban- 
donner que  de  nous  voir  la  mettre  en  avant,  faire  du  bruit 
autour  d'elle  et,  cependant,  manquer  d'édifier  une  force 
de  combat  suffisante,  laquelle,  en  dernière  analyse,  peut 

*  Traduction  du  journal  Le  Soir. 


192     M.  Rooscvelt,  Président  des  États-Unis, 

seule  la  faire  respecter  par  toute  puissance  étrangère  dont, 
à  l'occasion,  l'intérêt  pourrait  être  de  la  violer.» 

En  fait,  nul  ne  peut  nier  que  la  doctrine  de  Monroe, 
ainsi  interprétée,  ainsi  accentuée  par  M.  Roosevelt,  ne 
tende  à  prendre  un  caractère  de  droit  international  posi- 
tif. On  n'a  qu'à  bien  observer  Tadhésion  tacite,  mais  de 
plus  en  plus  manifeste,  qu'y  donnent  toutes  les  grandes 
puissances  européennes.  Que  doit-il  en  sortir,  dans  l'ave- 
nir ?  Cette  question  trouble  bien  des  monarques  ou  même 
de  simples  particuliers,  dont  le  bonheur  serait  de  pouvoir 
continuer  à  faire  leur  bon  plaisir  avec  les  pays  jeunes  et 
encore  mal  organisés,  auxquels  la  peur  de  la  force  pri- 
mant le  droit  fait  subir  une  si  nuisible  dépression  dans 
leur  développement  national.  Mais  je  n'y  peux  voir,  pour 
ces  pays  faibles  et  mal  outillés,  dont  la  plupart  des  répu- 
bliques centrales  ou  méridionales  de  l'Amérique  sont  des 
spécimens,  qu'une  garantie  tutélaire,  qu'un  contrefort  né- 
cessaire. N'ayant  plus  cette  crainte  abrutissante  de  per- 
dre leur  autonomie,  crainte  dont  les  jouisseurs  classés 
et  patentés  d'une  indépendance  mal  utilisée  font  un  épou- 
vantail  spécifique  contre  toutes  les  revendications  de  la 
justice  et  de  la  liberté,  ces  jeunes  peuples  qui  ne  man- 
quent ni  d'intelligence  ni  d'énergie  morale,  pourront 
s'évertuer,  pour  acclimater  chez  eux  la  civilisation,  but 
rationnel  de  toute  organisation  nationale  digne  de  respect 
et  de  sympathie.  Aussi  bien,  je  répéterai  volontiers  les 
paroles  du  président  des  États-Unis  :  «  Je  crois  de  toute 
mon  âme,  à  la  doctrine  de  Monroe.» 

Après  cette  fameuse  doctrine,  ce  qui  intéresse  le  plus 


et  la  République  (f Haïti  193 

les  Haïtiens,  dans  leurs  relations  avec  les  États-Unis,  c'est  ^ 
la  question  de  race  ou  de  préjugé  de  couleur.  Là  encore, 
M.  Roosevelt  s'est  constamment  montré  conséquent  avec 
le  programme  républicain,  dont  l'un  des  principes  le  mieux 
fixés  est  la  rédemption  du  nègre  américain  de  l'esclavage 
à  la  liberté  et  de  l'infériorité  sociale  à  une  ascension  mo- 
rale et  intellectuelle  vers  l'égalité,  par  l'éducation  et  le 
travail. 

«  C'est  une  excellente  chose,  a  dit  M.  Roosevelt,  que 
la  garde  qui  veille  autour  de  la  tombe  de  Lincoln  soit  com- 
posée de  soldats  de  couleur.  Ce  fut  personnellement  une 
bonne  fortune  pour  moi,  à  Santiago,  de  servir  à  côté  des 
troupes  de  couleur.  Un  homme  qui  est  assez  bon  pour 
verser  son  sang  pour  le  pays,  est  assez  bon  pour  être  . 
gratifié  d'une  part  équitable  dans  les  jouissances  natio- 
nales. Personne  n'a  droit  à  plus  que  cela,  personne  ne 
doit  avoir  moins  que  cela.» 

Ce  qu'il  réclame  du  noir,  désireux  de  monter,  ce  sont  .^ 
les  qualités  morales  et  intellectuelles  qui  constituent  la  - 
seule  vraie  distinction  parmi  les  hommes  de  toutes  les 
races,  a  Le  type  du  caractère  personnel  et  de  la  vertu 
civique  que  le  Président  veut  établir  pour  l'émulation  du 
noir  est  mieux  personnifié  dans  Booker  T.  Washington 
que  dans  aucun  homme  de  couleur  connu  du  public,  écrit 
M.  Leupp.  Tout  noir  qui  aspire  aux  emplois  doit  faire 
preuve  de  cette  capacité.  Suivant  le  degré  qu'il  s'en  ap- 
proche ou  s'en  écarte,  il  sera  jugé  capable  ou  incapable.»^ 

Je  ne  sais  si  l'exigence  ne  serait  pas  poussée  trop  loin, 
^Francis  E.  Leupp:  The  M  an  Roosevelt,  p.  217. 


194     M'  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

en  demandant  à  tous  les  noirs  américains  de  ressembler  à 
M.  Booker  T.  Washington,  avant  d'aspirer  légitime- 
ment aux  fonctions  publiques.  Demandons-le.  La  plu- 
part des  fonctionnaires  blancs  ont-ils  la  capacité  du  grand 
éducateur  de  Tuskegee  ?  La  négative  n'est  pas  douteuse. 
Toutefois,  M.  Roosevelt  n'a  jamais  adopté  une  telle  for- 
mule, pour  exprimer  ses  sentiments.  En  s'adressant  aux 
chefs  du  parti  républicain,  dans  le  Sud  des  États-Unis,  il 
dit  simplement  :  «  Désormais  le  Sud  doit  être  gouverné 
dans  ses  relations  fédérales  par  les  meilleurs  hommes  que 
je  peux  obtenir,  sans  aucune  considération  de  race  ou  de 
parti.»  Mais  s'arrêterait-il  à  imposer  aux  noirs  aspirant 
aux  fonctions  publiques,  la  capacité  d'un  Booker  Wash- 
ington, que  ce  serait  encore  énorme. 

En  effet,  le  préjugé  de  couleur  ne  fait  point  de  distinc- 
tion entre  le  nègre  capable  et  le  nègre  incapable.  Ce  qu'il 
refuse  d'accepter  à  la  participation  des  prérogatives  po- 
litiques et  sociales,  ce  n'est  pas  l'ignorant  ou  le  mal  élevé, 
c'est  le  noir,  du  pur  sang  au  dernier  deg^é  du  sang  mêlé, 
pourvu  qu'on  puisse  découvrir  dans  ce  blanc  apparent  un 
indice  quelconque  de  métissage.^     Pour  en  faire  foi  on 

*  Il  y  avait  un  homme,  dit  Booker  Washington,  qui  était  bien 
connu  dans  son  milieu  comme  un  Nègre,  mais  qui  était  si  blanc 
que  même  un  expert  aurait  une  rude  tâche  pour  le  classer  comme 
un  noir.  Cet  homme  lisait,  dans  la  partie  du  train  mise  à  part 
pour  les  voyageurs  de  couleur.  Lorsque  le  conducteur  du  train 
fut  à  sa  portée,  il  laissa  voir  immédiatement  sa  perplexité.  Si 
Thomme  était  un  nègre,  le  conducteur  n'avait  nul  besoin  de 
l'envoyer  dans  la  voiture  des  blancs;  en  même  temps  s'il  était 
un  blanc,  le  conducteur  ne  voulait  pas  lui  faire  l'insulte  de  lui 
demander  s'il  était  un  nègre.  L'agent  le  regarda  attentivement, 
examinant  sa  chevelure,  ses  yeux,  son  nez  et  ses  mains,  mais 


et  la  République  d^ Haïti  195 

n'a  qu'à  rappeler  la  curieuse  émotion  qui,  partie  du  Sud, 
gagna  tous  les  États-Unis,  d'un  bout  à  l'autre,  lorsque  M. 
Roosevelt,  en  octobre  1901,  eut  ouvertement  reçu,  à  la 
table  de  la  Maison  Blanche,  le  même  Booker  T.  Wash- 
ington. L'écho  en  parcourut  les  deux  mondes.  Là  où 
l'indignation  ne  fut  pas  formellement  exprimée,  il  y  eut 
au  moins  des  observations  sévères  ou  apitoyées  sur  l'im- 
prudence d'un  tel  défi  jeté  aux  mœurs  américaines.  Le 
président  resta  impassible  et  domina  toutes  ces  clameurs 
par  la  fermeté  même  de  son  attitude.^  La  nomination  du 
^  Dr.  William  D.  Crum,  comme  percepteur  de  douane,  à 
Charleston,  ne  causa  pas  moins  de  scandale  parmi  les 
blancs  du  Sud.  Les  remontrances  devinrent  même  plus 
effectives.  Un  des  protestataires  alla  jusqu'à  avancer  que 
M.  Roosevelt,  durant  sa  visite  à  l'Exposition  de  Charles- 
ton,  au  printemps  de  1902,  avait  donné  sa  parole,  à  trois 
éminents  citoyens  blancs,  qu'il  ne  nommerait  jamais  un 

semblait  encore  embarrassé.  Finalement,  pour  résoudre  la  dif- 
ficulté, il  se  courba  et  jeta  un  regard  investigateur  sur  le  pied 
de  rhomme.  Quand  je  vis  le  conducteur  examiner  les  pieds  de 
l'homme  en  question,  je  me  ris  en  moi-même:  «Cela  réglera 
l'affaire.»  Et  il  en  fut  ainsi;  car  l'employé  du  train  en  conclut 
promptement  que  le  passager  était  un  nègre  et  il  le  laissa  où  il 
était.  Je  me  félicitai  que  ma  race  eût  la  bonne  fortune  de  con- 
server un  de  ses  membres.     (Up  front  Slavery,  pp.  loo-ioi.) 

*A  cette  époque,  étant  ministre  d'Haïti  à  Paris,  j'eus  l'hon- 
neur d'écrire  à  M.  Roosevelt  une  lettre  de  félicitations  et  de 
remerciements,  au  nom  de  la  race  noire,  en  lui  adressant  un 
exemplaire  de  mon  ouvrage  De  V Égalité  des  Races  Humaines, 
Lettre  et  volume  furent  cordialement  accueillis  par  le  grand  Amé- 
ricain, qui  m'honora  d'une  réponse  quasi-officielle,  ayant  été  faite 
par  l'honorable  M.  John  Hay,  Secrétaire  d'État,  au  nom  du  Pré- 
sident 


196     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

nègrt  aux  fonctions  publiques,  dans  cette  ville.  Le  Prési- 
dent concentra  son  indignation  contre  cette  fausse  impu- 
tation, mais  il  écrivit  à  Tune  des  trois  personnes  en  ques- 
tion: 

«  Comment  quelqu'un  aurait-il  pu  avoir  Tidée  que  j'ai 
dit  que  je  ne  nommerais  point  aux  emplois  des  hommes 
de  couleur*  honorables  et  intègres,  lorsqu'il  n'y  aurait 
d'autres  objections  contre  eux  que  leur  couleur?  J'avoue 
que  je  suis  entièrement  incapable  de  le  comprendre.  Au 
temps  de  ma  visite  à  Charleston,  le  printemps  dernier, 
j'ai  fait  et,  depuis  ce  temps,  j'ai  continué  à  faire  nombre 
de  pareilles  nominations  dans  divers  États  où  il  y  a  une 
population  de  couleur  considérable . . .  Ces  nominations 
d'homme  de  couleur  n'ont  constitué  dans  aucun  État  plus 
qu'une  mince  proportion  du  nombre  total  de  nominations. 
Je  suis  incapable  de  voir  comment  on  pourrait  légitime- 
ment me  demander  de  faire  une  exception  pour  la  Caro- 
line du  Sud.  Aussi  loin  que  je  le  peux  légitimement,  je 
tâcherai  toujours  de  faire  attention  aux  désirs  et  aux  sen- 
timents du  peuple  de  chaque  localité;  mais  je  ne  puis  con- 
sentir à  prendre  position,  en  fermant  la  porte  de  l'espé- 
rance,—  la  porte  de  l'opportunité,  —  à  un  homme  quel- 
conque, n'importe  son  mérite,  sur  les  simples  fondements 
de  la  race  ou  de  la  couleur.» 

On  remarquera  le  soin  constant  que  j'ai  mis  à  faire 
connaître  M.  Roosevelt  par  sa  propre  parole  et  surtout 

/Le  terme  colored  men,  «hommes  de  couleur,»  s'emploie  aux 
États-Unis  pour  tous  les  noirs,  jaunes  et  sang-mêlés,  comme  les 
anciens  colons  de  St-Domingue  l'employaient  pour  désigner  les 
affranchis  noirs,  jaunes  ou  sang-mêlés. 


et  la  République  d'Haïti  197 

par  des  paroles  ayant  les  plus  souvent  un  caractère  offi- 
ciel. Cependant  jusqu'ici,  on  ne  doit  voir  en  lui  que  le 
successeur  de  McKinley,  dont  il  avait  juré  de  «  continuer 
la  politique  dans  son  absolue  intégrité.»  En  effet,  pour 
celui  qui  a  bien  étudié  cet  homme  extraordinaire,  sa  pa- 
role a  un  prix  que  ne  revêtent  guère  celles  de  beaucoup 
d'hommes  d'États.  Certes,  ce  n'est  pas  lui  qui  signerait 
\  cette  maxime  élégamment  immorale  du  prince  de  Talley- 
J  rand  :  «  La  parole  a  été  donnée  à  l'homme  pour  dissimu- 
ler sa  pensée.»  Aussi  est-ce  le  continuateur  attentif  de 
McKinley  que  nous  avons  déjà  vu  à  l'œuvre.  Mais,  pour 
adapter  ses  actes  et  sa  propagande  politique,  d'une  façon 
si  brillante  et  si  aisée,  à  la  pensée  de  son  éminent  prédé- 
cesseur, il  faut  bien  qu'il  y  ait  eu  entre  eux  un  lien  intel- 
lectuel et  moral,  servant  de  commune  direction  à  leur  con- 
duite d'hommes  publics.  Ce  lien  n'est  autre  que  le  pro- 
gramme même  du  parti  républicain,  dont  l'application 
présente  divers  aspects,  suivant  la  personnalité  dominante, 
mais  qui  ne  dévie  point  des  grandes  lignes  qui  en  for- 
ment le  cadre  et  la  charpente. 

C'est  ainsi  qu'en  maintenant  sa  parole  de  continuer 
la  politique  de  McKinley,  M.  Roosevelt  avait  montré  le 
tact  d'un  vrai  homme  d'État,  une  intelligence  consom- 
mée du  terrain  où  il  avait  à  marcher,  pour  arriver  les 
mains  basses  à  une  élection  triomphale,  sans  même  pa- 
raître y  travailler.  En  offrant  au  parti  républicain  un 
nouveau  gage,  aussi  sincère  qu'éclatant,  de  sa  fidélité  aux 
principes  préconisés,  —  en  même  temps  que,  par  sa  façon 
de  le  représenter  à  la  Maison  Blanche,  il  lui  donnait,  aux 


198     M.  Rooseveltj  Président  des  États-Unis^ 

yeux  du  peuple  américain,  un  prestige  qui  n'a  jamais 
monté  plus  haut,  —  il  s'était  tout  simplement  préparé  un 
marchepied  inébranlable,  pour  gravir  les  degrés  du  pou- 
voir, cette  fois,  en  signe  d'une  consécration  personnelle. 

En  effet,  s'il  y  a  un  fait  hors  de  conteste,  dans  la  poli- 
tique intérieure  des  États-Unis,  c'est  l'ascendant  de  plus 
en  plus  croissant  qu'exerce  sur  le  pays  le  parti  républi- 
cain. L'influence  s'en  est  constamment  fait  sentir,  de- 
puis la  fondation  même  de  ce  parti.  Au  moment  où 
s'ouvrait  la  campagne  présidentielle  de  l'année  dernière, 
M.  Francis  Curtis  publia  une  monographie  saisissante, 
fort  instructive  et  fort  attrayante,  sous  ce  titre  :  «  Le 
Parti  Républicain.»  Là,  il  a  habilement  mis  en  lumière 
toutes  les  grandes  mesures  élaborées  et  votées  sous  les 
diverses  administrations  républicaines,  avec  les  noms  des 
chefs  éminents  qui  ont  dirigé  le  parti.  Ce  livre  parut  à 
point,  pour  montrer  ou  plutôt  pour  rappeler  au  peuple 
américain  que  le  grand  parti  de  Lincoln,  dès  le  commen- 
cement, ne  lui  avait  donné  que  gloire,  honneur  et  profit. 
M.  Benjamin  Harrison,  qui  a  joué  un  rôle  si  remar- 
quable parmi  les  plus  illustres  présidents  fournis  par  les 
républicains,  après  l'avoir  lu,  a  pu  se  contenter  d'écrire 
en  résumé  :  «  Considérons  tous  l'histoire  et  les  déclara- 
tions des  grands  partis  et  concluons,  avec  sollicitude,  le- 
quel doit  plus  vraisemblablement  promouvoir  les  inté- 
rêts généraux  de  notre  peuple.»  Qui  pourrait  hésiter  à 
répondre:    c'est  le  parti  républicain! 

Ce  parti  n'a  pas  seulement  soutenu  les  doctrines  éco- 
nomiques qui  devaient  contribuer  à  l'indépendance  in- 


et  la  République  d'Haïti  199 

dustrielle  et  à  la  brillante  prospérité  des  États-Unis;  il 
a  aussi,  —  malgré  la  guerre  civile  dont  les  dépenses  mon- 
tèrent à  deux  milliards  sept  cent  millions  de  dollars, 
créant  une  dette  publique  énorme,  avec  la  plaie  du  pa- 
pier-monnaie,—  porté  la  fortune  publique  à  un  degré 
que  ne  pouvaient  prévoir  les  plus  optimistes.  Sous  lui, 
les  finances  de  TÉtat  furent  restaurées,  le  trésor  public 
surchargé  d'or.  La  guerre  hispano-américaine,  relati- 
vement courte,  il  est  vrai,  ne  causa  aucun  arrêt  à  ce  ma- 
gnifique état  de  choses,  grâce  à  la  direction  éclairée  et 
sage  de  M.  Gage,  Secrétaire  d'État  des  finances,  dont 
la  prudence  et  l'habilité  soutinrent  le  crédit  public,  qui 
ne  subit  aucune  crise.  Au  contraire.  Le  3  mars  1900, 
au  banquet  de  la  Société  de  VOhio,  à  New-York,  le  pré- 
sident McKinley  disait  à  son  auditoire: 

«  Nous  ne  sommes  ni  en  alliance,  ni  en  antagonisme, 
ni  en  brouille  avec  aucune  puissance  étrangère,  mais  en 
termes  d'amitié  avec  toutes.  Nous  achetons  de  toutes 
et  nous  vendons  à  toutes;  et,  dans  les  deux  dernières 
années,  nos  ventes  ont  excédé  nos  achats  par  plus  d'un 
milliard  de  dollars.  Nos  débouchés  se  sont  augmentés 
et  nos  hjrpothèques  ont  été  réduites.  Le  taux  de  l'intérêt 
a  baissé  et  le  salaire  du  travail  a  monté.  Notre  dette  pu- 
blique diminue  et  notre  excédent  dans  le  Trésor  se  main- 
tient. Il  n'y  a  pas  d'exagération  à  dire  que  le  pays  est 
dans  l'aisance.)) 

Un  apologiste  de  l'administration  du  même  président 
a  complété  ce  brillant  exposé  de  la  situation  par  les  pa- 
roles suivantes  :    «  Le  crédit  du  pays  s'est  avancé  à  la 


200     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

plus  haute  place,  parmi  toutes  les  nations.  Nous  sommes 
en  train  de  convertir  notre  dette  consolidée,  rapportant  3, 
4  et  5%  d'intérêt,  en  2%,  taux  plus  bas  que  celui  prati- 
qué en  aucun  autre  pays;  et  déjà  plus  de  trois  cents 
millions  ont  été  ainsi  convertis,  avec  un  gain  de  plusieurs 
millions  de  dollars  pour  le  gouvernement.  Nous  avons 
passé  du  rang  d'une  nation  émetteuse  d'obligations  à 
celui  de  nation  payante;  du  rang  d'emprunteurs  à  celui 
de  prêteurs,  de  l'état  de  déficit  à  celui  des  excédents,  de 
la  peur  à  la  confiance,  de  la  paresse  forcée  à  l'occupation 
profitable.  La  foi  publique  s'est  élevée  et  l'ordre  public 
s'est  maintenu.  Nous  avons  prospérité  à  l'intérieur  et 
prestige  à  l'extérieur.»* 

Dans  un  discours  du  4  mai  1901,  McKinley  faisait 
rappeler  à  ses  auditeurs  enthousiastes  que  le  Congrès  de 
1900  avait  réduit  les  impôts  de  $41,000,000.  M.  Leslie 
M.  Shaw,  avec  un  tempérament  opposé  à  celui  de  son 
prédécesseur  au  Ministère  des  finances,  n'a  pas  moins 
heureusement  continué  l'augmentation  des  ressources  du 
Trésor.  Mais  laissons  parler  M.  Elihu  Root.  Sous  la 
rubrique  de  Annales  du  parti  républicain,  l'ancien  secré- 
taire d'État  de  la  Guerre  a  publié  dans  une  «  Revue  »  les 
constatations  suivantes  : 

«  Entre  le  30  juin  1900  et  le  i"  juin  1904,  notre  Trésor 
public  a  recouvré  la  somme  énorme  de  $2,203,000,000  et 
dépensé  $2,028,000,000,  nous  laissant  un  excédent  de  plus 
de  170  millions,  après  avoir  payé  50  millions  pour  le  Canal 
de  Panama  et  prêté  $4,600,000  à  l'Exposition  de  St-Louis. 

*  Murât  Halstead,  McKinley's  Life. 


et  la  République  d* Haïti  201 

((  Le  i®'  mars  1897,  quand  commença  la  première  admi- 
nistration de  McKinley,  nous  avions  dans  le  Trésor 
$1,806,272,076.  C'était  $23.14  par  tête  pour  notre  popu- 
lation et  38.89%  de  ce  chiffre  était  en  or.  Le  i*'  mars 
1901,  quand  commença  la  deuxième  administration  de 
McKinley,  l'argent  en  circulation  dans  le  pays  était  de 
$2,467,275,228,  donnant  $28.34  par  tête  et  44.13%  de 
cette  somme  était  en  or.  Cette  grande  augmentation  de 
la  monnaie  a  été  ménagée  de  telle  sorte  que  les  billets  mis 
en  circulation  pour  un  chiffre  élevé  sont  des  certificats 
d  or,  tandis  que  les  certificats  d'argent  ou  greenbacks 
sont  de  petites  coupures.  Comme  les  grandes  coupures 
ou  certificats  d'or  représentent  de  Tor  effectivement  en 
dépôt,  leur  présentation  à  l'échange,  aux  guichets  du  Tré- 
sor, ne  peut  jamais  peser  sur  la  réserve  d'or.»^ 

Tel  était  le  prestigieux  bilan  du  parti  républicain,  lors- 
qu'il se  présenta  dans  la  lutte  électorale,  en  se  ralliant  en 
groupes  compacts  autour  de  la  candidature  de  Mr.  Roose- 
velt.  Pour  la  première  fois,  peut-être,  dans  les  annales 
des  campagnes  présidentielles,  ce  parti  put  impunément 
se  dispenser  d'élaborer  un  programme,  une  platform, 
comme  c'est  le  terme  technique  aux  États-Unis.  Scipion 
l'Africain,  appelé  à  se  défendre  d'une  accusation  de  pécu- 
lat,  gravit  fièrement  les  marches  de  la  tribune  et,  pour 
toute  défense,  se  contenta  de  dire:  «  Romains,  c'est  à  pa- 
reil jour  que  j'ai  vaincu  Annibal  à  Zama;  allons  au  Ca- 
pitole  en  rendre  grâces  aux  dieux  !  »  Il  fut  suivi  par  la 
foule  et  porté  en  triomphe.  Le  parti  républicain,  moins 
*  The  American  Monthîy  Review  of  Reviews,  July,  1904. 


202     M.  Koosevelt,  Président  des  États-Unis, 

démonstratif  que  le  célèbre  général,  ne  crut  point  pour- 
tant qu'il  fût  nécessaire  de  dire  à  la  Convention  nationale 
de  Chicago  ce  qu*il  comptait  faire,  ayant  déjà  montré  les 
grandes  choses  faites  par  lui  en  faveur  du  peuple  améri- 
cain. Toute  sa  tâche  se  concentra  à  mettre  en  relief  les 
hautes  qualités  de  M.  Roosevelt,  lesquelles  le  désignaient 
incontestablement  comme  Thomme  le  plus  apte  à  tenir  les 
rênes  du  gouvernement. 

«  La  présidence,  écrivit  un  délégué  à  la  Convention  Na- 
tionale républicaine,  est,  sans  exception,  la  plus  difficile 
fonction  du  monde.  Elle  ne  connaît  ni  retraite  ni  repos. 
Elle  requiert  la  santé  physique  et  mentale,  une  vaste  ins- 
truction, un  jugement  prompt  et  juste,  la  vigilance  et  la 
souplesse  de  l'esprit,  Télan  de  l'intelligence  et  un  bon 
tempérament.  M.  Roosevelt  a  toutes  ces  qualités  à  un 
haut  degré  et  il  a,  en  plus,  une  somme  de  patience  raison- 
nable, sinon  excessive.  Quant  aux  vertus  élémentaires, 
personne  ne  les  lui  dénie . . . 

«  Personne  n'a  un  flair  plus  pénétrant  que  le  sien  pour 
découvrir  la  corruption  et  l'insuffisance  des  fonction- 
naires et  personne  ne  poursuit  les  malfaiteurs  plus  impi- 
toyablement que  lui.  —  L'érudition  de  M.  Roosevelt  n'a 
point  émoussé  en  lui  sa  sympathie  htunaine  ^  et  il  n'a  au- 

^  «  L'amour  de  la  famille  et  du  foyer  monte  à  la  hauteur  d'une 
passion  chez  M.  Roosevelt,»  écrit  M.  Leupp.  En  effet,  on  se 
rappelle  le  souci  et  la  tristesse  qui  envahirent  cet  homme  d'acier, 
quand,  vers  la  fin  de  l'année  1901,  son  fils  aîné,  Théodore  Roose- 
velt jeune,  attrapa  un  froid  qui  menaçait  sérieusement  sa  vie. 
Comme  firent  alors  tous  les  admirateurs  de  M.  Roosevelt,  je  lui 
adressai  un  télégramme  avec  des  souhaits  de  convalescence  pour 
son  fils.    Il  eut  la  courtoisie  de  me  faire  répondre  par  l'intermé- 


et  la  République  d'Haïti  203 

cime  subtilité  d'esprit  derrière  laquelle  il  cacherait  sa  sim- 
plicité et  sa  droiture  naturelle. . .  Le  peuple  a  besoin  d'un 
réel  Président  et  non  d'un  muet  (une  marmotte)  et  il  sait 
qu'en  M.  Roosevelt  il  aura  un  réel  Président.»^ 

Comme  président  temporaire  de  la  Convention  Natio- 
nale Républicaine  à  Chicago,  M.  Elihu  Root  a  dit  entre 
autres  choses  : 

«  Aucun  peuple  ne  peut  maintenir  un  gouvernement 
libre,  s'il  n'apprécie  dans  son  cœur  les  qualités  qui  rendent 
le  président  actuel  des  États-Unis  remarquable  parmi  les 
hommes  de  son  temps,  comme  un  type  de  noble  virilité. 
Advienne  que  pourra,  ici,  advienne  que  pourra,  en  no- 
vembre, mais  que  Dieu  nous  accorde  que  ces  qualités  de 
brave  et  loyale  virilité  soient  en  honneur  dans  toute 
l'Amérique,  qu'elles  soient  tenues  comme  un  exemple 
dans  le  foyer  familial  même,  et  que  la  jeunesse  des  géné- 
rations à  venir  grandisse  jusqu'à  sentir  qu'il  faut  préfé- 
rer à  la  richesse,  aux  fonctions  ou  au  pouvoir  l'honnêteté, 
la  pureté  et  le  courage  de  Théodore  Roosevelt.» 

C'était  peut-être  pour  la  première  fois  qu'en  recom- 
mandant un  candidat  présidentiel,  on  en  faisait  ainsi  le 
modèle  non  seulement  de  l'homme  public,  mais  de  l'hom- 
me social  en  général.  Aussi  est-ce  avec  raison  que  le 
même  délégué  à  la  Convention  de  Chicago,  dont  nous 
avons  cité  plus  haut  les  paroles,  a  posé  cette  affirmation  : 
«  Depuis  Lincoln,  aucune  personnalité  aussi  puissante  ne 

diaire  du  général  Porter,  ambassadeur  des  États-Unis  à  Paris, 
qui  me  transmit  ses  remerciements.  Le  jeune  Roosevelt  recou- 
vrit heureusement  une  pleine  santé. 

*  The  American  Monthly  Review  of  Reviews,  July,  1904. 


204     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

s  est  présentée  dans  notre  politique,  et  l'attaquer  ne  serait 
que  rendre  plus  chères  ses  qualités  attractives.» 

D'où  vient  cette  admiration  enthousiaste,  qui  fait  de 
Mr.  Roosevelt  le  candidat  indiscutable  de  la  majorité  de 
ses  concitoyens,  poussant  leur  dévouement  jusqu'à  l'ido- 
lâtrie, si  un  tel  mot  pouvait  trouver  place  dans  le  tempé- 
rament américain?  Comment  expHquer  l'étonnante  po- 
pularité qui  entoure  son  nom,  quoique,  à  l'opposé  du  pré- 
sident McKinley,  il  ne  semble  nullement  la  chercher  et 
mettrait  même  une  certaine  fierté  à  ne  point  paraître  s'en 
occuper?  C*est  qu'en  lui,  en  sa  «  puissante  personnalité  » 
se  retrouve  l'idéal  de  l'Américain  complet,  de  l'Américain 
dont  le  front  resplendit  des  grandes  découvertes  de 
Franklin,  de  Fulton,  de  Morse,  d'Edison,  des  hauts  faits 
de  Washington,  des  Paul  Jones,  des  Jackson,  des  Taylor, 
des  Scott,  des  Sheridan,  des  Sherman,  des  Farragut,  des 
Lee,  des  Grant,  des  Dewey,  d'un  Hobson,  des  Sampson, 
des  Miles  et  des  Wood,  de  la  science  politique  de  Jeffer- 
son,  de  Hamilton,  de  Clay,  de  Calhoun,  de  John  Quincy 
Adams,  de  Daniel  Webster,  de  Charles  Sumner,  de  Sew- 
ard,  de  Blaine,  . . .  mais  dont  le  pied  touche  la  terre  gé- 
néreuse où  les  immigrants  avaient  trouvé  un  point  d'ap- 
pui merveilleux  pour  remuer  un  monde,  à  condition  d'y 
déployer  toutes  les  qualités  d'audace  et  de  persévérance 
dans  l'effort,  qui  ont  été  le  secret  de  leur  développement 
splendide  et  qui  resteront,  à  jamais,  le  principal  ressort 
de  la  grandeur  et  de  l'épanouissement  national  de  leurs 
arrière-neveux. 

Le  sénateur  Lodge  a  rappelé  ce  cas  de  psychologie  po- 


et  la  République  d'Haïti  205 

litîque,  en  patronnant  la  candidature  de  M.  Roosevelt, 
dans  un  article  du  McClure's  Magasine  de  novembre 
1904.  «  Nous  des  États-Unis,  dit-il,  nous  aimons  à  nous 
figurer  TAméricain  typique  comme  un  brave  et  honnête 
homme,  très  humain,  sans  aucune  prétention  à  l'infailli- 
bilité. Nous  le  voudrions  simple  dans  sa  vie  familiale, 
démocratique  dans  sa  conduite,  avec  la  plus  haute  édu- 
cation qu'on  puisse  avoir  dans  le  monde;  bon  envers  les 
faibles,  tendre,  loyal  et  sincère;  jamais  querelleur,  mais 
jamais  effrayé  de  la  lutte,  avec  une  forte  pointe  de  bonne 
humeur  et  avec  une  disposition  naturelle  d'aventure  dans 
le  sang,  laquelle  nous  ne  cesserons  jamais  d'aimer,  jusqu'à 
ce  que  ceux  qui  furent  nos  ancêtres  et  qui  ont  conquis  un 
continent,  seront  éloignés  de  nous  à  une  plus  grande  dis- 
tance dans  le  passé  que  ce  n'est  le  cas  aujourd'hui.» 

Aussi  bien,  malgré  lexcellente  réputation  dont  jouit 
M.  Alton  B.  Parker,  malgré  la  recommandation  que  fit 
de  lui  l'ex-président  Grover  Cleveland,^  qui  jouit  aux 
États-Unis  d'une  estime  hautement  méritée,  il  y  avait 
entre  le  premier  et  M.  Roosevelt  une  telle  disproportion 
dans  les  titres,  dont  on  peut  raisonnablement  se  prévaloir 
pour  obtenir  la  première  magistrature  de  l'État,  que  tous 

*  Dans  le  McClure's  Magazine  de  novembre  1904,  M.  Cleveland 
écrivit,  en  conclusion  d'un  article  en  faveur  de  la  candidature  de 
M.  Parker  :  «  Je  suis  persuadé  que  le  peuple  américain  ne  com- 
mettra aucune  erreur,  s'il  place  une  aveugle  confiance  dans  le 
dévouement  d'Alton  B.  Parker  à  son  devoir,  dans  sa  claire  con- 
ception du  sentier  du  devoir,  dans  sa  ferme  persistance  contre 
toute  tentative  d'abandonner  la  voie  où  conduit  le  devoir  et  dans 
ses  conceptions  saines  et  conservatrices  des  responsabilités  pré- 
sidentielles.» 


2o6     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

ceux  qui  connaissent  Fhistoire  du  peuple  américain,  sur- 
tout dans  ces  dernières  années,  et  la  forte  organisation 
du  parti  républicain,  n'avaient  aucun  effort  à  dépenser 
pour  prévoir  le  résultat  de  la  campagne  présidentielle  de 
1904.  M.  Roosevelt  fut  élu  avec  une  majorité  sans  pré- 
cédent, tant  pour  le  vote  populaire  que  pour  le  vote  élec- 
toral. Sur  l'ensemble  des  bulletins  jetés  dans  l'urne,  pour 
l'élection  du  président  de  l'Union  Américaine,  et  mon- 
tant à  13,544,705,  M.  Roosevelt  a  eu  7,630^3  voix  en 
sa  faveur,  avec  une  pluralité  de  2,524,544  votes  sur  M. 
Parker,  et  une  majorité  de  1,717,080  voix,  en  plus  de  la 
moitié  plus  un  des  votes  exprimés,  formant  la  majorité 
absolue. 

Sur  476  électeurs  présidentiels,  M.  Roosevelt  compta 
336  voix  contre  140  restées  pour  M.  Parker,  dépassant 
son  concurrent  de  196  voix  !  * 

En  1900,  la  pluralité  et  la  majorité  des  voix  en  faveur 
de  McKînley,  alors  considérées  comme  un  record,  dans 
les  annales  des  élections  présidentielles,  n'allaient  pas  au 
tiers  des  chiffres  ci-dessus.  En  effet,  sur  13,961,566 
bulletins  de  vote,  McKinley  n'obtint  que  849,790  de  plu- 
ralité contre  M.  Bryan  et  sa  majorité  ne  fut  que  de 
456,259  voix,  en  plus  de  la  moitié  des  votes  exprimés. 

Les  hommes  de  couleur,  noirs  et  jaunes  américains, 
ont  généralement  voté  avec  le  parti  républicain,  comme 
c'était  leur  intérêt  et  leur  devoir  et  comme  c'est  l'usage, 
dès  l'époque  de  leur  libération  par  le  grand  parti  qui  eut 
pour  chef  l'immortel  Abraham  Lincoln.    La  majorité  de 

'  The  American  Monthîy  Review  of  Reviews,  January,  1905,  p.  31. 


et  la  République  d'Haïti  207 

M.  Roosevelt  eût  été  démesurément  plus  écrasante,  n'é- 
taient Tin  justice  et  l'arbitraire  des  démocrates  du  Sud, 
ayant  décrété  l'incapacité  électorale  de  près  de  deux 
millions  d' Afro-Américains.  Dans  les  États  méridionaux 
où  les  blancs  et  les  noirs  se  trouvent  en  compétition  po- 
litique et  économique,  l'intransigeance  du  préjugé  de 
couleur  va  jusqu'à  l'absurde.  «  Si  l'apôtre  Paul  devait 
retourner  sur  la  terre,  —  écrit  un  délégué  à  la  Conven- 
tion républicaine  de  1904,  —  et  qu'il  s'assit  à  la  même 
table  que  Booker  Washington,  un  millier  de  communau- 
tés dans  le  Sud  brûleraient  ses  Épitres  sur  la  place  du 
marché  et  les  journaux  du  Sud  seraient  déchaînés  comme 
des  fous.» 

Malgré  tous  les  motifs  qui  devraient  inspirer  une  to- 
lérance réciproque,  sinon  une  sincère  sympathie  entre  des 
hommes  appelés  à  combattre  sous  le  même  drapeau  et 
à  entretenir  les  mêmes  aspirations  patriotiques,  la  raison 
est  impuissante  à  créer,  chez  le  blanc  de  la  Caroline  du 
Sud  ou  de  l'Alabama,  par  exemple,  le  sentiment  de  la 
solidarité  nationale,  capable  de  dominer  une  répulsion  in- 
téressée ou  traditionnelle,  mais  certainement  contraire 
à  la  nature.  Pour  le  Caucasien  des  régions  méridionales 
des  États-Unis,  qui  est  communément  un  démocrate,  la 
race  noire  est  frappée  d'une  infériorité  naturelle  et  irré- 
médiable. Le  cerveau  de  ce  descendant  des  anciens  es- 
clavagistes est  à  jamais  muré  dans  le  cercle  étroit  des 
doctrines  surannées  de  Morton  et  de  Gliddon.  Il  ne  se 
lasse  point  de  chercher  des  arguments  à  l'appui  de  son 
préjugé;  car  c'en  est  un  que  de  croire  a  priori  que  cer- 


2o8     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

tains  hommes  sont  naturellement  inférieurs  à  certains 
autres,  indépendamment  de  toute  contingence,  tels  la 
culture  éducationnelle  où  les  bénéfices  de  l'hérédité  soi- 
gneusement conservés.  D'ailleurs  M.  James  W.  Poe, 
dans  une  lettre  du  3  septembre  1904,  adressée  au  direc- 
teur de  The  Tribune  de  Washington,  combat  cette  allé- 
gation d'infériorité  des  noirs  Américains  par  des  sta- 
tistiques où  l'éloquence  des  chiffres  ne  permet  guère  de 
contester  le  progrès  réel  tangible  de  la  race  noire  aux 
États-Unis.^ 

*  Les  chiffres  cités  par  M.  Poe  sont  tirés  du  dernier  recense- 
ment des  États-Unis,  celui  de  1900.  D'après  ce  recensement, — 
au  dire  de  l'écrivain,  —  la  race  noire  américaine  détient  la  pro- 
priété ou  la  gestion  de  13  pour  cent  de  toutes  les  fermes  exis- 
tantes dans  les  États-Unis;  et  si  on  resserre  la  comparaison  aux 
dix  États  du  Sud  (l'Alabama,  l'Arkansas,  la  Floride,  la  Géorgie, 
la  Louisiane,  le  Mississipi,  la  Caroline  du  Nord,  la  Caroline 
du  Sud,  le  Texas  et  la  Virginie),  où  les  noirs  se  concentrent 
particulièrement,  la  proportion  monte  à  37.12  pour  cent  et  va 
jusqu'à  50.1  pour  cent  dans  la  Louisiane,  55  pour  cent  dans  la 
Caroline  du  Sud  et  58  pour  cent  dans  le  Mississipi. 

En  divisant  les  fermes  suivant  les  diverses  cultures,  on  trouve 
dans  la  propriété  ou  gestion  des  gens  de  couleur: 

Pour  cent 

Pour  la  production  du  coton   70.5 

Pour  la  production  de  foins  et  grains 6.9 

Pour  la  production  de  vivres 4.1 

Pour  la  production  du  tabac   2.6 

Pour  la  production  de  riz 37.3 

Pour  la  production  du   sucre    14.8 

En  tenant  compte  de  l'importance  de  plus  en  plus  grande  du 
coton  dans  les  productions  agricoles,  malgré  une  crise  passagère, 
on  peut  se  faire  une  juste  idée  des  ces  constatations. 

Pour  la  valeur  estimative  des  fermes,  le  même  recensement 
de  1900,  en  se  renfermant  dans  les  dix  États  du  Sud  sus-mention- 
nés,  montre  que  les  fermes  possédées  par  les  Afro-Américains  ont 


et  la  République  d'Hditi  209 

Cependant  telle  qu'elle  est,  cette  majorité  écrasante 
et  sans  précédent  donne  à  M.  Roosevelt  un  prestige  in- 
contestable. Il  semble  que  nul  de  ses  prédécesseurs  n'a 
été  plus  autorisé  que  lui  à  parler  et  agir  au  nom  du  pays, 
dont  il  est  Torgane  international.  Son  action  ne  peut 
être  limitée  que  par  les  propres  institutions  qui  régissent 
les  États-Unis  et  dont  son  intelligence  et  son  tact  assurent 
la  fidèle  observation.  Aussi,  était-il  intéressant  de  savoir 
si,  après  avoir  obtenu  la  plus  haute  satisfaction  qu'il  pût 
désirer  dans   sa  vie  d'homme  public,   le   Président  n'a 

une  valeur  de  $413,000,000  et  forment  15.21  pour  cent  de  la  va- 
leur de  toutes  les  fermes  de  ces  régions. 

La  proportion  monte  encore  plus  haut  pour  l'évaluation  des 
produits  agricoles,  qui  s'élèvent  à  $835,000,000  dans  les  dix  États 
et  sur  lesquels  $206,000,000  représentent  la  valeur  des  produits 
des  fermes  appartenant  à  la  race  noire,  soit  24.67  pour  cent.  En 
mettant  en  regard  le  pourcentage  de  la  valeur  des  fermes 
(15.21  pour  cent)  et  celui  de  la  valeur  des  produits  (24.67  pour 
cent),  on  peut  tirer  la  déduction  qu'avec  des  propriétés  de  moin- 
dre importance,  le  noir  américain  tire,  en  moyenne,  un  revenu 
supérieur  à  celui  réalisé  par  le  blanc.  Cette  déduction  serait 
d'ailleurs  fondée,  rien  qu'en  constatant  que  la  grande  majorité 
des  fermes  cotonnières  se  trouvent  entre  les  mains  des  noirs  et 
jaunes  des  États-Unis. 

Sur  840,000,000  d'acres  de  terre  formant  le  total  de  la  super- 
ficie agricole  des  États-Unis,  40,000,000  appartiennent  aux  Afro- 
Américains.  Mais,  en  comptant  les  fermes  améliorées  ou  perfec- 
tionnées, on  trouve  62.8  pour  cent  entre  les  mains  des  noirs  et 
seulement  environ  28  pour  cent  aux  mains  des  blancs! 

«  Ces  statistiques  seules,  en  omettant  plusieurs  autres  termes 
de  comparaison,  dit  Mr.  Poe,  forment  un  monument  au  progrès 
industriel  du  noir  citoyen  américain.»  Pour  donner  à  cette  con- 
clusion tout  le  poids  qu'elle  mérite,  je  citerai,  en  finissant,  le 
passage  suivant  que  je  détache  du  corps  de  son  intéressante 
lettre  : 

«  Quand  la  guerre  civile  prit  fin  et  que  l'émancipation  devint 


2IO     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

point  abandonné  son  programme  ou,  à  tout  le  moins, 
mitigé  la  vigueur  des  expressions  dont  il  se  sert  pour  tra- 
duire sa  pensée.  On  n'a  pas  eu  longtemps  à  attendre. 
Dans  le  message  présenté  au  présent  G^ngrès,  le  6  dé- 
cembre 1904,  M.  Roosevelt,  qui  a  déclaré  à  son  pays 
qu'il  ne  se  portera  pas  comme  candidat  à  une  nouvelle 
élection,  s'est  montré  plus  ferme  et  plus  affirmatif  que 
jamais  dans  toutes  les  idées  qui  ont  constamment  dirigé 
sa  vie  politique. 

Cherchons  d'abord  ce  qui  concerne  plus  particulière- 
ment les  rapports  des  États-Unis  avec  les  républiques 
de  l'Amérique  centrale  ou  méridionale.  Eh  bien,  l'élec- 
tion assurée  de  M.  Roosevelt  n'a  rien  changé  dans  son 
langage.  Il  est  même  étonnant  de  voir  combien  les 
mêmes  pensées  reviennent  sous  sa  plume  avec  presque 
les  mêmes  phrases.  Ne  pouvant  imputer  une  telle  répé- 
tition ni  à  l'épuisement  des  idées,  ni  à  la  pénurie  verbale, 
quand  on  est  en  face  d'une  organisation  intellectuelle 
aussi  exubérante  que  celle  de  l'hôte  de  la  Maison 
Blanche,  ne  faudrait-il  pas  y  voir  plutôt  une  étude,  chez 
lui,  à  paraître  et  reparaître,  absolument  dans  la  même 
attitude  qu'il  a  une  fois  prise  à  l'égard  des  principales 
questions  de  la  politique  américaine? 

effective,  les  hommes,  femmes  et  enfants  de  couleur  se  séparè- 
rent de  leurs  anciens  maîtres,  n'ayant  rien,  ne  possédant  rien. 
Ils  n'héritèrent  ni  la  terre,  ni  l'argent  pour  Tacheter.  Ils  avaient 
à  créer  leur  propriété  et  leur  hérédité.  Ils  ont  crée  Tune  et  l'au- 
tre. Le  progrès  matériel,  accompli  par  leurs  trente-neuf  années 
de  développement  industriel,  forme  un  des  plus  brillants  chapi- 
tres de  l'histoire  américaine  et  aide  notre  pays  à  s'élever  dans 
l'admiration  du  monde  civilisé.' 


et  la  République  d'Haïti  211 

«  Tout  ce  que  désire  ce  pays,  dit-il,  —  en  parlant  des 
États-Unis,  —  c'est  de  voir  les  pays  voisins  stables,  or- 
donnés et  prospères.  Tout  pays  dont  le  peuple  se  con- 
duit bien  peut  compter  sur  notre  cordiale  amitié.  Si  une 
nation  montre  qu'elle  sait  comment  agir  avec  une  effi- 
cacité et  une  décence  raisonnables  dans  les  matières  po- 
litiques et  sociales;  si  elle  maintient  Tordre  et  paye  ses 
dettes,  elle  n'a  besoin  de  craindre  aucune  intervention  de 
la  part  des  États-Unis.  La  malfaisance  chronique  ou 
l'impuissance  qui  dégénère  en  un  relâchement  général 
des  liens  de  toute  société  civilisée,  peuvent,  en  Amérique 
comme  ailleurs,  exiger  finalement  l'intervention  de  quel- 
que nation  civilisée;  dans  l'hémisphère  occidental,  l'at- 
tachement des  États-Unis  à  la  Doctrine  de  Monroe  peut 
les  obliger  quoique  avec  répugnance,  —  dans  les  cas  fia- 
grants  d'une  telle  malfaisance  ou  une  telle  impuissance, 
—  à  exercer  le  pouvoir  de  la  police  internationale  ...» 
C'est  la  répétition  presque  littérale  de  la  lettre  adressée, 
le  20  mai  1904,  à  M.  Elihu  Root;  et  The  London  Times 
(Weekly  Edition)  du  9  décembre  dernier,  en  reprodui- 
sant cette  partie  du  Message,  le  fait  précéder  de  l'obser- 
vation suivante: 

«  En  se  référant  à  la  doctrine  de  Monroe,  le  président 
répète  solennellement  et  officiellement  ce  qu'il  a  dit  dans 
sa  lettre  concernant  Cuba.  //  se  présente  au  monde 
comme  le  policier  de  l'hémisphère  occidental.y> 

Toute  l'importance  du  message  est  là.  Dans  celui 
présenté  à  la  seconde  session  du  57"**  Congrès,  le  prési- 
dent Roosevelt,  à  propos  du  canal  de  Panama,  avait  déjà 


212     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

avancé  le  principe  de  la  nécessité  d'une  police  internatio- 
nale. «  De  plus  en  plus,  y  disait-il,  l'interdépendance 
croissante  et  la  complexité  des  relations  internationales, 
économiques  et  politiques  font  une  obligation  à  toutes 
les  puissances  civilisées  et  régulières  d'insister  pour  la 
police  convenable  du  monde.»  L'idée  ainsi  lancée  a  pris 
de  la  consistance  dans  l'esprit  de  l'écrivain  présidentiel; 
et  il  a  fini  par  l'incorporer  dans  le  gouvernement  des 
États-Unis,  pour  tout  l'hémisphère  occidental.  Cette  po- 
lice internationale,  qui  parait  une  menace  aux  petites  ré- 
publiques américaines  et  qui  est  pourtant  une  sécurité 
en  même  temps  qu'un  avertissement,  est  donc  une  con- 
ception propre  à  M.  Roosevelt.  C'est  un  corollaire  exigé 
de  la  doctrine  de  Monroe,  telle  qu'il  la  comprend  et  qu'il 
l'expose.  Pour  ma  part,  je  dois  répéter  qu'il  ne  s'y 
trouve  rien  que  je  ne  puisse  approuver,  dans  ma  raison 
comme  dans  mon  patriotisme.  Protéger  les  faibles  con- 
tre la  violence  des  forts,  sans  obliger  ceux-là  à  observer 
les  lois  du  bien  et  les  règles  du  devoir,  ne  serait  que  de 
rinjustice  et  de  l'immoralité,  sous  couleur  d'humanité. 

L'inflexible  logique  de  l'homme  de  la  Maison  Blanche 
ne  s'y  est  pas  trompée. 

Parfois  on  trouve  dans  ses  accents  un  je  ne  sais  quoi 
d'épique  et  même  de  lyrique,  comme  un  hymne  héroïque 
claironné  au  nom  de  la  liberté  et  de  la  justice.  Il  a  pro- 
voqué la  réunion  d'un  nouveau  congrès  d'arbitrage  à 
la  Haye,  montrant  à  quel  point  il  reconnaît  la  haute  uti- 
lité de  la  paix,  pour  le  développement  harmonique  de 
la  justice  internationale  et  les  bonnes  relations  si  favo- 


et  la  République  d'Haïti         ,         213 

rables  à  la  prospérité  de  chaque  peuple  et  même  de 
chaque  individu,  dans  Texercice  de  leur  activité  politique 
ou  économique.  Mais  s'il  se  constitue  un  apôtre  de  la 
paix,  il  n'en  fait  pas  un  fétiche,  que  Ton  exalte  et  adore, 
sans  même  examiner  de  quoi  il  est  fait. 

«  Il  y  a,  dit-il,  des  espèces  de  paix  qui  sont  hautement 
désagréables  et  qui  sont,  à  la  longue,  aussi  destructives 
qu'une  guerre  quelconque.  Les  tyrans  et  les  oppresseurs 
ont  plus  d'une  fois  fait  le  désert  autour  d'eux,  en  déco- 
rant cela  du  nom  de  la  paix.  Maintes  fois  des  peuples 
indolents  ou  timides,  ou  à  courte  vue,  qui  sont  devenus 
énervés  par  l'aisance  et  le  luxe,  induits  en  erreur  par  de 
faux  enseignements,  ont  reculé,  d'une  façon  efféminée, 
devant  l'accomplissement  de  leur  devoir,  qui  était  dur 
et  qui  exigeait  le  sacrifice  de  soi-même,  et  ont  cherché  à 
cacher  à  leurs  propres  yeux  leurs  légèretés  et  leurs  igno- 
bles motifs,  en  les  appelant  l'amour  de  la  paix. . .  La  paix 
de  la  terreur  tyrannique,  la  paix  de  la  faiblesse  poltronne, 
la  paix  de  l'injustice,  toutes  ces  sortes  de  paix  doivent 
être  évitées  comme  nous  évitons  une  guerre  injuste. 

«  On  ne  peut  diviser  le  droit  à  la  liberté  et  la  respon- 
sabilité qui  découle  de  l'exercice  de  ce  droit.  Un  de  nos 
grands  poètes  a  bien  et  éloquemment  dit  que  la  liberté 
est  un  présent  qui  ne  reste  pas  longtemps  aux  mains  des 
lâches.  Il  ne  reste  pas,  non  plus,  aux  mains  de  ceux  qui 
sont  trop  indolents,  trop  malhonnêtes  ou  trop  inintelli- 
gents pour  l'exercer.» 

Quelle  profonde  et  solennelle  leçon  pour  tous  les  peu- 
ples de  la  terre,,  mais  surtout  pour  ceux  qui  prétendent 


214     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

s'enorgueillir  du  beau  nom  de  la  démocratie!  Quelles 
paroles  de  réconfort  pour  ceux  qui,  —  dans  des  minutes 
angoissantes  où  ils  avaient  la  libre  alternative  d'aban- 
donner la  cause  du  droit  et  de  la  légalité,  en  s'assurant 
la  jouissance  d'une  aisance  acquise,  ou  de  s'exposer  au 
sacrifice  de  la  vie  pour  la  revendication  du  droit,  —  ont 
virilement  accepté  d'affronter  la  mort  plutôt  que  de  dé- 
serter les  devoirs  impliqués  dans  leur  responsabilité  mo- 
rale de  la  liberté  à  défendre  !  C'est  là  de  la  haute  philo- 
sophie politique,  dont  M.  Roosevelt  est  un  interprète  si 
autorisé  et,  en  même  temps,  si  hardi,  si  net,  si  attrayant 
dans  l'accent  de  conviction  qui  perce  à  travers  chacune 
de  ses  expressions. 

Laissons-le,  sur  cette  dernière  impression,  pour  jeter 
un  coup  d'œil  rapide  sur  Haïti  et  essayer  de  voir  ce 
qu'elle  doit  attendre  de  la  politique  inaugurée  à  la  Mai- 
son Blanche.  Mais,  d  ores  et  déjà,  le  lecteur  qui  aura 
parcouru  les  pages  précédentes  avec  Tesprit  de  réflexion 
et  un  peu  de  critique  sociologique,  que  nous  demandons 
à  chacun,  a  dû  sentir  spontanément  qu'en  remontant  si 
loin,  dans  l'histoire  des  États-Unis,  pour  en  arriver  pure- 
ment et  simplement  à  1  étude  du  caractère  et  de  la  per- 
sonnalité de  rillustre  chef  d'État,  le  représentant  éminent 
d'une  nation  de  quatre- vingt  millions  d'hommes,  je  n'ai 
poursuivi  qu'un  but.  J'ai  voulu  montrer  comment  la 
politique  américaine  est  l'enchaînement  d'un  esprit  pu- 
blic, qui  gagne  sans  cesse  en  largeur,  mais  ne  dévie  guère 
des  grandes  lignes  que  les  premiers  immigrants  s'étaient 
tracées,  en  mettant  le  pied  sur  la  terre  d'Amérique. 


et  la  République  d'Haïti  215 

Ce  qui  guidait  ces  hommes  prodigieux  dans  les  soli- 
tudes du  Nouveau  Monde,  c'étaient,  à  côté  d'une  ferme 
résolution  d  améliorer  leur  sort  et  d'assurer  leur  bien- 
être,  un  idéal  de  justice  et  de  liberté,  un  besoin  de  léga- 
lité dans  leurs  actes,  tant  à  l'intérieur  qu'à  l'extérieur, 
capables  de  subir  des  éclipses,  qui  assombrissent  la  cons- 
cience nationale  comme  les  nuages  obscurcissent  par- 
fois l'étoile  polaire,  guide  sidéral  du  voyageur  terrestre, 
mais  toujours  prêts  à  reprendre  leur  ascendant,  dès  que 
l'âme  américaine  retrouve  sa  magnanimité  originelle,  pa- 
reille à  l'astre  qui  reluit  dans  un  ciel  rasséréné.  Eh 
bien,  cette  âme  de  l'Amérique  paraît  vivre  plus  vibrante 
et  plus  ardente  dans  M.  Roosevelt  que  dans  aucune  autre 
forme  humaine.  Quand  il  parle,  sa  phrase  s'empreint 
d'une  lueur  de  mâle  poésie  qu'on  est  tout  étonné  de  trou- 
ver dans  un  document  officiel.  On  le  dirait  mû  par  une 
inspiration  surnaturelle.  Il  a  le  souffle  puissant  qui 
trahit  le  mens  divinior;  et,  si  je  ne  craignais  de  gâter  par 
un  souvenir  d'antiquité  l'impression  que  me  fait  son  atti- 
tude si  souverainement  moderne  et  américaine,  je  répé- 
terais volontiers,  pour  l'expliquer,  le  vers  ésotérique  du 
poète  des  Métamorphoses: 

Est  deus  in  nobis,  agitante  calescimus  illo. 

Mais  un  autre  souvenir  me  vient  à  l'esprit,  absolument 
contemporain  et  autrement  imagé,  autrement  approprié 
à  l'expression  de  ma  pensée.  Lorsqu'on  entre,  vers  le 
soir,  dans  la  magnifique  baie  de  New-York,  où  la  beauté 
des  plages   américaines  s'exhibe  dans   le  plus  féerique 


2i6     M.  Roosevelt,  Président  des  Étais-Unis, 

des  panoramas,  on  est  pris  d'un  sentiment  d'admiration 
que  les  mots  ne  suffiront  jamais  à  traduire.  Incapable 
de  supporter  longtemps  l'intensité  de  jouissance  esthé- 
tique que  provoque  cette  splendeur  de  la  nature,  qui  se 
multiplie  et  se  reproduit  dans  chaque  détail,  en  même 
temps  qu'elle  dégage  dans  son  ensemble  un  charme  irré- 
sistible, on  cède  bientôt  à  l'impérieux  besoin  de  se  reposer 
de  son  émotion.  On  essaie  de  fermer  Tœil  à  demi,  pour 
fuir  à  l'intérieur  de  soi-même;  mais  une  lumière  majes- 
tueuse frappe  alors  notre  paupière:  on  regarde,  ébloui, 
et  la  statue  colossale  de  Bartholdi,  —  cordiale  offrande 
de  la  France,  —  se  découpe  sur  le  fond  obscur  du  ciel, 
tenant  haut  le  phare  qui  brille,  à  l'égal  d'une  étoile  mons- 
trueuse, au-dessus  de  l'immense  détroit.  C'est  la  Liberté 
éclairant  le  monde! 

Je  ne  sais  pourquoi.  Il  me  semble  que  M.  Roosevelt, 
toujours  si  plein  des  visions  américaines,  a  parfois  l'es- 
prit hanté  de  cette  image  gigantesque  se  profilant  dans 
l'espace.  Elle  lui  rappellerait,  dans  une  prestigieuse 
fascination,  le  revers  du  sceau  des  États-Unis,^  cette 
pyramide  quadrangulaire  et  tronquée,  surmontée  d'un 
œil  toujours  ouvert;  il  rêverait  d'être  cet  œil,  symbole 
de  la  conscience  nationale.  Se  redressant  alors  de  toute 
sa  hauteur,  statue  vivante,  ayant  pour  socle  la  forte  et 
résistante  assise  de  la  puissance  américaine,  il  accepte- 
rait, exultant,  la  noble  tâche  de  combattre  l'injustice, 
sinon  dans  le  vaste  monde  mais  dans  toute  la  sphère  ou 
rayonne  la  silhouette  enlaçante  des  deux  Amériques  !  . .  • 

•Voir  note,  page  107. 


et  la  République  d^ Haïti  217 

Certes  ce  n'est  pas  moi  qui  protesterais  contre  ce  rêve 
sublime,  si,  ayant  le  bras  tendu,  comme  le  bronze  sym- 
bolique, qui  illumine  Tîle  heureuse  de  Bedlow,  il  porte, 
en  guise  de  torche,  le  glaive  de  la  justice  et  de  la  liberté, 
jamais  levé  contre  les  faibles  dont  l'impuissance  ne  dimi- 
nue point  les  droits! 


HAÏTI 

La  Reine  des  Antilles 

«  J'ai  parcouru  presque  tout  le  globe,  dit  Spencer 
St-John,  et  je  puis  dire  qu'il  n'y  a  nulle  part  une  île  aussi 
belle  que  St-Domîngue.  Aucun  pays  ne  possède  une 
plus  grande  puissance  de  production;  aucun,  une  plus 
grande  variété  de  sol,  de  climats  et  de  produits;  aucun, 
une  semblable  position  géographique.  Nulle  part,  les 
revers  des  montagnes  n'offrent  de  plus  magnifiques  spec- 
tacles et  ne  permettent  de  créer  des  séjours  d'été  plus 
ravissants  et  plus  sains.»* 

Cette  belle  et  incomparable  île  de  St-Domingue,  on  le 
sait,  est  la  même  qu'Haïti,  la  «terre  montagneuse.» 
Tous  les  voyageurs  en  ont  reçu  la  même  impression  que 
Sir  Spencer  St-John,  qui  y  résida  plus  de  vingt  ans,  en 
qualité  de  ministre  ou  Consul  Général  de  la  Grande- 
Bretagne;  mais  pour  ceux  qui  n'ont  jamais  vu  la  mer- 
veilleuse  Quisqueya,  il  est  nécessaire  de  s'arrêter  sur  les 
particularités  qui  expliquent  cette  impression. 

«  Placée  à  l'entrée  du  golfe  du  Mexique,  elle  se  trouve 

*  Hayti,  or  the  Black  Republic,  p.  i8. 

219 


220     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

entre  les  17"**  et  2i*"*  degrés  de  latitude  septentrionale, 
entre  les  71"*  et  J7^*  degrés  de  longitude  occidentale,  à 
partir  du  méridien  de  Paris.  La  température  moyenne 
est  celle  de  la  zone  torride.  Le  maximum  de  la  saison 
caniculaire  est  de  30  degrés  centigrades  de  chaleur;  le 
minimum  de  la  saison  hivernale,  de  21  degrés.  Ce  sont 
là  des  moyennes,  car  lorsque  Tété  bat  son  plein,  au  mois 
d'août,  le  thermomètre  monte  à  midi  à  42  degrés,  dans 
certaines  villes  du  littoral,  tandis  qu'en  hiver,  elle  des- 
cend jusqu'à  12  degrés,  la  nuit,  dans  les  montagnes 
élevées  qui  sont  souvent  couvertes  de  brouillards,  comme 
à  Plaisance  Vallière,  les  hauteurs  de  Pétionville,  par 
exemple. 

«  Dans  toutes  les  saisons,  la  chaleur  est  toujours  tem- 
pérée par  les  brises  du  matin  et  du  soir,  favorisées  par 
la  position  insulaire  du  pays.  La  terre  et  la  mer,  chauf- 
fées ensemble,  ne  se  refroidissent  pas  en  même  temps, 
après  le  coucher  du  soleil.  La  terre,  bonne  conductrice 
de  la  chaleur,  s'échauffe  plus  vite,  mais  se  refroidit  aussi 
plus  vite.  Le  soir,  l'air  plus  chaud  de  l'océan  tendant 
à  monter,  en  vertu  des  lois  élémentaires  de  la  physique, 
l'air  relativement  froid  de  la  terre,  —  pour  combler  le 
vide,  —  va  prendre  la  place  abandonnée.  Ainsi  s'établit 
un  courant  d'air  suave,  délicieux,  qui  est  la  brise  du  soir. 
Le  phénomène  inverse  a  lieu,  le  matin,  grâce  à  la  lenteur, 
plus  grande  de  la  mer  à  s'échauffer,  relativement  à  la 
terre.  i  'r^  ^7|^ 

<(  Une  autre  cause  du  rafraîchissement  de  Tair  est  la 
pureté  du  ciel  des  Antilles.    Lorsque,  dans  les  journées 


et  la  République  d^Hditi  221 

estivales,  la  vapeur  d'eau  est  absorbée  par  l'air  atmosphé* 
rique  et  laisse  pourtant  le  ciel  sans  nuage,  les  nuits  sont 
merveilleusement  belles.  C'est  alors  que  les  astres 
brillent  d'un  éclat  magique,  scintillant  à  nos  yeux  comme 
autant  d'oeillades  provocantes  lancées  par  les  déesses  des 
régions  inconnues.  Alexandre  de  Humboldt,  en  qui  la 
science  encyclopédique  n'avait  jamais  éteint  l'enthou- 
siasme de  l'âme,  a  fait  une  description  magnifique  du 
ciel  de  l'hémisphère  austral.  Toutes  les  belles  constella- 
tions que  l'on  nomme  Argo,  la  Croix  du  Sud,  le  Bau- 
drier d'Orion,  le  Centaure,  etc.,  et  qui  sont  visibles  à 
l'horizon  d'Haïti,  lui  ont  inspiré  des  émotions  poétiques 
que  n'a  pas  toujours  éprouvées  Alfred  de  Musset  dans 
ses  Nuits  pourtant  si  belles.  Eh  bien,  de  cette  beauté 
même  de  la  nuit  calme  et  sereine  découle  toujours  la 
plus  douce  fraîcheur  du  matin.  La  pureté  de  l'atmos- 
phère laisse  rayonner  lentement  dans  les  couches  éthé- 
rées  de  l'air  la  chaleur  latente  des  corps  libres  répandus 
à  la  surface  de  la  terre,  dont  la  température  baisse  gra- 
duellement. L'air  inférieur  et  ambiant  se  refroidit  à  leur 
contact;  et  la  vapeur  d'eau  qu'il  contient  se  transforme 
en  goutelettes  de  rosée.  Toutes  les  feuilles  balsamiques 
et  à  surface  lisse,  en  sont  couvertes  et  imprégnées.  Éva- 
porée aux  premières  ardeurs  du  soleil,  cette  rosée  rafraî- 
chit délicieusement  l'air  matinal  et  l'embaume  de  mille 
senteurs  enivrantes,  vraies  effluves  des  fleurs  tropicales. 
«  De  ces  causes  diverses,  il  résulte  ce  fait  remarquable 
que,  au  17"*  degré  de  la  ligne  équatoriale,  les  lignes  iso- 
thermes d'Haïti  se  rapprochent  parfois  du  climat  ardent 


222     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

des  Guyanes,  tandis  qu'elles  varient  agréablement,  en 
montant  vers  les  montagnes,  où  l'on  jouit  d'une  tempé- 
rature fort  approchante  de  celle  du  midi  de  l'Europe. 
Que  l'on  quitte  Port-au-Prince,  où  les  chaleurs  estivales 
sont  à  peine  supportables,  pour  l'Européen  non  acclimaté, 
et  que  l'on  fasse  l'ascension  de  Pétionville.  A  douze 
kilomètres  de  distance,  la  température  baisse  sensible- 
ment; l'air  est  doux  et  léger,  on  se  sent  vivre  à  l'aise. 
Si  on  gravit  les  hauteurs  de  Kenscoff,  on  aura  froid  en 
plein  mois  d'avril.»* 

Haïti  est  un  pays  de  montagne,  mais  son  système  oro- 
graphique offre  une  disposition  admirable.  Tout  semble 
y  être  mesuré  de  manière  à  faciliter  l'écoulement  des 
eaux  vers  la  mer,  non  en  chutes  rapides  et  bruyantes, 
formant  ces  cataractes  ou  ces  cascades,  qui  font  la  joie 
de  l'œil,  mais  érigent  parfois  un  obstacle  insurmontable 
aux  voies  de  communication  par  eau.  Le  faîte  de  ce 
système  se  trouve  dans  le  plus  haut  pic  du  Cibao,  la 
Loma  de  Yaqui  ou  de  Rucillo,  dont  l'élévation  est  de 
3,000  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  De  ce  point 
rayonne,  en  sens  divers,  une  foule  de  rameaux,  se  diri- 
geant vers  les  quatre  points  cardinaux,  en  courbes  à 
double  courbure,  dont  le  loxodromisme  suit  le  plan  d'une 
oblique,  qui  partirait  de  la  pointe  nord-ouest  de  l'île, 
dans  les  parages  du  Môle  St-Nicolas,  pour  descendre  au 
sud-est  vers  le  cap  Engano.  Ainsi  sont  rattachés  au 
Cibao  les  rameaux  montagneux  du  Môle  St-Nicolas,  du 

*A.  Finnin:  Conférence  faite  à  la  Société  des  Études  Colo- 
niales ET  Maritimes  de  Paris  {La  France  et  Haïti,  pp.  52-54). 


et  la  République  d'Haïti  223 

» 
Gros  Morne,  du  Dondon,  de  Vallière  et  de  Plaisance, 

dans  la  partie  occidentale,  et  le  Final,  la  Hilera,  la  Baja 
Guana,  la  Loma  de  los  Muertos  et  les  Lomas  de  Higuey, 
dans  la  partie  orientale.  En  coupant  cette  oblique  par 
la  loxodromique  qui  irait  de  la  pointe  de  Samana,  située 
au  nord-est  de  Tîle,  jusqu'à  la  montagne  de  la  Selle,  par 
des  hachures  de  petites  chaînes  orographiques,  formant 
des  parallélismes  plus  ou  moins  réguliers  avec  la  grande 
ligne  courant  du  nord-ouest  au  sud-est,  et  continuant, 
par  le  coude  de  la  Selle,  à  la  montagne  de  la  Hotte,  finis- 
sant au  cap  Tiburon  situé  à  l'extrémité  sud-occidentale, 
on  trouve  le  plan  géométrique  de  tout  le  système  mon- 
tagneux d'Haïti.  C'est  la  figure  irrég^lière  d'un  solide, 
dont  l'aire  serait  engendrée,  si  on  soulevait  par  le  milieu 
un  mouchoir  un  peu  élastique,  ayant  un  grand  axe  et  un 
petit.  Il  me  semble  avoir  lu  cette  comparaison,  sans  au- 
cunes explications  géométriques,  dans  un  ouvrage  que 
je  ne  peux  me  rappeler  au  juste,  fort  probablement  dans 
le  Dictionnaire  géographique  d'Haïti  de  M.  Rouzier. 

Dans  les  compositions  géologiques  de  ces  montagnes, 
on  rencontre  les  traces  de  toutes  les  grandes  révolutions 
qui  sont  l'histoire  de  la  terre,  soit  qu'elles  témoignent  de 
grands  cataclysmes  périodiques  dont  Cuvier  soutenait 
la  théorie;  soit  qu'elles  ne  montrent  que  les  effets  lents 
mais  constants  des  causes  actuelles  qui  la  travaillent  et 
la  transforment  successivement,  depuis  des  centaines  de 
siècles,  suivant  Charles  Lyell.  Le  système  général  en  est 
franchement  volcanique.  Lorsqu'on  parcourt  les  endroits 
où  les  roches  dénudées  paraissent  dans  toute  la  beauté 


224     M'  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

• 
sauvage  de  la  nature,  racontant  au  penseur  ou  au  savant 

les  grands  déchirements  que  le  globe  a  subis,  dans  les 
intumescences  de  la  matière  indomptable,  on  voit  nette- 
ment écrite  sur  les  différentes  espèces  de  masses  miné- 
rales, la  généalogie  de  cette  belle  terre  qui  a  été  surnom- 
mée la  reine  des  Antilles. 

«  C'est  dans  les  parages  de  Plaisance,  vers  les  Escaliers 
des  Roches,  que  Teffet  en  est  le  plus  saisissant.  Là,  le 
géologue  peut  suivre  sans  peine  Tétagement  des  divers 
terrains,  depuis  la  période  azoïque,  caractérisée  par  les 
roches  éruptives,  telles  la  granité  et  la  trachyte,  appa- 
raissant dans  les  énormes  fissures  des  flancs  déchirés  de 
la  montagne  ;  les  basaltes  et  les  schistes,  piquant  çà  et  là 
la  masse  sédimentaire,  jusqu'à  la  période  quaternaire, 
dont  les  dépôts  de  gallets  et  de  cailloux  couvrent,  par 
place,  tantôt  les  phonolithes  de  Tépoque  tertiaire,  tantôt 
les  formations  jurassiques  ou  crétacées,  dans  un  ordre 
asymétrique,  mais  indiquant  par  des  courbures  visibles  les 
commotions  éprouvées  par  la  terre  dans  les  temps  anté- 
diluviens. Les  dernières  ramifications  des  montagnes 
poussent  leur  base  jusqu'au  bord  de  la  mer,  dont  les  flots 
couvrent  les  socles  inclinés  et  parsemés  de  polypiers 
madréporiques.  Les  couches  supérieures  de  ces  ramifi- 
cations sont,  en  général,  formées  de  roches  sédimentaires 
et  stratifiées,  inconsistantes  et  facilement  désagrégées  en 
masses  lamelleuses;  telles,  on  peut  les  voir  aux  environs 
des  côtes,  particulièrement  dans  les  mornes  du  Cap,  de 
la  pointe  du  Picolet,  jusqu'au  Morne  rouge,  où  je  les 
ai  souvent  explorées  en  amateur  attentif.     Cependant, 


et  la  République  d'Haïti  225 

même  dans  ces  parages,  on  n'a  qu'a  fouiller  ou  trouer, 
dans  une  certaine  profondeur,  pour  retrouver  les  roches 
métamorphiques  formant  des  masses  compactes  aussi  ré- 
sistantes que  le  grès.  A  la  pointe  du  Borgne,  sur  un 
monticule  dont  le  pied  est  baigné  par  la  mer,  on  ren- 
contre des  spécimens  de  roches  amygdaloïdes,  des  con- 
glomérats les  plus  diversifiés  et  des  poudingues  dont  la 
lave  refroidie  contient  des  traces  probables  de  fossilisation. 

«  Dans  les  larges  hiatus  des  roches  de  l'époque  secon- 
daire et  tertiaire,  dans  la  dépression  des  grandes  masses 
plutoniennes,  se  sont  déposés  successivement  les  débris 
paléozoïques,  les  sédiments  des  flores  fossiles,  qui  forment 
aujourd'hui  les  terrains  des  vallons  étroits  et  ombragés 
et  des  vallées  spacieuses  couvertes  d'essences  variées,  de 
forêts  luxuriantes.  Aussi  bien,  non  seulement  la  terre 
d'Haïti  renferme  de  riches  filons  métalliques,  mais  elle 
est  encore  une  des  plus  fertiles  que  l'on  connaisse.»^ 

Une  autre  particularité  qui  donne  un  immense  avan- 
tage au  territoire  d'Haïti,  ce  sont  les  nombreuses  den- 
telures de  sa  côte,  créant  autant  de  petites  baies,  des 
anses  et  des  débarcadères,  qui  mettent  l'île  en  communi- 
cation avec  la  mer,  presque  sur  tous  les  points  du  littoral. 
Sous  ce  rapport,  aucun  autre  pays  du  monde  n'est  aussi 
bien  favorisé  que  notre  île.  Pour  77,000  kilomètres  car- 
rés de  superficie,  Haïti  mesure  3,000  kilomètres  de  tour  ; 
et  il  faut  ajouter  ce  fait  que  les  côtes  escarpées,  appelées 
ordinairement  côtes  de  fer  ou  côtes  fennes,  y  sont  plutôt 
des  exceptions. 

*  A.  Firmin  :  La  France  et  Haïti,  p.  55. 


226     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Encore  que  le  climat  haïtien  soit  très  ardent  et  que 
toutes  les  plantes  tropicales  y  poussent  avec  une  exubé- 
rance de  sève  qui  fait  de  la  flore  d'Haïti  une  des  plus 
belles  et  des  plus  luxuriantes  du  monde,  on  ne  rencontre 
point  dans  l'île  de  ces  forêts  inextricables,  qui  deviennent 
un  vrai  obstacle  pour  la  circulation  des  habitants.  D'ail- 
leurs le  relief  du  sol,  divisé  en  groupes  de  monticules,  en 
lignes  parallèles  ou  obliques  avec  des  altitudes  diffé- 
rentes, fait  que  la  végétation  du  pays  est  plus  variée  sur 
un  espace  de  vingt  kilomètres  qu'il  n'en  est  d'ordinaire 
pour  des  étendues  considérables,  dans  les  vastes  conti- 
nents au  sol  plus  uni  et  à  niveau  continu.  Soit  sur  les 
plateaux  ou  les  sommets  des  collines,  soit  au  fond  des 
vallons,  il  y  a  toujours  des  clairières  naturelles  d'où  l'on 
peut  examiner  sa  voie,  se  reconnaître  et  s'orienter  dans 
les  bois  qui  paraissent  les  plus  épais.  Un  autre  point  de 
repère  naturel  que  j'ai  souvent  expérimenté,  dans  mes 
,  courses  à  travers  les  fourrés  du  pays,  soit  en  herborisant, 
soit  par  pure  distraction  sportive,  c'est  le  ravinement  que 
fait  l'eau  cherchant  une  issue  vers  la  mer  ou  la  basse 
plaine.  Lors  même  qu'elle  n'y  arrive  jamais,  elle  finit 
toujours  par  aboutir  à  une  clairière  où  l'on  trouve  les  in- 
dications cardinales  propres  à  conduire  aux  chemins  ou 
sentiers  déjà  pratiqués.  D'ailleurs,  une  fois  dans  les 
vallées,  on  ne  rencontre  plus  de  ces  bois  épais,  enchevêtrés 
de  lianes,  qui  rendent  parfois  si  pénible  l'accès  de  l'homme 
dans  les  halliers  de  la  montagne.  «  Ce  qui  distingue  en- 
core les  arbres  de  St-Domingue,  dit  de  Wimpffen,  c'est 
que  leur  tige  droite  et  lisse  ne  commence  à  pousser  des 


et  la  République  d'Haïti  227 

branches  que  vers  le  sommet  ou,  tout  au  plus,  au  tiers  de 
leur  hauteur,  de  sorte  que,  sans  les  sous-bois  qui  garnis- 
sent les  intervalles,  une  forêt  ressemble  ici  à  un  vaste  amas 
de  colonnes  supportant  un  dôme  de  verdure.^  »  Or  tous 
ceux  qui  ont  une  légère  idée  de  Tarboriculture  forestière 
savent  que  les  sous-bois  ne  sont  guère  sujets  à  prospérer 
au  point  de  se  transformer  en  maquis. 

Les  rivières  arrosent,  de  toutes  parts,  la  surface  de 
rîle,  et  les  cours  d'eau  sont  alimentés  par  des  pluies  pres- 
que continuelles.  La  saison  pluviale  la  plus  importante, 
est  celle  d'avril  à  septembre,  durant  laquelle  les  nuages 
déversent  une  quantité  d'eau  énorme;  mais  dès  le  mois 
de  novembre,  une  pluie  moins  orageuse,  fine  et  drue, 
tombe  de  longues  heures,  des  journées,  des  semaines  en- 
tières sous  le  nom  de  pluie  de  la  Toussaint  ou  Nord. 
Cette  périodicité  de  la  pluie  est  une  prévoyance  de  la 
nature,  qui  exonère  le  cultivateur  des  tâtonnements  pé- 
nibles auxquels  il  faudrait  se  livrer,  avant  de  semer,  de 
planter  ou  de  préparer  les  terrains  à  cultiver.  Les  courbes 
des  pluies  n'ont  pas  les  mêmes  coordonnées  sur  tous  les 
points  de  l'île;  mais  c'est  un  nouvel  avantage.  Les  uns 
pouvant  ainsi  suppléer  aux  autres  pour  telle  production 
dont  la  culture  serait  mieux  favorisée,  soit  par  l'humidité, 
soit  par  la  siccité  du  sol  arable,  dans  une  période  donnée. 
Aussi  presque  toute  la  surface  de  l'île,  surtout  de  la  partie 
haïtienne,  consiste-t-elle  en  terrains  cultivables,  dans 
toutes  les  saisons  de  l'année.  Il  y  vient  des  arbres,  des  ar- 
bustes, des  plantes  de  toutes  les  zones.  On  y  trouve  des 
*  De  Wimpf fen  :  Voyage  à  Sf-Domingue,  tome  I,  p.  258. 


22Ô     M,  Rooseveltj  Président  des  États-Unis, 

fruits  de  l'Europe  et  de  l'Asie  australe  à  côté  des  pro- 
ductions qui  ne  se  rencontrent  que  dans  les  régions  de 
l'Afrique  tropicale.  Les  arbres  fruitiers,  les  plantes  oléa- 
gineuses ou  textiles  y  abondent.  Les  bois  de  travail  et 
les  bois  de  construction  s'y  montrent  partout  ;  quant  aux 
bois  de  chauffage,  la  quantité  en  est  inépuisable.  «  Mieux 
arrosé  et  d'un  relief  beaucoup  plus  varié,  dit  Elisée  Reclus, 
Saint-Domingue  est  encore  plus  riche  en  espèces  végé- 
tales que  la  merveilleuse  Cuba;  et,  la  première  parmi  les 
îles  sœurs,  elle  reçut  de  l'Ancien  Monde  des  plantes  nou- 
velles. L'intérieur  n'est  pas  encore  déboisé  et  les  forêts 
qui  recouvrent  les  pentes  des  montagnes,  sur  des  milliers 
de  kilomètres  carrés,  contiennent  toujours  en  abondance 
le  précieux  «  bois  des  îles  »  le  bois  de  rose,  de  fer,  de 
satin  et  d'acajou,  pins  et  chênes.»^ 

Mais  les  principales  espèces  végétales  dont  Haïti  tire 
des  moyens  d'échange  international  sont  le  cotonnier 
(Gossypium  hirsututn),  le  cacaoyer  {Theobroma  cacao), 
introduit  dans  l'île  en  1666;  le  cafier  (Caffea  arabica) 
introduit  en  1729;  le  campêche  {Hœmatoxylon  campechia- 
num),  le  bois  jaune  ou  fustel  {Rhus  cotinus),  le  gaïac 
{Gaiacutn  officinale).  Une  culture  pratiquée  sur  une 
grande  échelle  en  Haïti,  est,  à  côté  du  café,  celle  de  la 
canne  à  sucre  {Saccharum  officinarum) ,  introduite  dans 
l'île,  dès  1506,  et  dont  on  fabrique  le  tafia,  qui  est  la  prin- 
cipale boisson  alcoolique  du  pays,  puis  un  rhum  excel- 
lent, de  la  cassonnade,  du  sucre  turbiné  et  même  raffiné. 

*  Elisée  Reclus  :  Nouvelle  Géographie  Universelle,  tome  XVII, 
PP-  741-742  (Paris,  1891). 


et  la  République  d'Haïti  229 

Le  tafia  est  consommé  dans  l'intérieur  de  l'île  ;  les  autres 
produits  de  l'industrie  sucrière  sont  exportés  sur  une 
échelle  restreinte. 

Les  vivres  sont  en  abondance  et  fournissent  au  peuple 
une  nourriture  facile,  saine  et  substantielle.  Il  faut  citer 
en  première  ligne,  le  fruit  du  bananier  (Musa  paradisiaca) 
les  racines  du  manioc  (Jatropha  manihot)  et  de  l'igname 
(Dioscorea  alata),  le  maïs  (Zea  mays),  le  riz  {Oryza 
sativa)y  la  patate  {Ipomœa  hatatas).  Une  grande  quan- 
tité de  légumes  aussi  variés  que  succulents  complètent  les 
aliments  du  régime  végétarien. 

Si  du  règne  végétal  on  passe  au  règne  animal,  on  trouve 
que  la  faune  d'Haïti  est  aussi  riche,  aussi  précieuse  que 
sa  flore.  Les  bètes  de  boucherie,  les  bêtes  de  trait  se  ren- 
contrent en  grand  nombre  en  Haïti,  une  partie  dès  l'époque 
de  la  découverte  et  la  plupart  à  partir  du  commencement 
de  la  colonisation  des  Espagnols  et  des  Français.  Le 
bœuf,  la  chèvre  (Capra),  le  porc  (Sus  domesticus) ,  le 
cheval,  l'âne,  le  chien  s'y  sont  acclimatés  sans  effort,  en 
subissant  des  transformations  qui  les  ont  adaptés  au  cli- 
mat, sans  rien  changer  à  leurs  qualités  génériques  ou 
spécifiques. 

Le  petit  gibier  foisonne  dans  l'île.  Les  espèces  omi- 
thologiques  y  sont  aussi  nombreuses  que  remarquables. 
Les  bois  sont,  par  endroits  et  à  certaines  époques  de  l'an- 
née, littéralement  couverts  de  ramiers  grands  et  petits 
(Colutnba  palumbus  et  Columba  œnas),  de  tourterelles 
(Columba  turtur),  de  perdrix  (Perdrix  rubra),  d'orto- 
lans (Emberisa  hortulana),  de  sarcelles  (Anas  boscas) 


230     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

et  de  pintades  (Numida  meleagris)^  qui  parsèment  les 
sentiers  montagneux  et  se  rencontrent  même  dans  la 
plaine.  Les  gallinacées  de  basse-cour,  tels  que  le  dindon 
(Meleagris),  le  coq  (Gallus  et  Gallina),  le  pigeon  (Co- 
lumba  livià)  sont  partout  en  abondance  ;  et  le  climat  dis- 
pense de  toute  recherche  artificielle  pour  en  augmenter 
la  production. 

Pour  ce  qui  concerne  les  crustacées,  les  mollusques  et 
les  poissons,  la  position  de  l'île,  les  profondeurs  variées 
des  flots  océaniques  qui  l'entourent  et  les  courants  sous- 
marins,  sur  le  passage  desquels  elle  se  trouve,  en  face  du 
golfe  du  Mexique,  tout  indique  combien  sa  faune  marine 
doit  être  riche  en  espèces,  et  la  pêche  doit  être  facile  dans 
ses  eaux  territoriales. 

Et  remarquons  qu'à  côté  de  tous  ces  animaux  utiles,  on 
ne  rencontre,  en  Haïti,  aucun  carnassier,  aucun  insecte 
vraiment  dangereux,  la  piqûre  des  araignées-crabes  {Ly- 
cosa  tarentuld),  des  scorpions  (Scorpio  occitanus)  et  des 
mille-pieds  (Scolopendra  morsicans)  n'étant  d'aucune 
gravité.  Point  de  reptile  au  venin  meurtrier,  tel  que  le 
trigonocéphale  (Bothrops  laficeolatus)  qui  n'infeste,  dans 
les  Antilles,  que  la  Martinique  et  Sainte-Lucie. 

Toutes  les  conditions  se  réunissent  donc  pour  faire  de 
rîle  d'Haïti,  un  vrai  Eden,  terre  généreuse,  émancipatrice, 
capable  de  régénérer  toutes  races  d'hommes  jouissant  de 
ses  bénédictions,  pourvu  que  d'autres  conditions  plutôt 
délétères  ne  viennent  point  en  neutraliser  l'heureuse  in- 
fluence. 


et  la  République  d'Haïti  231 

Les  Nègres 
Comme  jr  rrnin  rnniii    ili^iiiiiiilii^  irmi 


table,  dans  mon  ouvrage  De  l'Égalité  des  Races  Hu- 
maines,^ la  race  noire  est  aussi  perfectible  que  n'importe 
quelle  autre.  Et  si  on  voulait  considérer  toutes  les  parti- 
cularités anatomiques  ou  physiologiques  qui  distinguent 
TÊthiopien  du  Caucasien,  en  s'appuyant  sur  les  données 
scientifiques  les  mieux  établies,  quoique  peu  ou  point 
envisagées  dans  les  discussions,  ou  spéculatives  ou  anthro- 
pologiques, il  faudrait  inévitablement  en  conclure  que  la 
nature  a  doué  Thomme  noir  de  qualités  physiques  qui  lui 
assurent  une  évolution  beaucoup  plus  rapide  que  celle  de 
Thomme  blanc.  Une  telle  induction  serait  rationnellement 
basée  sur  la  plus  grande  plasticité  histologique  que  procure 
au  premier  la  chaleur  supérieure  emmagasinée  en  son  or- 
ganisme, la  chaleur  étant,  —  en  physiologie,  comme  ail- 
leurs, —  la  source  de  toutes  les  forces,  la  matière  dont  est 
fait  tout  effort,  tout  travail,  soit  physique,  soit  intellectuel. 
Il  semble  donc  que  le  nègre  haïtien  devrait  faire  preuve 
d'un  développement  national  merveilleux,  atteignant  en 
peu  de  temps  un  haut  degré  de  civilisation,  unissant  le 
bien-être  matériel  à  l'épanouissement  de  l'esprit  et  de  la 
conscience,  réalisant  toutes  les  conquêtes  de  la  richesse, 
de  la  science  et  de  la  morale.  Mais  tel  n'a  point  été  le 
cas.  Les  Européens  ou.  les  blancs  américains  qui  voyagent 
ou  séjournent  quelque  temps  dans  le  pays,  partent  de  là 
pour  déclarer  que  la  race  noire  est  d'une  infériorité  irré- 

*A.  Firmin:  De  VÊgalitê  des  Races  Humaines  (édité  par  F. 
Pichon,  Paris,  1885). 


/ 


J 


2^2     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

médiable,  puisque  là  où  le  Caucasien  aurait  tiré  les  plus 
brillants  résultats,  l'Haïtien  vit  dans  un  état  de  demi-bar- 
barie, dont  le  niveau  social  tendrait  à  baisser  chaque 
jour,  dans  une  régression  inéluctable  vers  le  type  des 
sociétés  africaines  les  plus  arriérées.*  Tous  ceux  qui  écri- 
vent ou  répètent  de  telles  paroles,  ont  un  intérêt  moral 
ou  matériel  à  soutenir  une  opinion  qui  flatte  leur  orgueil 
ou  fait  leur  affaire.  Ils  n'ont  cure  de  chercher  les  rai- 
sons qui  expliquent  la  contradiction  réelle  existant  entre 
les  facilités  naturelles  offertes  au  noir  haïtien,  pour  évo- 
luer, et  rétat  stationnaire  sinon  rétrograde  de  la  nation 
haïtienne.  Bien  plus,  ils  concluent,  a  priori,  que  cet  état 
de  choses  a  son  explication  dans  le  fait  même  de  l'infé- 
riorité ethnique  du  nègre.  Cette  façon  de  raisonner  est- 
elle  conforme  à  la  logique  et  surtout  aux  procédés  de  la 
science  moderne?  Nullement.  Tout  d'abord,  il  faut  se 
demander  dans  quel  état  matériel  et  moral  se  trouvaient 
les  nègres  transportés  dans  la  colonie  de  Saint-Domingue, 
devenue  Haïti,  après  la  proclamation  de  l'indépendance 
nationale. 

C'étaient  des  hommes  tirés  de  régions  fort  différentes 
de  l'Afrique  équatoriale  ou  équinoxiale.  En  partant  dti 
nord  du  continent  noir,  des  Sénégalais,  des  Yolofs,  des 
Foulahs  (Peuls  ou  Foulards),  des  Bambaras,  des  M  an- 
dingues,  des  Bissagots,  des  Sofos  se  rencontraient,  pêle- 
mêle,  dans  les  marchés  à  esclaves  de  la  colonie.  Ils  étaient 
embarqués  sur  divers  points  de  la  côte  occidentale  d'Afri- 
que, sur  un  parcours  de  plus  de  i,ooo  kilomètres,  depuis 
*  Spencer  St.  John  :  Hayti  or  the  Black  Republic,  Introd.,  p.  viL 


et  la  République  d'Haïti  233 

le  17"*  jusqu'au  7"*  degré  de  latitude  septentrionale.  Au 
sud  de  Sierra-Leone,  on  embarquait  pour  Saint-Domingue 
des  nègres  de  la  Côte  d'or,  dont  les  Aradas,  les  Socos,  les 
Pantins  (Fants  ou  Pahouins),  les  Caplaous,  les  Mines  et 
les  Agoués.  De  la  côte  des  Esclaves  on  a  tiré  les  Coto- 
colis,  les  Popos,  les  Pidas  ou  Po'édas.  Viennent  ensuite 
les  Haoussas,  les  Ibos,  les  Nagos;  les  Congos  tirés  de  la 
Côte  du  Congo  ou  d'Angola,  partagés  en  sous-divisions 
de  Congos-Mayoumbés,  Congos-Moussombés  et  Moudon- 
gués.  De  l'Afrique  orientale  ont  été  tirés  les  nègres  de 
la  côte  de  Mosambique,  dont  les  Mosambiques,  propre- 
ment dits,  les  Quilois,  les  Quiriams  et  les  Montfiats. 

Ces  nègres  sortis  des  divers  points  de  l'Afrique,  sou- 
vent aussi  distants  que  l'espace  qui  s'étend  du  Portugal 
aux  monts  Ourals,  étaient  forcément  étrangers,  les  uns 
aux  autres,  n'ayant  de  commun  que  leur  commune  souf- 
france :  de  même  que  l'œil  peu  exercé  d'un  africain  pour- 
rait confondre,  entre  les  blancs,  le  brun  Portugais  et  le 
Russe  du  Nord,  de  même  les  Européens  confondent  aisé- 
ment le  Sénégalais  et  le  Ibos  ou  le  Peul  ;  mais  il  y  a  peut- 
être  plus  de  différence  ethnographique  entre  ce  dernier 
et  l'habitant  du  Sénégal  qu'entre  l'Espagnol  et  l'Anglo- 
Saxon.  «  Tous  ces  nègres,  écrit  Moreau  de  Saint-Méry, 
que  je  confondrai  ainsi  pour  être  mieux  entendu  des 
colons  de  Saint-Domingue,  n'ont  pas  la  peau  d'une  cou- 
leur réellement  noire,  mais  souvent  d'une  teinte  jaunâtre, 
qui  fait  qu'on  pourrait  en  prendre  plusieurs  pour  des  mu- 
lâtres, si  des  marques,  plus  ou  moins  multipliées,  plus  ou 
moins  ridicules  pour  l'œil  qui  n'y  a  pas  encore  été  ac- 


234     M.  Roo$ez>elt,  Président  des  États-Unis, 

coutume  dès  Tenfance,  ne  montraient  qu'ils  sont  Africains 
et  nègres.» 

Ces  hommes  se  distinguaient  non  seulement  par  des 
particularités  somatiques  qui  les  différenciaient  sensible- 
ment, mais  encore  étaient  éloignés,  les  uns  des  autres,  par 
des  différences  sociologiques  plus  importantes  et  plus 
obstructives  des  relations  communales.  Ils  ne  parlaient 
pas  les  mêmes  langues.  La  glottologie  africaine,  incon- 
sistante et  arbitraire,  —  par  suite  de  la  vie  de  clan  ou  de 
tribu  plus  ou  moins  fermée,  formant  des  îlots  ethnogra- 
phiques restreints  et  sans  adhérence,  —  ne  présente  guère 
d'assimilations  linguistiques,  telles  qu'il  s'en  trouve  dans 
la  classification  des  langues  européennes,  par  exemple. 
Les  langues  d'origine  latine,  saxonne,  germanique,  cel- 
tique et  même  slave,  sans  être  des  instruments  de  facile 
intercommunication  pour  les  idées  et  les  sentiments  des 
divers  peuples  qui  les  parlent,  ont  assez  de  point  de  con- 
tact (même  en  écartant  toutes  les  spéculations  sur  l'arta- 
nisme),  pour  que  l'on  ait  la  chance  de  trouver  quelques 
mots  ayant  une  signification  semblable  ou  approchante, 
dans  deux  ou  trois  langues  absolument  distinctes.  Il  n'en 
est  pas  ainsi  des  idiomes  africains.  Il  est  vrai  que  l'in- 
vasion des  Arabes  a  beaucoup  amélioré  cet  état  de  choses, 
en  implantant  à  travers  toute  l'Afrique  la  langue  des 
conquérants  plus  ou  moins  africanisée;  mais  la  difficulté 
de  se  comprendre  n'est  pas  moins  restée  un  des  obstacles 
les  plus  sérieux  à  l'interpénétration  des  populations  du 
continent  noir. 

D'ailleurs,   quand   bien   même   ils   se   comprendraient 


et  la  République  d'HcAti  235 

aisément,  il  y  aurait  encore,  pour  les  isoler,  les  obstacles 
amoncelés  par  la  végétation  monstrueuse  des  tropiques, 
élevant  des  barrières  infranchissables,  d'une  contrée  à 
Tautre,  d  une  province,  d'une  ville,  à  une  autre  province 
et  à  une  autre  ville,  dont  la  distance  kilométrique  est  par- 
fois insignifiante.  Dans  un  ouvrage  inédit,  j'ai  tâché 
de  décrire  les  particularités  topographiques  qui  rendent 
extrêmement  difficiles  les  voies  de  communication  en 
TAfrique.  Ici,  je  me  contenterai  d'une  citation  de  Stan- 
ley :  «  En  quittant  Tombre  de  la  forêt,  dit-il,  —  en  parlant 
du  voyageur,  —  il  passe,  par  exemple,  tout  le  long  d'une 
souche  gisant  à  terre  et  mesurant  une  trentaine  de  mètres, 
puis  une  branche  le  porte  à  tourner  à  angle  droit;  de  là, 
faisant  quelques  pas  sur  le  sol  découvert,  il  se  trouve  de- 
vant un  énorme  fût,  à  hauteur  d  épaule,  qu'il  est  obligé 
de  grimper.  Bientôt  un  autre  géant  de  la  forêt  lui  barre 
le  passage,  déployant  sa  puissante  ramure  dans  tous  les 
sens,  en  bas,  en  haut,  tout  autour  du  malheureux  piéton  ; 
il  lui  faut  s'insinuer,  s'accrocher,  ramper,  se  suspendre 
ou  se  hisser  jusqu'à  une  maîtresse  branche  et,  de  là,  re- 
descendre sur  le  premier  tronc;  demi-tour  à  droite,  sau- 
tez sur  un  second  ;  demi-tour  à  gauche,  escaladez  un  troi- 
sième tombé  obliquement  sur  son  camarade  et  dont  la 
tête  est  engagée  dans  les  rameaux  d'un  quatrième,  à  six 
mètres  du  sol. . .  Trois  fois,  j'ai  échappé  à  une  mort  im- 
minente, au  cours  de  cette  terrible  gymnastique.  Un  de 
nos  hommes  tomba  et  mourut  du  coup;  plusieurs  furent 
sérieusement  blessés.»^ 

'  Stanley  :    Les    Ténèbres   de   V Afrique j   tome    I,   pp.    237-238 
(Paris,  Hachette,  1891). 


236     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Qu'on  y  joigne  les  chaleurs  tropicales,  la  pauvreté  de 
la  faune  africaine,  la  rareté  de  Teau,  lorsqu'on  ne  se  trouve 
pas  en  face  d  un  fleuve  impétueux,  aux  cataractes  mu- 
gissantes et  infranchissables,  on  aura  une  idée  encore 
bien  pâle  de  cette  Afrique  prodigieuse,  Africa  portentosa, 
d'où  sont  venus  les  hommes  de  différentes  régions,  trans- 
portés par  les  négriers  en  Haïti. 

Quand  ils  n'étaient  pas  absolument  étrangers,  c'est-à- 
dire  quand  ils  sortaient  de  deux  tribus  voisines,  ayant 
d'anciennes  relations,  de  façon  à  pouvoir  se  comprendre, 
neuf  fois  sur  dix,  il  existait  entre  eux  des  inimitiés  in- 
transigeantes, des  haines  de  clan  irréductibles  et  violen- 
tes; même  ceux  d'une  même  tribu  se  combattaient  et  se 
retenaient  plus  souvent  qu'ils  ne  se  groupaient  en  faisceau. 
Cet  antagonisme  dépressif  est  le  résultat  naturel,  inéluc- 
table de  la  vie  même  qu'ils  avaient  menée  dans  le  pays 
natal,  où  la  lutte  pour  l'existence  matérielle,  au  milieu  de 
la  pénurie  des  victuailles,  poussait  les  uns  à  ne  voir  dans 
les  autres  que  des  compétiteurs  alarmants.  Le  plus  sou- 
vent, de  par  la  loi  malthusienne,  ceux  qui  ne  cherchaient 
pas  à  faire  disparaître  les  autres,  devaient  disparaître 
eux-mêmes  ;  car  «  au  banquet  de  la  vie  il  n'y  aurait  plu^ 
de  place  pour  eux.»  Là  où  la  nature  dévorante  et  ma- 
râtre de  l'Afrique  poussait  la  misère  à  son  degré  ultime, 
l'homme  s'était  même  transformé  en  égorgeur  d'hommes, 
homo  homini  lupus!  et  l'anthropophagie  devint  une  ga- 
rantie de  supériorité  physique  et  intellectuelle  pour  ceux 
qui  le  pratiquaient,  tels  les  Pahouins  ! 

C'est  dans  cette  misère  spirituelle  et  corporelle  que  les 


et  la  République  d'HcAti  237 

nègres  furent,  en  générai,  débarqués  sur  la  terre  généreuse 
de  Quisqueya.  Là,  sans  doute,  tout  devait  changer  dans 
leurs  environnements  cosmologiques.  Pour  la  plupart,  la 
transportation  était  le  passage  d'une  région  infernale  dans 
un  milieu  paradisiaque.  Je  ne  veux  pourtant  pas  laisser, 
par  ces  constatations,  l'impression  fautive  que  tous  ces 
Africains  étaient  de  vrais  sauvages  et  qu'on  ne  pouvait 
rencontrer  sur  le  sol  de  l'Afrique  que  barbarie  et  sauva- 
gerie. Moreau  de  St-Méry  a  essayé  de  donner  une  idée 
de  l'état  moral  des  divers  groupes  de  nègres  importés  à 
Saint-Domingue.  «  Les  habitants  de  la  Côte  d'or,  dit-il, 
sont  très  orgueilleux,  livrés  à  des  guerres  continuelles,  ca- 
pricieux et  prompts  à  se  donner  la  mort.»  Il  ajoute  plus 
loin  :  «  L'intelligence  est  un  caractère  commun  à  tous  les 
nègres  de  la  Côte  d'Or  et  à  ceux  de  la  Côte  des  Esclaves  ; 
mais  les  mœurs  de  ces  derniers  sont  vraiment  sangui- 
naires, surtout  chez  les  Juidas  ou  Aradas  proprement  dits, 
dont  la  férocité  est  assez  connue  par  tout  ce  que  l'histoire 
a  publié  de  vrai,  mais  de  presque  incroyable,  sur  les  Da- 
homet  à  qui  les  rois  de  Juida  (Wida  ou  Ouida),  ont  fait 
aimer  le  sang,  à  force  d'en  répandre  eux-mêmes.»  Mais 
il  dit  qu'ils  sont  actifs  et  adonnés  au  commerce. 

<(  Les  vrais  Congos,  les  Francs  Congos,  pour  me  servir 
de  l'expression  de  Saint-Domingfue,  dit  le  même  écrivain, 
sortent  du  royaume  de  Congo  et  d'Angole  et  sont,  comme 
tous  ceux  de  cette  côte,  d'une  douceur  et  d'une  gaieté  qui 
les  font  rechercher.  Aimant  le  chant,  la  danse  et  la  pa- 
rure, ils  sont  d'excellents  domestiques  ;  et  leur  intelligence, 
leur  facilité  à  parler  purement  le  créole,  leurs  figures  en- 


238     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

jouées  et  sans  marques,  surtout  les  femmes  qui  ont  deux 
petites  élevures  près  des  tempes  que  la  coquetterie  pour- 
rait ne  pas  toujours  condamner,  les  font  préférer  pour  les 
services  des  maisons.  On  en  fait  aussi  d'habiles  ouvriers 
et  de  bons  pêcheurs.  On  prise  beaucoup  les  femmes 
Congos  pour  la  culture,  parce  qu'elles  y  sont  accoutumées 
dans  leur  pays.»* . . . 

«  A  Billeh,  c'est-à-dire  à  600  milles  (ou  966  kilomètres) 
nord-est  de  Freetown,  dit  M.  G.  Valbert,  M.  Blyden  a 
découvert  dans  une  bibliothèque  musulmane  des  traités 
de  dévotion,  de  poésie,  de  rhétorique  et  d'histoire  compo- 
sés par  des  auteurs  foulahs  (Peuls)  ou  par  des  écrivains 
mandingues.»* 

Toutefois  les  nègres  transportés  à  Saint-Domingue 
n'avaient  aucune  disposition  pour  évoluer  immédiatement 
vers  les  formes  sociales  supérieures.  Non  seulement  ces 
dispositions  psychologiques  n'existaient  pas;  mais  il  y 
avait  souvent,  tout  au  fond  de  leur  être,  des  inclinations 
ancestrales  qui  les  attiraient  vers  une  rétrogradation  mal- 
heureuse. Pour  se  racheter  de  la  fatalité  des  influences 
ataviques,  il  leur  aurait  fallu  une  évolution  favorisée  par 
l'amélioration  tant  de  leur  existence  morale  que  de  leur 
existence  matérielle;  et  cette  évolution,  pour  annuler  les 
instincts  héréditaires,  demanderait  à  s'effectuer  d'une 
façon  constante  et  persévérante,  à  travers  au  moins  quatre 
à  cinq  générations.    Mais  le  nègre,  au  lieu  d'arriver  sous 

^  Moreau  de  St-Méry  :  Description  de  la  Partie  Française  de 
Vile  de  St'Domingue. 

'  G.  Valbert  (Revue  des  Deux  Mondes,  icr  novembre  1887). 


et  la  République  d'Haïti  239 

le  ciel  des  Antilles  avec  la  liberté  individuelle,  indispen- 
sable à  tout  perfectionnement  de  la  personalité  humaine, 
sous  le  stimulant  de  la  responsabilité  de  ses  actes,  y  dé- 
barquait comme  une  machine  ou  la  chose  d'un  autre 
homme.  Comment  pouvait-on  en  attendre  une  manifesta- 
tion des  résultats  qu'enfante  seulement  la  liberté?  Pour 
éviter  la  douleur  et  chercher  un  plaisir  plus  ou  moins 
élevé,  rêtre  libre  observe,  tâtonne,  fait  son  expérience. 
Graduellement,  il  finit  par  se  créer  des  habitudes  de  con- 
trainte autonome,  qui  se  traduisent  en  règles  de  conduite, 
en  négligeant  un  moindre  plaisir  actuel,  soit  pour  éviter 
la  conséquence  immédiate  de  douleurs  plus  grandes,  soit 
pour  s'assurer  la  délectation  quoique  tardive  d'un  plus 
grand  plaisir.  De  là  sort,  à  la  longue,  le  progrès  moral, 
qui  est  inhérent  à  la  nature  humaine  et  dont  l'absence 
complète  est  un  phénomène  ontologique  impossible  à  cons- 
tater, en  dehors  de  certaines  causes  antagonistes  et  abor- 
tives  de  toute  éclosion  de  la  vie  psychique. 

Enchaîné  dans  les  liens  d'une  servitude  abrutissante,  le 
nègre  jeté  à  Saint-Domingue  y  retrouvait,  sous  d'autres 
formes,  un  milieu  aussi  nuisible  que  celui  qu'il  avait  quitté, 
non  volontairement,  non  en  émigrant  réfléchi,  mais  gar- 
rotté et  éreinté,  sous  la  dure  main  d'un  vainqueur  cruel, 
livré  à  la  cupidité  d'un  négrier  qui,  pour  en  tirer  parti,  le 
réduisait  à  l'état  de  pure  animalité. 

Déjà,  dans  les  cales  du  navire  qui  le  transporte  aux 
rives  caraïbéennes,  il  est*  en  face  de  toutes  les  horreurs  de 
l'enfer,  n'ayant  d'autre  compensation  de  ses  misères  afri- 
caines que  la  sécurité  d'être  nourri  grossièrement,  il  est 


^40     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

vrai,  mais  assez  abondamment  pour  qu'il  engraisse  au 
point  d'être  mis  en  valeur,  pour  le  marché,  tel  un  bœuf 
ou  un  cheval  dont  on  veut  tirer  le  meilleur  prix,  à  une 
foire  quelconque.  Quand  il  ne  meurt  pas,  dans  Tair  con- 
finé où  il  est  concentré  avec  cent  autres  compagnons  de 
douleur,  ou  que,  —  tenté  de  se  révolter,  —  il  n'est  pas 
fusillé  à  bout  pourtant,  par  les  meurtrières  percées  tout 
exprès  dans  le  pont  du  négrier,  il  finit  par  ne  vivre  que 
du  ventre  et  pour  le  ventre.  Voilà  ce  que  le  Caucasien, 
fier  de  sa  supériorité  intellectuelle  et  morale,  fait  du  nègre, 

Sanctius  his  animal  mentisque  capacius  altœ, 

avant  de  le  présenter  comme  un  type  d'une  infériorité 
irrémédiable.  Pourtant  le  beau  ciel  étoile  des  Antilles,  les 
fruits  au  jus  délicieux,  les  fleurs  aux  parfums  vivifiants, 
cette  nature  généreuse,  cette  terre  de  rédemption  ne  va- 
t-elle  pas,  dans  sa  puissance  de  bonne  fée,  redonner  à  cet 
être  humain  le  ressort  qui  fait  de  lui  un  géant,  telle  la 
force  qu'elle  communiquait  à  Antée,  dans  le  mythe  an- 
tique?. . .  Mais  le  maître  de  l'esclave  veillait.  Tout  était 
combiné  pour  empêcher  le  nègre  de  tourner  son  regard 
vers  le  ciel  et  de  se  distinguer  des  autres  animaux  de  la 
création.  Le  travail  forcé,  auquel  il  était  condamné,  n'a- 
vait pas  pour  unique  but  la  plus  grande  quantité  de  pro- 
duits destinés  à  la  jouissance  insatiable  du  propriétaire 
de  chair  humaine,  il  servait  encore  à  le  rompre,  Frederick 
j  Douglass,  ce  grand  esprit  et  ce  noble  cœur,  en  qui  la  con- 
sanguinité africaine  n'avait  rien  enlevé  de  la  supériorité 
géniale,  a  dépeint^  les  tortures  qu'on  lui  faisait  souffrir, 
^  Frederick  Douglass  :  My  Lifê  and  Time. 


et  la  République  d'Haïti  241 

tortures  corporelles  et  morales,  dignes  d'une  conception 
satanique,  dans  le  but  de  rompre,  c'est-à-dire  de  faire 
disparaître  le  germe  des  aspirations  élevées  que  le  contre- 
maître découvrait  en  lui. 

«  Covey,  —  c'est  le  nom  du  contremaître,  —  bondit,  ar- 
rache mes  vêtements  ;  les  coups  pleuvent,  ma  chair  lacérée 
saigne  à  flots!  Il  fallut  des  semaines  pour  sécher  mes 
plaies  sans  cesse  ranimées  par  la  dure  chemise  qui  les  frot- 
tait jour  et  nuit. 

((  Les  mauvais  traitements,  pas  plus  que  le  fouet,  ne 
firent  défaut,  pendant  que  me  rompait  messire  Covey. 
Mais  comptant  plus,  pour  arriver  à  son  but,  sur  l'excès 
du  travail,  il  me  surmenait  sans  pitié.  Le  point  du  jour 
nous  trouvait  aux  champs,  minuit  nous  y  retrouvait,  à  cer- 
taines saisons.  Pour  stimulants  nous  avions  la  courbache  ; 
pour  cordiaux,  les  volées  de  bois  vert.  Covey,  surveillant 
jadis,  s'entendait  au  métier.  Eloigné  ou  proche,  nous  le 
sentions  là.  Arriver  franchement?  Non.  II  se  cachait, 
il  se  dérobait,  il  se  glissait,  il  rampait  et,  tout  à  coup,  émer- 
geait. Tantôt,  enfourchant  son  cheval,  il  partait  à  grand 
fracas  pour  Saint-Michel  ;  et,  trente  minutes  après,  vous 
pouviez  voir,  son  cheval  attaché  à  la  forêt,  Covey  aplati 
dans  un  fossé,  derrière  un  buisson,  guettant  ses  esclaves. 
. . .  Astuce,  malice  empoisonnée,  il  avait  tout  du  serpent. 

«  Brutalités,  dégradations,  travail  aidant,  les  plus  longs 
jours  étaient  trop  courts  à  son  gré  ;  les  courtes  nuits,  trop 
longues  ;  le  dompteur  de  nègres  accomplissait  son  œuvre. 
Rompu,  je  l'étais  :  Ame,  esprit,  corps,  élasticité,  jets  d'in- 
telligence; tout  brisé,  tout  écrasé!     Mes  yeux  avaient 


242     M.  Roosevelty  Président  des  États-Unis, 

perdu  leur  flamme,  la  soif  d'apprendre  s'était  évanouie, 
Thomme  avait  péri  ;  restait  la  brute.  Et  si  quelque  éclair 
de  l'ancienne  énergie,  quelque  lueur  d'espoir  se  rallumait 
soudain,  c'était  pour  me  laisser  plus  dévasté.» 

Horreur  et  malédiction!  on  est  tenté  de  s'écrier,  en 
lisant  ce  tableau,  une  des  pages  les  plus  poignantes  que 
j'aie  jamais  lues.  Mais  cette  recette  infernale  appliquée 
pour  rompre  Frederick  Douglass,  aux  États-Unis,  était 
la  même  employée  par  les  contremaîtres  de  Saint-Do- 
mingue. Parfois  à  cette  torture  et  à  ces  malices  diabo- 
liques, on  ajoutait  des  exemples  terribles,  propres  à  ef- 
frayer les  autres  nègres,  que  l'on  veut  réduire  à  une 
soumission  de  brute  domptée,  pcrinde  ac  cadaver, 

«  On  a  vu,  dit  Malenfant,  un  Caradeux  aîné,  un  La- 
toison  Laboule  qui,  de  sang-froid,  faisaient  jeter  des 
nègres  dans  les  fourneaux,  dans  les  chaudières  bouillan- 
tes, qui  les  enterraient  vifs  et  debout,  ayant  seulement 
la  tête  dehors  et  les  laissaient  périr  de  cette  manière,  heu- 
reux quand,  par  pitié,  leurs  camarades  abrégaient  leurs 
tourments  en  les  assommant  à  coups  de  pierres  !  Un  cer- 
tain procureur  de  l'habitation  Vaudreuil  et  Ducas  ne  sor- 
tait jamais  sans  avoir  des  clous  et  un  petit  marteau  dans 
sa  poche,  avec  lesquels,  pour  la  moindre  faute,  il  clouait 
un  noir  par  l'oreille  à  un  poteau  placé  dans  la  cour  de 
l'habitation.))  * 

Non  seulement  le  régime  de  l'esclavage  et  les  pratiques 
abominables  qu'employait  le  maître  ne  permettaient  guère 

^  Malenfant  :  Des  Colonies  et  particulièrement  de  celle  de  Saint- 
Domingue,  p.  172  (Paris,  1814). 


et  la  République  d'Haïti  243 

le  commencement  même  de  l'évolution  capable  d'amélio- 
rer la  race  noire,  en  rachetant  les  nègres  des  tares  paren- 
tales inculquées  en  leur  être  par  le  milieu  africain,  mais 
ils  excluaient  positivement  la  succession  continue  de  toute 
amélioration  individuelle  propre  à  être  transmise  d'une 
génération  à  une  autre.  En  effet,  les  nègres  esclaves  ne 
faisaient  pas  de  nombreuses  souches  à  Saint-Domingue, 
de  façon  à  constituer  une  race  politique,  c'est-à-dire  des 
hommes  ayant  participé,  plus  ou  moins,  aux  mêmes  con- 
ditions d'existence,  et  en  ayant  tiré  une  physionomie  spé- 
ciale, surtout  moralement  parlant.  On  peut  admettre  que 
la  population  esclave  de  Saint-Domingue,  dont  on  por- 
tait le  nombre  à  500,000  âmes,  se  remplaçait  tous  les  dix- 
neuf  ou  vingt  ans,  en  moyenne.  Cela  ressortirait  de  plus 
d'une  statistique.  Suivant  un  tableau  que  donne  M.  Gentil 
Tippenhauer,  les  importations  de  nègres  africains  sur  les 
marchés  à  esclaves  des  Saint-Domingue,  dans  l'intervalle 
de  1783  à  1789  inclusivement,  soit  sept  années,  monte- 
raient a  171,362  personnes,  vendues  pour  la  somme  de 
340,004,948  livres.^  On  pourrait  s'étonner  de  cette  promp- 
titude avec  laquelle  disparaissaient  les  nègres  esclaves, 
sans  que  leur  reproduction  naturelle  vînt  dispenser  leurs 
maîtres  de  ces  fréquentes  importations  d'Afrique.  «  Mais, 
dît  Hilliard  d'Auberteuil,  les  maîtres  avides  n'aiment  pas 
voir  leurs  négresses  enceintes  ;  on  est,  disent-ils,  privé  de 
leur  travail  pendant  les  derniers  mois  de  la  grossesse,  et 
Ton  ne  peut  en  retirer  que  de  légers  services  jusqu'à  ce 

*G.  Tippenhauer:  Die  Insel  Haiti,  tome  II,  p.  440  (Zurich, 
1891). 


244     ^-  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

que  l'enfant  soit  sevré;  le  bénéfice  des  crûs  ne  suffit  pas 
pour  réparer  le  temps  perdu.»* 

Cependant,  en  démographie,  comme  en  toute  autre 
science,  les  moyennes  n'expriment  jamais  l'exacte  vérité. 
Le  fait  est  que,  malgré  cette  consommation  effrayante  de 
noirs,  dans  les  labeurs  éreintants  de  la  servitude,  malgré 
la  cupidité  du  propriétaire,  qui  ne  permettait  guère  la  re- 
production des  types  acclimatés  aux  Antilles,  la  vitalité 
et  l'endurance  propres  à  la  race  éthiopienne  triomphaient 
souvent  de  tous  les  obstacles.  On  put  ainsi  trouver  une 
certaine  quantité  de  noirs,  qui  étaient  nés  et  avaient  grandi 
dans  le  nouveau  pays.  Ils  avaient  subi,  par  ce  seul  fait, 
y  une  transformation  qui  les  différenciait  à  vue  d'oeil  des 
natifs  d'Afrique. 

«  Les  nègres  créoles,  dit  Moreau  de  St-Méry,  naissent 
avec  des  qualités  physiques  et  morales  qui  leur  donnent 
un  droit  réel  à  la  supériorité  sur  ceux  qui  ont  été  trans- 
portés d'Afrique;  et  ce  fait  qu'ici  la  domesticité  (?)  a 
embelli  l'espèce,  en  appuyant  une  vérité  de  l'historien 
sublime  de  la  nature,  pourrait  peut-être  fournir  matière 
à  douter,  par  rapport  aux  excès  qu'on  a  reprochés  au 
despotisme  du  maître.»  L'écrivain  a  oublié,  s'il  ne  l'igno- 
rait, que  les  influences  mésologiques,  telles  que  le  climat, 
la  nourriture  et  une  existence  maintenue  en  des  condi- 
tions sinon  favorables,  mais  peu  variables,  exercent  un 
rôle  prépondérant  dans  l'amélioration  des  espèces.  Mais 
continuons  la  citation  :  «  Il  est  aisé  de  sentir,  cependant, 

^  Hilliard  d'Auberteuil  :  Considérations  sur  la  Colonie  de  Saint- 
Domingue^ 


et  la  République  d'Haiti  24$ 

que  les  qualités  du  nègre  créole  ont  elles-mêmes  des 
degrés  de  comparaison,  parce  que  le  produit  de  deux 
nègres  créoles,  par  exemple,  a  de  l'avantage  sur  celui  de 
deux  nègres  bambaras,  et  ainsi  des  autres  combinaisons 
et  du  croisement  des  peuples  différents  ;  et  cette  dernière 
raison  est  peut-être  même  une  des  plus  influentes.  A  l'in- 
telligence, le  nègre  créole  réunit  la  grâce  dans  les  formes, 
la  souplesse  dans  les  mouvements,  l'agrément  dans  la 
figure  et  un  langage  plus  doux  et  privé  de  tous  les  accents 
que  les  nègres  africains  y  mettent.» 

Toutefois,  à  côté  du  climat,  il  y  a  d'autres  influences 
qui  ont  accéléré  raffinement  du  noir  de  St-Domingue,  en 
le  transformant  en  un  type  qu'on  ne  rencontre  qu'excep- 
tionnellement en  d'autres  colonies  européennes  ou  dans 
le  sud  des  États-Unis.  Un  fait  depuis  longtemps  observé, 
c'est  que  le  maître  se  dégrade  inévitablement,  en  prati- 
quant les  mœurs  indispensables  pour  maintenir  sa  domi- 
nation sur  l'esclave.  Cette  dégradation  ne  résulte  pas, 
comme  on  la  souvent  écrit,  depuis  Montesquieu,  du  seul 
contact  journalier  avec  des  êtres  avilis  ;  mais  elle  provient 
plutôt  du  tempérament  que  finit  par  inculquer  au  maître 
et  surtout  au  contre-maître  les  déportements  d'un  Covey. 
Cependant  il  s'opère,  en  même  temps,  une  transformation 
en  sens  inverse  de  l'esclave  vers  le  maître:  ce  qui  est  la 
source  d'un  régression  morale  pour  l'un  devient  un  stimu- 
lant de  l'évolution  pour  l'autre,  dans  l'échange  clandestin 
qui  s'effectue  entre  les  qualités  et  les  défauts  de  ces 
agents  de  la  moralité  humaine. 

A  St-Domingue,  les  noirs  créoles  se  trouvaient  en  con- 


246     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

tact  avec  des  maîtres  dont  la  dureté  était  sans  égale  :  Ca- 
radeux  avait  plus  d'un  émule  ;  mais  ceux-ci,  malgré  tout, 
possédaient  des  qualités  natives  fort  remarquables.  Ces 
Français,  la  plupart  cadets  de  grande  maison  qui,  pous- 
sés par  Tesprit  de  lucre  et  Tappas  de  l'or,  avaient  déserté 
leur  sol  natal,  pour  aller  vivre  sous  un  ciel  lointain,  s'é- 
taient sans  doute  dépouillés  de  tous  les  sentiments  élevés 
et  généreux,  qui  sont  les  heureux  fruits  du  doux  pays 
de  France.  Néanmoins,  ils  n'avaient  pu  en  perdre  la  der- 
nière racine,  implantée  au  fond  de  leur  organisme  ethni- 
que et  national.  Anciens  flibustiers,  parvenus  ou  gens 
de  petite  noblesse,  formaient  à  St-Domingue  une  société 
composite,  la  société  coloniale,  où  la  fierté,  la  bravoure, 
la  hardiesse  et  parfois  une  générosité  teintée  de  snobisme 
du  grand  seigneur,  se  mêlaient  à  la  cupidité,  à  l'avarice, 
à  la  ruse,  à  la  cruauté  et  à  l'esprit  d'aventure  du  mar- 
chand ou  du  boucanier.  Par  une  loi  sociologique  fine- 
ment analysée  par  le  psychologue  Gabriel  Tarde,  la  loi 
de  l'imitation  sociale,  toutes  ces  qualités  se  transmettaient 
avec  tous  ces  défauts  à  l'esclave,  qui  avait  souvent  les 
germes  des  unes*  en  même  temps  que  des  autres,  et  qui 
regardait  autour  de  lui  le  remuement  de  ce  monde  par- 
ticulier. 

Le  contact  moral  de  la  France  avait  encore  opéré  une 
impression  salutaire  sur  le  nègre  africain,  par  l'influence 
religieuse.     Quoi  qu'on  puisse  penser,  au  point  de  vue 

^  «  On  estime  les  nègres  de  la  Côte  d'Or  pour  la  culture,  dit 
Moreau  de  St-Méry;  mais  en  général,  leur  caractère  altier  en 
rend  la  conduite  difficile.» 


et  la  République  d'Haïti  247 

rationnel  ou  philosophique,  il  est  incontestable  que  le 
culte  de  la  religion  catholique  romaine, — plus  dramatique, 
plus  anthropomorphique  que  ceux  des  églises  réformées, 
—  devait  avoir  un  plus  prompt  accès  sur  l'esprit  du  Ni- 
gritien  et  y  développer  plus  immédiatement  les  facultés 
émotives,  qui  sont  la  source  de  tous  les  sentiments  reli- 
gieux. Tout  en  reconnaissant  cette  supériorité  cultuelle 
du  romanisme,  pour  la  première  initiation  religieuse  d'une 
race  inculte,  nul  sociologue  ne  niera  qu'à  la  longue,  le 
rationnalisme  protestant  ne  devienne  le  meilleur  facteur 
de  civilisation  pour  les  masses  de  toutes  les  couleurs  et 
de  toutes  les  races. 

Le  Mulâtre 

De  ce  contact  matériel  et  irritant  du  maître  maltrai- 
tant l'esclave,  de  ce  contact  moral  involontaire  du  maître 
imprégné  de  la  dégradation  qu'il  infligeait  à  l'esclave  et 
imprégnant  celui-ci  de  ses  qualités  et  de  ses  défauts 
ethniques,  devait  sortir  fatalement,  sous  l'aiguillon  des 
appétits  confus  que  déchaînent  les  impulsions  impératives 
du  sang,  —  partout  où  il  y  a  unité  de  l'espèce,  —  le  con- 
tact physiologique,  mariage  libre  des  races,  dont  le  pro- 
duit naturel,  pour  n'avoir  point  reçu  la  consécration  poli- 
tique ou  sociale,  n'est  pas  moins  effectif.  La  grande 
coquine  qu'est  la  nature  tend  des  pièges  innocents  oti 
trébuchent  les  plus  fiers.  La  noire  Yolove  ou  la  Pou- 
larde à  la  couleur  de  cannelle  sont  parfois  belles  à  ravir. 
Dans  leurs  formes  épanouies  ou  graciles,  les  lignes  sculp- 
turales  enthousiasmeraient   un   Apelle   accoutumé   à   la 


248     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

plastique  harmonieuse  de  la  race  grecque,  embellie  par 
une  gymnastique  et  une  passion  de  l'esthétique  qui  ne 
se  rencontreront  plus.  Belle  et  gracieuse,  vive  comme  la 
sensitive,  dans  son  élasticité  musculaire,  la  négresse  su- 
bissait aussi  les  horreurs  de  l'esclavage.  Son  maître 
irascible  s'oubliait,  souvent,  jusqu'à  frapper,  de  ses  pro- 
pres mains,  ce  corps  fait  de  chair  frémissante  et  de  mor- 
bidesse  affolante.  Maintes  fois,  sous  le  fouet  du  maître, 
la  pauvre  gazelle  noire  se  distordait,  en  pleurant  et  en 
criant  grâce!  Il  s'en  dégageait  alors  un  attrait  irrésis- 
tible pour  le  bourreau  enflammé  par  le  feu  même  de  son 
éréthisme  chronique,  secret  de  son  irritation,  cause  latente 
des  châtiments  immérités  appliqués  en  des  heures  d'em- 
portements et  d'impatience  maladive.  La  beauté  gémis- 
sante l'ensorcelait  et,  nouveau  marquis  de  Sade,  il  étrei- 
gnait  cette  chair  résistante  et  pantelante  dans  la  folie  de 
ses  sens  déchaînés  ...     Le  mulâtre  en  est  sorti. 

Sa  seule  apparition  dans  le  monde  colonial  était  la 
promesse  d'une  révolution,  à  quelque  date  qu'on  voulût 
la  reculer  dans  la  supputation  des  choses  futures.  En 
effet,  la  naissance  du  mulâtre  démontrait  au  noir  que  le 
blanc  était  certainement  un  être  de  même  espèce  que  lui. 
Le  maître  n'était  pas  d'une  espèce  supérieure  ou  distincte, 
puisque  leur  procréation  participait  aux  qualités  somati- 
ques  des  deux  géniteurs  et  dévoilait  la  confusion  de  leur 
sang  dans  un  type  intermédiaire.  La  nuance,  les  cheveux, 
les  traits  du  nouveau  type,  tenaient  le  milieu  entre  leurs 
couleurs,  leurs  chevelures  et  leurs  physionomies,  avec 
des  variations  individuelles,  aussi  capricieuses  que  l'être 


et  la  République  d'Haïti  249 

humain  est  complexe,  mais  qui  ne  créent  aucune  discor- 
dance dans  Tensemble. 

Le  mulâtre  forma  un  nouveau  facteur  dans  la  démo- 
graphie coloniale  de  St-Domingue.  Au  point  de  vue 
ethnologique,  il  partageait  les  caractères  moraux  et  in- 
tellectuels du  blanc  et  du  noir,  comme  leurs  constitu- 
tions histologiques  et  anatomiques.  Il  n'était  pas  seule- 
ment plus  rapproché  du  blanc  par  la  couleur  et  la  cheve- 
lure, mais  en  lui  avait  diminué,  à  un  haut  degré,  Théri- 
dité  des  impulsions  africaines.  Ce  n'est  pas  douteux 
qu'à  l'époque  coloniale,  il  eût  généralement  l'intelligence 
plus  ouverte  que  le  noir.  Placé  entre  les  deux  races, 
dont  il  était  un  trait  d'union  naturel,  il  représentait  le 
signe  de  leur  alliance  physiologique.  Mais  cette  position 
même,  qui  devait  faire  de  lui  l'objet  d'une  prédilection 
particulière,  produisit  un  effet  diamétralement  opposé, 
dans  l'une  de  ses  deux  souches  parentales. 

Tandis  que  la  négresse  a  tressailli  d'allégresse,  en  con- 
templant son  rejeton,  le  fruit  de  son  propre  sein,  si  beau 
et  si  gracieux,  Iç  père  blanc  sentît  sa  gorge  se  dessécher  et 
la  honte  de  l'humiliation  lui  monter  au  front,  en  regardant 
ce  même  enfant  qui  était  la  preuve  accusatrice  d'un  em- 
brassement  dont  il  se  désolait,  après  coup,  comme  d'une 
déchéance,  tel  l'homme  qui  aurait  commis  un  stupre,  un 
acte  de  bestialité  1  La  mère  n'aimera  pas  seulement  l'en- 
fant, elle  l'idolâtrera  et,  dans  cette  race  noire  dont  les 
facultés  affectives  sont  exagérées  et  vont  parfois  jusqu'à 
la  bêtise,  elle  le  fera  idolâtrer  par  son  frère  noir,  l'oncle, 
le  tonton  légendaire.    Le  père  ne  sera  pas  seulement  in- 


250     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis , 

digne  de  lui-même,  à  la  vue  du  produit  de  sa  mésalliance, 
mais  il  le  repoussera  systématiquement,  comme  un  être 
étranger.  Nescio  vos!  .  .  .  Des  exceptions,  il  s'en  trou- 
vera là,  comme  partout  ailleurs  ;  mais  ce  ne  sera  toujours 
que  pour  confirmer  la  règle. 

Lui,  le  mulâtre,  quoique  imbu  de  Tesprit  colonial,  d'après 
lequel  Thomme  s'estime  en  raison  directe  de  la  blancheur 
de  sa  peau,  sentira  bien  que  c'est  du  noir  qu'il  est  aimé 
et  que  c'est  au  noir  que  toutes  les  voix  du  sang  l'ap- 
pellent, pour  le  guérir  de  la  sécheresse  de  cœur  d'un 
père  qu'il  ne  connaîtra  qu'une  fois  sur  cent,  dans  la  pro- 
miscuité de  la  vie  des  ateliers.  Mais  il  se  sentira  aussi 
trop  fier  de  sa  peau  dorée,  pour  ne  pas  se  croire  supé- 
rieur au  noir.  «  Il  me  reste  à  dire,  écrit  Moreau  de 
St-Méry,  que  parmi  les  esclaves  sont  aussi  des  gens  de 
couleur  de  toutes  les  nuances.  Il  est  presque  sans  exem- 
ple qu'il  en  est  d'employés  à  d'autres  usages  qu'aux  soins 
purement  domestiques  et  il  ne  faut  guère  compter  que 
sur  les  mulâtres.  Ces  esclaves  se  croient  supérieurs  aux 
nègres  libres,  à  cause  de  leur  rapprochement  du  blanc 
par  leur  nuance.^ 

Qu'est-ce  à  dire:  des  mulâtres  libres! 

Une  autre  particularité  du  régime  colonial,  qui  donnait 
au  mulâtre  un  ascendant  marqué  sur  le  noir,  c'est  qu'il 
était  plus  fréquemment  employé  dans  le  service  de  la 
maréchaussée  suburbaine  et  des  bourgs.  Le  fait  est  que, 
parmi  les  hommes  de  couleur  qui, — en  tant  qu'appellation 

*  Moreau  de  St-Méry  :  Description  de  la  Partie  Française  de 
nie  de  St-Domingue,  tome  I,  p.  114. 


et  la  République  d'Haïti  251 

de  classe,  —  étaient  composés  de  noirs  et  jaunes  libres, 
les  premiers  avaient  généralement  un  métier,  à  l'aide  du- 
quel ils  avaient  pu  obtenir  leur  affranchissement  par  le 
produit  de  leur  travail,  tandis  que  les  mulâtres  étaient 
généralement  affranchis  par  leurs  pères,  quand  la  mère 
les  connaissait,  ou  par  d'autres  maîtres  qui  accordaient 
aux  négresses  la  liberté  ainsi  qu'à  leurs  enfants.  De 
là  leur  instinct  du  fonctionnarisme  et  leur  répulsion  pour 
tout  travail  sérieux  et  exigeant  de  pénibles  efforts.  Di- 
sons encore  que  les  mulâtres  employés  à  la  maréchaussée 
coloniale  étaient  surtout  utilisés  à  la  chasse  des  nègres 
marrons,  ces  bandes  de  rebelles  qui  infuseront,  à  la  fin, 
dans  toute  la  colonie,  l'esprit  d'insoumission  et  de  révolte, 
destiné  à  libérer  l'homme  noir  du  joug  de  l'esclavage. 

Dès  la  première  moitié  du  i8"*  siècle,  les  populations 
coloniales  de  St-Domingue  étaient  donc  composées  de 
blancs,  de  mulâtres  et  de  noirs.  Les  blancs  étaient  tous 
libres;  les  mulâtres  étaient  pour  environ  5/6,  libres  et 
près  de  1/6,  esclaves,  les  nègres  étaient  pour  plus  de 
29/30,  esclaves  et  près  de  1/30  libres.  Ces  populations 
formaient  trois  grandes  classes,  qui  étaient  plutôt  des 
castes.  La  caste  des  blancs  était  divisée  en  deux  classes  : 
les  grands  blancs,  c'est-à-dire  grands  planteurs,  proprié- 
taires urbains,  riches  commerçants  et  fonctionnaires  colo- 
niaux, et  les  petits  blancs,  c'est-à-dire  les  ouvriers  et  les 
hommes  de  basse  condition;  la  caste  des  mulâtres  se  di- 
visait, comme  nous  l'avons  vu,  en  affranchis  ou  ingénus, 
pour  la  majeure  partie,  et  en  esclaves  employés  dans  la 
domesticité;  la  caste  des  noirs  formait  la  grande  armée 


252     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

des  esclaves,  employés  à  la  culture,  avec  une  petite  quan- 
tité d'affranchis  ou  ingénus  adonnés  aux  métiers  péni- 
bles, tels  que  la  chaq:)enterie,  la  maçonnerie,  la  menuise- 
rie, etc.,  par  lesquels  ils  arrivaient  souvent  à  une  situa- 
tion pécuniaire  fort  au-dessus  de  l'aisance. 

Les  grands  blancs  vivaient  insouciants  et  fiers,  se  pré- 
lassant dans  un  bien-être  qui  leur  faisait  oublier  le  reste 
du  monde.  Les  petits  blancs  haïssaient  les  grands  blancs, 
qui  les  méprisaient;  ils  méprisaient  d'autant  les  mulâtres 
et  ne  comptaient  nullement  les  nègres  au  rang  de  fac- 
teurs humains.  Les  mulâtres  regardaient  les  grands 
blancs  avec  une  crainte  révérentielle,  mêlée  d'un  dépit 
silencieux;  haïssaient  les  petits  blancs  dont  ils  dévoraient 
les  injures  avec  impatience  et  .  .  .  méprisaient  les  nègres 
qu'ils  croyaient  aussi  inférieurs  à  eux-mêmes  qu'ils  étaient 
obligés  de  se  sentir  inférieurs  au  blanc.  Le  nègre  souf- 
frait, au  bas  de  l'échelle,  toujours  confiant  dans  le  mu- 
lâtre qu'il  aimait,  et  maudissait  le  blanc,  qui  était  son 
bourreau  visible  et  impitoyable. 

Tel  était  l'état  des  choses  dans  la  colonie  de  St-Do- 
mingue  quand  éclata  la  Révolution  de  1789. 

La  Révolution  Française 

Ailleurs,  désirant  de  faire  ressortir  les  points  de  com- 
paraison historique  qui  donnent  aux  études  sociologiques 
une  consistance  si  prestigieuse,  je  me  suis  longuement 
arrêté  sur  la  Révolution  de  1789,  qui  mérite  qu'on  y  fixe 
la  pensée,  afin  de  bien  examiner  ce  mouvement  extraor- 
dinaire parti  de  la  France  pour  remuer  tout  le  monde 


et  la  République  d'Haïti  253 

occidental.  Ici,  courant  au  but  de  ce  travail,  qui  a  déjà 
pris  une  proportion  beaucoup  plus  large  que  celle  pro- 
jetée au  commencement,  —  qu'il  me  suffise  de  dire  que 
récho  de  toutes  les  manifestations  des  idées  de  justice  et 
de  liberté,  qui  faisaient  tressaillir  Tâme  française,  se  ré- 
percuta, grossi  et  prodigieux,  dans  la  colonie  de  St-Do- 
mingue.  Ces  idées  pénétrèrent  dans  Tesprit  des  mulâtres 
et  des  noirs  et  commencèrent  à  y  fermenter,  dès  la  pre- 
mière Déclaration  des  droits  de  Vliomme.  «  Les  hommes 
naissent  et  demeurent  libres  et  égaux  en  droit,»  disait 
l'article  i**^  de  la  Déclaration  proclamée  le  26  août  1789. 
C'était  une  condamnation  formelle  de  l'esclavage  et  de 
toutes  les  inégalités  instituées  par  la  réglementation  du 
Code  Noir,  et  surenchéries  par  les  ordonnances  colo- 
niales, en  même  temps  que  des  anciennes  traditions  de  la 
mère-patrie,  classant  les  Français  en  nobles  et  roturiers. 

Les  petits  blancs  furent  les  premiers  à  applaudir  à 
l'œuvre  de  la  Constituante.  Ils  se  mirent  immédiatement 
au  rang  des  révolutionnaires  les  plus  zélés,  en  essayant 
de  s'emparer  de  la  direction  des  affaires  de  la  colonie. 
Bientôt  les  hommes  de  couleur  libres,  dont  plusieurs 
étaient  élevés  en  France  et  s'y  trouvaient  à  cette  époque, 
se  remuèrent  pour  obtenir  l'égalité  civile  et  politique  avec 
le  blanc.  Les  anciens  privilégiés  résistèrent.  De  là  sortirent 
des  collisions  sanglantes,  d'abord  entre  les  grands  blancs 
et  les  petits  blancs,  pompons  blancs  contre  pompons 
rouges,  ensuite  entre  les  hommes  de  couleur  et  les  blancs. 

Le  premier  choc  entre  les  mulâtres  et  les  blancs,  qui 
nous  intéresse  plus  particulièremnt,  eut  lieu  dans  l'entre- 


254     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

prise  d'Ogé  et  de  Chavannes,  tentant  d'obtenir  par  la 
force  l'exécution  du  décret  voté  le  28  mars  1790,  dont 
lambiguité  intentionnelle  laissait  place  à  la  plus  dan- 
gereuse controverse.  Malgré  les  conseils  de  Chavannes^ 
Ogé  avait  refusé  de  s'assurer  l'alliance  des  noirs  dans  sa 
revendication  des  droits  contestés  à  sa  caste  par  les 
blancs  de  toutes  les  catégories.  Il  ne  voulait  pas  démé- 
riter aux  yeux  des  gens  honnêtes,  c'est-à-dire  les  proprié- 
taires d'esclaves.  Il  s'imagina  qu'avec  une  petite  bande 
de  deux  à  trois  cents  congénères,  il  pourrait  effrayer  les 
blancs  et  les  réduire  à  résipiscence.  Il  lança  une  somma- 
tion à  l'Assemblée  provinciale  du  Cap,  lui  demandant  de 
faire  promulguer  le  décret  du  28  mars.  En  manière  d'ar- 
guments, il  écrivit  à  ce  corps  «  Mes  prétentions  sont 
justes  et  j'espère  que  vous  y  aurez  égard;  je  ne  ferai  pas 
soulever  les  ateliers:  ce  moyen  est  indigne  de  moi.  Ap- 
prenez à  apprécier  le  mérite  d'un  homme  dont  les  inten- 
tions sont  pures.  Lorsque  j'ai  sollicité  à  l'Assemblée 
Nationale  un  décret  que  j'ai  obtenu  en  faveur  des  colons 
américains^  connus  anciennement  sous  l'épithète  inju- 
rieuse de  sang-mêlés,  je  n'ai  pas  compris  dans  mes  récla- 
mations le  sort  des  nègres  qui  vivent  dans  l'esclavage. 
Vous  et  vos  adversaires  avez  empoisonné  mes  démarches 
pour  me  faire  démériter  des  gens  honnêtes.  Non,  non. 
Messieurs,  nous  n'avons  réclamé  que  pour  une  classe 
d'hommes  libres,  qui  étaient  sous  le  joug  de  l'oppression 
depuis  deux  siècles.»^ 

^Pamphile  de  Lacroix:  Mémoire  pour  servir  à  l'Histoire  de 
St'Domingue,  tome  I,  p.  56. 


et  la  République  d'Haïti  255 

Les  colons  européens,  pour  toute  réponse,  marchèrent 
contre  Ogé  et  Chavannes  avec  d'autant  moins  d'hésîta- 
tîon  qu'ils  étaient  tranquillisés  de  la  crainte  d'un  soulève- 
ment des  ateliers.  La  petite  bande  de  «  colons  améri- 
cains »  fut  facilement  écrasée,  isolée  qu'elle  était  de  l'ap- 
pui indispensable  des  noirs,  qui  attendaient,  confiants, 
qu'on  les  eût  conviés  à  la  lutte.  Les  deux  chefs  des 
hommes  de  couleur  et  une  quarantaine  de  leurs  amis 
cherchèrent  un  refuge  dans  la  partie  orientale  de  l'île, 
en  se  mettant  sous  la  protection  des  autorités  espagnoles. 
Mais,  à  la  honte  de  l'humanité,  ils  furent  livrés  à  l'As- 
semblée provinciale  du  Nord  et  jugés  sans  merci.  Treize 
en  furent  condamnés  aux  galères.  Ogé  et  Chavannes 
furent  rompus  vifs,  mis  sur  la  roue  la  face  tournée  vers 
le  soleil,  pour  y  souffrir  la  plus  cruelle  des  tortures.  Les 
hommes  de  couleur  du  Sud  avaient  répondu  à  l'appel 
d'Ogé  et  s'étaient  réunis  au  nombre  de  cinq  cents,  com- 
mandés par  Boury  et  Rigaud  ;  mais,  ayant  appris  que  des 
forces  militaires  de  Port-au-Prince  marchaient  contre 
eux,  ils  se  dissipèrent,  sans  essayer  une  résistance  sé- 
rieuse.   Ce  ne  fut  toutefois  que  partie  remise. 

Les  hommes  de  couleur  de  l'Ouest  se  levèrent,  à  leur 
tour.  Instruits  par  l'expérience  qu'ils  seraient  impuis- 
sants à  rien  obtenir,  sans  la  coopération  des  noirs,  ils 
enrôlèrent  dans  leurs  rangs  un  bon  nombre  d'esclaves. 
Ils  furent  attaqués  mais  résistèrent  avec  avantage.  Les 
blancs  comprirent  alors  qu'il  y  aurait  un  réel  danger  à 
continuer  la  lutte  et  ils  proposèrent  une  transaction:  ce 
fut  le  concordat  du  24  octobre  1791.    Cet  acte  stipulait 


256     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

«  I**  que  la  garnison  de  Port-au-Prince  serait  formée 
moitié  de  gens  de  couleur,  moitié  de  blancs;  2**  que  les 
juges  d'Ogé  et  de  Cha vannes  seraient  voués  à  l'infamie; 
3**  que  l'Assemblée  coloniale  serait  dissoute  et  qu'on  en 
élirait  une  nouvelle,  conformément  aux  dispositions  du 
décret  du  15  mai  1791.» 

Ce  serait  là  une  belle  page  historique,  sans  l'ignoble 
abandon  des  nègres  dit  Suisses  à  la  vengeance  des  blancs, 
après  que  les  gens  de  couleur  avaient  obtenu  un  succès 
dû  en  grande  partie  au  courage  de  leurs  parents  noirs. 
Trois  cents  anciens  esclaves  déportés  de  la  colonie  furent 
jetés  sur  les  côtés  de  la  Jamaïque.  Renvoyés  à  St-Do- 
mingue,  ils  furent  égorgés  ou  noyés  dans  la  rade  du 
Môle  St-Nicolas.  Les  colons  en  prirent  occasion  pour 
ruiner  la  confiance  que  les  noirs  plaçaient  dans  les  mu- 
lâtres. «  Les  blancs,  dit  Madiou,  envoyèrent  dans  l'Ouest 
une  vingtaine  de  ces  anciens  esclaves  comme  une  preuve 
de  la  perfidie  des  hommes  de  couleur  à  l'égard  des  noirs.»* 

Mais  si,  dans  le  Sud  et  dans  l'Ouest,  les  noirs  restaient 
dans  l'impuissance,  tout  le  temps  que  l'alliance  des  hom- 
mes  de  couleur  avec  le  blanc  avait  duré,  dans  un  senti- 
ment commun  en  faveur  du  maintien  de  l'esclavage,  il 
en  fut  autrement  dans  le  Nord,  où  l'écrasement  d'Ogé 
et  de  Chavannes  laissait  les  blancs  seuls  en  face  des 
nègres.  Ceux-ci,  dès  le  commencement  des  contentions 
surgies  entre  les  hommes  de  couleur  et  les  colons,  avaient 
éprouvé  un  certain  changement  dans  leur  existence.    Ils 

*  Madiou:  Histoire  d^ Haïti,  tome  I,  p.  83  (Imp.  Courtois,  Port- 
au-Prince,  1847). 


et  la  République  d'Haïti  257 

pouvaient  déserter  presque  impunément  les  ateliers  et  se 
jeter  dans  les  bois,  puisque  les  mulâtres,  qui  servaient 
spécialement  à  leur  donner  la  chasse,  étaient  devenus 
suspects  ou  mal  disposés.  Le  type  le  plus  remarquable 
de  ces  nègres  marrons  était  le  fameux  Macandal,  sorcier 
intelligent,  qui  fut  peut-être  le  premier  initiateur  des 
noirs  dans  leurs  aspirations  vers  la  liberté.  Leurs  bandes 
devinrent  de  plus  en  plus  nombreuses,  de  plus  en  plus 
décidées,  à  mesure  que  les  noirs  se  pénétraient  des  idées 
de  rénovation  sociale  qui  s'exprimaient  constamment  au- 
tour d'eux.  En  effet,  leurs  maîtres,  de  toutes  catégories, 
n'avaient  nulle  méfiance;  on  causait  en  leur  présence, 
voyant  en  eux  des  êtres  incapables  d*y  rien  comprendre. 
Le  soulèvement  général  éclata  dans  la  nuit  du  23  août 
1791.  Tous  les  ateliers  des  environs  du  Cap  furent  dé- 
sertés et  les  noirs  se  réunirent  dans  le  district  de  Morne- 
rouge,  sous  la  conduite  de  Bookman.  Bientôt,  excités  par 
leur  chef,  qui  avait  quelque  chose  du  grand  prêtre  d'une 
religion  inconnue,  ils  poussèrent  un  cri  féroce  de  ven- 
geance et  se  ruèrent  comme  une  lave  infernale  sur  les 
plus  splendides  habitations  coloniales  établies  dans  la 
vaste  plaine  du  Cap.  Elles  furent  en  un  clin  d'œil  mises 
en  flammes.  Les  blancs,  surpris  par  des  cercles  de  feu, 
pris  de  terreur  et  de  stupeur,  se  laissaient  égorger  ou 
fuyaient,  éperdus,  dans  un  affolement  irrésistible.  Mais, 
revenus  peu  à  peu  à  eux-mêmes,  ils  s'armèrent  de  leurs 
fusils  et  attaquèrent  les  bandes  indisciplinées  des  noirs 
fugitifs,  qui  se  dispersèrent  malgré  les  héroïques  efforts 
de  Bookman.    Tombé  sous  les  balles,  le  corps  percé  de 


258     Af.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis , 

coups  de  bayonnettes,  le  premier  chef  des  nègres  révoltés 
mourut  courageusement.  Les  colons  lui  décollèrent  la 
tête  et  la  plantèrent  sur  une  pique,  au  milieu  de  la  place 
d^Armes  du  Cap,  avec  un  écriteau  où  se  lisait  cette  ins- 
cription : 

Tête  de  Bookman,  Chef  des  Révoltés, 

Cet  excès  de  cruauté  avait  pour  but  de  frapper  les 
nègres  de  terreur  ;  mais  il  en  résulta  un  effet  diamétrale- 
ment opposé.  La  tête  de  Bookman,  grimaçant  sur  une 
pique,  avec  la  sublime  enseigne  de  «  Chef  des  Révoltés,» 
parla  plus  éloquemment  aux  nègres  du  Nord  que  le 
malheureux  pionnier  de  la  liberté  des  noirs  n'avait  pu 
le  faire,  pour  les  maintenir  au  combat.  En  vain  érigea- 
t-on  des  échafauds  en  permanence,  où  la  tuerie  des  es- 
claves fut  pratiquée  avec  des  raffinements  barbares.  La 
face  putréfiée  de  Bookman,  tournée  vers  le  ciel,  criait  en- 
core :  «  Vengeance  1  » 

Les  nègres  dont  la  dispersion  n'était  qu'un  recul, 
impulsion  atavique  du  vieil  homme  qui  dormait  en  eux, 
furent  fatalement  poussés  à  la  révolte  par  les  cruautés  de 
plus  en  plus  excessives  des  blancs.  Vaincus,  poursuivis 
sans  rémission  par  un  ennemi  inexorable,  ils  sentirent  à 
la  fin  qu'ils  n'auraient  de  sécurité  que  dans  la  résistance 
armée,  en  repoussant  la  force  par  la  force. 

Ils  réformèrent  leurs  bandes,  sous  la  conduite  de  Jean- 
François  et  de  Biassou,  décidés  à  soutenir  avec  acharne- 
ment cette  guerre  servile,  sans  précédent  dans  l'histoire, 
mais  digne  des  héros  des  plus  nobles  races  de  l'Ancien 
Monde  et  du  monde  ancien. 


et  la  République  d'Haïti  259 

Jean  François  et  Biassou  avaient  fini  par  s'organiser 
au  point  de  prendre  l'offensive  contre  les  troupes  blanches 
régulières,  toutes  les  fois  qu'il  leur  paraissait  avantageux 
d'attaquer.  La  guerre  ayant  éclaté  entre  la  France  et 
l'Espagne,  le  ministre  Acuna,  homme  d'état  espagnol,  fit 
proposer  aux  noirs  insurgés  de  se  ranger  à  la  solde  du 
gouvernement  de  Madrid.  Ceux-ci,  sans  lien  avec  la 
France,  acceptèrent  avec  d'autant  moins  d'hésitation  qu'on 
leur  garantissait  la  consécration  de  leurs  grades  en  même 
temps  que  de  leur  liberté.  Ils  passèrent  sous  le  drapeau 
jaune  et  rouge.  Ils  reçurent  pour  toute  consigne  de  faire 
le  plus  de  tort  possible  aux  établissements  de  la  colonie 
française.  Certes,  ils  n'avaient  point  à  y  regarder  de  près, 
dans  la  haine  qu'ils  nourrissaient  contre  leurs  anciens 
bourreaux. 

Les  paroisses  ou  districts  occupés  par  les  bandes  de 
Jean-François  furent  tous,  en  un  coup,  enlevés  à  la 
France.  Les  nègres  esclaves  des  localités  restées  fran- 
çaises, ayant  appris  qu'on  obtenait  la  liberté  et  toutes 
les  prérogatives  d'hommes  libres,  en  passant  sous  le  dra- 
peau espagnol,  allèrent  en  foule  s'y  aligner,  en  s'affu- 
blant  de  la  cocarde  blanche. 

Dans  leur  rang  se  trouvait,  dès  le  commencement  de  la 
révolte,  un  homme  dont  l'intervention  dans  les  événe- 
ments de  St-Domingue  devait  assurer  le  triomphe  de  la 
cause  pour  laquelle  ils  combattaient,  celle  de  la  liberté 
et  de  l'égalité.  C'était  Toussaint-Louverture.  Il  avait 
ouvert  sa  carrière  au  poste  modeste  de  médecin  de  l'ar- 
mée, où  il  utilisait  les  connaissances  pratiques  qu'il  avait 


26o     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

de  la  flore  médicinale  des  Antilles  et  les  notions  chirurgi- 
cales acquises  dans  ses  anciennes  occupations  de  cocher 
cumulant  l'office  du  vétérinaire.  Par  son  intelligence 
supérieure,  par  son  dévouement  sincère  à  ses  congénères, 
il  parvint  à  prendre  sur  eux  un  ascendant  décisif,  chacun 
voyant  en  lui  l'homme  de  conseil  et  de  discernement, 
capable  de  le  guider  dans  la  nouvelle  voie  où  le  noir  s'é- 
tait résolument  élancé.  Toussaint,  qui  savait  lire  et 
pouvait  démêler  la  vraie  situation  des  affaires,  sentait 
tout  ce  qu'il  y  avait  d'inconsistant  dans  la  position  des 
noirs  soutenant  la  cause  d'une  royauté  française  déchue 
et  décapitée;  mais  il  n'en  fit  point  état,  en  considérant 
que  le  bien  que  lui  et  ses  frères  cherchaient,  était  surtout 
la  garantie  de  leur  liberté. 

Dans  ce  même  temps,  parmi  les  trois  commissaires 
civils,  venus  de  France  et  débarqués  au  Cap,  le  17  septem- 
bre 1792,  se  rencontrait  un  homme  supérieur,  et  par  l'es- 
prit et  par  le  cœur,  le  généreux  Sonthonax,  dont  le  nom 
ne  doit  jamais  être  prononcé  par  les  noirs  haïtiens,  sans 
une  bénédiction  pour  sa  mémoire.  D'un  coup  d'oeil,  il 
avait  mesuré  l'étendue  des  difficultés  et  l'imminence  des 
dangers  auxquels  était  en  butte  la  colonie  française  de 
St-Domingue.  Incapable  de  se  laisser  aveugler  par  des 
préjugés  stupides  de  couleur  ou  de  race,  il  comprit  qu'il 
fallait  attacher  les  hommes  de  couleur  à  la  cause  de  la 
métropole  en  guerre  avec  la  Grande-Bretagne  et  l'Es- 
pagne. Il  entraîna  ses  collègues  à  réclamer  des  colons 
l'observance  du  décret  du  4  avril  1792,  rendu  sur  la  pro- 
position de  Gensonné  et  par  lequel  l'Assemblée  nationale 


et  la  République  d'Haïti  261 

«  reconnaît  et  déclare  que  les  hommes  de  couleur  et  noirs 
libres  doivent  jouir,  ainsi  que  les  colons  blancs,  de  l'éga- 
lité des  droits  politiques.»  Ces  derniers  en  furent  en- 
flammés d'indignation.  Déjà  leur  royalisme  blessé  su- 
bissait à  contre-cœur  le-  cours  des  événements  qui  se  dé- 
roulaient en  France.  Ils  résolurent  de  se  donner  aux 
Anglais,  plutôt  que  de  partager  leurs  privilèges  politi- 
ques avec  les  noirs  et  les  mulâtres  libres.  La  situation 
allait  de  mal  en  pis.  C'est  à  ce  moment  qu'eut  lieu,  le 
20  juin  1793,  la  collision  sanglante  entre  Galbaud,  à  la 
tête  de  ses  matelots,  et  les  commissaires,  appuyés  des 
hommes  de  couleur  avec  les  esclaves  restés  soumis.  On 
se  battit  dans  les  rues  du  Cap.  Les  matelots  enivrés, 
pillèrent  plusieurs  quartiers  de  la  ville;  mais  Galbaud, 
sentant  fléchir  ses  troupes  armées,  se  sauva  à  bord.  Les 
noirs  révoltés,  qui  étaient  toujours  aux  aguets,  là  où  on 
les  attendait  le  moins,  se  ruèrent  sur  la  ville  qu'ils  sacca- 
gèrent, en  mettant  le  feu  à  la  geôle,  afin  de  délivrer  leurs 
compagnons  faits  prisonniers  auparavant. 

Plusieurs  centaines  de  millions  disparurent  dans  la 
flamme,  cinq  cents  cadavres  jonchaient  les  rues  de  la 
ville;  jetés  à  la  mer,  ils  étaient  dévorés  par  les  requins, 
qui  livraient  de  nouveaux  combats  pour  s'en  disputer  les 
lambeaux. 

Liberté  Générale  des  Noirs 

Des  trois  commissaires  civils,  Polvérel  était  délégué 
dans  le  Sud,  où  les  hommes  de  couleur  lui  prêtaient  main 
forte  et  où  les  esclaves,  moins  hardis  que  ceux  du  Nord, 


202     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

ne  menaçaient  point  sérieusement  d'une  révolte  générale. 
Aillaud  était  retourné  en  France.  Sonthonax,  au  Cap, 
manquait  de  troupes  suffisantes  et  il  se  sentit  de  plus  en 
plus  impuissant  contre  les  noirs  révoltés,  dont  le  nombre 
grossissait  en  même  temps  que  leur  audace  grandissait. 
Il  prit  la  résolution  de  recourir  à  un  remède  radical:  il 
accorda  la  liberté  générale  des  noirs  par  une  proclama- 
tion du  29  août  1793.  «  Il  en  fut  sollicité,  dit  Malen- 
fant, par  les  blancs  du  Cap  qui  voyaient  bien  que  c'était 
l'unique  moyen  propre  à  les  mettre  en  sécurité.  M.  Ar- 
tau,  le  plus  riche  propriétaire  de  Saint-Domingue,  maître 
de  mille  esclaves,  tant  ouvriers  qu'agriculteurs,  fut  de  ceux 
qui  le  décidèrent  à  prendre  ce  parti.»  Une  commission 
formée  de  trois  députés  de  Saint-Domingue,  Belley,  noir, 
Mills,  mulâtre,  et  Dufay,  blanc,  fut  expédiée  en  France 
pour  obtenir  de  la  Convention  nationale  la  ratification  de 
la  généreuse  mais  grave  mesure  prise  par  Sonthonax. 

Dans  la  séance  du  16  pluviôse,  an  II  (4  février  1794), 
ils  furent  solennellement  reçus  au  sein  de  la  mémorable 
Assemblée.  Le  conventionnel  Lacroix  prononça  les  pa- 
roles suivantes  :  «  En  travaillant  à  la  Constitution  du 
peuple  français,  nous  n'avons  pas  porté  nos  regards  sur 
les  malheureux  nègres.  La  postérité  aura  un  grand  re- 
proche à  nous  faire  de  ce  côté.  Réparons  ce  tort . . . 
Proclamons  la  liberté  des  nègres . . .  Président,  ne 
souffrez  pas  que  la  Convention  se  déshonore  par  une 
discussion.» 

«  L'Assemblée  se  lève  par  acclamation. 

«  Le  Président  prononce  l'abolition  de  l'esclavage  au 


et  la  République  d'Haïti  263 

milieu  des  applaudissements  et  des  cris  mille  fois  répétés 
de  «  Vive  la  République  !  Vive  la  Convention  !  Vive  la 
Montagne  !  » 

«  Il  s'éleva  quelques  débats  relatifs  à  la  rédaction  du 
décret. 

«  Lacroix  en  propose  une,  qui  est  adoptée  en  ces 
termes  : 

«  La  Convention  nationale  déclare  abolir  l'esclavage 
dans  toutes  les  colonies;  en  conséquence  elle  décrète  que 
tous  les  hommes,  sans  distinction  de  couleur,  domiciliés 
dans  les  colonies,  sont  citoyens  français  et  jouissent  de 
tous  les  droits  assurés  par  la  Constitution,y>^ 

Remarquons,  en  passant,  que  c'est  aux  nègres  d'Haïti 
que  tous  leurs  congénères  des  autres  colonies  françaises 
étaient  redevables  de  la  liberté  générale.  Sans  doute,  il 
y  eut,  à  la  Convention,  un  mouvement  admirable  de  gé- 
nérosité et  de  fraternité,  quand,  sur  la  motion  de  Lacroix, 
l'immortelle  assemblée  se  leva  comme  un  seul  homme 
pour  voter  par  acclamation  la  liberté  des  nègres;  néan- 
moins est-il  bien  probable  qu'un  tel  événement  pût  se 
vérifier,  sans  le  fait  suggestif  de  l'attitude  des  noirs  de 
Saint-Domingue?    Il  y  a  lieu  d'en  douter. 

Toussaint-Louverture,  qui  n'était  retenu  dans  les  rangs 
de  l'armée  espagnole  que  par  la  seule  raison  qu'il  y  trou- 
vait une  garantie  de  liberté  pour  lui  et  pour  les  siens, 
n'eut  plus  aucun  motif  d'y  persévérer,  une  fois  que  la 
liberté  générale  des  noirs  fut  proclamée  dans  la  partie 

*  Moniteur  Officiel:  «  Séance  de  la  Convention,»  du  16  plu- 
viôse an  II  (4  février  1794). 


264     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

française  de  Saint-Domingue.  Il  répondit  aux  ouver- 
tures du  général  Laveaux,  qui  le  conviait  à  retourner 
dans  son  ancien  territoire.  Le  18  mai  1794,  il  se  rallia 
au  drapeau  de  la  République  française,  en  frappant  un 
coup  terrible  à  ceux  qu'il  abandonnait  et  qu'il  devait, 
désormais,  considérer  comme  des  ennemis.  Il  commença 
à  les  affaiblir  moralement  et  matériellement,  par  la  ter- 
reur et  Textermination. 

Lorsque  Laveaux,  désespéré  de  le  culbuter  des  envi- 
rons de  la  Grande  Rivière  du  Nord,  à  la  Côme,  située  à 
cinq  lieues  de  la  ville  du  Cap,  eut  fait  appel  aux  senti- 
ments de  Toussaint,  la  France  avait  déjà  perdu  plus  de 
la  moitié  de  la  colonie.  Le  gouverneur  déclarait,  dans 
son  rapport  à  la  Convention,  qu'il  était  «  resserré  d'un 
côté  par  les  Espagnols  retranchés  au  Fort-Dauphin,  et 
de  l'autre  par  les  Anglais,  maîtres  à  peu  près  de  tous  les 
ports  de  la  colonie.  Saint-Marc,  Léog^ne,  les  Gonaïves, 
Jean  Rabel  et  d'autres  places  importantes,  comme  les 
Verrettes,  la  Petite  Rivière,  le  Gros-Morne,  leur  avaient 
été  livrés  par  trahison.»  En  un  rien  de  temps,  la  situa- 
tion fut  changée.  Toussaint,  à  la  tête  de  quatre  mille 
noirs  bien  armés  et  disciplinés,  s'empara  des  Gonaïves, 
de  Gros-Morne,  des  cantons  d'Ennery,  de  Plaisance,  de 
Marmelade,  de  Dondon,  de  l'Acul  du  Nord,  avec  toutes 
ses  dépendances  d'alors,  et  du  Limbe.  Il  opéra  avec  une 
ardeur,  une  rapidité  et  un  succès  qui  firent  dire  de  lui 
par  un  commissaire  français  :  «  Cet  homme  fait  «  ouver- 
ture »  partout.  De  là  son  surnom  l'Ouverture,  que  Ton 
finit  par  écrire  Louverture.y> 


et  la  République  d'Hditi  265 

Continuant  ses  prouesses  militaires,  le  général  Tous- 
saint enleva  aux  Espagnols  Saint-Raphaël  et  Saint-Michel 
de  TAtalaye  par  deux  assauts  périlleux  conduits  par  lui- 
même,  le  sabre  au  poing.  Il  prit  Verrettes  aux  Anglais 
et  aux  Espagnols  commandés  par  le  général  Cécilia.  Le 
général  Brisbane  ayant,  avec  de  nouvelles  forces,  repris 
la  position,  les  Anglais  furent  chargés  à  la  bayonnette 
et  culbutés!  De  TArtibonite,  il  vola  dans  le  Nord,  en- 
leva les  positions  militaires  importantes  de  la  Grande 
Rivière,  de  Sainte-Suzanne  et  de  Caracol.  Il  enleva  plus 
tard  Las  Cahobas  aux  Espagnols,  reprit  encore  les  Ver- 
rettes de  Dessources  qui  s'en  était  emparé  pour  les  An- 
glais, reconquit  Mirebalais  livré  aux  Anglais  par  les 
hommes  de  couleur,  ramena  à  lui  les  noirs  du  Dokos,  qui 
vivaient  indépendants,  depuis  quatre-vingt  ans,  dans  le 
quartier  de  Saltrou,  à  Tétat  de  nègres  marrons. 

Au  milieu  de  ces  grandes  actions  militaires,  sa  grande 
préoccupation  était  surtout  de  réunir  les  noirs  sous  un 
drapeau  commun,  et  c'est  celui  de  la  France,  —  vrai  trait 
de  génie,  —  qu'il  trouva  le  plus  digne  et  surtout  le  plus 
sûr  pour  l'accomplissement  de  la  régénération  de  sa  race. 
«  Pour  moi,  écrit-il  à  Pierre  Dîeudonné,  (campé  dans  le 
Sud  à  la  tête  de  trois  mille  noirs),  je  crois  que  nous  ne 
pourrons  être  heureux  qu'en  servant  la  République  fran- 
çaise. C'est  sous  ses  drapeaux  que  nous  sommes  vrai- 
ment libres  et  égaux.» 

Le  gouverneur  Laveaux,  aux  prises  avec  les  circons- 
tances difficiles,  au  milieu  desquelles  se  trouvait  la  colo- 
nie, se  tenait  tantôt  au  Cap,  tantôt  au  Port  de  Paix,  tan- 


266     M.  Roosez'eltj  Président  des  États-Unis, 

tôt  à  Port-au-Prince.  Après  être  resté  quelque  temps 
dans  ces  deux  dernières  villes,  il  rentra  au  Cap,  vers  la 
fin  de  1795.  Villatte,  homme  de  couleur  qui  y  comman- 
dait sans  contrôle,  éprouva  un  profond  dépit,  par  le  re- 
tour du  gouverneur.  Les  amis  de  Villatte  furent  encore 
plus  irrités.  «  Beaucoup  de  mulâtres  étaient  venus  habi- 
ter cette  ville,  pour  y  vivre  sous  l'administration  d'un 
de  leurs  congénères-  Ils  accueillirent  la  présence  de  La- 
veaux  avec  malveillance.  Les  uns,  habitués  au  gouverne- 
ment de  Villatte,  trouvaient  injuste  qu'il  vînt  au  Cap  don- 
ner des  ordres,  d'autres  redoutaient  de  perdre  leur  situa- 
tion, sous  une  nouvelle  administration.  Les  premiers 
étaient  des  imbéciles,  les  seconds  des  intrigants.»  (St- 
Remy,  p.  29.)  «  Villatte  les  avait  favorisés  outre  mesure. 
Ils  remplissaient  presque  toutes  les  fonctions  civiles  et 
municipales.  La  garde  nationale  était  presque  entière- 
ment composée  de  mulâtres.»  (Laveaux,  Compte 
Rendu.y 

Laveaux  mit  au  comble  le  mécontentement  de  Villatte 
et  des  siens,  en  rétablissant  l'ordre  dans  l'administration 
et  en  faisant  entrer  dans  les  caisses  publiques  plus  de 
150,000  livres,  pour  la  ferme  des  maisons  de  l'État  dont 
ils  jouissaient  gratis.  Le  20  mars  1796,  le  commandant 
de  la  place  du  Cap  se  mit  ouvertement  en  rébellion  contre 
le  gouverneur,  qu'il  arrêta  ignominieusement  et  déposa 
dans  les  prisons.  Voilà  comment  Madiou  parle  des  re- 
couvrements des  deniers  publics  imposés  par  le  gouver- 
neur et  de  ce  qui  s'en  suivit.  «  Cette  conduite  de  La- 
*  Schœlcher  :   Vie  de  Toussaint-Louverture. 


et  la  République  d'Haïti  267 

veaux,  dit-il,  augmenta  le  mécontentement  qui  était  pres- 
que général.  Villatte  en  profita  pour  organiser  un  mou- 
vement populaire  contre  lui,  afin,  en  Tabattant,  de  se 
soustraire  à  Tautorité  de  Toussaint,  qui  grandissait  chaque 
jour.»^ 

Les  principaux  officiers  noirs,  placés  sous  les  ordres 
de  Villatte,  comprirent  que  le  mouvement  de  celui-ci  se 
faisait  autant  contre  l'ascension  politique  des  noirs  que 
contre  Laveaux.  Pierre  Michel,  Pierre  Leveillé,  Bar- 
thélémy, Flaville  et  Cagnet  refusèrent  d'obéir  aux  ordres 
du  commandant  militaire  du  Cap,  qui  s'était  fait  nom- 
mer gouverneur  de  Saint-Domingue  par  un  arrêté  de  la 
municipalité  de  cette  ville. 

Toussaint-Louverture  se  mit  en  devoir  de  se  porter 
à  la  délivrance  dû  gouverneur.  Reconnaissant  son  im- 
puissance à  soutenir  son  mouvement  audacieux,  le  com- 
mandant rebelle  se  retira  dans  un  camp  fortifié  qui  reçut 
le  nom  de  Camp  Villatte.  Il  essaya  d'y  organiser  une  ré- 
sistance; mais  l'influence  grandissante  de  Toussaint- 
Louverture  ne  lui  laissa  plus  d'illusion  sur  le  résultat 
final  de  la  lutte  qu'il  voulait  entreprendre.  Il  s'embar- 
qua clandestinement,  disent  quelques-uns;  il  fut,  écrivent 
d'autres,  déporté  en  France,  où  il  resta  jusqu'au  moment 
où  il  put  prendre  une  revanche,  en  figurant  dans  l'expé- 
dition de  Leclerc.  C'était  pour  la  première  fois  que  les 
noirs  s'étaient  trouvés  d'un  côté  et  les  mulâtres  de  l'autre, 
dans  les  conflagrations  de  Saint-Domingue. 

Le  général  Laveaux,  en  témoignage  de  sa  gratitude, 
*  Madiou  :  Histoire  d'Haïti,  tome  I,  p.  209. 


268     M.  Roosez'clt,  Président  des  États-Unis, 

après  avoir  proclamé  Toussaint-Louverture  «  le  sauveur 
des  autorités  constituées,»  le  nomma  son  lieutenant  au 
gouvernement  de  Saint-Domingue,  en  lui  déférant  la 
deuxième  autorité  de  la  colonie.  Il  fut  bientôt  nommé 
général  de  division  et,  le  17  août  1796,  un  arrêté  du  Di- 
rectoire lui  confirma  ce  haut  grade. 

Enfin,  avec  le  départ  successif  de  Laveaux  et  de  Son- 
thonax,  Toussaint-Louverture  fut  légalement  revêtu  de 
la  première  autorité  coloniale.  Il  continua,  quoique  dé- 
nué de  ressources  militaires,  à  combattre  et  à  culbuter 
les  Anglais  qui,  mieux  ravitaillés,  reprenaient  les  posi- 
tions que  leur  ravissait  le  général  noir,  dès  que  la  guerre 
le  rappelait  à  d  autres  combats. 

Le  8  mai  1798,  le  général  Hédouville,  pacificateur  de 
la  Vendée,  débarqua  au  Cap,  en  mission  spéciale.  «  Il 
apportait,  dans  ses  instructions.  Tordre  pour  le  général 
en  chef  d'arrêter  Rigaud  et  de  le  déporter  en  France. 
Toussaint,  de  plus  en  plus  audacieux,  refusa  d'exécuter 
cet  ordre,  «  au  nom  des  grands  services  qu'avait  rendus 
Rigaud  contre  les  Anglais.»^  Mais  le  premier  des  noirs 
continuait  à  rendre  à  la  France  des  services  tellement 
signalés  que  la  désobéissance  qu'il  commit,  pour  proté- 
ger Rigaud,  fut  apparemment  négligée,  quoique  le  gou- 
vernement métropolitain  en  eût  gardé  un  sérieux  ressen- 
timent que  le  même  Rigaud  exploitera  plus  tard. 

Toussaint-Louverture  finit  par  forcer  Port-au-Prince, 
qui  était  en  possession  des  Anglais,  à  capituler,  le  15  mai 
1798.  Le  major-général  Maitland,  ayant  reconnu  Tim- 
^  Schœlcher:  Vie  de  Toussaint-Louverture,  p.  221. 


et  la  République  d'Haïti  269 

possibilité  de  maintenir  la  domination  britannique  à  Saint- 
Domingue,  concentra  au  Môle  St-Nicolas  toutes  les 
troupes  anglaises  naguère  destinées  à  garder  les  villes 
de  St-Marc,  de  Jérémie  et  autres,  ainsi  que  celles  qui 
venaient  d'évacuer  Port-au-Prince.  Le  i*'  octobre  1798 
eut  lieu  la  capitulation  du  Môle  entre  les  mains  de  Tous- 
saint-Louverture,  à  qui  les  Anglais  accordèrent  les  hon- 
neurs dûs  à  un  monarque:  la  France  était  redevenue  la 
seule  maîtresse  de  la  colonie. 

Dans  une  lettre  au  général  Laveaux,  le  grand  général 
noir  put  écrire  sans  exagération  «  J'ai  trouvé  la  colonie 
saccagée,  démembrée,  ruinée,  occupée  par  les  bandes  de 
Jean  François,  par  les  Espagnols  et  par  les  Anglais,  qui 
s'en  disputaient  les  lambeaux.  Elle  est  aujourd'hui  pur- 
gée d'ennemis,  tranquille,  pacifiée,  et  s'avance  vers  sa 
restauration  complète.»^ 

Pour  justifier  les  paroles  de  Toussaint-Louverture,  on 
n'a  qu'à  comparer  Tétat  économique  de  Saint-Domingue, 
aux  trois  époques  de  1789,  1794-1796  et  1800-1801,  dont 
nous  pouvons  trouver  les  indices  dans  les  exportations 
de  la  colonie,  à  ces  différentes  périodes. 

Pour  la  seule  année  1789,  où  la  colonie  avait  acquis 
son  maximum  de  prospérité,  les  denrées  exportées  accu- 
saient le  poids  de  226,046,000  livres,  comprenant: 

LIVRES 

Sucre  blanc  48,000,000 

Sucre  brut  93,000,000 

Sirop  et  tafia  26,000 

Café   77,000,000 

^Papiers  de  Saint-Domingue,  tome  III,  p.  491. 


270     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 
Coton   7,000,000 

Cuirs    20,000 

Indigo    1,000,000 

Pour  la  période  de  juillet  1794  à  septembre  1796, 
(vingt-sept  mois),  le  poids  de  Texportation  ne  montait 
qu'à  9,072,401  livres,  se  répartissant  comme  il  suit: 

LIVSES 

Sucre  blanc  I5»790 

Sucre  brut  3,922,568 

Sirop  et  tafia  900 

Café   5,013,569 

Coton    107,984 

Indigo    11,590 

Pour  Tannée  1800-1801,  où  Toussaint-Louverture 
n'avait  pu  remonter  ou  reconstruire  toutes  les  usines 
saccagées  ou  détruites,  ni  rétablir  ou  réorganiser  les 
grandes  plantations,  Saint-Domingue  ne  recevant  plus  les 
immenses  capitaux  qu'y  déversait  la  métropole  en  abon- 
dance, le  poids  de  l'exportation  avait  pourtant  atteint, 
suivant  Pamphile  de  La  Croix,  à  71,830,612  livres,  ainsi 
détaillées  : 

LIVRES 

Sucre  terré 16,500 

Sucre  brut  18,518,572 

Café 43,220,270 

Coton    ! 2,480,340 

Campêche  6,768,634 

Cacao    648,518 

Sirop    99,419 

Gomme  de  gaîac  77,519 

Indigo    840 

Ces  chiffres  nous  dispensent  d'insister  sur  ce  fait  que 
Toussaint-Louverture,  tout  en  faisant  la  guerre,  avait  su 
organiser  une  nouvelle  administration  de  la  colonie. 


et  la  République  d'Haïti  271 

Tout  était  déjà  en  voie  de  prospérer  sous  son  gou- 
vernement éclairé  et  compétent,  quand  survint,  en  1799, 
la  rébellion  de  Rigaud,  sur  laquelle  il  est  inutile  de  s'ar- 
rêter ici.  L«  représentant  de  l'autorité  coloniale  à  Saint- 
Domingue,  combattu  par  le  général  de  couleur,  dont  la 
vanité  et  l'irascibilité  sont  historiques,  déploya  toute  son 
énergie  pour  ne  point  laisser  avilir  les  rênes  du  gouverne- 
ment placées  entre  ses  mains;  et  il  en  sortit  encore  vic- 
torieux. 

Ayant  complètement  pacifié  la  partie  française  de  Tîle, 
il  pensa  à  prendre  possession,  au  nom  de  la  France,  de  la 
partie  espagnole  ou  orientale,  cédée  à  la  République  fran- 
çaise, par  le  traité  conclu  à  Bâle,  le  22  juillet  1795.  En 
effet,  le  22  janvier  1801,  don  Joachim  Garcia,  gouverneur 
espagnol,  ayant  mis  bas  les  armes,  Toussaint-Louverture 
pénétra,  avec  son  armée,  dans  les  murs  de  Santo  Do- 
mingo. Il  fit  amener  le  drapeau  espagnol  et  hisser  les 
couleurs  de  la  République  française.  Il  avait  réuni  l'île 
entière  sous  la  domination  incontestée  de  la  France. 

Mais  là  devaient  commencer  pour  lui  les  revers  de  la 
fortune.  Parvenu  au  faîte  du  pouvoir,  dans  Tîle  de  Saint- 
Domingue,  il  sentait  bien  que  la  destinée  de  ses  frères 
noirs  était  entre  ses  mains.  Il  eut  le  pressentiment  génial 
que  la  métropole,  revenue  de  son  premier  enthousiasme 
philanthropique,  pouvait  penser  au  rétablissement  de  l'es- 
clavage. Aussi,  toutes  ses  préoccupations  furent-elles 
d'accélérer  l'évolution  des  anciens  esclaves  vers  un  degré 
de  civilisation  et  de  discipline  politique,  qui  les  rendît 
aptes  à  l'exercice  de  la  liberté  et  leur  inculquât  surtout  le 


>) 


2J1     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

besoin  de  la  conserver,  aux  prix  même  de  leur  vie.  Dans 
un  ouvrage  inédit,  nous  avons  analysé  avec  ampleur 
rétonnante  construction  administrative  de  Toussaint- 
Louverture.  Il  y  était  parvenu  avec  une  ^érie  d'ordon- 
nances qui  n'ont  pas  eu  de  précédents,  à  l'époque  colo- 
niale, et  dont  aucun  des  gouvernements  subséquents  n'a 
jamais  offert  une  intelligente  imitation.  Citons,  parce 
qu'elle  touche  tout  particulièrement  à  l'objet  qui  nous  oc- 
cupe, une  ordonnance  de  novembre  1798,  par  laquelle 
Toussaint-Louverture  exigea  que  les  deux  tiers  des  car- 
gaisons importées  à  Saint-Domingue  fussent  en  comes- 
tibles, en  favorisant  spécialement  le  commerce  américain. 
Sans  nul  doute,  la  sagacité  du  général  en  chef  lui  fit  sen- 
tir l'importance  qu'il  y  avait  pour  la  seconde  des  grandes 
Antilles  à  resserrer  ses  rapports  commerciaux  avec  les 
États-Unis.  De  là  devait  sortir  une  convention  entre  la 
Colonie,  gouvernée  par  Toussaint-Louverture,  avec  l'as- 
sistance de  Roume,  d'une  part,  et  Mr.  Stevens,  représen- 
tant de  l'Union  américaine,  dont  John  Adams  était  alors 
le  président,  d'autre  part. 

Le  général  en  chef  pensa  que  toute  son  œuvre  devait 
être  consolidée  par  une  Constitution,  qui  vînt  fixer  nette- 
ment l'avenir  de  Saint-Domingue  et  des  noirs  qui  com- 
mençaient si  heureusement  l'exercice  de  la  liberté.  Cette 
Constitution,  à  laquelle  avaient  travaillé,  sous  sa  direction, 
les  hommes  les  plus  instruits,  sans  exception  de  couleur, 
fut  promulguée  sur  la  place  d'armes  du  Cap,  le  juillet 
1801.  C'était,  à  vrai  dire,  une  organisation  gouvernemen- 
tale si  distincte  de  celle  de  la  mère-patrie  qu'on  serait 


et  la  République  d'Haïti  273 

tenté  de  l'appeler  nationale.  Pas  une  allusion  n'était 
faite  à  l'indépendance  de  Saint-Domingue;  cependant  la 
colonie  devait  jouir  d'une  complète  autonomie,  ne  recon- 
naissant à  la  France  qu'un  droit  de  pure  suzeraineté,  avec 
les  prérogatives  qui  en  découlent.  Le  premier  Consul 
s'en  montra  furieux  et  résolut  de  briser  le  chef  noir,  dont 
il  trouva  l'idée  trop  prétentieuse  pour  un  ancien  esclave. 
Il  jugea  que  la  France  devait  être  la  maîtresse  absolue 
du  sort  de  sa  superbe  colonie.  Mais  combien  l'une  et 
l'autre  n'auraient  pas  gagné,  en  acceptant,  par  une  habile 
transaction,  l'heureuse  conception  de  Toussaint-Louver- 
ture,  devançant  de  40  ans  ce  que  l'Angleterre  allait  faire 
plus  tard,  pour  s'assurer  la  conservation  du  Canada  et  de 
l'Australie  ? . . . 

Les  ennemis  du  général  en  chef,  qui  étaient,  la  plu- 
part, les  ennemis  de  la  colonie  même  et  de  ses  habitants, 
se  coalisèrent  contre  lui.  Ils  unirent  leurs  intrigues,  pour 
presser  le  gouvernement  français  à  faire  une  expédition 
militaire  contre  Saint-Domingue.  Bonaparte,  visant  à 
l'empire,  ne  cherchait  qu'une  bonne  occasion  pour  se  dé- 
barrasser de  ses  anciens  compagnons  de  gloire,  restés 
de  bons  et  loyaux  républicains.  Il  prêta  une  oreille  com- 
plaisante tant  à  Rigaud  et  à  ses  partisans  qu'aux  anciens 
colons  qui  rageaient  et  trépignaient  de  colère;  car  de 
penser  que  les  nègres  pouvaient  être  appelés  à  la  dignité 
d'hommes  libres,  avec  un  ancien  esclave  à  la  tête  de  la 
superbe  colonie,  les  empêchait  de  dormir,  depuis  cinq 
ans.  Au  fond,  les  uns  et  les  autres  ne  faisaient  que  lui 
demander  une  chose  déjà  bien  résolue  en  son  esprit. 


274     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

L'expédition  partit  contre  Saint-Domingue,  ayant  une 
force  de  vingt  deux  mille  hommes,  composée  en  majeure 
partie  des  vétérans  des  armées  d'Italie  et  d'Egypte.  Elle 
eut  pour  chef  un  beau-frère  du  premier  Consul,  le  gé- 
néral Leclerc,  nommé  capitaine-général.  Tous  les  hom- 
mes de  couleur  qui  avaient  fui  en  France,  lors  de  la  dé- 
bâcle de  Rîgaud,  Rigaud  lui-même,  Villatte  et  d'autres  de 
leurs  partisans,  se  montrèrent  zélés  à  entrer  en  cam- 
pagne, espérant  que  le  triomphe  de  l'expédition  serait  le 
leur  propre. 

Quand  les  vaisseaux  de  guerre  français  se  présentèrent 
dans  les  eaux  du  Cap,  le  gouverneur  Toussaint-Louver- 
ture  était  dans  la  partie  orientale  de  l'île,  dont  il  accélé- 
rait l'organisation  administrative,  afin  d'unifier  autant 
que  possible  les  deux  anciennes  colonies.  Le  général 
Leclerc  fit  injonction  au  général  Henry  Christophe  de 
lui  livrer  les  fortifications  et  la  place  de  cette  ville.  Le 
général  noir  refusa  d'en  rien  faire,  avant  l'ordre  exprès 
de  son  chef  direct.  Le  capitaine-général,  indigné,  le  me- 
naça de  débarquer  quinze  milles  hommes  pour  le  mettre 
à  la  raison;  Christophe,  encore  plus  indigné,  répondit: 
«  On  nous  prend  donc  pour  des  esclaves  !  Allez  dire  au 
général  Leclerc  que  les  Français  ne  marcheront  que  sur 
un  monceau  de  cendres  et  que  la  terre  les  brûlera. . .» 

En  effet,  Rotopchine,  en  incendiant  le  Kremlin,  en 
1812,  ne  fut  que  l'imitateur  de  Christophe,  qui  au  pre- 
mier coup  de  canon  de  l'escadre  française,  brûla  l'opu- 
lente ville  du  Cap,  en  mettant  le  feu  à  sa  superbe  mai- 
son ! . . .      Toussaint-Louverture,  avisé  et  aussi  prompt 


et  la  République  d'Haïti  275 

que  réclair,  se  précipita  sur  la  scène,  comme  un  vieux 
lion  rugissant  et  prêt  à  affronter  son  agresseur.  Il  ac- 
complit des  prodiges  de  valeur,  d'énergie  et  d'activité; 
mais  il  était  pris  au  dépourvu.  Le  travail  même  qu'il 
avait  fait  pour  organiser  la  colonie,  au  point  de  vue  éco- 
nomique et  administratif,  avait  considérablement  affaibli 
ses  ressources  militaires.  En  effet,  il  commençait  à  faire 
dominer  le  régime  civil  sur  celui  des  épaulettes.  Des 
quarante-huit  à  cinquante  et  un  mille  hommes  de  troupes 
soldées  qui  se  trouvaient  en  activité  dans  la  colonie  fran- 
çaise de  Saint-Domingue,  à  la  fin  de  1797,  il  ne  garda 
sous  les  armes,  après  la  fin  de  la  guerre  civile  allumée 
par  Rigaud,  qu'une  quinzaine  de  mille  soldats  de  toutes 
armes,  y  compris  la  gendarmerie.  Cette  force  militaire 
et  policière  devait  garder  l'île  entière,  après  la  prise  de 
possession  de  l'ancienne  colonie  espagnole.  C'est  donc  à 
peine  si  le  gouverneur  pouvait  disposer  de  sept  mille 
hommes  de  troupes  régulières,  dans  les  départements  de 
l'Artibonite  et  du  Nord,  contre  une  invasion  de  vingt- 
deux  mille  hommes  aguerris  et  habitués  à  la  victoire. 

Pour  comble  de  difficultés,  partout  où  les  hommes  de 
couleur  jouissaient  d'une  certaine  influence,  des  défec- 
tions sacrilèges  se  vérifiaient,  à  chaque  moment,  en  fa- 
veur de  l'armée  expéditionnaire  dont  la  mission  était  non 
seulement  d'abattre  la  puissance  du  gouverneur,  mais 
aussi  de  rétablir  l'esclavage  des  noirs!  Les  opérations 
militaires  de  Leclerc  en  furent  grandement  facilitées  ;  car 
il  put  aisément  concentrer  ses  troupes  sur  un  champ 
d'action  circonscrit  et  s'y  porter  en  force  compacte,  sans 


276     A/.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

donner  à  son  adversaire  le  temps  de  refaire  son  armée. 
Cependant,  trois  mois  durant,  le  premier  des  noirs  tint 
les  envahisseurs  en  échec.  Ceux-ci  tremblaient  encore, 
même  après  que  plusieurs  victoires  avaient  suivi  leurs 
armes,  notamment  à  la  Crête-à- Pierrot,  où  les  prodiges 
de  valeur  de  Dessalines  et  de  Lamartinière  ne  purent 
résister  contre  des  forces  écrasantes.  Là,  Pétion,  dans 
les  rangs  de  larmée  expéditionnaire,  mettait  une  ardeur 
opiniâtre  à  montrer  son  talent  d'artilleur  contre  ses  con- 
génères et  anciens  frères  d'armes  enfermés  dans  le  fort. 
La  retraite  de  la  Créte-à- Pierrot,  où  les  troupes  de  Dessa- 
lines s'ouvrirent  un  passage,  à  la  baïonnette,  au  milieu 
d'un  ennemi  dix  fois  plus  nombreux,  est  un  des  plus 
beaux  faits  d'armes  de  l'histoire  d'Haïti. 

Mais  bientôt  les  principaux  lieutenants  du  vaillant  chef 
noir,  ayant  perdu  la  foi  dans  le  succès  de  cette  lutte  iné- 
gale, se  rendirent  au  général  Leclerc,  qui  faisait  mar- 
cher la  diplomatie  en  même  temps  que  la  guerre.  Quand 
il  n'eut  pour  le  soutenir  ni  Dessalines,  ni  Christophe, 
Toussaint-Louverture  comprit  qu'il  n'y  avait  plus  rien  à 
faire.  Il  accepta  les  propositions  de  capitulation  hono- 
rable que  lui  fit  le  capitaine-général  et  subit,  avec  toute 
sa  fermeté  et  toute  sa  dignité,  le  sort  de  la  guerre  qui 
lui  était  maintenant  défavorable,  après  avoir  été  tant  de 
fois  souriant  à  son  étoile.  Il  fut  traité  avec  égard  par  le 
chef  de  l'armée  expéditionnaire,  il  lui  fut  accordé  de  se 
retirer  sur  une  de  ses  terres,  à  Ennery,  où  il  reprit  la  vie 
privée,  sans  que  la  cessation  des  prérogatives  de  l'auto- 
rité lui  fît  éprouver  aucune  dépression  morale. 


et  la  République  d'Haïti  277 

Pour  arriver  à  ses  fins,  Leclerc  avait  assuré  le  peuple 
sur  la  liberté,  à  laquelle,  disait-il,  rien  ne  serait  changé. 
Il  portait  avec  lui  le  décret  rétablissant  l'esclavage;  mais 
il  avait  compris  que  l'on  ne  pouvait  en  tenter  l'exécution 
à  Saint-Domingue  qu'après  le  désarmement  général  des 
noirs.  Cela  demandait  du  temps  et  des  tempéraments. 
Pour  les  désintéresser  de  la  résistance,  il  avait  promis 
aux  généraux  et  autres  officiers  noirs  la  conservation  de 
leurs  grades  dans  le  cadre  de  l'armée  française:  il  tint 
parole  jusqu'à  sa  mort.  Cependant  il  se  méfiait  de  Ri- 
gaud.  Dès  qu'il  put  prévoir  le  succès  de  l'expédition, 
après  la  prise  de  la  Crête-à-Pierrot,  il  le  fit  déporter,  de 
façon  à  ne  point  laisser  aux  hommes  de  couleur  un  chef 
à  l'appel  de  qui  tous  s'empresseraient  de  se  réunir.  Con- 
tinuant l'exécution  de  son  plan,  il  fit  arrêter  l'ex-général 
en  chef  de  l'armée  de  Saint-Domingue,  en  y  employant 
la  déloyauté  du  général  Brunet. 

Transporté  en  France,  Toussaint-Louverture,  qui 
n'avait  commis  aucun  crime,  après  sa  capitulation  lui 
garantissant  toute  sécurité,  fut  traité  avec  une  dureté, 
une  inhumanité  révoltante.  Enfermé  dans  les  cachots  hu- 
mides du  Fort  de  Joux,  dans  les  froides  montagnes  du 
Jura,  il  y  subit  une  longue  agonie,  en  expiation  de  son 
génie,  de  sa  bravoure  et  de  son  dévouement  à  la  cause 
de  la  liberté  et  de  la  régénération  des  noirs. 

Il  mourut  le  27  avril  1803. 

He  who  surpasses  or  subdues  mankind 
Must  look  down  on  the  hâte  of  those  below.* 


*  Byron  :   Childe  Harold's  Pilgrimage,  Gant.  III,  XLV. 


278     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Avec  Toussaint-Louverture,  nouveau  Prométhée  d'ime 
race  malheureuse,  la  masse  incohérente  des  Africains 
transportés  à  Saint-Domingue,  dans  la  cale  malsaine  des 
négriers,  avait  déjà  reçu  une  bonne  consistance  et  une 
certaine  unification.  Il  leur  avait  inculqué  les  mœurs  fa- 
miliales par  le  mariage  qu'il  imposait  partout  et  qui  était 
spécialement  protégé  par  les  articles  9,  10  et  11  de  la 
Constitution  de  1801.  Il  faisait  aux  pères  et  mères  de  fa- 
mille le  devoir  d'élever  leurs  enfants  dans  la  religion 
chrétienne  et  dans  la  crainte  de  Dieu  (article  5  de  l'or- 
donnance du  12  octobre  1801).  Par  cette  même  ordon- 
nance, appuyée  ou  complétée  par  plusieurs  autres,  la 
police  était  organisée  de  façon  à  refréner  le  vagabon- 
dage, enrayer  les  anciennes  pratiques  superstitieuses  et 
rendre  le  travail  obligatoire,  tout  en  garantissant  les  bons 
citoyens  contre  tout  préjudice.  Pour  infuser  dans  les 
masses  l'esprit  d'émulation,  qui  est  le  levain  de  toute  évo- 
lution améliorante,  Toussaint-Louverture,  tout  en  proté- 
geant les  noirs  contre  les  prétentions  injustes  des  mu- 
lâtres ou  des  blancs,  n'accordait  les  fonctions  publiques 
ou  les  grades  militaires  qu'aux  plus  méritants,  sans 
s'occuper  des  nuances  de  la  peau.  De  là  sortit  ce  fait  que 
beaucoup  d'anciens  colons,  qui  étaient  certainement  des 
Français,  comme  tous  les  autres  citoyens  de  la  colonie, 
occupaient  de  hautes  positions.  Ni  les  noirs  ni  les  mu- 
lâtres de  l'époque  n'y  étaient  suffisamment  préparés,  à 
fort  peu  d'exceptions.  Les  premiers  se  taisaient;  mais 
leurs  frères  de  couleur  en  firent  le  principal  grief  contre 
le  gouverneur  impartial.    Toutefois  les  faits  ne  tardèrent 


et  la  République  d'Haïti  279 

pas  à  prouver  qu'il  avait  construit  un  édifice  solide  et 
résistant.  Il  en  avait  l'intime  conviction,  quand  il  pro- 
nonça ces  paroles  d'une  sublime  prophétie: 

«  En  me  renversant,  on  n'a  fait  qu'abattre  le  tronc  de 
l'arbre  de  la  liberté  des  noirs;  mais  il  repoussera,  car  les 
racines  en  sont  longues  et  profondes.» 


INDEPENDANCE  D'HAÏTI 

Lorsque  arriva  à  Saint-Domingue  la  nouvelle  de  la 
mort  de  Toussaint-Louverture,  il  y  eut  une  double  im- 
pression parmi  les  indigènes.  Les  mulâtres  qui,  en  géné- 
ral, voyaient  dans  la  haute  position  du  général  en  chef 
une  humiliation  pour  leur  orgueil  et  qui  connaissaient 
son  influence  sur  les  masses,  en  éprouvèrent  un  senti- 
ment de  délivrance.  Les  noirs  qui,  trompés  par  d'insi- 
dieuses suggestions,  s'étaient  quelque  peu  relâchés  de 
leur  confiance  aveugle  dans  leur  chef  naturel,  comprirent 
enfin  qu'on  abusait  de  leur  crédulité,  quand  on  le  leur 
présentait  comme  l'ami  et  l'instrument  des  blancs,  puis- 
que lui  seul  avait  été  sacrifié  par  le  triomphe  de  ces 
mêmes  blancs.  Toutefois  ces  impressions  si  différentes 
concoururent  à  un  même  effet. 

Dès  qu'ils  avaient  appris  la  déportation  de  Toussaint- 
Louverture,  les  noirs  commençaient  à  réfléchir  ;  leur  pré- 
vention éveillée  grandissait  chaque  jour.  Des  bandes  de 
rebelles  s'organisaient  dans  diverses  localités,  surtout 
dans  le  Nord.  On  avait  beau  dépenser,  à  les  combattre, 
toute  l'activité  et  toute  l'énergie  de  l'autorité  militaire 

qu'ils  restaient  invincibles,  étant  insaisissables.    Commet- 

281 


282     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

tant  des  déprédations  et  des  actes  de  férocité  inouïe,  par- 
tout où  ils  surprenaient  les  Européens  en  petit  nombre 
ou  avec  des  forces  insuffisantes  pour  leur  résister,  ils 
transportaient  d*un  endroit  à  l'autre,  leurs  camps  multi- 
pliés, à  travers  les  gorges  des  montagnes  où  ils  se  re- 
tranchaient et  rendaient  leurs  positions  inexpugnables. 
Les  blancs  ne  pouvaient  circuler  hors  des  villes  ou  des 
bourgs,  sans  s'exposer  à  être  égorgés  et  parfois  soumis  à 
la  mort  la  plus  cruelle,  en  manière  de  représailles. 

Leclerc  et  son  état-major,  irrités  et  désolés  d'un  état 
de  choses,  où  les  troupes  régulières,  harassées  et  éner- 
vées, mouraient  sans  gloire  en  des  embuscades  inatten- 
dues, lorsque  les  soldats  ne  tombaient  pas  d'insolation, 
crurent  expédient  de  frapper  les  indigènes  de  terreur, 
en  les  surpassant  en  cruauté.  «  A  présent  que  nos  plans 
sont  parfaitement  connus,*  écrivait  le  Capitaine-général 
à  Bonaparte,  si  vous  voulez  conserver  Saint-Domingue, 
envoyez  une  nouvelle  armée.  Quelque  désagréable  que 
soit  ma  position,  je  fais  des  exemples  terribles;  puisque 
il  ne  reste  que  la  terreur,  je  l'emploie.  A  la  Tortue,  sur 
quatre  cent  cinquante  révoltés,  j'en  ai  fait  pendre 
soixante.» 

Les  mêmes  exécutions  se  répétaient  dans  l'ouest,  où 
les  hommes  de  couleur  ne  furent  point  épargnés.  «  Dans 
l'ouest,  dit  Pamphile  de  Lacroix,  il  n'y  eut  que  quelques 
quartiers  qui  remirent  leurs  fusils.  La  population  de  cou- 
leur, défiante  depuis  le  départ  de  Rigaud,  se  jeta  dans 

*  Le  rétablissement  de  l'esclavage  était  un  fait  accompli  à  la 
Guadeloupe  et  à  la  Martinique. 


et  la  République  d'Haïti  283 

les  mornes.  Aussitôt,  on  multiplia  dans  ce  département 
les  exécutions,  de  la  manière  la  plus  imprudente.  On  y 
fit  exécuter  non  seulement  ceux  qui  furent  pris  les  armes 
à  la  main,  mais  encore  les  hommes  de  couleur  sur  les- 
quels s'arrêtaient  les  soupçons.  Les  échafauds  furent 
chargés  de  victimes  de  tout  âge  et  de  tout  sexe. . .»  Un 
peu  plus  loin,  l'historien  militaire  ajoute  cette  réflexion: 
«  Les  exécutions  se  renouvelant  chaque  jour,  chaque  jour 
éclaira  de  nouvelles  désertions.  La  preuve  qu'on  abusait 
des  exécutions,  c'est  que  plus  elles  se  multipliaient,  moins 
on  en  imposait  aux  révoltés.  Les  noirs  montraient  à  la 
potence  le  courage  avec  lequel  affrontent  la  mort  les 
martyrs  d'une  secte  ou  d'une  opinion  qu'on  opprime.» 

Une  fois  que  Pétion,  qui  était  devenu  le  chef  des  hom- 
mes de  couleur,  et  Dessalines,  dont  la  défection  avait 
irrémissiblement  compromis  la  cause  de  Toussaint-Lou- 
verture,  n'eurent  plus  la  crainte  de  se  retrouver,  un  jour 
ou  l'autre,  en  face  du  premier  des  noirs  ressaisissant  son 
prestige  et  son  ascendant  sur  les  nègres  de  Saint-Domin- 
gue, ils  se  concertèrent  pour  chasser  de  l'île  les  Français, 
qui  s'étaient  rendus  odieux  à  tous.  Dessalines,  le  plus 
ancien  général  de  division,  fut  reconnu  comme  général 
en  chef  des  indigènes. 

La  guerre  de  l'Indépendance  est  pleine  de  faits  d'ar- 
mes dignes  d'immortaliser  les  héros  qui  en  furent  les 
acteurs.  De  part  et  d'autre,  ce  fut  une  guerre  d'exter- 
mination. Le  général  Leclerc,  surmené,  accablé  des  per- 
pétuelles inquiétudes  que  provoquait  une  situation  épou- 
vantable, tomba  malade  de  la  fièvre  jaune,  à  laquelle 


284     M,  Rooseveltj  Président  des  États-Unis, 

avaient  succombé  plus  de  deux  tiers  de  Tarmée  expédi- 
tionnaire. Il  y  succomba  lui-même.  Rochambeau,  le 
plus  qualifié  parmi  les  généraux  français  alors  à  Saint- 
Domingue,  lui  succéda  au  commandement  en  chef  de 
l'armée.  La  guerre  devint  de  plus  en  plus  sanguinaire. 
((  Dessalines  ordonna  le  massacre  des  blancs,  Tincendie 
des  villes  et  des  plantations.  De  leur  côté,  les  Français 
ne  faisaient  point  quartier;  même  ils  menèrent  avec  eux 
aux  siège  de  Léogane,  deux  cents  chiens  de  Cuba  «que 
l'on  nourrissait  avec  de  la  chair  de  nègres  et  que  Ton 
rendait  plus  voraces  encore,  en  les  affamant.»^ 

Mais  après  la  bataille  de  Vertières,  où  Rochambeau, 
tout  pétri  qu'il  était  de  mépris  contre  la  race  noire,  fut 
obligé  de  rendre  hommage  à  la  bravoure  du  général  Ca- 
poix  dont  les  assauts  répétés  l'obligèrent  à  décamper,  les 
Français  sentirent  bien  qu'ils  ne  pouvaient  plus  mainte- 
nir leur  domination  sur  des  hommes  si  intrépides  et  si 
résolus.  Le  successeur  de  Leclerc  fut  assiégé  dans  les 
murs  du  Cap  et  bientôt,  réduit  à  capituler,  il  évacua  l'île, 
le  28  novembre  1803. 

Des  35,151  hommes  qui  avaient  été  débarqués,  environ 
23,000  périrent  de  la  fièvre  jaune;  environ  10,000  péri- 
rent de  leurs  blessures  ou  sur  le  champ  de  bataille,  seule- 
ment 2,200  hommes  valides  s'embarquèrent  au  moment 
de  l'évacuation,  d'après  le  général  Pamphile  de  Lacroix. 

Une  fois  que  la  ville  du  Cap  était  en  possession  des 

*Voir  Elisée  Reclus:  Nouvelle  Géographie  Universelle,  tome 
XVII,  p.  755,  citant  Juricn  de  la  Gravière:  Souvenir  d'un  Ami- 
ral. 


et  la  République  d'Haïti  285 

troupes  de  Dessalines  et  que  le  général  en  chef  de 
Tannée  française  fut  obligé  de  s'embarquer,  toutes  les 
autres  villes  de  la  colonie  tombèrent,  presque  sans  coup 
férir,  aux  mains  des  indigènes  qui  restèrent  les  maîtres 
de  cette  terre  engraissée  de  leur  sang  et  de  leur  sueur, 
pendant  deux  siècles  de  misère  et  d'indicibles  souffrances. 
Le  i*'  janvier  1804,  l'Indépendance  de  Tîle  fut  solen- 
nellement proclamée  et,  en  signe  qu'une  nouvelle  nation 
avait  surgi  dans  le  concert  des  peuples,  on  relégua  le 
nom  colonial  de  Saint-Domingue  dans  les  fastes  du 
passé,  et  on  redonna  à  la  terre  montagneuse  son  ancien 
et  vrai  nom  :  Haïti. 


Comme  pour  les  États-Unis  et  M.  Roosevelt,  nous 
avons  reculé  bien  loin,  dans  les  phases  de  l'histoire,  avant 
d'entamer  le  principal  sujet  de  cette  partie  de  notre 
ouvrage,  ayant  pour  but  de  faire  connaître  la  République 
d'Haïti,  dont  les  destinées  dépendent,  —  jusqu'à  un  cer- 
tain point,  —  des  dispositions  de  la  politique  américaine. 
Avons-nous  eu  tort?  Je  ne  le  pense  nullement.  C'est 
que  les  peuples  ne  s'improvisent  point.  Ils  sont  ce  que  ^ 
les  a  fait  leur  histoire,  c'est-à-dire  un  concours  de  cir- 
constances qui  ont  mis  sur  eux  un  cachet,  un  tempéra- 
ment national  capable  d'offrir  apparemment  des  aspects 
différents,  suivant  les  temps  et  les  nécessités  actuelles, 
mais  qui  domine  toute  leur  conduite,  dans  les  grandes 
conjonctures,  où  l'étoffe  dont  ils  sont  façonnés  se  tend  et 
chasse  la  poussière  des  petites  considérations  et  des  cal- 


286     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

culs  étroits.  D'ailleurs,  ces  courses  dans  l'histoire  et  les 
observations  sociologiques  qui  en  découlent  sont  de  la 
plus  haute  utilité.  Elles  seules  arment  Tesprit  des  élé- 
ments nécessaires  pour  établir  un  jugement  rationnel  sur 
les  choses  qui  paraissent  des  plus  claires  et  des  plus  sim- 
ples, au  premier  abord,  mais  dont  la  complexité  rend 
la  plus  belle  intelligence  impuissante  à  y  rien  compren- 
dre, en  raisonnant,  lorsqu'on  manque  du  fil  historique 
pour  s'orienter  dans  un  labyrinthe  de  faits  inexplicables. 
Alors,  pour  se  tirer  d'embarras,  on  se  rabattra  sur  une 
doctrine  spécieuse,  par  exemple  celle  de  l'inégalité  des 
races  humaines,  aidant  à  expliquer  dogmatiquement  l'état 
stationnaire  d'un  peuple  comparé  à  un  autre  peuple,  avec 
des  généralisations  hâtives,  aussi  vides  que  prétentieuses. 
En  effet,  que  de  fois  ne  voyons-nous  pas  des  écrivains, 
des  penseurs  et  même  des  savants  comparer  doctrinale- 
ment  la  République  des  États-Unis  à  celle  d'Haïti?  Ils 
se  demandent  comment  se  fait-il  que  ces  deux  pays  dont 
le  premier  n'a  précédé  l'autre  que  de  vingt-et-un  ans  dans 
la  carrière  des  peuples  indépendants,  paraissent  entraî- 
nés par  deux  courants  opposés.  L'un  gravit  les  hauteurs 
de  la  civilisation  avec  une  impétuosité,  une  vigueur  et 
un  génie  qui  étonnent  les  vieux  peuples  et  les  portent  à 
l'admiration  et  au  respect;  tandis  que  l'autre  a  tout  l'air 
de  rétrograder  ou  de  se  confiner  dans  une  stagnation 
nationale,  une  inconsistance  politique  et  une  impéritie, 
qui  en  font  l'hilarité  du  monde  civilisé  et  n'attirent  que  le 
dédain.  Ce  sont  là  des  faits  patents  et  mêmes  tangibles  ; 
mais  ils  ont  leur  cause  et  leur  explication  ailleurs  que 


et  la  République  d'Haïti  287 

dans  la  doctrine  simpliste  et  erronée  de  Tinégalité  des 
races. 

Quand,  en  mathématiques,  on  veut  comparer  deux  va- 
leurs, les  termes  de  cette  comparaison  doivent  être  une 
proportion,  c'est-à-dire  une  égalité  de  rapports.  Il  faut 
que  les  antécédents  correspondent  aux  antécédents  pour 
que  les  conséquents  puissent  correspondre  aux  consé- 
quents. En  passant  des  mathématiques,  qui  sont  placées 
au  plus  bas  échelon  de  la  hiérarchie  des  sciences,  à  la  so- 
ciologie qui  en  occupe  le  sommet,  suivant  Auguste  Comte, 
la  même  vérité  subsiste  dans  sa  parfaite  intégrité.  Aussi, 
pour  comparer  deux  peuples,  en  vue  d'en  tirer  un  rap- 
port réel  entre  leurs  évolutions  respectives,  est-il  indispen- 
sable qu'ils  aient  eu  les  mêmes  antécédents,  si  on  désire 
y  trouver  les  mêmes  aboutissements  sociologiques.  Si 
les  antécédents  ne  sont  pas  les  mêmes,  le  rapport  ne  sera 
réel  et  exact  qu'autant  que  les  conséquents,  —  le  dévelop- 
pement de  civilisation  actuelle,  —  seront  différenciés  en 
proportion  des  antécédents  connus.  Lors  donc  que  l'on 
compare  les  États-Unis  à  Haïti,  il  est  illogique  de  s'at- 
tendre à  trouver  dans  les  deux  pays  les  mêmes  résultats 
acquis,  en  un  temps  donné,  quand  il  existe  entre  les  fac- 
teurs politiques  ou  les  antécédents  historiques,  qui  ont 
été  en  action,  de  part  et  d'autre,  une  différence  aussi 
tranchée,  aussi  profonde. 

D'une  part,  nous  voyons  dans  les  premiers  colons,  for- 
mant l'estoc  du  peuple  américain,  des  immigrants  venus 
en  majeure  partie  de  l'Angleterre,  ensuite  de  la  Hollande, 
de  l'Irlande,  de  l'Ecosse,  une  minime  partie  de  l'Aile- 


288     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

magne  et  encore  une  plus  minime  quantité  de  la  France. 
Non  seulement  la  grande  masse,  le  noyau  résistant  de  la 
colonisation  était  formé  de  gens  ayant  une  origine  na- 
tionale commune,  une  langue  commune;  mais  les  por- 
tions hétérogènes,  qui  s'y  trouvaient  mêlées,  avaient  des 
origines  fort  approchantes  et  facilement  assimilables, 
tant  sous  le  rapport  ethnologique  que  sous  le  rapport 
glottologique.  En  effet,  les  immigrants  étaient  partis 
de  l'Ancien  Monde  à  une  époque  où  l'Europe  avait  déjà 
constitué  une  famille  de  nations  unifiées  par  une  double 
évolution  historique. 

La  conquête  romaine  avait  jeté  les  premières  assises 
de  cette  unification,  par  l'uniformité  administrative  et 
légale  qu'elle  y  infusa,  à  un  haut  degré;  la  catholicité 
romaine  perfectionna  les  liens  existants  par  l'uniformité 
religieuse  et  cultuelle  que  l'Église  imposait,  dans  toute 
la  chrétienté,  et  surtout  par  les  Croisades,  du  XI*  au 
XIII*  siècle,  dans  lesquelles  toute  l'Europe  chrétienne 
s'unit  pour  envahir  l'Orient  et  combattre  les  Musulmans. 
Depuis  la  fin  du  moyen-âge,  les  divers  peuples  de  l'Eu- 
rope, après  des  pénétrations  réciproques,  par  le  fait  de  la 
guerre  ou  des  alliances,  étaient  parvenus  à  se  considérer 
comme  une  seule  race,  quoique  la  diversité  de  langues, 
de  coutumes  régionales  et  surtout  de  développements  his- 
toriques, eussent  conservé  des  délimitations  suffisam- 
ment marquées  entre  les  différentes  nations.  Les  traités 
de  Westphalie,  signés  le  6  août  1648,  à  Osnabriick,  et  le 
8  septembre  suivant,  à  Mtinster,  et  qui  mirent  fin  à  la 
guerre  de  Trente  Ans,  avaient  créé  des  relations  polîti- 


et  la  République  d'Haïti  289 

ques  régulières  et  consolidées  par  la  diplomatie  entre  les 
diverses  puissances  européennes  catholiques  ou  protes- 
tantes. De  plus  ces  immigrants  formaient,  à  l'époque 
où  commença  leur  exode  vers  TAmérique,  au  17™* 
siècle,  un  groupe  d'Européens  ayant  une  discipline  reli- 
gieuse et  morale  qui  les  rapprochait  d'une  façon  supé- 
rieure. L'esprit  de  la  Réforme  était,  pour  eux,  un  ressort 
puissant  et  un  nouveau  courant  d'harmonisation,  malgré 
quelques  antagonismes  de  secte  et  d'influences  indivi- 
duelles. Au  dessus  de  tout,  ils  étaient  le  produit  d'une 
sélection,  tirés  de  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus  noble,  de 
plus  vigoureux  et  de  plus  énergique  dans  la  mentalité 
politique  et  sociale  de  leur  race,  ayant  atteint  elle-même 
une  remarquable  civilisation. 

Quand  ils  débarquèrent  sur  la  terre  américaine,  ils 
constituaient  donc  une  force  morale,  des  volontés  organi- 
sées et  agissantes,  avec  le  contrôle  de  leurs  personnes 
et  de  leurs  biens.  Ils  étaient  libres,  enfin.  Ils  avaient  un 
idéal,  étoile  lumineuse  qui  les  guidait,  à  travers  monts  et 
vallées,  dans  leur  entreprise  de  pionniers  ou  plutôt  de 
conquérants  pacifiques.  Ce  serait  vraiment  dommage 
pour  l'humanité  si,  après  cinq  générations  se  transmet- 
tant, de  plus  en  plus  améliorées,  les  qualités  ancestrales, 
ces  agents  de  civilisation,  ces  nouveaux  mages  à  la  re- 
cherche d'un  nouveau  Bethléem  n'eussent  point  abouti  à 
une  fondation  grandiose. 

Mais  qu'on  retourne  en  Haïti,  on  y  trouve  toutes  les 
conditions  de  tels  antécédents  presque  renversées.  Com- 
me nous  l'avons  vu,  les  Africains  transportés  à  Saint- 


290      M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Domingue  venaient  de  Icxralités  aussi  éloignées  les  unes 
des  autres,  que  la  distance  de  Gibraltar  aux  limites  nord- 
orientales  de  la  Russie  d'Europe.  Aucune  des  peuplades 
de  l'Afrique,  d'où  sortirent  les  nègres  importés  aux  An- 
tilles,  ne  fournissait  un  appoint  tellement  dominant  qu'elle 
pût  être  considérée  comme  une  masse  propre  à  attirer 
irrésistiblement  à  soi  les  éléments  hétérogènes,  éléments 
ayant  des  origines  non  seulement  dissemblables,  mais  po- 
sitivement antagonistes,  absolument  étrangères  les  unes 
aux  autres,  par  la  dissimilarité  glottologique.  En  Afri- 
que, comme  processus  religieux,  l'islamisme,  avec  son 
inconsistance  morale  et  politique,  —  en  dehors  même  des 
obstacles 'que  présentent  les  voies  de  communication, — 
n'avait  pu  opérer  cette  double  évolution  subie  par  l'Eu- 
rope occidentale,  sous  l'influence  de  la  conquête  romaine 
et  de  l'Église  catholique.  Autant  de  peuplades  africaines, 
autant  de  propensions  mentales  profondément  différen- 
tes. Les  Africains  transportés  en  Haïti,  au  lieu  de  for- 
mer l'élite  des  contrées  d'où  ils  étaient  tirés,  en  étaient 
probablement  les  moins  cultivés,  puisque,  dans  le  temps 
même  où  ils  se  montraient  si  dégradés  dans  la  colonie, 
on  pouvait  rencontrer  dans  leurs  pays  d'origine,  des  in- 
dividus ou  des  groupes  d'individus  qui  leur  étaient  de 
beaucoup  supérieurs. 

Mais  ce  qui  mettait  ces  Africains  à  l'antipode  des  pre- 
miers Américains,  c'est  qu'ils  n'étaient  point  partis  d'A- 
frique de  leur  propre  gré.  Ils  étaient  des  transportés  et 
non  des  immigrants.  Quand  ils  débarquaient  sur  la  côte 
d'Haïti,  loin  de  constituer  une  force  morale,  des  volontés 


et  la  République  d'Haïti  291 

autonomes,  ils  étaient  une  marchandise  n'ayant  point  de 
personnalité  juridique,  ils  n'étaient  que  la  chose  d'un 
maître  quelconque.  C'étaient  des  esclaves.  Au  lieu  de 
l'idéal  d'un  Pilgrim  Father  ou  d'un  William  Penn,  ils  y 
apportaient  les  inclinations  ancestrales,  qui  les  attiraient 
plutôt  vers  les  formes  sociales  primitives,  c'est-à-dire  bar- 
bares.  Bien  plus,  toute  évolution  améliorante  était  an- 
nulée en  eux  par  la  diminution  de  la  longévité,  suite  des 
travaux  excessifs  et  forcés  auxquels  on  les  assujettissait. 
Quand,  par  un  miracle  de  vitalité  physique  et  de  flo- 
raison morale,  ils  réussirent  à  se  débarrasser  des  liens  de 
la  servitude,  ce  fut  pour  commencer,  dans  les  pires  con- 
ditions, l'expérience  de  la  vie  nationale  en  même  temps 
que  de  l'autonomie  individuelle.  Il  leur  a  fallu  créer  de 
toutes  pièces  un  organisme  politique  et  social  dont  ils 
étaient  eux-mêmes  les  éléments  informes.  C'était,  on 
l'avouera,  une  tâche  colossale  et,  en  tout  cas,  une  rude 
épreuve.  Pour  en  triompher,  c'est-à-dire  pour  marcher 
avec  une  certaine  sécurité  dans  les  sentiers  de  l'Indépen- 
dance nationale,  il  leur  aurait  fallu  un  homme  tel  que 
Toussaint-Louverture.  En  l'absence  d'un  génie,  ils  au- 
raient eu  besoin  d'une  direction  extérieure  et  bienveillante, 
telle  la  main  des  États-Unis  traçant  à  Cuba  la  voie  à 
suivre,  l'y  aidant  jusqu'à  une  bonne  distance,  avant  de  la 
laisser  aller  seule.  Mais  Haïti  n'avait  plus  le  premier  des 
Noirs  et  les  États-Unis  n'avaient  pas  encore  saisi  leur 
destinée  dans  l'hémisphère  occidental! 

Tu  regere 


LES  GOUVERNEMENTS  HAÏTIENS 

Dessalines 

Lorsque  les  Américains,  après  la  capitulation  de  lord 
Cornwallis,  à  Yorktown,  eurent  enlevé  le  dernier  espoir 
que  nourrissait  la  Grande-Bretagne  de  conserver  sa  domi- 
nation sur  les  États-Unis,  il  y  eut  partout,  dans  les  treize 
États  fédérés,  des  fêtes  d'action  de  grâces  et  des  re jouis- 
sances publiques.  Débarrassés  enfin  du  joug  de  la  mé- 
tropole, ils  n'éprouvaient  d'autre  sentiment  que  le  bon- 
heur d'être  maîtres  de  leur  destinée  nationale.  Ils  pen- 
saient que  le  seul  fait  de  l'Indépendance  était  une  source 
immédiate  de  félicité  publique.  Pourtant  nous  avons  vu 
à  quelle  dure  expérience  ils  furent  condamnés,  au  com- 
mencement de  leur  jouissance  d'une  autonomie  incon- 
testée. Et  c'était  des  Américains,  une  nation  qui  s'était 
développée  dans  le  respect  et  même  la  religion  de  la  loi  ! 

Les  grandes  vertus  politiques,  depuis  longtemps  ac- 
quises et  devenues  le  patrimoine  de  la  race,  les  aidèrent  à 
sortir,  sains  et  saufs,  d'un  état  de  choses  où  l'indépendance 
nationale  menaça  fort  de  ruiner  leur  liberté  politique. 
Néanmoins  il  y  avait,  pour  y  concourir,  non  seulement 
leur  longue  éducation  de  la  l^alité  et  de  h  justice  com- 

293 


294      Af.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

mutative,  mais  surtout  la  noblesse  de  caractère,  la  haute 
conscience  d'un  homme  que  la  Providence  avait  mis  en 
vedette,  hors  de  page,  et  dont  le  désintéressement  patrio- 
tique fut  comme  une  planche  de  salut  pour  TUnion  amé- 
ricaine. Mettez  à  la  place  de  Washington  un  Benedict 
Arnold,  tout  aussi  brave,  peut-être  plus  intrépide,  mais 
avide  de  jouissances,  et  il  acceptait  le  pouvoir  monar- 
chique offert  par  Tarmée  délibérante!  Alors,  en  suppo- 
sant que  l'Assemblée  de  Philadelphie,  déjà  usée  et  dont 
le  prestige  politique  était  en  lambeaux,  se  montrerait 
assez  résistante  et  assez  énergique  pour  combattre  le  libé- 
rateur de  la  patrie  transformé  en  tyran,  ce  ne  serait  que 
sortir  de  la  guerre  étrangère  pour  tomber  immédiate- 
ment dans  la  guerre  civile,  à  un  moment  où  elle  serait  la 
ruine  du  nouvel  État. 

En  effet,  le  danger  de  l'Indépendance  nationale  ob- 
tenue par  la  guerre,  —  et  malheureusement  il  ny  a  que 
cette  seule  manière  pour  l'obtenir  dignement,  —  c'est  que 
les  héros  de  cette  guerre  deviennent  nécessairement,  après 
le  triomphe,  les  représentants  effectifs  du  pouvoir,  ayant 
en  mains  la  force  militaire,  instrument  de  coercition  en 
même  temps  que  de  défense.  Quand,  à  l'aide  de  l'inter- 
vention armée  des  États-Unis,  les  Cubains  eurent  obtenu 
l'évacuation  de  leur  territoire  par  les  autorités  et  les 
troupes  espagnoles,  leur  premier  acte  de  peuple  indépen- 
dant fut  accompli  par  la  réunion  des  officiers  supérieurs 
de  l'armée  révolutionnaire  en  une  assemblée  n'ayant  d'au- 
tre mandat  que  celui  de  leur  sabre.  Ils  s'apprêtaient  à 
créer  un  gouvernement  à  leur  convenance  pour  le  nouvel 


et  la  République  d'Haïti  295 

État  qu'ils  continueraient  à  régenter  militairement,  sans 
faire  d'autres  que  de  remplacer  le  despotisme  espagnol 
ou  étranger  par  un  despotisme  national.  Nous  savons 
comment  ces  fiers  soldats  furent  obligés  de  renoncer  à 
représenter  la  souveraineté  nationale  de  Cuba. 

Près  d'un  siècle  auparavant,  le  même  fait  s'était  ac- 
compli en  Haïti,  où  le  premier  gouvernement  national 
et  la  première  Constitution  politique  ont  été  l'œuvre  des 
grands  officiers  de  la  guerre  de  l'Indépendance,  qui  ne 
puisèrent  leur  mandat  que  du  droit  du  sabre  qu'ils 
avaient  porté  haut,  en  combattant  les  Français.  Ils  con- 
férèrent à  Dessalines,  avec  le  titre  de  gouverneur  à  vie, 
transformé  bientôt  en  celui  d'empereur,  un  pouvoir  auto- 
cratique, excessif,  même  pour  l'administration  d'un  camp 
militaire.  L'acte,  signé  au  nom  du  peuple  haïtien,  portait 
en  toutes  lettres  :  «  Nous  jurons  d'obéir  aveuglément  aux 
lois  émanées  de  son  autorité,  la  seule  que  nous  reconnaî-  v 
trons.  Nous  lui  donnons  le  droit  de  faire  la  paix  et  la 
guerre,  et  de  nommer  son  successeur.» 

Le  pouvoir  absolu,  accordé  à  tout  autre,  pourrait  peut- 
être  s'expliquer  par  le  sentiment  de  la  haute  supériorité 
intellectuelle  et  morale  reconnue  en  celui-là;  mais  ac-  t 
cordé  à  Dessalines,  c'était  la  condamnation  du  peuple 
haïtien  à  l'abâtardissement  national.  L'illustre  héros, 
qui  avait  conduit  à  la  victoire  les  phalanges  d'anciens 
esclaves  redressés  dans  un  geste  sublime,  ne  sera  jamais 
assez  loué  par  l'histoire  ni  assez  vénéré  par  la  mémoire 
des  Haïtiens  de  tous  les  âges.  Cependant  si,  sur  les 
champs  de  bataille,  sa  bravoure  insurpassable  s'était  dé- 


296     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

ployée  en  faits  d'armes  dignes  de  glorifier  un  grand  ca- 
pitaine; si  sa  rigidité  tortionnaire  était  une  vertu  oppor- 
tune pour  les  circonstances  dans  lesquelles  elle  se  dé- 
veloppait, rendant  crime  pour  crime,  outrage  pour  ou- 
trage, en  face  d'un  Rochambeau  ou  d'un  général  Salm 
jamais  lassés  de  répandre  le  sang  des  noirs,  ces  qualités 
terribles  demandaient  à  être  suppléées  par  d'autres  apti- 
tudes, pour  le  gouvernement  d'un  peuple.  Or  Dessalines 
n'avait,  pour  don,  que  sa  bravoure  généreuse  et  sa  bru- 
talité tempérée,  il  est  vrai,  par  un  réel  patriotisme. 

Sous  lui,  ce  fut  le  désordre  qui  régna  en  lieu  et  place 
de  la  loi,  dont  il  ne  sembla  pas  même  avoir  la  plus  con- 
fuse conception.  Ne  s'occupant  qu'à  inspecter  ses  troupes 
et  à  jouir  des  honneurs  bruyants  qu'il  recevait  dans  les 
parades  militaires,  il  laissa  fleurir  autour  de  lui  l'espèce 
d'anarchie  propre  au  despotisme  ignorant,  un  despotisme 
dispersé,  impersonnel,  la  pire  de  toutes  les  tyrannies. 
Ceux  de  la  classe  dirigeante,  qui  formaient  son  entou- 
rage, exerçaient  en  réalité  les  pouvoirs  discrétionnaires 
dont  il  était  investi.  A  la  fois  égoïstes  et  sceptiques, 
ceux-là  ne  croyaient  pas  à  la  durée  de  l'édifice  national 
dont  ils  venaient  de  jeter  les  bases  avec  tant  d'éclat. 
Pressés  de  jouir,  ils  organisèrent  le  règne  du  vice  et  en 
firent  un  dogme  social.  Le  vol  administratif,  pratiqué 
habilement,  devint  le  creuset  oti  Ton  éprouvait  l'intelli- 
gence du  fonctionnaire.  On  rapporte  que  l'Empereur  lui- 
même  disait,  en  manière  d'apologue  :  «  Plumez  la  poule, 
mais  ne  la  laissez  pas  crier  !  » 

Cependant  Dessalines  arriva,  par  grâce  d'état,  à  ouvrir 


et  la  République  d'Haïti  297 


WT»»»  — ■'   »• 


les  yeux  sur  la  portée  de  ces  désordres.  Il  finit  par 
être  scandalisé  des  concussions,  du  pillage  des  biens  do- 
maniaux et  d'autres  péculats  audacieux.  Dans  sa  sim- 
plicité d'esprit,  il  se  déchaîna  en  paroles  menaçantes 
contre  ceux  dont  il  avait  fait  ses  collaborateurs.  A  la 
nouvelle  que  le  directeur  des  Domaines,  Inginac,  était 
expédié  dans  le  Sud,  pour  rétablir  les  droits  de  l'État  sur 
les  propriétés  dont  beaucoup  de  gens  s'étaient  emparés, 
sous  couleur  d'héritage  des  colons  expulsés  d'Haïti,  Ma- 
zereau,  assesseur  du  juge  de  paix  de  Port-Salut,  saisit 
la  caisse  d'un  tambour  et  parcourut  la  petite  ville,  en 
battant  la  générale  !  Tous  ceux  qui  avaient  accaparé  les 
biens  du  domaine  public,  sans  titre  ni  qualité,  se  joignirent 
à  lui.  Comme  ils  formaient  la  classe  dirigeante,  en  un 
rien  de  temps,  tout  le  département  du  Sud  fut  en  armes. 
Le  général  Pétion,  commandant  la  division  de  l'Ouest, 
en  qui  Dessalines  avait  toujours  une  confiance  aveugle, 
avait  pactisé  avec  l'insurrection.  Aussi  bien,  le  Départe- 
ment de  l'Ouest  s'y  rallia,  avant  que  l'empereur  en  eût 
le  moindre  soupçon.  Quand  le  brave  monarque  sortant 
de  sa  bonne  ville  de  Marchand,  située  dans  la  plaine  de 
l'Artibonite,  se  trouva  en  face  de  l'armée  des  insurgés, 
en  ligne  de  bataille,  au  Pont  Rouge,  il  se  montra  furieux 
de  ne  point  recevoir  les  honneurs  militaires,  en  lesquels 
il  voyait  les  seuls  attributs  du  pouvoir.  Il  éperonna  son 
cheval  et  cria  haut  son  indignation,  en  demandant  ce  que 
tout  cela  signifiait...  Pour  toute  réponse,  un  sous- 
officier  de  couleur,  du  nom  de  Gara,  l'ajusta  et  l'abattit 
d'un  coup  de  fusil. 


298      A/.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

C'était  le  17  octobre  1806. 

L'histoire  encore  légendaire  de  la  Rome  ancienne  rap- 
porte que  les  patriciens,  formant  la  classe  dirigeante, 
jaloux  de  l'autorité  omnipotente  de  Romulus,  formèrent 
un  complot  et  l'assassinèrent  en  plein  Champ  de  Mars. 
Mais  ils  eurent  l'esprit  ou  la  pudeur  de  couper  son  ca- 
davre en  morceaux  qu'ils  emportèrent  discrètement,  afin 
d'en  enlever  toute  trace  aux  yeux  du  peuple.  Ils  accré- 
ditèrent alors  que  le  fondateur  de  Rome  avait  disparu 
dans  un  orage,  transporté  par  Mars  au  rang  des  dieux. 
Les  assassins  de  Dessalines,  le  fondateur  de  l'État  haïtien, 
n'y  mirent  pas  tant  de  façon.  Son  corps  resta  deux  jours 
exposé  à  l'intempérie  de  l'air,  dans  la  grande  route,  et  ne 
dut  enfin  une  sépulture  qu'à  la  sollicitude  d'une  pauvre 
folle!  .    .    . 

Le  premier  gouvernement  d'Haïti  avait  duré  environ 
deux  ans  neuf  mois.  Ce  fut  un  despotisme  absolu.  Au- 
cune prévoyance  sociale  ou  politique  n'y  présidait.  Toute- 
fois il  faut  remarquer  que,  dès  la  première  Constitution 
nationale,  celle  de  1805,  le  droit  de  propriété  foncière 
était  interdit  à  l'étranger,  que  l'on  désignait  par  le  blanc. 
Cette  prohibition,  continuée  jusqu'à  nos  jours,  est  peut- 
être  la  seule  garantie  que  les  constituants  militaires 
avaient  donnée  au  pays,  pour  la  conservation  de  son  indé- 
pendance nationale.  Cette  garantie  restera  nécessaire, 
tout  le  temps  que  de  nouvelles  conditions  internes  et  ex- 
ternes ne  viendront  pas  en  effacer  la  haute  utilité  cons- 
titutionnelle ;  mais  la  science  juridique  et  l'habileté  poli- 
tique doivent  converger,  pour  en  assurer  une  juste  appli- 


et  la  République  d'Haïti  299 

cation,  de  façon  que,  d'une  arme  défensive,  on  n'en  fasse 
pas  un  instrument  de  répulsion  inconsidérée. 

Une  autre  remarque  plutôt  pénible  sur  le  gouverne- 
ment de  Dessalines,  c'est  que  la  classe  dirigeante  d'Haïti, 
qui  avait  constitué  et  accepté  l'avilissant  régime  d'un 
empire  grotesque  et  despotique,  qui  l'avait  enduré,  aussi 
longtemps  qu'elle  était  restée  libre  de  dépouiller  l'État, 
ne  pensa  à  s'insurger  contre  cet  ordre  de  choses,  que 
sur  la  tentative  de  l'empereur  d'imposer  au  pays  la  justice 
et  l'ordre  administratif.  Ce  funeste  précédent  causera 
que  nos  gouvernements  subséquents,  au  lieu  de  travailler 
au  bien  de  la  communauté,  qui  ne  peut  s'obtenir  que  par 
l'ordre  et  l'honnêteté  dans  l'administration,  auront,  pour 
boussole  de  leur  politique,  la  satisfaction  des  appétits 
des  plus  turbulents,  de  ceux  qui  sont  toujours  prêts  à 
crier  au  nom  des  libertés  publiques,  quand  on  les  em- 
pêche d'arrondir  leur  bourse  aux  dépens  du  peuple! 

Alexandre  Pétion 

Après  l'assassinat  de  Dessalines,  la  situation  resta 
grosse  de  nuages.  L'empereur  disparu,  on  dut  envisager 
l'avènement  au  pouvoir  du  général  Henry  Christophe,  le 
plus  ancien  divisionnaire,  que  la  mentalité  de  l'époque 
reconnaissait  par  là,  comme  le  chef  naturel  du  pays.  Or 
on  savait  que  Christophe  était  d'une  autre  pâte  que  Des- 
salines. S'il  avait  le  pouvoir,  pensait-on,  il  saurait  l'exer- 
cer de  façon  à  ne  point  laisser  se  disperser  l'autorité  gou- 
vernementale.    Pétion  s'empressa  de  dépêcher  un  de  ses 


300     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

amis,  le  général  Bonnet,  au  commandant  de  la  première 
division  du  Nord  et  de  TArtibonite,  pour  lui  apprendre 
révénement  du  17  octobre  et  en  établir  la  justification. 
En  même  temps,  il  fit  convoquer  une  Assemblée  Consti- 
tuante à  Port-au-Prince. 

Christophe,  à  qui  était  conféré  révolutionnairement  le 
titre  de  général  en  chef  de  Tarmée  et  Président  du  Gou- 
vernement provisoire,  se  tint  dans  Texpectative  et  mit 
toute  son  attention  à  suivre  les  intrigues  de  Pétion  et 
de  ses  amis.  Celui-ci  fit  voter  la  Constitution  de  1806, 
par  laquelle  le  pouvoir  exécutif  était  enfermé  dans  des 
limites  plus  étroites  que  dans  aucune  autre  organisation 
politique  connue  à  cette  époque,  si  ce  n'est  celle  établie 
par  la  Constitution  de  Tan  III  de  la  République  fran- 
çaise. Mais  le  président  d*Haîti  était  encore  plus  désar- 
mé, en  face  du  pouvoir  législatif,  que  ne  le  fut  le  membre 
du  Directoire,  dans  l'exercice  trimestriel  de  la  présidence. 
En  effet,  tandis  que  la  dualité  des  Chambres  législatives 
permettait  au  Directeur  de  trouver  un  contrepoids  au 
Conseil  des  Cinq  Cents,  par  le  Conseil  des  Anciens,  et 
vice-versa,  le  président  de  la  Constitution  de  1806  se 
voyait  contrôlé  par  un  Sénat  unique,  dont  le  premier  re- 
crutement, opéré  par  Pétion  et  ses  collègues  de  la  Consti- 
tuante, se  concentra  presque  dans  le  cercle  de  leurs  amis 
politiques.  Le  Sénat  seul  avait  le  droit  de  nommer  aux 
fonctions  civiles  et  militaires,  sauf  la  charge  de  com- 
missaire du  Gouvernement  près  les  tribunaux,  exigeant 
des  aptitudes  spéciales,  qui  limitaient  le  choix  du  chef 
de  l'État. 


et  la  République  d'Haïti  301 

Cette  Constitution,  complétée  par  la  composition  du 
Sénat  était  une  muselière  soigneusement  préparée  pour 
mater  le  tempérament  autoritaire  de  Christophe.  Celui- 
ci  le  comprit  bien,  sans  nul  doute.  Au  lieu  de  se  rendre 
seul  ou  accompagné  seulement  de  son  état-major,  à  Port- 
au-Prince,  où  il  était  appelé,  afin  de  prêter  le  serment  pré- 
sidentiel, il  partit  du  Cap  avec  tout  son  corps  d'armée, 
alors  le  plus  puissant  et  le  mieux  organisé  dans  le  pays. 
Pétion  et  ses  adhérents  politiques  sentirent  que  Christo- 
phe avait  pénétré  leur  dessein  et  ne  se  laisserait  point 
faire.  Ils  prétextèrent  de  la  présence  des  forces  mili- 
taires, dont  s'accompagnait  le  chef  de  l'armée  de  terre  et 
de  mer  du  pays,  constitutionnellement  élu  président  de  la 
République,  pour  crier  que  les  institutions  étaient  en 
danger.  Avant  que  le  nouveau  chef  de  l'État  eût  atteint 
les  portes  de  la  capitale,  il  fut  attaqué  à  Sibert.  C'était 
l'ouverture  d'une  nouvelle  guerre  civile  que  l'histoire  ne 
peut  que  stigmatiser. 

Jusqu'au  moment  de  l'attaque,  le  général  en  chef  de 
l'armée  nationale  n'avait  rien  dit,  rien  écrit  ou  rien  fait 
pour  expliquer  la  conduite  de  Pétion.  D'ailleurs  sa  qua- 
lité de  Président,  même  aux  termes  de  la  Constitution  de 
1806,  faisait  de  lui  le  chef  suprême  de  l'armée  et  de  la 
marine.  Il  lui  était  donc  loisible  de  mettre  sur  pied  la 
quantité  de  troupes  qu'il  jugeait  convenable.  Cela  ne 
prête  point  à  discussion. 

I^  guerre  civile  étant  allumée,  le  Sénat,  en  violant  la 
Constitution  au  nom  de  laquelle  on  avait  commencé  à 
faire  verser  le  sang  haïtien,  révoqua  Christophe,  le  mit 


302     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

hors  la  loi  et  élut  Pétion  à  sa  place.  Il  en  sortit  une  scis- 
sion, qui  dura  près  de  quatorze  ans,  entre  les  départe- 
ments du  Nord  et  de  l'Artibonite,  d'une  part,  et  les  dé- 
partements de  rOuest  et  du  Sud,  de  l'autre. 

Le  gouvernement  établi  par  Pétion  dans  ces  deux  der- 
niers départements,  tout  en  gardant  le  titre  de  république, 
constituait  une  espèce  d'oligarchie,  dans  laquelle  les  fonc- 
tionnaires tirés  de  la  classe  dirigeante  et  les  militaires 
d'un  grade  élevé  avaient  toutes  les  jouissances  du  pou- 
voir. Pétion  y  régna  dix  ans,  sauf  une  courte  scission 
provoquée  par  Rigaud  et  continuée  par  Borgella,  du- 
rant laquelle  le  département  du  Sud  fut  détaché,  à  son 
tour,  du  département  de  l'Ouest.  En  fait,  il  gouverna  en 
pur  dictateur;  car  après  qu'on  eut  repoussé  Christophe, 
il  fut  tacitement  convenu  que  la  Constitution  de  1806 
était  impraticable.  On  passa  à  Pétion  toutes  les  illégalités, 
malgré  les  murmures  de  quelques  Sénateurs  dont  les  re- 
montrances n'étaient  faites  que  pour  la  forme,  puisque  ja- 
mais le  Sénat  n'essaya  d'appliquer  aucune  sanction  contre 
le  président  inconstitutionnel.  En  effet,  la  Constitution 
ne  permettait  la  réélection  d'un  président  qu'après  un 
intervalle  de  quatre  ans;  mais  Pétion  se  fit  réélire  plu- 
sieurs fois,  au  mépris  du  pacte  fondamental,  dont  le  res- 
pect avait  servi  de  prétexte  à  la  guerre  civile.  Quand  il 
trouva  que  le  Sénat  n'était  pas  assez  docile,  il  en  opéra 
la  dissolution,  de  sa  seule  autorité.  Il  ne  put  même  tolé- 
rer un  simulacre  de  contrôle,  dans  ce  corps  composé  de 
ses  adhérents,  lesquels  ne  poussaient  jamais  leur  attache- 
ment à  la  loi  jusqu'à  lui  opposer  une  résistance  effective. 


et  la  République  d'Haïti  303 

Aussi  bien,  Pétion  était  choisi  comme  chef  de  la 
classe  dirigeante,  non  à  cause  que  ses  amis  trouvassent 
en  lui  une  ardeur  particulière  en  faveur  de  leurs  intérêts, 
mais  parce  qu'il  jouissait  de  la  sympathie  des  masses, 
pour  lesquelles  il  montrait  plus  d'attention  que  d'autres. 
«  Pétion  ne  voulait  pas  de  la  présidence  ;  nous  avons  dit 
les  raisons;  Bonnet  s'attachait  à  ce  choix,  nous  allons  en 
déduire  les  motifs.  Pétion  ne  pouvait  donner  ombrage 
aux  noirs;  dans  toutes  les  circonstances,  il  avait  défendu 
leur  cause.  Lors  de  l'embarquement  des  Suisses,  il  s'était 
opposé  de  tous  ses  moyens,  dans  le  conseil,  à  ce  qu'on  cé- 
dât aux  exigences  des  colons.»^  Le  résultat  le  plus  clair 
d'une  telle  politique  fut  que  Pétion  devait  jouer  le  rôle 
de  montrer  aux  noirs  une  grande  et  généreuse  courtoisie, 
avec  des  traits  de  bonté,  qui  lui  étaient  naturels  ;  mais  ne 
réprimait  point  les  vices  des  mulâtres,  qui  s'emparaient 
de  la  fortune  publique. 

Il  y  eut  de  nombreuses  lois,  où  les  meilleurs  principes 
de  législation  furent  adoptés  et  mis  à  profit;  des  institu- 
tions d'une  haute  utilité  furent  créées  sur  le  papier,  mais 
tout  s'arrêtait  là.  Au  fond,  c'était  le  même  chaos  admi- 
nistratif de  Dessalines,  le  même  désordre  recouvert  d'un 
vernis  hypocrite  d'apparente  légalité. 

Le  général  Bonnet,  homme  d'énergie,  bien  supérieur 
â  Pétion,  et  d'une  réelle  valeur,  pour  son  époque,  était 
ministre  des  finances.  Il  fit  des  efforts  inutiles  pour 
introduire  de  l'ordre  dans  l'administration.      Ses  amis, 

*  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
p.    153. 


304     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

tout  en  se  montrant  fiers  de  son  intelligence  et  de  ses 
lumières,  finirent  par  le  trouver  gênant.  On  souleva 
contre  lui  une  cabale  irrésistible,  en  éveillant  la  jalousie  de 
Pétion:  le  Secrétaire  d'État  dut  abandonner  son  poste. 
«  Par  la  retraite  de  Bonnet,  les  entraves  furent  écartées  ; 
on  distribua  les  terres  gratis,  sans  ordre,  sans  méthode, 
chacun  prenant  et  se  plaçant  comme  il  l'entendait  ;  l'agio- 
tage s'empara  de  la  vente  des  concessions,  on  s'en  faisait 
adjuger  sous  différents  noms.  S'agissait-il  de  propriétés 
urbaines,  les  uns  s'établissaient  dans  l'appartement  supé- 
rieur, les  autres  au  rez-de-chaussée,  sans  se  préoccuper 
des  procès  qui  devaient  résulter  de  ce  désordre.  Dans 
les  ventes  faites  par  l'État,  on  payait  cinquante,  cent, 
deux  cents  gourdes,  des  immeubles  qui  valaient  dix, 
vingt,  quarante  mille  gourdes  et  davantage;  on  sacrifia 
les  biens  des  villes,  ceux  des  communes  et  même  les  édi- 
fices occupés,  sous  le  régime  colonial,  par  les  administra- 
tions et  dont  la  construction  avait  coiité  des  sommes  con- 
sidérables.»^ 

Pétion  sentit  toutefois  l'injustice  qu'il  y  avait  à  laisser 
enlever,  par  un  petit  nombre  de  citoyens,  toutes  les  pro- 
priétés du  domaine  national.  Toujours  incliné  à  une 
sympathie  réelle  pour  les  noirs,  il  résolut  de  rompre  avec 
le  Sénat,  représentant  du  patriciat  de  ce  temps-là,  pour 
étendre  quelques  faveurs  à  la  masse  du  peuple.  Par  un 
arrêté  du  30  novembre  1809,  ^  ordonna  une  distribution 
gratuite  de  terres  aux  invalides  et  aux  militaires  en  non- 

*  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
p.  221. 


et  la  République  d'Haïti  305 

activité  de  service,  par  des  lotissements  allant  de  cinq  à 
vingt-cinq  carreaux,  à  partir  des  soldats  et  sous-officiers, 
jusqu'au  grade  de  colonel.  Mais  bientôt,  cédant  à  la 
pression  de  ses  amis,  il  étendit  la  mesure  aux  généraux, 
aux  gérants  des  grandes  habitations,  aux  conducteurs 
d'ateliers.  En  un  mot,  les  lois  du  21  août  181 1,  5  no- 
vembre 1812,  27  avril  1813,  19  août  et  23  décembre  1814 
sur  les  Dons  nationaux,  vinrent  rompre,  de  plus  en  plus, 
l'équilibre  social  que  la  justice  et  la  saine  politique  com- 
mandaient pour  le  développement  d'une  nationalité  forte 
et  vigoureuse,  formant  un  conglomérat  sociologique  ad- 
hérent et  compact. 

Ame  généreuse,  Pétion  luttait  contre  un  rôle  officiel, 
qu'il  maudissait  intérieurement.  Il  ne  gouvernait  pas, 
Le  groupe  politique  dont  il  se  reconnaissait  le  chef  nomi- 
nal agissait  pour  lui.  Ainsi  s'explique  ce  fait  extraordi- 
naire que  tous  ses  compétiteurs,  tous  ceux  qui  levaient 
la  tête  contre  l'ordre  de  choses  qu'il  représentait,  ont  dis- 
paru de  mort  violente,  poignardés,  fusillés,  empoisonnés, 
sans  qu'on  puisse  l'accuser  d'y  avoir  été  personnellement 
pour  quelque  chose. 

«  Sous  Dessalines,  la  cupidité,  le  vol,  la  dilapidation 
avaient  introduit  partout,  dit  Bonnet,  le  désordre  et 
l'anarchie.  Il  importait  de  rétablir  l'ordre  qui,  seul, 
pourrait  être  la  sauvegarde  des  institutions.  Mais  le  Sé- 
nat venait  chaque  jour  se  heurter  contre  l'apathie  de  Pé- 
tion. Des  agents  infidèles  continuaient  à  montrer  leur 
mauvais  vouloir  en  ce  qui  était  de  rendre  compte  de  leur 
gestion;  et  lorsque  des  citoyens  honorables,  des  amis  du 


3o6     Af.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Président,  le  pressaient  de  mettre  un  terme  à  ces  abus; 
il  leur  répondait,  en  haussant  les  épaules  :  Tous  les  hom- 
mes sont  des  voleurs  ;  voulez-vous  donc  que  je  fasse  pen- 
dre tout  le  monde?  »* 

«  Tous  les  hommes  sont  des  voleurs,»  disait  le  doux 
philosophe  présidentiel . . .  C'est  qu'il  savait  bien  que  la 
plupart  de  ses  amis,  de  ces  citoyens  honorables  qui  ve- 
naient l'exhorter  à  réprimer  le  vol,  en  étaient  les  parti- 
sans systématiques,  dans  leur  théorie  de  créer  «  une  classe 
d'Haïtiens  riches.»  Mais  le  système  de  nihilisme  gou- 
vernemental pratiqué  par  Pétion,  qui  usait  de  la  dicta- 
ture, rien  que  pour  la  garantie  de  son  groupe  politique, 
avait  conduit  une  détente  administrative  difficile  à  sup- 
poser. On  révoquerait  en  doute  certains  faits,  s'ils 
n'étaient  rapportés  par  un  citoyen  dont  la  sympathie  pour 
Pétion  et  la  véracité  d'historien  sont  incontestables.  «  La 
répression  étant  impuissante  à  comprimer  le  désordre, 
dit  encore  Bonnet,  on  dévalisait,  la  nuit,  les  magasins  et 
les  boutiques;  plus  d'une  malheureuse  femme  ainsi  rui- 
née recevait  les  secours  de  la  cassette  du  président.  Les 
particuliers  étaient  contraints  de  pourvoir  eux-mêmes  à 
leur  sécurité.  On  citait  Sutherland  qui,  ayant  pris  deux 
hommes  dans  un  piège  à  sonnette  tendu  derrière  sa  porte, 
éloigna,  de  crainte  de  surprise,  les  malfaiteurs  de  sa  mai- 
son. Pétion,  tout  le  premier,  gémissait  de  cet  état  de 
choses  ;  mais  il  n'y  voyait  qu'une  preuve  de  la  perversité 
humaine.  Pouvait-il  vaincre  la  nature?*  Les  hommes 
étaient  ainsi  faits  !  . . .  »* 

*  Edmond  Bonnet,  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
p.  191.  *  Ibidem,  p.  374. 


et  la  République  d'Haïti  307 

En  1816,  Pétion  convoqua  une  Constituante,  à  Léo- 
gane,  et  lui  fit  voter  une  nouvelle  constitution  d'après 
laquelle  furent  instituées  deux  Chambres  législatives  et 
le  président  fut  nommé  à  vie,  à  commencer  par  lui-même. 
C'était  une  façon  peu  banale  de  justifier  cette  devise  que 
les  historiens  d'Haïti  attachent  à  son  nom  :  «  En  légis- 
lation, il  faut  compter  sur  les  principes  et  jamais  sur  les 
hommes.»  Mais  que  nous  sommes.  Ici,  loin  de  Washing- 
ton, à  qui  la  Constitution  américaine  permettait,  par  une 
rééligibilité  indéfinie,  de  garder  la  première  magistrature 
sa  vie  durant,  et  qui  se  refusa  à  une  troisième  élection, 
afin  d'éviter  le  précédent  d'une  présidence  à  vie,  déguisée 
par  des  réélections  constitutionnelles!  Peut-être  dira-t- 
on, pour  excuser  le  fondateur  de  la  république  haïtienne, 
qu'il  se  croyait  sincèrement  indispensable  à  la  tête  du 
pays.  Ce  serait  une  erreur.  Pétion,  qui  s'était  dérangé 
de  son  siège  pour  aller  au-devant  d'un  général  noir,  tan- 
dis qu'il  recevait  sans  se  lever  le  secrétaire  d'État  —  parce 
que  celui-ci,  disait-il,  était  son  ami  —  dut  en  subir  une 
chaude  harangue  de  Bonnet.  La  péroraison  du  secrétaire 
d'État  fut  particulièrement  éloquente  :  «  Fondateur  de  la 
République,  vous  devez  ambitionner  la  gloire  de  Wash- 
ington! Que  ne  saisissez- vous  ce  rôle?. . .»  Pétion  fit, 
plusieurs  fois  et  à  pas  lents,  le  tour  de  la  chambre,  puis 
se  retournant  vers  le  général  (Bonnet  était  aussi  général 
de  division),  il  lui  dit:  «  Allons,  je  ne  suis  pas  fait  pour 
gouverner  les  hommes. .  .))^ 

*  Edmond  Bonnet,  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnets 
pp.  231,  232. 


3o8     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Aussi  bien,  plus  on  le  revêtait  d'autorité,  plus  il  deve- 
nait dépendant  du  pouvoir  anonyme  dont  il  était  le 
masque,  la  persona.  Par  sa  nomination  de  président  à 
vie,  il  atteignit  les  limites  de  la  nullité  politique.  «  Dès 
ce  moment,  Pétion  de  plus  en  plus  dominé,  dit  Bonnet, 
ne  pouvait  plus  faire  valoir  ses  vues.  N'ayant  pas  une 
force  de  volonté  assez  puissante,  il  ne  put  renverser  les 
obstacles  qu'on  opposait  à  ses  intentions:  il  laissa  aller 
les  choses,  le  cœur  navré.»* 

Enfin  cet  homme  de  bien,  écœuré  de  ce  machiavélisme 
mi-européen  et  mi-africaiti,  qui  se  drape  du  nom  de  poli- 
tique haïtienne,  fut  envahi  par  un  profond  dégoût  de  la 
vie,  avivé  par  des  chagrins  domestiques.  Il  se  laissa 
mourir  de  faim,  le  29  mars  181 8,  impassible  et  résigné, 
comme  un  de  ces  doux  stoïciens  dont  le  courage  passif 
fut  le  dernier  éclat  de  la  conscience  romaine. 

Henry  Christophe 

Dans  la  rencontre  qui  eut  lieu  à  Sibert,  entre  les  forces 
dirigées  par  Pétion  et  les  troupes  du  général  en  chef  de 
Tarmée  d'Haïti,  le  commandant  de  la  division  de  l'Ouest 
eut  le  dessous.  Ses  troupes  furent  mises  en  débandade 
et,  sans  le  dévouement  de  Coutilien  Coutard,  il  serait, 
lui-même  fait  prisonnier.  Christophe,  vainqueur  dans 
cette  première  rencontre,  continua  sa  marche  sur  Port- 
au-Prince  et  arriva  jusqu'aux  portes  de  la  ville  ;  mais  là, 
il    fut   arrêté   par    Tintrépidité   prodigieuse    du    général 

*  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
p.  272. 


et  la  République  d'Haïti  309 

Yayou.  Après  une  semaine  d'observation,  voyant  que  la 
capitale  tenait  bon  et  qu'il  n'avait,  dans  son  camp,  rien 
de  ce  qu'il  fallait  pour  y  poser  un  siège  en  règle,  il  s'en 
retourna  à  Saint-Marc,  où  il  établit  son  quartier-généraL 

11  se  rendit  ensuite  au  chef-lieu  de  son  commandement, 
au  Cap,  où  il  convoqua  les  officiers  généraux  et  les  fonc- 
tionnaires civils,  qui  élaborèrent  une  nouvelle  Constitu- 
tion, proclamée  le  17  février  1807.  Christophe  fut 
nommé  Président  et  généralissime  des  forces  de  terre  et 
de  mer  d'Haïti.  D  après  l'article  8  de  la  Constitution, 
cette  présidence  était  à  vie,  avec  des  attributions  beau- 
coup plus  larges  que  celles  fixées  au  chef  de  l'État  par 
le  pacte  de  1806. 

Le  premier  souci  de  l'administration  de  Christophe, 
après  qu'il  avait  pris  toutes  les  dispositions  pour  le  raf- 
fermissement de  Tordre  matériel  et  la  régularité  du  tra- 
vail, fut  la  création  d'un  système  raisonné  d'enseignement 
public.  La  Constitution  de  1807,  (articles  31  et  35),  pré- 
voyait l'établissement  d'écoles  centrales,  dans  chaque  di- 
vision ou  département,  et  d'écoles  régionales,  dans  cha- 
que arrondissement.  Il  était  loisible  à  tout  citoyen  de 
tenir  des  maisons  d'éducation  particulières.  Les  trai- 
tements des  professeurs  et  des  instituteurs,  ainsi  que  la 
surveillance  des  écoles  devaient  être  réglés  par  une  loi 
particulière.  Cette  prescription  constitutionnelle  de  l'édu- 
cation publique,  dont  on  chercherait  vainement  la  trace 
dans  la  Constitution  de  1806,  montre  merveilleusement 
la  différence  des  deux  conceptions  gouvernementales. 

Pétion  avait  fait  voter  une  charte  qui,  appliquant  à 


3IO     M.  Rooscvelt,  Président  des  États-Unis, 

l'excès  la  doctrine  des  anti-fédéralistes  américains,  la 
strict  construction  où  le  «  moins  de  gouvernement  possi- 
ble,» laissait  le  peuple  abandonné  à  ses  propres  instincts, 
comme  à  ses  seules  ressources.  Cette  Constitution  était 
destinée  à  un  pays  non  seulement  indiscipliné,  mais  en- 
core plongé  dans  la  plus  épaisse  ignorance.  Elle  édictait 
pompeusement  des  droits  politiques  qui  mettaient  dans 
le  peuple  la  source  de  la  souveraineté  nationale;  mais 
elle  ne  s'occupait  point  d'habiliter  ce  peuple  à  l'exercice 
de  ses  droits,  en  y  propageant  l'instruction  publique.  — 
Christophe,  sachant  que  quatre-vingt  quinze  centièmes 
des  Haïtiens  de  son  époque  ne  savaient  pas  ce  que  c'est 
que  la  loi  ou  la  Constitution,  ne  fit  point  étalage  de  prin- 
cipes libéraux;  mais  il  se  préoccupa  de  préparer  le  peu- 
ple à  pouvoir  exercer,  plus  tard  et  réellement,  les  droits 
politiques  qu'il  parviendrait  à  conquérir,  en  connaissance 
de  cause. 

Il  eut  à  combattre,  dans  son  propre  commandement, 
les  rébellions  de  Port-de-Paix  et  de  Môle  St-Nicolas,  qui 
le  rendirent  incapable  de  rien  entreprendre  contre  TOuest. 
Cependant  il  réorganisa  les  finances,  maintint  l'ordre 
public  et  fit  du  travail  une  nécessité  sociale.  Les  routes 
publiques  furent  partout  réparées  et  soigneusement  en- 
tretenues. On  y  trouvait  la  sécurité  pour  les  personnes 
comme  pour  la  propriété.  «  Sous  son  règne,  dit  Bonnet,  le 
vol  n'était  jamais  toléré  ;  tout  ce  qui  se  perdait,  même  sur 
la  grand'route,  devait  se  retrouver  au  bureau  de  la  place  le 
plus  voisin  ;  la  commune  entière  en  était  responsable.»^ 

*  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  G é fierai  Bonnet, 
p.  371- 


et  la  République  d'Haïti  311 

Christophe,  comme  Toussaint-Louverture  et  Dessali- 
nes, employait  toute  son  énergie  à  combattre  les  su- 
perstitions africaines,  dans  retendue  de  son  gouverne- 
ment. Il  obligea  les  noirs  à  créer  des  familles  régulari- 
sées par  le  mariage.  L'article  47  de  la  Constitution  de 
1807  répétait  la  prescription  constitutionnelle  de  1801  : 
«  Le  mariage,  étant  un  lien  civil  et  religieux  qui  encou- 
rage les  bonnes  moeurs,  sera  honoré  et  essentiellement 
protégé.»  Parfois  même,  ces  mariages  étaient  forcés,  im- 
posés soit  à  des  récalcitrants,  soit  à  des  insouciants.  On  a 
conservé  à  cette  catégorie  d'unions  légales  le  nom  de 
mariage  à  V Amazone.  Sans  répéter  dans  sa  Constitution 
Tarticle  12  de  la  Constitution  de  1805,  prescrivant  à 
chaque  Haïtien  la  connaissance  d'un  art  mécanique,  il  obli- 
geait chaque  citoyen  de  posséder  un  métier.  Tout  enfant 
des  villes,  ayant  l'âge  de  dix  ans,  devait  se  mettre  à  l'ap- 
prentissage. C'est  donc  par  une  longue  préparation  et 
non  subitement  que  le  Roi  avait  obtenu  le  résultat  auquel 
fait  allusion  Bonnet,  dans  la  phrase  suivante,  et  qui  eût 
été  un  prodige  surhumain  :  «  Il  créait  un  homme  ouvrier 
en  lui  remettant  un  modèle  et  des  outils;  il  fallait,  sous 
peine  de  mort,  devenir  d'instinct  ou  charpentier  ou  ébé- 
niste ou  menuisier.))^ 

Nous  avons  dit  le  Roi.  En  effet,  Christophe  ne  se 
contentant  plus  du  titre  de  président  de  république,  qui 
jurait  avec  l'étendue  de  son  autorité  personnelle,  se  fit 
proclamer  roi,  en  181 1  ;  mais  il  n'y  avait  que  l'étiquette  à 
ajouter,  puis  qu'il  avait  toujours  gouverné  en  roi. 

^  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
p.  371. 


312      Af.  Roosez'clt,  Président  des  États-Unis, 

Non  seulement  renseignement  primaire  et  secondaire 
était  organisé  dans  les  chefs-lieux  d'arrondissement  et  de 
département,  mais  l'administration  de  Christophe  songea 
à  la  fondation  d'un  enseignement  supérieur. 

«  Nos  écoles  primaires  et  secondaires,  telles  que  nous 
les  avons  maintenant  établies  dans  les  différentes  villes 
du  royaume,  dit  Vastey,  sont  suffisantes  pour  former 
des  hommes  capables  de  manier  les  affaires  publiques. 
C'est  en  nous  livrant  à  l'étude  des  sciences  dans  nos  col- 
lèges et  nos  universités  que  nous  apprendrons  à  connaître 
l'homme  et  à  nous  gouverner  selon  les  vues  du  Créateur  : 
c'est  là  que  nous  apprendrons,  par  l'étude  des  lois  na- 
turelles, à  étendre  et  développer  nos  facultés  intellec- 
tuelles.»* 

Des  maîtres  instruits  étaient  demandés  tout  exprès,  au 
Cap-Haïtien,  pour  professer  dans  les  écoles  les  différentes 
branches  de  la  science.  «  Le  pays,  sous  sa  terrible  main, 
marcha  rapidement  vers  la  civilisation,  dit  Schœlcher. 
On  travaillait.  Les  ports  du  Cap  étaient  remplis  de  na- 
vires qui  venaient  échanger  de  belles  marchandises  contre 
du  sucre  et  du  café;  des  écoles  établies  dans  toutes  les 
villes  recevaient  de  nombreux  élèves  ;  une  chaire  de  méde- 
cine et  d'anatomie,  où  l'on  enseignait  l'hygiène  et  la  chi- 
rurgie, était  instituée  dans  la  capitale  du  royaume;  des 
livres  s'éditaient  dans  trois  imprimeries  toujours  actives, 
et  l'almanach  royal  de  1820  renferme  plusieurs  observa- 
tions météorologiques  faites  au  Cap  Henry   (Cap-Haï- 

^  Vastey  :  Réflexions  Politiques,  p.  84  (Imp.  roy.  de  Sans 
Souci,  1817). 


et  la  République  d'Haïti  313 

tien)  en  1819,  par  M.  Moore,  professeur  de  mathéma- 
tiques au  collège  royal  du  Cap.»* 

Le  roi,  dans  une  intuition  supérieure  des  moyens  pro- 
pres à  former  la  société  noire  et  jaune,  qu'il  voulait  orga- 
niser de  toutes  pièces,  ne  s'arrêta  point  à  la  fondation  des 
écoles  publiques  où  se  donnaient  les  trois  degrés  de  l'en- 
seignement. Il  fit  construire  dans  la  capitale  de  son 
royaume  une  salle  de  spectacle,  pouvant  contenir  de  cinq 
à  six  cents  personnes,  avec  toutes  les  commodités  et  tous 
les  aménagements  d'un  vrai  théâtre.  L'édifice  élevé  hâti- 
vement, comme  tout  ce  que  faisait  cet  homme  merveilleux, 
était  construit,  partie  en  maçonnerie,  partie  en  bois  du 
pays.  Il  est  encore  debout  sur  la  plus  grande  Place  du 
Cap  et  sert  de  local  à  une  loge  de  francs-maçons,  le 
gouvernement  de  Boyer  l'ayant  vendu  à  cette  société  se- 
crète, vers  1838. 

On  y  représentait  surtout  des  comédies,  où  figuraient 
tant  les  Haïtiennes  et  les  Haïtiens  que  des  acteurs  étran- 
gers appelés  à  les  initier  à  l'art  scénique.  De  là  vient  que 
les  contemporains  de  Christophe,  vivant  jusque  vers  la 
fin  du  siècle  dernier,  appelaient  encore  la  loge  L'Haï- 
tienne, «  La  Comédie.» 

Pour  arriver  à  ces  résultats,  Christophe  employa  une 
main  de  fer.  L'histoire  flétrira  sans  réticence  le  peu  de 
cas  qu'il  faisait  de  la  vie  humaine,  quand  il  se  mettait  en 
tête  de  réaliser  un  dessein  quelconque.  De  ce  côté  il 
était  un  civilisateur  barbare,  ressemblant  plus  à  Pierre  le 

'Schœlcher:  Les  Colonies  Étrangères  et  Haïti,  p.  153  (Paris. 
1843). 


314     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Grand  qu*à  Charlemagne.  Son  organisation  du  travail 
agricole,  tout  en  ayant  une  économie  admirable,  au  point 
de  vue  politique,  était  plutôt  propre  à  entretenir  les  plus 
criantes  injustices  individuelles.  En  effet,  les  grandes 
habitations  du  domaine  privé  de  l'État,  au  lieu  d'être  ven- 
dues à  des  prix  dérisoires  et  à  des  amis  qu'on  voulait  fa- 
voriser, comme  il  en  a  été  fait  sous  le  gouvernement  de 
Pétion,  furent  données  à  titre  de  fief  personnel  et  révo- 
cable, aux  grands  dignitaires  de  la  couronne.  Ceux-cî 
devaient  en  tirer  tous  les  revenus  nécessaires  pour  sou- 
tenir le  train  d'une  cour  somptueuse  et  cérémonieuse. 
Comme  on  n'avait  pas  le  droit  de  manquer  à  une  grande 
cérémonie  ni  de  s'y  présenter  sans  être  en  règle  avec 
l'étiquette,  chaque  dignitaire  était  obligé  de  s'occuper  de 
l'amélioration  de  son  fief,  dont  la  production  représentait 
le  plus  clair  de  ses  ressources.  L'absentéisme  était  non 
seulement  inconnu,  mais  presque  impossible;  et  il  en  ré- 
sultait que  toutes  les  cultures  furent  particulièrement 
florissantes. 

Le  travail  marchait  et  le  fisc  en  bénéficiait,  par  les 
droits  d'exportation  que  le  Trésor  public  percevait  inté- 
gralement. Mais  que  de  fois  les  droits  du  pauvre  culti- 
vateur ne  durent  pas  être  lésés  par  le  despotisme  des 
usufruitiers  féodaux,  obligé  qu'il  était  de  travailler  tou- 
jours dans  la  même  habitation  ou  propriété  rurale,  d'où 
il  ne  pouvait  s'éloigner  qu'à  des  conditions  si  difficiles 
qu'elles  équivalaient  presque  à  une  barrière  infranchis- 
sable !    Là  était  le  mal  et  il  était  profond. 

Cette  forme  monarchique,  avec  son  appareil  éclatant, 


et  la  République  d^ Haïti  315 

exerçait  peut-être  un  certain  polissage  dans  la  société  que 
voulait  créer  Christophe.  Elle  aura  pu  montrer  aux  noirs 
des  modèles  de  maintien  et  de  bonnes  manières  dont  le 
sens  inné  était  fort  développé  dans  la  personne  même  du 
roi,  qui  donnait  le  ton  à  sa  cour.  Mais  ce  fut  une  imita- 
tion regrettable  et  condamnable  de  ce  que  le  fier  soldat 
voyait  autour  de  lui,  dans  le  monde  civilisé,  à  l'exception 
des  États  Unis  avec  lesquels  il  eut,  par  exemple,  moins  de 
contact  qu'avec  l'Angleterre. 

Ce  mécanisme  devint  de  moins  en  moins  supportable 
au  peuple.  Ce  que  le  monarque,  pourtant  intelligent, 
n'avait  point  saisi,  c'est  ceci.  Après  quatorze  années  de 
règne,  avec  les  institutions  qu'il  avait  créées  pour  l'amé- 
lioration intellectuelle  et  morale  de  ses  congénères  afri- 
cains, une  transformation  sensible  s'était  opérée,  de  l'Haï- 
tien des  premiers  temps  de  l'Indépendance  à  ceux  qu'il 
avait  à  gouverner,  en  1820.  La  noblesse  qu'il  avait  for- 
mée, quoique  composée  d'officiers  généraux  et  de 
fonctionnaires  civils  occupant  les  sommets  de  la  hiérar- 
chie, était  tirée  de  tous  les  éléments  composant  la  nation 
haïtienne,  sans  distinction  de  classe  ni  de  couleur.  Il 
pouvait  sans  doute  arriver,  —  à  la  cour,  comme  dans  toute 
l'administration  royale,  —  que  le  nombre  des  noirs  eût  une 
tendance  à  surpasser  celui  des  mulâtres;  mais  c'était  un 
fait  naturel,  étant  données  les  circonstances  démogra- 
phiques du  pays,  où  plus  de  quatorze  quinzièmes  de  la 
population  était  formée  de  noirs  contre  un  quinzième  de 
mulâtres.  Non  seulement  la  noblesse  de  la  catégorie  mi- 
litaire était  composée  de  noirs,  en  grande  partie,  mais  au 


3i6     M.  Roosevclt,  Président  des  États-Unis, 

fur  et  à  mesure  que  Tinstruction  se  propageait  dans  les 
masses,  il  en  sortait  des  sujets  qui,  ne  rencontrant  aucune 
obstruction  systématique,  montaient  dans  Téchelle  admi- 
nistrative. Ces  faits  ont  servi  à  une  école  politique,  dont 
sont  sortis  les  principaux  historiens  d'Haïti,  pour  fausser 
la  vérité  historique  et  répandre  l'opinion  que  Christophe 
haïssait  les  mulâtres.  Jamais  allégation  ne  fut  plus  men- 
songère! Le  roi  n'avait  aucune  bonne  raison  pour  pré- 
férer systématiquement  les  mulâtres  aux  noirs  ou  les  noirs 
aux  mulâtres,  étant  lui-même  un  griffe,  c'est-à-dire  tenant 
autant  à  l'une  qu'à  l'autre  des  deux  nuances  haïtiennes. 
Si  Madiou,  Céligny  Ardouin  et  les  autres  historiens  por- 
tent Christophe  au  rang  des  noirs,  c'est  que  dans  leur 
classification  des  nuances  de  la  peau,  ils  ne  mentionnent 
que  le  blanc,  le  mtdâtre  (dit  homme  de  couleur)  et  le 
noir,  confondant  généralement  le  griffe  avec  le  noir, 
comme  le  cabre^  avec  le  mulâtre.  D'après  le  baron  de 
Vastey,  quand  on  parlait  à  Christophe  de  la  question  de 
couleur,  il  répondait  qu'il  n'appartenait  à  aucune  nuance, 
qu'il  était  de  la  couleur  verte.^ 

Il  est  inutile  de  réfuter  la  légende  déjà  discréditée  d'une 
tuerie  générale  de  mulâtres  ordonnée  par  Christophe,  vers 
l'année  1812.  Les  hauts  fonctionnaires  de  son  administra- 
tion étaient  en  grande  partie  des  mulâtres:  Vastey  lui- 
même,  son  secrétaire  et  le  précepteur  du  prince  royal,  était 
un  mulâtre  très  clair.    Le  comte  de  Limonade,  de  la  fa- 

*Le  cabre  ou  câpre  (fém.  capresse)  est  le  produit  du  croise- 
ment du  griffe  avec  le  mulâtre,  c'est-à-dire  le  retour  vers  la  race 
blanche. 

'Vastey:  Réflexions  Politiques,  p.  138. 


et  la  République  d'Haïti  317 

mille  Prévost,  son  premier  ministre,  était  un  homme  de 
couleur.  L'on  comptait  parmi  les  personnages  de  la 
cour,  les  employés  publics  ou  les  pages  du  roi,  des  fils  de 
plus  d'une  famille  jaune,  tels  les  Dupuy,  les  Clerveaux, 
les  Charrier,  les  Prézeau,  les  Béliard,  les  Desroches^  et 
une  foule  d'autres.  Or  l'on  accorde  à  Christophe  trop 
d'intelligence  et  trop  de  tact,  pour  supposer  qu'il  se  fût 
décidé  à  décimer  les  mulâtres,  rien  que  parce  qu'ils  avaient 
la  peau  jaune,  tout  en  gardant  autour  de  lui  tant  de  gens 
de  leur  nuance,  à  qui  il  s'abandonnait  complètement.  La 
vérité  historique  est  que,  vers  l'époque  de  la  campagne  de 
1812,  il  fut  découvert,  dans  le  Nord  et  l'Artibonite,  une 
vaste  conspiration  des  amis  de  Pétion.  Le  roi,  dans  ses 
habitudes  de  cruauté,  fit  rechercher  et  passer  par  les 
armes  tous  ceux  qui  avaient  tramé  contre  lui,  dans  toute 
l'étendue  du  royaume.  Comme  les  conspirateurs  dénon- 
cés, rapporte-t-on,  par  le  père  Corneille,  aumônier  du  roi, 
étaient  presque  tous  des  mulâtres,  il  y  eut  beaucoup  plus 
de  gens   de  couleur   tombés   victimes   des   atrocités   de 

*  Beaucoup  de  particularités  que  je  sais  du  gouvernement  de 
Christophe  m'ont  été  transmises  d'abord  par  feu  Numa  Des- 
roches, ancien  page  du  roi.  Son  père  avait  été  l'homme  de  con- 
fiance de  celui-ci.  Lors  du  siège  de  Port-au-Prince,  en  1812, 
c'est  à  lui  que  furent  confiées  les  clefs  des  magasins  aux  poudres 
de  l'armée  royale.  Une  nuit,  il  eut  la  négligence  d'en  laisser  les 
portes  ouvertes.  Bien  que  le  roi  ne  le  soupçonnât  point  de  trahi- 
son, son  cas  fut  considéré  comme  un  crime  militaire  par  un 
conseil  de  guerre  qui  le  condamna  à  mort.  Christophe  le  fit 
exécuter,  sans  sourciller,  pour  en  faire  un  exemple  terrible  et 
maintenir  la  discipline.  Mais  il  adopta  ses  enfants  dont  il  fit 
soigner  l'éducation;  et  l'aîné,  Numa  Desroches,  fut  plus  tard 
placé  parmi  ses  pages  ou  aides-de-camp. 


3i8     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis ^ 

Christophe.  Bien  des  innocents  ont  dû  périr  dans  ces 
exécutions  sommaires  contre  lesquelles  la  conscience  na- 
tionale ne  saurait  trop  protester.  Toutefois,  la  majeure 
partie  des  exécutés  ne  subirent  pas  la  mort  à  cause  de  la 
couleur  de  leur  peau,  mais  à  cause  de  la  tentative,  dont 
ils  étaient  accusés,  de  renverser  le  gouvernement  royal  au 
profit  de  Pétion. 

Enfin,  le  roi  tomba  sous  le  poids  de  l'édifice  qu'il  avait 
lui-même  construit.  Plus  l'instruction  et  le  bien-être  se 
répandaient,  sous  les  auspices  de  l'ordre  rigidement  établi 
dans  les  administrations  publiques,  plus  cette  régénération 
civilisatrice  que  Christophe  s'efforçait  d'opérer  dans  la 
condition  matérielle  et  morale  des  noirs  s'effectuait  avec 
succès,  plus  aussi  son  système  despotique  devenait  intolé- 
rable. Il  n'y  fit  pas  attention.  Il  ne  se  rappela  pas  sur- 
tout que  la  politique  de  son  adversaire,  basée  sur  le  laisser- 
aller,  avec  toutes  les  attirances  de  la  liberté  sans  frein,  dé- 
générée en  licence,  devait  être  une  cause  de  désagrégation 
lente,  mais  infallible,  pour  sa  laborieuse  et  hautaine  cons- 
truction. Il  n'en  eut  la  claire  conception  que  lorsque, 
frappé  d'une  apoplexie,  il  eut  ses  membres  paralysés  en 
partie.  Ses  sujets,  le  sachant  arrêté  par  la  maladie,  non 
sub jugés  par  la  crainte  terrorisante  qu'il  leur  inspirait,  se 
mirent  en  révolte  contre  sa  royale  autorité.  Alors  il  vit 
bien  qu'il  n'était  qu'un  homme.  Il  ne  trembla  pourtant 
pas  devant  la  destinée.  Là  il  se  distingua  encore  du  com- 
mun des  mortels,  par  la  manière  même  dont  il  tira  la  toile 
sur  la  scène  émouvante  qui  fut  son  existence  politique. 
Il  fit  minutieusement  sa  toilette,  comme  pour  conserver 


et  la  République  d'Haïti  319 

Tétiquette  jusqu'à  la  dernière  minute,  et,  d'une  main  sûre, 
se  logea  une  balle  juste  au  cœur! 

C'était  le  8  octobre  1820. 

Ainsi  finirent  par  le  suicide  les  deux  chefs  d'État  qui 
s'étaient  partagé  l'empire  de  Dessalines.  Pétion,  toujours 
faible,  doux  et  magnanime,  se  laissa  mourir  dans  une  atti- 
tude débonnaire  de  philosophe  dégoûté  ;  Christophe,  éner- 
gique, violent  et  dur,  se  tua  comme  un  empereur  romain, 
en  répétant,  peut-être  sans  l'avoir  connue,  la  mâle  déter- 
mination de  Marcus  Salvius  Othon. 

A  la  mort  de  Christophe,  l'administration  de  son 
royaume  était  devenue  un  modèle  de  régularité  gouver- 
nementale. Les  effets  s'en  traduisirent  tant  par  l'ordre, 
l'instruction  et  la  floraison  du  travail  que  par  la  prospé- 
rité financière.  Au  contraire  de  la  banqueroute  qui 
régnait  dans  le  Trésor  de  Port-au-Prince,  sous  Pétion,  le 
trésor  royal  regorgeait  d'or.  Malgré  le  pillage,  qui  en  fut 
toléré  au  profit  des  gens  en  faveur  ou  ayant  la  haute  main 
dans  les  affaires,  le  président  Boyer  put  en  tirer  plus  d'un 
million  de  dollars  qu'il  fit  transporter  dans  les  caves  de 
la  trésorerie  générale  de  Port-au-Prince. 

Jean  Pierre  Boyer 

Boyer,  encore  adolescent,  s'était  attaché  à  Pétion  dont 
il  devint  le  secrétaire.  Par  son  esprit  d'intrigue  et  sa 
souplesse  ondoyante,  il  parvint,  peu  à  peu,  à  exercer  sur 
son  chef  une  influence  presque  absolue.  Il  est  rapporté 
que  c'est  sur  ses  sollicitations  que  Pétion  résolut  d'aban- 


320     M.  Roosevclt,  Président  des  États-Unis, 

donner  les  rangs  de  Toussaint-Louverture,  en  1799,  pour 
aller  se  rallier  à  la  rébellion  de  Rigaud. 

Quand  Pétion  fut  nommé  président,  en  1806,  Boyer 
était  seulement  commandant.  Une  huitaine  d*années  plus 
tard,  sans  qu'il  y  ait  eu  à  son  actif  aucune  action  d'éclat, 
pouvant  justifier  ses  promotions  subites,  il  était  parvenu 
au  plus  haut  grade  de  l'armée  et  aux  postes  militaires  les 
plus  importants.  Il  était  en  même  temps  général  de  di- 
vision, chef  de  la  garde,  chef  de  Tétat-major  du  Président 
et  commandant  de  l'arrondissement  de  Port-au-Prince. 
Comment  expliquer  cette  bonne  fortune?  C'est  qu'il  re- 
présentait, pour  l'entourage  du  président  et  pour  le  chef 
lui-même,  l'âme  de  leur  parti  politique.  En  1816,  il  avait 
déjà  acquis  une  telle  importance,  qu'il  voulut  que  les 
Constituants  de  Léogane  instituassent  une  vice-présidence 
dont  il  serait  le  titulaire.  Pétion  eut  au  moins  le  courage 
de  s'y  opposer.  Le  chef  de  l'état-major  présidentiel  s'en 
vengea,  en  persiflant  au  sujet  du  débonnaire  chef  d'État. 
«  Il  avait  été,  dit  Bonnet,  jusqu'à  fredonner  au  gouverne- 
ment, en  présence  de  Cerisier,  un  des  amis  de  Pétion: 
Voilà  ce  législateur  que  nous  a  promis  Voracle,  voilà  ce 
législateur  qui  n'est  qu'une  /.  &.»*  Mais  nous  le  savons 
déjà,  quand  Pétion  avait  obtenu  la  revision  de  la  Constitu- 
tion de  1806  et  la  présidence  à  vie,  il  n'avait  plus  que 
l'ombre  du  pouvoir,  dont  Boyer  avait  la  réalité,  étant 
devenu  le  chef  reconnu  du  parti  qui  avait  la  direction  du 
pays  dans  l'Ouest  et  dans  le  Sud. 

Que  Pétion  se  soit  laissé  mourir  de  faim,  c'est  un  point 
*  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet,^,  272. 


et  la  République  d'Haïti  321 

historique  des  mieux  fixés  par  la  tradition  ;  cependant  les 
historiens  haïtiens  n'en  conviennent  que  sournoisement  ou 
glissent  là-dessus.  Voici  ce  qu'écrit  Sir  Spencer  Saint- 
John  :  «  Il  mourut  en  1818,  à  l'âge  prématuré  de  48  ans. 
On  dit  qu'il  fut  emporté  par  la  fièvre  ;  mais  l'opinion  en- 
core dominante  en  Haïti  est  qu'il  mourut  de  dégoût,  par 
suite  de  la  perte  de  toutes  ses  illusions  et  par  les  ennuis 
qu'il  éprouvait  tant  dans  sa  vie  publique  que  dans  sa  vie 
privée.  On  rapporte  que  durant  sa  maladie,  il  a  refusé 
les  fortifiants  et  même  repoussé  tout  aliment.»' 

Pétion  mort,  son  successeur  était  aussi  bien  désigné  que 
s'il  avait  un  titre  constitutionnel  :  ce  fut  naturellement  le 
général  Boyer.  Arrivé  à  la  présidence,  il  se  montra  habile 
à  consolider  son  pouvoir  par  un  cabotinage  politique  su- 
périeur à  tout  ce  que  l'histoire  peut  offrir  d'exemple, 
depuis  Marc- Antoine  jusqu'à  Louis- Napoléon.  Aux 
cultivateurs,  il  fit  reluire  sa  sympathie  pour  les  masses, 
en  confimiant  bruyamment  les  concessions  de  terre  léga- 
lement faites  par  Pétion,  comme  s'il  les  accordait  une 
nouvelle  fois.  Tous  les  anciens  généraux,  commandants 
d'arrondissement  ou  remplissant  d'autres  fonctions  éle- 
vées, qui  avaient  plus  de  titre  militaire  que  lui,  la  plupart 
de  sa  nuance  et  ayant  plus  d'instruction,  murmuraient  sur 
son  avènement  immérité  à  la  première  magistrature  de 
l'État.  Il  trouva  le  moyen  de  les  apaiser,  en  ménageant 
et  même  en  flattant  leurs  amours  propres,  par  des  circu- 
laires aussi  prolixes  qu'emphatiques,  dans  lesquelles  il 
faisait  d'eux  les  co-participants  du  pouvoir. 

*  Sir  Spencer  St.  John  :  Hayti  or  the  Black  Republic,  p.  80. 


322     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Mais  ce  qui  faisait  sa  force  réelle,  c'est  que  ses  amis,  — 
formant  la  classe  dirigeante,  dont  Tinfluence  incontestée 
était,  à  cette  époque,  la  seule  dispensatrice  du  pouvoir,  — 
voyaient  en  lui  Thomme  le  mieux  préparé  et  le  mieux 
disposé  à  faire  prospérer  leurs  intérêts  et  consolider  leur 
situation  prépondérante  dans  les  affaires  du  pays.  En 
politique,  c'est  une  force  considérable  que  d'avoir  une 
position  nettement  définie,  qui  met  sa  conduite  en  har- 
monie avec  ses  vraies  opinions  et  ses  inclinations  natu- 
relles. Boyer  avait  cette  force-là,  laquelle  manquait  à 
Pétion,  sincèrement  libéral  et  généreux,  mais  chef  d'un 
parti  politique  dont  la  doctrine  le  révoltait,  sans  qu'il  eût 
le  courage  de  s'en  détacher.  L'attitude  du  nouveau  pré- 
sident lui  attira  une  confiance  illimitée  de  ses  amis,  qui 
finirent  par  voir  en  lui  la  personnification  même  de  toutes 
leurs  aspirations  les  plus  ardentes.  En  conséquence,  on 
lui  laissa  volontiers  toutes  les  prérogatives  du  pouvoir 
personnel.  «  Les  moindres  ordres,  les  décisions  les  plus 
insignifiantes,  tout  émanait  de  lui.  Il  tranchait,  sans  re- 
cevoir d'avis,  toutes  les  questions  soit  administratives,  soit 
judiciaires.  La  nomination  d'un  simple  commis,  voire 
même  du  hoqueton  qui  balaye  le  bureau,  tout  ressortait 
de  lui:  c'était  la  concentration  absolue,  dans  toute  sa 
puissance.»^ 

Tout  le  temps  que  Boyer  eut  à  se  prémunir  contre  une 
agression  possible  de  Christophe,  il  se  conduisit  avec  une 
circonspection  digne  de  tout  hommage.    Il  ne  laissa  au 

^  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
p.   278. 


et  la  République  d'Haïti  323 

peuple  aucune  occasion  de  sentir  la  différence  qu'il  y  avait 
entre  les  sentiments  de  sympathie  que  lui  témoignait  Pé- 
tion  et  les  idées  étroites  du  nouveau  gouvernement. 
Quand,  en  1820,  la  révolte  de  ses  troupes  eut  amené  le 
roi  à  se  suicider  et  que  Boyer  devint  le  chef  de  tout  le  ter- 
ritoire d'Haïti;  quand,  enfin,  en  1822,  il  réunit  entre  ses 
mains  les  rênes  du  gouvernement  républicain  étendu  sur 
l'île  entière,  au  lieu  de  se  livrer  sincèrement  à  l'œuvre  de 
régénération  confiée  à  son  patriotisme,  il  se  jeta  ouverte- 
ment dans  une  politique  insolite  et  malfaisante,  d'autant 
moins  excusable  qu'il  était  alors  dégagé  de  toutes  les  cir- 
constances, de  tous  les  motifs  capables  d'y  servir  de  pré- 
texte, sous  couleur  de  raison  d'État. 

En  1825,  l'indépendance  d'Haïti  fut  reconnue  par  la 
France,  mais  en  des  conditions  déplorables.  «  Le  prési- 
dent avait  demandé  que  la  reconnaissance  eût  lieu  par  une 
ordonnance  du  roi  ;  au  lieu  d'un  traité,  on  lui  octroya  une 
ordonnance.  M.  de  Laujon,  dans  une  conversation 
privée,  avait  dit  au  président  qu'il  pensait  qu'avec 
soixante-quinze  millions  et  un  chocolat,  on  pourrait  arriver 
à  un  accommodement.  Si  ce  n'est  que  ça,  avait  répondu 
Boyer  inconsidérément,  j'en  donnerai  cent;  on  lui  en  im- 
posa cent  cinquante.  Cette  parole  imprudente,  prononcée 
avec  tant  d'assurance,  persuada  que  le  président  avait  en 
caisse  des  valeurs  considérables  qu'on  croyait  provenir  du 
trésor  de  Christophe  dont  on  s'exagérait  l'importance  ;  on 
en  vint  à  exiger  le  paiement  de  la  somme  en  cinq  années.»^ 

^Edmond  Bonnet,  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
p.   328. 


324     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

C'était  insensé.  Tous  les  Haïtiens  éclairés,  même  les 
coreligionnaires  politiques  de  Boyer,  en  furent  indignés  et 
vexés.  Pour  se  rattraper,  il  crut  pouvoir,  en  effrayant  la 
France,  l'obliger  à  revenir  à  de  meilleures  conditions. 
Comme  il  était  accoutumé  à  user  et  abuser  des  métaphores, 
il  parla  de  faire  couler  du  sang,  «  de  TArtibonite  à  la 
Seine.»  Il  avait  pourtant  voyagé  et  connaissait  autant 
qu'homme  au  monde,  l'étendue  de  l'Atlantique.  Mais  il 
ne  réussit  à  avoir  un  allégement  a  la  charge  bénévolement 
mise  au  compte  du  pays  qu'en  1838,  après  que  la  France 
se  fut  bien  convaincue  de  l'incapacité  d'Haïti  de  faire 
face  à  la  dette  reconnue  en  1825.  Le  solde  de  l'indemnité, 
montant  à  cent  vingt  millions  de  francs  fut  réduit  de  moi- 
tié. Il  n'est  pas  moins  vrai  que  par  le  fait  de  Boyer,  Haïti 
eut  à  payer  quatre-vingt-dix  millions  de  francs,  quand  on 
lui  en  réclamait  soixante-quinze  millions  et  qu'elle  devait 
même  contester  ce  dernier  chiffre,  le  faire  abaisser  au 
minimum.  En  fait,  elle  n'avait  aucune  obligation  de  rien 
compter  aux  Colons,  et  le  peu  qu'elle  aurait  consenti  à 
payer  ne  servirait  qu'à  prouver  ses  bonnes  dispositions  à 
faire  plaisir  au  roi  de  France,  pour  obtenir  les  relations 
amicales  toujours  désirables  avec  notre  ancienne  métro- 
pole. 

Le  pire  de  toute  cette  affaire,  ce  furent  les  mesures 
qu'on  adopta  pour  acquitter  cette  lourde  indemnité,  qui 
pesa  comme  une  chape  de  plomb  sur  la  pauvre  petite  ré- 
publique. Reconnue  en  faveur  des  colons  français,  afin 
de  les  dédommager  de  leurs  propriétés  abandonnées  à 
Saint-Domingue,  c'était,  en  toute  justice,  sur  ces  proprié- 


et  la  République  d'Haïti  325 

tés  vendues  à  des  prix  dérisoires  qu'on  devait  établir  un 
impôt  destiné  à  couvrir  ses  annuités.  Eh  bien,  pour  payer 
la  dette  française,  les  masses  composant  la  population 
noire  et  travaillant  la  terre,  furent  seules  surchargées 
d'une  taxe  indirecte  sous  la  forme  de  droit  d'exportation 
sur  le  café,  empiré  par  une  émission  de  papier-monnaie, 
qui  empêchait  le  cultivateur  de  savoir  au  juste,  quelle  est 
la  contrevaleur  qu'on  lui  offrait  pour  le  produit  de  ses 
travaux  !  Se  rappelant  les  maigres  distributions  de  terre 
de  Pétion,  aux  invalides,  anciens  soldats  et  sous-officiers 
de  l'armée,  confirmées  à  grand  bruit  par  Boyer,  on  pour- 
rait croire  que  les  campagnards  avaient  eu  aussi  leur  part 
de  l'héritage]  mais  tous  ceux  qui  ont  étudié  les  mesures 
agraires  de  Pétion  et  de  Boyer,  savent  parfaitement  que 
ces  distributions  étaient  un  leurre.  <c  Sous  Pétion,  dit  Ed- 
mond Paul,  les  citoyens  attachés  au  travail  de  la  terre, 
étaient  en  grand  (?)  nombre  baptisés  propriétaires  ;  en 
réalité,  ils  restaient  les  vassaux,  ou  tenanciers  de  l'État.»^ 
De  l'état  de  gêne  que  l'obligation  même  de  payer  la  det- 
te française  avait  infligé  à  la  République,  Boyer  tira  le 
prétexte  de  ne  rien  faire  pour  l'amélioration  matérielle  du 
pays,  amélioration  dont  il  pourrait  cependant  obtenir  une 
augmentation  de  la  production  nationale  aussi  bien  qu'un 
allégement  graduel  aux  charges  du  peuple.  Chose  bien 
plus  funeste,  voyant  dans  l'impôt  sur  le  café  la  source  la 
plus  claire  des  revenus  publics,  lui  et  ses  amis,  suivant  en 
cela  la  doctrine  coloniale,  proclamèrent  qu'Haïti  est  un 
pays  essentiellement  agricole.    Aucune  préoccupation  ne 

*  Edmond  Paul  :  U Impôt  sur  le  Café.  ■ 


326     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

se  manifesta,  chez  lui,  de  promouvoir,  à  l'exemple  de 
Toussaint-Louverture  et  de  Christophe,  les  connaissances 
d'art  et  métiers  et  Thabileté  manuelle  du  peuple,  en  prépa- 
rant le  passage  de  l'activité  purement  agricole  à  l'activité 
industrielle,  seule  applicable,  quant  aux  populations  ur- 
baines. 

La  dégénération  nationale  s'accusait  chaque  jour  davan- 
tage. Les  meilleurs  conseils  ne  servaient  de  rien  à  ce  chef 
d'État,  qui  n'avait  de  constante  énergie  que  dans  l'exécu- 
tion d'un  plan  politique  dont  il  se  sentait  fier,  lequel,  sui- 
vant lui,  fondait  un  édifice  inébranlable.  «  Bonnet  qui 
voyait,  avec  les  vieux  ouvriers  de  l'ancien  régime,  s'étein- 
dre les  connaissances  pratiques  dans  les  différents  corps 
de  métiers,  avait  demandé  au  gouvernement  d'obvier  à  cet 
inconvénient,  en  affectant  un  de  ces  palais  (anciens  édi- 
fices coloniaux)  à  la  création  d'une  école  d'art  et  métiers. 
Le  président  approuva  cette  proposition  sans  donner  suite 
à  cet  projet.  Cependant  le  temps  marchait  et  la  décadence 
se  faisait  de  plus  en  plus  sentir.  Le  général  (Bonnet)  re- 
nouvela ses  conseils,  en  les  rattachant  à  une  combinaison 
qui  pouvait  offrir  plus  de  chance  de  succès. . .  Ces  idées 
étaient  fort  belles,  disait-on;  pour  le  pays,  c'étaient  des 
utopies.  En  attendant,  les  ouvriers  n'ayant  plus  la  simple 
notion  du  trait,  les  sucreries  chômaient,  faute  de  mécani- 
ciens capables  de  réparer  les  engins  ;  le  charronnage  s'exé- 
cutait sans  méthode,  les  cabrouets  (lourdes  charrettes) 
sur  les  exploitations  rurales  étaient  défectueux  et  les  char- 
rois devenaient  pénibles  et  onéreux.  Uagriculture  ressen- 
tit ainsi  le  premier  contre-coup  de  cette  décadence.    La 


et  la  République  d'Haïti  327 

charpente  n'avait  plus  ce  degré  de  solidité  et  de  durée 
qu'on  remarquait  dans  les  constructions  anciennes  ;  Tébé- 
nisterie,  la  carrosserie,  que  nos  ouvriers  confectionnaient 
si  bien  autrefois  n'étaient  plus,  à  Port-au-Prince,  que  la 
spécialité  de  quelques  étrangers  qui  n'avaient  pas  d'inté- 
rêt à  enseigner  le  trait  à  leurs  apprentis  ;  dans  toutes  nos 
confections,  nous  devenions  tributaires  de  l'étranger.»* 

L'agriculture  elle-même,  qui  avait,  à  lire  les  papiers  pu- 
blics, la  constante  sollicitude  du  président  Boyer,  était 
réglementée  de  façon  à  en  enrayer  tous  les  progrès.  Le 
code  rural  de  1826  constituait  un  tel  recul,  pour  la  liberté 
du  travailleur  agricole,  qu'il  tomba  vite  en  désuétude; 
mais  ses  pires  prévisions  furent  appliquées,  ça  et  là,  suivant 
le  bon  plaisir  des  autorités  locales.  Durant  vingt-cinq  ans 
de  règne,  il  ne  fit  aucune  diligence  pour  introduire  en 
Haïti  les  machines  aratoires  capables  d'alléger  le  travail  de 
la  terre.  Le  campagnard  noir  dut  tirer  de  ses  seuls  ef- 
forts, avec  les  anciens  instruments  du  temps  de  l'escla- 
vage, tous  les  résultats  que  le  paysan  européen  ou  améri- 
cain tire  des  forces  mécaniques. 

Il  ne  permit  pas,  pourtant,  que  le  paysan  haïtien  cher- 
chât dans  les  applications  variées  de  l'économie  rurale  le 
mode  de  travail  le  plus  convenable  à  l'amélioration  de  son 
existence.  C'est  ainsi  que  ceux  qui  essayaient  d'allier  le 
pâturage  au  labourage,  par  l'élève  des  bestiaux,  se  virent 
paralysés  par  le  président  dont  l'absolutisme,  sans  %al,  ne 
laissait  rien  passer  au  travers  de  son  plan.    Sa  circulaire 

'  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
pp.  339-340. 


328     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

du  23  septembre  1823,  qui  autorisait  d*abattre  les  bêtes  à 
corne  trouvées  dans  les  jardins,  est  particulièrement  cu- 
rieuse par  les  raisons  qu'elle  invoque  pour  justifier  la  me- 
sure. «  La  culture,  dit-elle,  qui  doit  être  spécialement  en- 
couragée, pour  que  le  gouvernement  puisse  en  retirer  les 
ressources  dont  il  a  besoin,  a  éprouvé  des  entraves. . .  par- 
ce que  des  personnes  égoïstes  ont  abandonné  cette  branche 
industrieuse  du  commerce  pour  ne  s'attacher,  dans  Tespoir 
d'un  gain  facile,  qu'à  élever  des  troupeaux  de  bêtes  à  cor- 
nes.» 

Le  seul  genre  de  travail  qu'il  encourageât,  en  dehors  de 
la  culture,  ce  fut  la  coupe  des  bois  de  toutes  les  essences 
forestières,  pratiquée  de  la  manière  la  plus  désordonnée. 
«  Une  des  causes  qui  nuisent  au  progrès  de  l'Agriculture, 
dit  Bonnet,  était,  sans  contredit  le  droit  de  hache  que  le 
gouvernement  accordait  à  tout  individu  auquel  il  prenait 
fantaisie  de  s'enfoncer  dans  les  forêts.»'  Cependant  Tous- 
saint avait  déjà  montré  combien  un  gouvernement  pré- 
voyant doit  veiller  à  ce  que  l'activité  économique  d'un 
peuple  ne  tende  pas  à  descendre  à  un  genre  de  travail 
inférieur,  c'est-à-dire  requérant  peu  de  soins  et  peu 
de  discernement,  en  empêchant  que  les  Noirs  ne  se  jetas- 
sent désordonnément  dans  la  coupe  des  bois,  qui  ne  re- 
quiert  autre  chose  que  la  force  musculaire  et  dont  l'abus 
est  si  préjudiciable  aux  conditions  atmosphériques  ou  mé- 
téorologiques d'une  contrée.  La  même  prévoyance  admi- 
nistrative fut  étendue  à  l'ancienne  colonie  espagnole  de 

'  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
p.  337. 


et  la  République  d'Haïti  329 

rîle,  après  que  le  gouverneur  noir  en  eut  pris  possession, 
au  nom  de  la  France.  «  Le  13  mars  1801,  étant  à  Santo 
Domingo,  il  publia  un  arrêté  par  lequel  il  défendit  la  cou- 
pe des  bois  d'acajou  et  de  gaïac  et  leur  exportation  de 
cette  partie,  ne  permettant  que  l'exploitation  du  campêche 
par  les  seuls  propriétaires  des  terrains  où  il  serait  coupé, 
et  encore  sous  la  condition  d'obtenir  préalablement  une 
permission  expresse  du  gouvernement.»* 

Les  routes,  entretenues  par  la  corvée  des  cultivateurs, 
sous  la  direction  des  autorités  militaires  transformées  en 
ingénieurs  intuitifs,  commencèrent  à  devenir  impratica- 
bles. C'est  à  partir  de  l'époque  de  Boyer  qu'il  est  devenu 
impossible  d'aller  du  Cap  aux  Gonaïves  en  voiture.  En 
même  temps  que  la  classe  des  cultivateurs  était  écrasée 
sous  le  poids  d'un  impôt  injuste,  destiné  à  payer  la  légè- 
reté et  l'absolutisme  du  président,  celui-ci  agissait  de  fa- 
çon à  faire  baisser  de  plus  en  plus  le  niveau  moral  et  in- 
tellectuel du  peuple  haïtien.  Schœlcher,  qui  partit  de 
France,  enflammé  d'enthousiasme,  pour  venir,  en  Haïti, 
voir  de  ses  yeux  toutes  les  merveilles  que  d'habiles  ré- 
clames proclamaient  être  les  résultats  de  l'administration 
de  Boyer,  fut  renversé  de  ses  illusions,  en  mettant  le  pied 
sur  nos  rivages.  Il  éprouva  le  plus  profond  désenchante- 
ment. Peut-être  même  la  déception  lui  a-t-elle  causé  une 
certaine  exaspération  contre  ce  chef,  que  l'hypocrisie  inté- 
ressée des  historiens  nationaux  présente  toujours  comme 
un  modèle  de  président.  «  La  pauvreté,  la  paresse  et 
l'ignorance  sont  devenues,  dit-il,  des  moyens  de  gouver- 

'  Beaubrun  Ardouin  :  Études  sur  l'Histoire  d'Haïti. 


330     AI'  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

nement  dans  les  mains  de  cette  administration  sacrilège. . . 
Avilir  et  dégrader  un  peuple  pour  le  dominier,  c'est  la  con- 
ception la  plus  hideuse  qui  se  puisse  imaginer.  Christophe 
assassinait  comme  un  barbare,  Boyer  infiltre  le  poison 
comme  un  bourreau  raffiné. . .  Qu'avez-vous  fait  pour  la 
jeune  nation  que  vous  êtes  chargés  de  conduire?  Plus 
d'écoles  :  celles  que  Toussaint-Louverture  et  Christophe 
avaient  ouvertes,  vous  les  avez  fermées  volontairement; 
plus  de  routes,  plus  de  commerce,  plus  d'industrie,  plus 
d'agriculture,  plus  de  relations  avec  l'Europe,  plus  d'orga- 
nisation, plus  de  société,  plus  rien,  il  ne  reste  rien.  Saint- 
Domingue  a  disparu  et  Haïti  n'est  pas  encore.»^ 

Cette  objurgation  du  généreux  négrophile  parait  exa- 
gérée. Aussi  ferons-nous  bien  de  chercher  un  apprécia- 
teur dont  la  modération  et  l'impartialité  offrent  une  meil- 
leure garantie  pour  la  vérité  historique.  Richard  Hill, 
mulâtre  de  la  Jamaïque,  fut  délégué  en  Haïti,  en  1831, 
par  la  ligue  anti-esclavagiste,  dont  les  principaux  mem- 
bres, en  Angleterre  et  en  France,  furent  Wilberforce, 
lord  Macaulay  et  le  duc  de  Broglie.  Il  eut  pour  mission 
de  parcourir  le  pays  et  de  présenter  un  rapport  sur  l'état 
réel  du  peuple  haïtien.  Voici  ce  qu'il  écrit  :  «  Une  visite 
que  nous  avons  faite,  ce  matin,  aux  écoles  nationales  (du 
Cap  Haïtien),  nous  a  causé  un  plaisir  mêlé  de  tristesse. 
L'état  et  le  progrès  des  enfants  sont,  il  est  vrai,  une 
preuve  irrécusable  de  leur  application  et  du  zèle  des 
maîtres  chargés  de  leur  instruction;  mais  ces  écoles  sont 
dans  un  dénûment  absolu  de  livres  et  d'ardoises,  ce  qui 
"Schœlcher:  Les  Colonies  Étrangères  et  Haïti,  1842. 


et  la  République  d'Haïti  331 

n  annonce  que  trop  clairement  la  profonde  incurie  des 
autorités  à  Tégard  de  ces  établissements  si  importants 
et,  en  même  temps,  leur  indifférence  pour  le  mérite  de 
ceux  qui  y  sont  attachés.  C'est  à  Christophe  que  Ton 
doit  ce  bâtiment,  disposé  tout  exprès  pour  une  école  d'a- 
près le  système  de  Lancaster.  La  construction  en  est 
belle,  le  local  spacieux  :  il  a  onze  croisées  et  autant  de  por- 
tes de  chaque  côté,  et  sa  longueur  est  de  75  à  80  pieds. 
Cette  institution,  qui  était  sous  la  direction  de  M.  Gulli- 
ver, dont  tout  le  monde  parle  avec  affection  et  respect, 
fut  le  fruit  du  gouvernement  de  Christophe,  qui  avait  an- 
noncé qu'il  voulait  élever  une  génération  qui  deviendrait, 
au  milieu  des  îles  à  esclaves,  une  preuve  vivante  de  l'éga- 
lité morale  de  leur  société  aussi  bien  que  de  leur  condition 
physique...»  De  1841  à  1842,  l'état  de  l'enseignement 
public,  allant  de  mal  en  pis,  aura  pu  passer  de  ce  tableau 
à  celui  de  Schœlcher. 

«  En  résumé,  dit  M.  Tippenhauer,  Boyer  ne  dut  pas  se 
soucier  beaucoup  de  l'extension  des  connaissances  utiles  ; 
car  le  principal  motif  du  mouvement  révolutionnaire,  qui 
devait  le  renverser,  en  1843,  était  la  négligence  de  l'ins- 
truction publique.  A  vrai  dire,  Boyer  était  le  plus  grand 
ennemi  du  progrès  et  de  l'éducation  populaire.  Il  est  inté- 
ressant de  lire  ce  que  rapporte  Franklin  là-dessus,  en  1828. 

«  —  La  jeunesse  du  pays  est  élevée,  dit-il,  dans  la  plus 
complète  ignorance.  Les  écoles  ont  été  presque  toutes 
fermées,  peu  après  la  mort  tragique  de  leur  fondateur 
(Christophe).  Les  locaux  scolaires  sont  transformés  en 
baraques  militaires.    Les  quatre  cinquièmes  de  ceux  qui 


330     '^f-  Roosevell,  Président  des  États-Unis, 

nement  dans  les  mains  de  cette  administration  sacrilège. . . 
Avilir  et  dégrader  un  peuple  pour  le  dominier,  c'est  la  con- 
ception la  plus  hideuse  qui  se  puisse  imaginer.  Christophe 
assassinait  comme  un  barbare,  Boyer  infiltre  le  poison 
comme  un  bourreau  raffiné. . .  Qu'avez-vous  fait  pour  la 
jeune  nation  que  vous  êtes  chargés  de  conduire?  Plus 
d'écoles  ;  celles  que  Toussaint-Louverture  et  Christophe 
avaient  ouvertes,  vous  les  avez  fermées  volontairement; 
plus  de  routes,  plus  de  commerce,  plus  d'industrie,  plus 
d'agriculture,  plus  de  relations  avec  l'Europe,  plus  d'orga- 
nisation, plus  de  société,  plus  rien,  il  ne  reste  rien.  Saint- 
Domingue  a  disparu  et  Haïti  n'est  pas  encore.»' 

Cette  objurgation  du  généreux  négrophile  parait  exa- 
gérée. Aussi  ferons-nous  bien  de  chercher  un  apprécia- 
teur dont '"  '■     ■■ ^  "■ ^~l:.A  „ff .  ..^fl  mPi]- 

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près  le  système  de  Lancaster.     Li  c'um:^h.'!vu  ^h   ,Si 
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Cette  iiLiCciccn-  t^  -eïx  sxs  la  direction  lic  M    vu.n 
ver,  di:cr  xa:  J;  mioi  parie  avec  affection  «  tv^twi,. 
fut  le  crz:z  1=  pTr-rremait  de  Christophe,  qui  a\  4,1  ,»,» 
nonce  i^"  Titz^ir  ^^tTW  une  génération  qui  ilevi(iii|i„i| 
au  milieu  :*ï  Zi^  i  esclaves,  une  preuve  vivante  de  r,>y,, 
lité  morale  d*  x=i  société  aussi  iiea  que  de  leur  cnnlnjoii 
phj'siqae..         -^     -     -    - 
pnbtk.  allant  de  mal  en  fis,  ans  m  1 


332     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

siègent  dans  le  Sénat,  rapporte  le  même  auteur,  ne  peuvent 
pas  même  écrire  leurs  noms.  Dans  la  Chambre  il  y  avait 
26  membres  pareillement  illettrés  (1828)  ! 

«  Schœlcher  dit,  page  108,  chap.  IV  de  son  ouvrage, 
qu'en  1841,  il  n'y  avait  qu'un  Lycée  ouvert  à  Port-au- 
Prince,  et  dix  écoles  libres,  dont  chacune  avait  seulement 
un  maître  et  pas  100  élèves,  de  sorte  que  mille  enfants,  au 
plus,  recevaient  l'instruction  sur  une  population  de  700,000 
âmes. .  .»* 

Le  Lycée  de  Port-au-Prince  n'avait  d'un  établissement 
d'enseignement  secondaire  que  le  nom.  Schœlcher  en 
parle  en  ces  termes  :  «  une  école  misérable  où  trois  pro- 
fesseurs sont  obligés  de  suffire  à  tout.» 

Passant  des  considérations  économiques  et  intellectuel- 
les à  celles  touchant  la  moralité,  l'histoire  constate  les  ré- 
sultats suivants  du  gouvernement  du  président  Boyer. 
Sous  ce  chef  d'État,  les  noirs  furent,  en  général,  refoulés 
dans  les  campagnes  et  incapables  de  se  livrer  à  d'autres 
travaux  que  l'agriculture  ou  la  coupe  des  bois.  Ceux  qui 
formaient  la  bourgeoisie,  c'est-à-dire  qui  habitaient  plu- 
tôt les  villes,  se  ruèrent  dans  le  fonctionnarisme  :  c'étaient 
ses  amis  politiques,  la  classe  qu'il  représentait  et  qui  l'ap- 

*  L.  G.  Tippenhaiier  :   Die  Insel  Haïti  (Zurich,  1891  et  1892). 

Il  est  regrettable  qu'il  n'existe  point  une  traduction  française 
de  cet  ouvrage,  le  plus  complet  et  le  plus  encyclopédique  paru 
jusqu'ici  sur  Haïti.  Je  m'étais  toujours  promis  d'en  entreprendre 
une  traduction  française,  avec  la  permission  et  la  collaboration 
de  l'auteur;  mais  je  n'ai  jamais  eu  assez  de  loisir  pour  mener  à 
bonne  fin  un  travail  aussi  nécessaire.  Dans  ce  que  j'en  ai  tra- 
duit, pour  cette  citation  ou  en  d'autres  cas,  j'ai  tâché  de  serrer 
le  texte  avec  toute  l'exactitude  désirable. 


et  la  République  d'Haïti  333 

puyait  au  pouvoir.  Aussi  les  fonctions  publiques  n'é- 
taient-elles point,  sous  lui,  des  positions  où  Ton  était  appe- 
lé par  ses  capacités  et  sa  moralité,  avec  la  stricte  obligation 
de  respecter  les  intérêts  de  la  communauté,  dont  on  avait 
la  gestion.  «  D'une  grande  probité  dans  le  maniement  des 
deniers  de  l'État  (Boyer  n'a  jamais  été  un  comptable  des 
deniers  publics),  rigoureux  à  tenir  ses  engagements,  en 
ce  qui  lui  était  personnel,  parcimonieux  presque  jusqu'à 
l'avarice  dans  les  dépenses  publiques,  Boyer  fermait  les 
yeux  cependant  sur  certains  abus  et  se  créait  ainsi  des  em- 
barras financiers.  En  nommant  à  la  direction  de  la 
douane  de  Port-au-Prince  un  citoyen  auquel  il  voulait  être 
agréable  :  «  Je  vous  ai  appelé  à  ce  poste,  lui  dit-il,  pour 
vous  mettre  à  même  de  gagner  quelque  chose ...» 

«  Il  ne  faut  pas  augurer  de  là,  ajoute  Ed.  Bonnet,  que 
le  président  admettait  la  dilapidation,  qui  se  prodiguait 
ouvertement  à  ces  yeux,  sans  qu'il  s'en  doutât.  Le  jour 
où,  par  les  jactances  d'un  directeur  de  douane,  il  acquit 
la  conviction  que  ce  fonctionnaire  s'était  enrichi  aux  dé- 
pens du  trésor,  il  le  remplaça  immédiatement,  sans  porter 
cependant  aucune  modification  à  son  système.y)^ 

Malgré  les  précautions  de  l'écrivain  impartial  mais  dé- 
sireux de  ménager  le  président,  il  laisse  clairement  en- 
tendre que  Boyer  ne  révoquait  le  fonctionnaire  enrichi 
que  pour  faire  affluer  la  richesse  dans  la  famille  d'un 
autre  de  ses  amis.  La  concussion,  le  djob  étaient  donc  des 
fruits  voulus,  un  régime  systématique  de  ce  chef  d'État, 

*  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
pp.  376,  377' 


334     ^'  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

qui  joua  plutôt,  durant  tout  son  long  règne  de  vingt-cinq 
ans,  le  rôle  d'un  chef  de  parti  corrupteur  et  corrompu.  Ci- 
tons encore  un  autre  fait  également  rapporté  par  Bonnet. 
«  Dans  un  intérim,  pendant  lequel  Nau  tenait  le  porte- 
feuille de  Secrétaire  d'État,  les  comptes  de  l'administra- 
tion de  St-Marc  offraient  un  déficit  de  vingt  mille  gour- 
des. L'administrateur  ajoutait  au  tort  de  ne  pas  vouloir 
obéir  aux  ordres  qu'il  recevait,  celui  de  se  refuser  à  don- 
ner des  explications  qu'on  lui  demandait  sur  cette  diffé- 
rence. Nau  qui  ignorait  ses  relations  secrètes  avec 
Boyer,  ne  comprenant  rien  à  cette  conduite,  vint  sou- 
mettre les  pièces  au  président  et  le  prier  de  remplacer  cet 
agent.  Boyer  essaya  de  calmer  le  Secrétaire  d'État,  qui 
soutenait  qu'avec  de  tels  principes  il  n'y  avait  pas  d'ad- 
ministration possible.  «  Il  faut  passer  l'éponge  pour 
cette  fois,  disait  le  président,  il  se  conduira  mieux  à  l'ave- 
nir; nous  devons  le  ménager.  C'est  un  vieux  militaire.» 
«  Fort  bien,  président,  répondit  Nau,  piqué  au  vif,  je  ne 
suis  pas  un  vieux  militaire,  moi  (il  avait  été  quartier- 
maître  de  la  légion  de  l'Ouest),  je  ne  puis  en  conséquence 
diriger  le  service,  vous  me  ferez  le  plaisir  d'envoyer  une 
autre  personne  tenir  la  Secrétairie  d'État.»  Et  il  se  re- 
tira, sans  attendre  la  réponse.  —  «  Voyez  donc  comment 
Nau  se  fâche  !  dit  le  président  au  colonel  Viau  ;  allez  es- 
sayer de  me  le  ramener.»  Nau  était  au  milieu  de  la  cour  ; 
Viau  le  rejoignit  et  ce  ne  fut  qu'à  force  d'instances  qu'il 
parvint  à  le  faire  revenir. . .  Ce  comptable  concussion- 
naire et  en  relations  secrètes  avec  Boyer,  était,  de  même 
que    Nau   l'était   anciennement,    un    quartier-maître   du 


et  la  République  d^ Haïti  335 

jme  régiment  que  Boyer  avait  improvisé  administrateur 
des  finances.»* 

Boyer  a  eu  la  gloire  de  signer  les  codes  haïtiens  pro- 
mulgués SOI*  son  gouvernement.  Mais  il  n'en  respecta 
nullement  les  prescriptions  légales.  Le  code  civil  ne  fait 
aucune  défense  de  mariage  entre  un  blanc  et  une  né- 
gresse ou  une  mulâtresse,  vice-versa.  Quoique,  au  sein 
de  la  commission  appelée  à  préparer  ce  code,  il  y  eût  des 
opinions  émises  dans  le  sens  de  cette  prohibition,  elles 
furent  en  minorité.  A  l'époque  de  la  promulgation  de 
ce  code,  un  blanc  voulut  épouser,  en  justes  noces,  une 
négresse  avec  qui  il  cohabitait  maritalement  et  dont  il 
avait  plusieurs  enfants.  Ceux  qui  voyaient  dans  ce  ma- 
riage un  fait  anti-social,  protestèrent  avec  éclat.  Ils 
ameutèrent  une  populace  ignorante  qui  fit  une  manifesta- 
tion idiote  contre  l'union  légale  d'un  blanc  avec  une  né- 
gresse. «  Boyer,  cédant  à  cette  pression,  écrivit  à  l'offi- 
cier de  l'État  civil  pour  lui  enjoindre  de  ne  pas  dresser 
l'acte  de  mariage.  Ainsi,  une  simple  lettre  établit  l'ex- 
clusion que  la  loi  n'avait  pas  admise  ;  il  fut  dès  lors  con- 
sacré qu'un  blanc  ne  pouvait  épouser  une  native  du  pays.»* 

Le  Code  d'instruction  criminel  et  le  Code  pénal  ne  furent 
pas  plus  respectés  que  le  Code  civil.  Deux  notaires 
avaient  commis  un  faux,  attribuant  à  l'un  d'eux  la  do- 
nation des  biens  d'une  cousine  qu'ils  prétendaient  ne  pas 
savoir  signer.  Ils  étaient  probablement  des  amis  politi- 
ques de  Boyer.    «  Le  tribunal  civil  des  Gonaïves  saisi  de 

*  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
p.  258. 

*  Ibidem,  p.  282. 


336     M,  Roosez'clt,  Président  des  États-Unis, 

la  question  condamna  les  notaires.  Les  amis  du  faus- 
saire circonvinrent  le  président  ;  on  ne  pouvait,  s'é- 
criaient-ils, condamner  à  la  chaîne  un  homme  appartenant 
à  la  société. . .»  Le  président  s'entremit;  et  l'affaire  fut 
menée  de  façon  que  le  jugement  fût  annulé  par  le  tribu- 
nal de  Cassation,  le  prévenu  acquitté  et  réintégré  dans 
ses  fonctions.^ 

Se  mettant  au  dessus  de  la  loi,  croit-on  qu'il  respectât 
davantage  le  législateur  ?  Certainement  non.  Pour  ache- 
ver la  démoralisation  du  pays,  il  avilissait,  plus  qu'aucun 
autre  chef  d'État  haïtien,  le  pouvoir  législatif,  dont  il 
traita  les  membres  comme  les  valets  de  sa  politique.  Dar- 
four,  qui  était  un  député  noir  très  éclairé,  pour  l'époque, 
et  qui  eut  le  courage  de  présenter  à  la  Chambre  une  do- 
léance  en  faveur  des  masses,  fut,  malgré  son  mandat  lé- 
gislatif, arrêté,  jugé  par  un  conseil  militaire  et  fusillé!  La 
Chambre  des  Représentants,  composée  en  majeure  partie 
des  amis  de  Boyer, . . .  approuva.  Les  députés  Hérard 
Dumesle  et  David  St-Preux,  voulant  faire  de  l'opposition 
contre  Boyer,  ont  été  inconstitutionnellement  expulsés  de 
la  Chambre  dont  ils  faisaient  partie.  Le  sénateur  Pierre 
André,  étant  accusé  par  Boyer  d'être  l'auteur  de  lettres 
anonymes  dont  l'histoire  ignore  la  teneur,  mais  qui  ne 
tendraient  «  à  rien  moins  qu'à  bouleverser  l'État,»  le  Sé- 
nat de  la  République  expulsa  de  son  sein  le  membre  in- 
criminé, au  mépris  de  la  Constitution  et  de  sa  propre 
dignité.     Quinze  mois  plus  tard,  le  même  Pierre  André, 

*  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
pp.  342,  343. 


et  la  République  d'Haïti  337 

ayant  fait  la  paix  avec  le  président,  fut  réintégré  dans  ses 
fonctions  sénatoriales  par  un  nouveau  décret  du  grand 
Corps  !  ...  * 

Le  président.  Boyer,  qui  décourageait  et  annulait  sys- 
tématiquement tout  effort  tendant  à  propager  l'instruc- 
tion publique  en  Haïti,  qui  encourageait  les  concussions, 
en  autorisant  ses  amis  à  dilapider  les  deniers  publics,  qui 
méprisait  la  loi,  en  paralysant  son  exécution,  toutes  les 
fois  qu'elle  était  contraire  à  la  doctrine  et  aux  intérêts 
de  ses  amis,  ne  s'est  guère  préoccupé  de  l'éducation  reli- 
gieuse du  peuple  haïtien,  de  façon  à  lui  procurer  dans  la 
pratique  du  culte  et  de  la  foi  chrétienne  une  direction 
morale  capable  de  discipliner  les  cœurs  et  les.  esprits. 
Toussaint-Louverture  en  avait  fait  une  des  forces  cardi- 
nales de  son  plan  de  civilisation;  Christophe  qui  avait, 
dit-on,  l'idée  d'angliciser  son  royaume  et  montrerait  une 
sympathie  marquée  pour  le  protestantisme,  ne  négligeait 
pas  le  concours  que  porte  la  religion  à  tout  civilisateur  de 
peuple.  Boyer  montra  non  seulement  de  l'indifférence, 
mais  une  prévention  visible  contre  l'influence  du  prêtre 
sur  les  esprits.  Cette  prévention  fut  cause  que,  durant 
ses  vingt-cinq  années  de  pouvoir,  il  éluda  constamment 
de  régulariser  les  relations  de  l'Église  d'Haïti  avec  le 
Saint-Siège.  «  En  mars  1836,  dit  Sir  Spencer  St.  John, 
le  docteur  England  négocia  un  concordat  par  lequel  le 
Pape  fut  reconnu  chef  de  l'Église  d'Haïti,  avec  pouvoir 
de  confirmer  la  nomination  des  évêques.     Cet  arrange- 

*  Lustant  Pradines  :  Recueil  des  Lois  et  Actes  du  Gouverne- 
ment d'Haïti,  années  1834-39,  Nos.  1445,  T474,  et  1477. 


338     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

ment  eut  d'ailleurs  peu  d'effets  pratiques;  car  le  clergé, 
sans  contrôle,  était  un  vrai  scandale  pour  tout  bon  ca- 
tholique.»* 

Mais  ce  diplomate  anglais  se  trompait,  en  parlant  de 
ce  concordat  comme  d'une  convention  définitivement  con- 
clue entre  la  Papauté  et  le  gouvernement  de  Boyer.  Ce 
ne  fut  qu'un  projet  et  il  n'aboutit  point.  Cela  ressort 
pleinement  d'un  rapport  de  M.  Beaubrun  Ardouin,  Se- 
crétaire d'État  des  Cultes,  au  Président  d'Haïti,  portant 
la  date  du  28  mars  1845.' 

La  police  des  villes  et  des  campagnes  fut  absolument 
négligée  et  surtout  insuffisante.  Le  peuple,  confiné  aux 
travaux  agricoles,  était  en  même  temps  abandonné  aux 
plaisirs  grossiers  des  danses  africaines  et  aux  pratiques 
superstitieuses.  Sous  ce  dernier  point,  rien  ne  fut  changé 
à  l'administration  de  Pétion,  qui  avait  pris  le  contre-pied 
des  gouvernements  de  Toussaint-Louverture,  de  Dessa- 
lines et  de  Christophe.  «  Ceux  qui  voulaient  tout-à-fait 
s'affranchir  de  la  surveillance,  abandonnaient  des  ter- 
rains en  culture  et  allaient  vivre  au  fond  des  bois,  où 
leur  existence  devenait  longtemps  ignorée.»*  On  eût  dit, 
vraiment,  que  tout  était  mené  de  façon  à  faire  reculer  les 
noirs  à  la  sauvagerie  ancestrale. 

Si  la  police  était  insuffisante,  l'armée  était,  par  contre, 
surabondante.  Non  seulement  le  peuple  n'était  pas  libre 
d'adopter  tel  genre  d'activité  économique  qu'il  jugeait 

*  Spencer  St.  John  :  Hayti  or  the  Black  Republic,  p.  84. 
"Thomas  Madiou:  Histoire  d'Haïti  (années  1843-46),  p.  255. 

•  Edmond  Bonnet  :  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 
p.  337. 


et  la  République  d'Haïti  339 

plus  convenable  à  ramélioration  de  son  état  matériel, 
mais  il  fut  en  outre  assujetti  à  un  service  militaire  dont 
la  durée  n'était  réglée  que  par  le  bon  plaisir  présidentiel. 
Après  l'unification  gouvernementale  de  l'île  et  la  recon- 
naissance de  son  indépendance  par  la  France,  Haïti  fut, 
en  réalité,  hors  de  toute  crainte  de  guerre.  Pourtant  le 
président  Boyer  maintint  le  cadre  de  l'armée  aussi  large 
que  durant  les  périodes  les  plus  belliqueuses  de  notre 
histoire.  Sur  une  population  qu'on  évaluait  à  sept  ou 
huit  cent  mille  habitants,  il  y  avait  45,000  hommes  as- 
treints au  service  militaire,  soit  beaucoup  plus  du  tiers 
des  adultes  mâles,  en  s'appuyant  sur  les  probabilités  ra- 
tionnelles de  la  démographie.  Il  est  vrai  que  cet  effectif 
fut  rarement  présent  sous  le  drapeau.  Lorsque  l'orga- 
nisation de  la  police  et  de  la  gendarmerie  est  défectueuse, 
on  ne  peut  jamais  compter  sur  l'exactitude  des  soldats  à 
se  présenter  au  service.  C'est  égal  ;  il  suffit  qu'un  cam- 
pagnard soit  enrôlé  pour  que  son  travail  souffre  d'inter- 
ruptions fréquentes,  l'empêchant  d'entreprendre  toute 
culture  réclamant  un  soin  constant  et  régulier.  Boyer 
disait,  dans  ses  circulaires,  que  «  le  recrutement  ne  doit 
porter  que  sur  les  jeunes  gens  non  attachés  à  la  culture.» 
Mais  comme  le  service  militaire  a  toujours  pesé  sur -les 
campagnards,  l'arithmétique  politique,  en  comparant  le 
chiffre  de  la  population  avec  celui  de  l'armée,  démontre 
qu'on  ne  pouvait  guère  exempter  les  travailleurs  agricoles 
du  poids  de  l'impôt  du  sang.  En  réalité,  le  président 
Boyer  fut  le  véritable  créateur  du  régime  militaire  dont 
la   plaie   inguérissable   empoisonne   encore   notre  orga- 


340     M.  Roosevclt,  Président  des  États-Unis, 

nîsme  national.  C'est  un  fait  incontestable,  si  on  entend 
par  système  ou  régime  militaire  un  ordre  de  choses  où 
l'administration,  en  pleine  paix,  maintient  une  armée  dont 
reffectif  ne  répond  à  aucun  besoin  actuel,  n'existant  que 
pour  mettre  en  relief  les  officiers  d'un  grade  élevé,  à 
qui  est  laissée  une  prééminence  générale  sur  l'autorité 
civile. 

Les  gouvernements  précédents,  étant  toujours  en 
guerre  ou  redoutant  une  invasion  française,  peu  probable 
d'ailleurs,  avaient  peut-être  une  excuse  plausible  pour 
tenir  sur  pied*  une  armée  aussi  forte  que  possible.  Après 
1825,  il  n'y  restait  pas  même  un  prétexte  au  président 
Boyer.  Nous  avons  déjà  vu  comment  Toussaint-Lou- 
verture  réduisit  l'effectif  de  l'armée  à  environ  quatorze 
mille  hommes  pour  toute  l'île,  en  1801.  Sous  le  gouver- 
neur noir,  après  la  malheureuse  exécution  de  son  neveu 
Paul  Louverture,  il  ne  resta  dans  toute  l'armée  haïtienne 
qu'un  seul  général  de  division  ;  Boyer,  après  Pétion,  avait 
semé  les  brevets  avec  une  profusion  qui  ne  s'est  fait 
oublier,  dans  la  suite,  que  par  l'exagération  même  du 
mal. 

Le  président,  qui  travailla  constamment  à  refouler  le 
peuple  dans  un  état  d'infériorité  sociale  de  plus  en  plus 
accusée,  détestait  en  même  temps  les  blancs  contre  les- 
quels il  avait  une  prévention  irrémédiable.  «  Le  général 
Boyer.  dit  Sir  Spencer  St.  John,  montra  un  talent  consi- 
dérable durant  son  administration  ;  mais  il  était  essen- 
tiellement d'un  esprit  étroit,  imbu  de  préjugés  contre  les 
étrangers.    Durant  les  dernières  dix  années  de  son  gou- 


et  la  République  d'Haïti  341 

vernement,  il  avait  conçu  le  projet  de  les  chasser  légale- 
ment d'Haïti,  en  leur  refusant  de  nouvelles  licences  de 
faire  le  commerce;  mais  quoiqu'il  réussît  dans  une  cer- 
taine  mesure,  il  accrut  le  nombre  des  mécontents  contre 
lui  ;  car  ses  compatriotes  ne  sont  capables  de  conduire 
avec  succès  que  le  commerce  de  détail  et  ont  besoin  des 
étrangers  pour  les  plus  grandes  opérations  commercia- 
les.»* 

Sir  Spencer  St.  John,  qui  vivait  dans  un  monde  où  la 
tradition  fait  de  Boyer  un  chef  d'État  émérite,  ne  parle 
de  son  talent  d'administrateur  qu'en  subissant  l'influence 
ambiante.  Quand,  au  contraire  des  idées  qu'il  avait  ac- 
quises par  sa  longue  initiation,  en  Haïti,  le  diplomate 
anglais  jetait  les  yeux  sur  les  rapports  officiels  de  ses  pré- 
décesseurs, qui  avaient  été  les  témoins  de  cette  adminis- 
tation  talentueuse  du  président  Boyer,  il  tressaillait  ;  mais 
il  passait  outre.  «  Je  suis  absolument  incapable,  dit-il, 
de  concilier  la  tradition  avec  les  rapports  faits  sur  l'état 
des  affaires  d'Haïti  à  cette  époque.  Après  vingt  années 
de  paix,  le  pays  est  représenté  comme  dans  un  état  de 
ruine,  sans  commerce  ni  ressources  d'aucune  sorte;  tous 
les  emplois  publics  sont  livrés  au  péculat  et  à  la  concus- 
sion ;  une  armée  de  45,000  hommes,  d'après  le  budget  et 
composée  en  réalité  de  peu  de  soldats  et  beaucoup  d'offi- 
ciers se  partageant  les  sommes  votées.  Il  me  semble  que 
}e  lis  l'histoire  des  temps  plus  récents  et  non  celle  des 
jours  tranquilles  de  la  République  d'Haïti.»^    On  avoue- 

*  Sir  Spencer  St.  John  :  Hayti  or  the  Black  Republic,  p.  86. 

*  Ibidem,  p.  84. 


342     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

ra  que  les  rapports  officiels  des  consuls  anglais,  con- 
temporains du  gouvernement  de  Boyer,  ne  le  cèdent  en 
rien  aux  vitupérations  de  Schœlcher  ou  aux  critiques 
mesurées  du  général  Bonnet. 

Le  talent  du  président  ne  consistait,  en  somme,  qu'à 
tromper  l'étranger  sur  la  réalité  des  choses  haïtiennes, 
afin  de  se  créer  une  opinion  favorable.  Tous  ses  héri- 
tiers politiques  ont  constamment  employé  le  même  sys- 
tème. «  Jaloux  de  maintenir  cette  bonne  opinion,  qui 
flattait  son  amour-propre,  Boyer  s'attachait,  dans  ses 
actes  publics,  à  proclamer  les  principes  d'un  libéralisme 
éclairé;  mais  ces  écrits  étaient  faits  seulement  en  vue  de 
l'étranger.  On  ne  pouvait,  disait-on,  conformer  à  ces 
principes  le  régime  intérieur  d'un  peuple  à  part,  d'un 
peuple  exceptionnel,  comme  on  ne  cessait  de  qualifier 
cette  création  nouvelle  dans  le  monde  d'une  république 
de  noirs  s'administrant  elle-même.  Très  chatouilleux  à 
l'endroit  de  son  pouvoir,  le  président  s*attachait  surtout 
à  se  maintenir,  sans  se  préoccuper  de  l'avenir;  après  moi 
le  déluge,  avait-il  dit;  parole  malheureuse  qui  avait  cir- 
culé.»* 

Fermons  le  chapitre  sur  cette  dernière  citation  d'Ed- 
mond Bonnet,  citation  textuelle,  où  les  mots  sont  souli- 
gnés par  l'auteur  même.  Inutile  de  dire  quelle  pénible 
influence  un  règne  de  vingt-cinq  années,  appliquant  sys- 
tématiquement un  tel  régime  politique,  a  exercé  et  exerce 
encore  sur  la  destinée  du  peuple  haïtien.     Mais  il  n'y  a 

*  Edmond  Bonnet:  Souvenirs  Historiques  du  Général  Bonnet, 


et  la  République  d'Haïti  343 

rien  d'éternel  id-bas.  Les  mécanismes  les  mieux  organi- 
sés tombent  et  se  détraquent,  quand  l'abus  en  est  poussé 
à  l'extrême,  comme  c'est  la  tendance  naturelle  de  tout 
courant  auquel  aucune  résistance  n'est  opposée. 

Enfin,  de  la  minorité  même  qui  reconnaissait  Boyer 
comme  im  chef  de  parti,  dont  la  présence  au  pouvoir 
était  indispensable  aux  intérêts  de  la  société,  il  s'éleva 
une  opposition  de  plus  en  plus  intransigeante.  Le  prési- 
dent, tout  en  protégeant  ses  amis,  le  prenait  de  trop  haut 
avec  ceux  qui  étaient  plus  éclairés  que  lui.  Ceux-là  se 
délièrent  peu  à  peu  de  la  discipline,  qui  le  fit  si  long- 
temps rester  à  leur  tête,  sans  autre  titre  que  son  audace 
de  tout  entreprendre  contre  les  intérêts  du  peuple  et  d'a- 
vantager ouvertement  son  monde.  La  révolution  de  1843 
vint  lui  montrer  enfin  que  ce  pouvoir  dont  il  avait  fait  un 
si  malheureux  usage,  ne  devait  pas  durer  à  toujours. 

Il  s'embarqua  pour  l'étranger  avec  la  conviction  que 
la  nation  haïtienne,  divisée  et  démantibulée  par  son  ad- 
ministration d'un  quart  de  siècle,  ne  tarderait  pas  à  som- 
brer dans  l'abîme  de  l'anarchie  et  des  luttes  fratricides. 
C'est  surtout  alors  qu'il  dut  répéter,  une  nouvelle  fois,  le 
mot  de  la  Pompadour  attribué  à  Louis  XV  :  «  Après  moi 
le  déluge  ! ...  » 

Les  PRÉsroENTS  Éphémères 

Comme  il  fallait  le  prévoir,  la  chute  de  Boyer  plongea 
le  pays  dans  un  état  chaotique.  Pour  que  le  peuple  haï- 
tien ait  pu  en  sortir,  sans  réaliser  la  prédiction  de  l'an- 
cien chef  d'État,  il  faut  qu'il  y  ait  eu  en  lui  une  vitalité, 


344     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

une  force  de  résistance  peu  commune.  La  révolution 
triomphante  se  trouva  inhabile  à  refaire  ou  effacer 
Tœuvre  de  Boyer  qu  elle  ne  pouvait  pas  non  plus  conti- 
nuer. Après  des  discussions  longues  et  fleuries,  où  l'his- 
toire ne  rencontre  presque  rien  à  glaner,  la  Constitution 
de  1843  remplaça  celle  de  1816,  en  apportant  une  grande 
restriction  au  pouvoir  personnel  du  chef  d'État  et  au 
régime  militaire. 

Plusieurs  réformes  d'une  haute  portée  furent  inscrites 
dans  ce  nouveau  pacte  constitutionnel.  Le  rétablisse- 
ment de  Torganisation  municipale  pourrait  être  de  la  plus 
heureuse  influence  pour  civiliser  peu  à  peu  l'administra- 
tion du  pays.  L'impôt  sur  le  café  fut  aboli.  C'était  une 
résolution  dictée  par  la  justice  et  frappée  au  coin  de  la 
prévoyance  sociale.  L'abandon  en  est  une  honte  qui  pèse 
sur  les  trois  générations  qui  ont  conservé  cet  impôt  jus- 
qu'à nos  jours.  Malheureusement,  les  principaux  hom- 
mes politiques  de  1843  firent  preuve  de  fâcheuses  incon- 
séquences, lesquelles  masquèrent  aux  yeux  du  peuple 
tout  ce  qu'il  y  avait  de  salutaire  dans  les  réformes  appor- 
tées à  l'organisation  politique  du  pays.  David  St-Preux, 
Hérard  Dumesle  et  d'autres  n'avaient  pas  sitôt  touché  à 
la  coupe  du  pouvoir  qu'ils  en  furent  grisés.  Quoique  im- 
patients, hier,  de  l'omnipotence  de  Boyer,  en  dénonçant 
le  système  militaire  en  des  tirades  enflammées,  ils  s'af- 
fublèrent d'épaulettes  et,  sous  ce  travestissement,  prirent 
un  air  d*importance,  montrèrent  une  superbe  de  nature 
à  scandaliser  tout  le  monde. 

Pour  comble  de  difficultés,  la  question  de  couleur,  ser- 


et  la  République  d'Haïti  345 

vant  de  clef  de  voûte  au  gouvernement  de  Boyer,  mais 
dont  il  n'était  point  permis  de  parler  publiquement,  éclata 
au  grand  jour  et  jeta  un  grand  émoi  dans  les  esprits. 
Suivant  Sir  Spencer  St.  John,  dès  l'entrée  de  l'armée  po- 
pulaire à  Port-au-Prince,  cette  malheureuse  question 
commença  de  faire  naître  d'angoissantes  préoccupations 
politiques.  «  Le  général  Dalzon  alla  même,  dit-il,  jus- 
qu'à proposer  de  mettre  à  mort  tous  les  mulâtres;  mais 
comme  ceux-ci  avaient  encore  la  haute  main,  il  fut  ar- 
rêté et  disparut  de  la  scène.»*  Il  fallait  bien  que  ce  gé- 
néral fût  un  méchant  homme,  doublé  d'un  imbécile,  pour 
concevoir  d'abord  et  dévoiler  ensuite  un  projet  si  barbare 
et  dont  l'exécution  n'aurait  pas  un  résultat  moindre  que 
d'entraîner  le  complet  arrêt  du  développement  national 
d'Haïti.  Ce  pays  ne  peut  atteindre  ses  destinées  que  par 
la  coopération  sincère  du  mulâtre  et  du  noir.  Tous  ceux 
qui  désirent  la  destruction  de  l'un  ou  l'abaissement  de 
l'autre,  sont,  au  même  degré,  des  criminels  travaillant  à 
l'abâtardissement  de  la  nation  haïtienne.  Et  puis,  si  le 
général  Dalzon  avait  pensé  et  exprimé  de  telles  horreurs, 
quelle  sottise  et  quelle  témérité,  quand  les  mulâtres 
étaient  encore,  à  la  chute  de  Boyer,  les  seuls  vrais  maîtres 
du  pays!  Aussi  sa  foudroyante  disparition,  sans  procès 
ni  jugement,  pour  la  punition  d'une  menace  peut-être 
inconsidérée,  montra-t-elle  que  Boyer  pouvait  applaudir 
les  riviéristes  et,  embouchant  la  trompette  cornélienne, 
leur  crier  de  Kingston  : 

. ,  ,A  ce  noble  trait,  je  reconnais  mon  sang! 

*  Spencer  St.  John  :  Hayti  or  the  Black  Republic,  p.  87. 


346     Af.  Roosevelt,  Présidetit  des  États-Unis, 

Enfin  Rivière  Hérard,  ayant  le  grade  de  commandant 
et  sans  instruction,  fut  nommé  président  d'Haïti,  par  les 
intrigues  de  ces  mêmes  hommes  éclairés  de  1843.  Tout 
en  prêtant  serment  sur  la  nouvelle  Constitution,  il  était 
résolu  à  la  briser.  Il  nomma  un  ministère  composé  de 
quatre  Secrétaires  d'État,  choisis  parmi  les  hommes  les 
plus  instruits  de  Tépoque.  Mais  dès  son  installation  au 
pouvoir,  il  eut  à  commencer  une  lutte  sourde  contre  la 
Constituante,  déclarée  en  permanence,  et  les  anciens  par- 
tisans avérés  de  Boyer,  qui  ne  lui  pardonnaient  pas  la 
prise  d'armes  de  Praslin.  «A  Port-au-Prince,  dit  Ma- 
diou,  les  citoyens  Beaubrun  Ardouin  et  Céligny  Ar- 
douin,  ci-devant  décrétés  d'accusation  et  mis  en  liberté 
depuis  peu,  quoiqu'ils  n'apartinssent  pas  au  parti  cons- 
titutionnel, travaillaient  de  concert  avec  ce  parti,  à  la 
ruine  du  président;  ils  étaient  réputés  les  chefs  du  parti 
boyériste.»*  On  préparait,  d'un  côté  un  coup  d'État  et, 
de  l'autre,  une  insurrection,  quand  survint  la  nouvelle 
que,  dans  la  nuit  du  27  février  1844,  la  partie  orientale 
de  l'île  avait  proclamé  une  révolution,  en  se  déclarant  in- 
dépendante de  la  république  d'Haïti. 

Les  Dominicains,  —  comme  s'appelleront  les  sépara- 
tistes, après  avoir  nommé  le  nouvel  État  «  République 
dominicaine  »,  —  avaient  accepté  d'être  gouvernés  par  les 
Haïtiens,  dans  l'espoir  de  trouver,  dans  l'organisation  de 
la  partie  occidentale,  un  appui  tutélaire  contre  l'invasion 
étrangère  et  capable  d'assurer  leur  développement  ma- 
tériel,   intellectuel   et   moral.     Le    régime   militaire   de 

^Madiou:  Histoire  d'Haïti  (années  1843-46),  note  de  la  page  74. 


et  la  République  d'Haïti  347 

Boyer,  la  fermeture  arbitraire  de  l'Université  de  Santo 
Domingo,  qui  était  fière  d'être  la  métropole  intellectuelle 
des  Antilles  espagnoles  et  de  l'Amérique  du  Sud,  les 
mœurs  familiales  incorrectes,  l'esprit  irréligieux  de  l'an- 
cien président  et  des  hauts  fonctionnaires  qu'il  leur 
envoyait,  tout  avait  contribué  à  les  désenchanter,  à 
les  dégoûter.  Rivière  Hérard,  ayant  entrepris  une 
tournée  chez  eux,  avant  même  son  élection  définitive 
à  la  présidence,  se  conduisit  si  mal  qu'ils  résolurent 
enfin  de  se  séparer  des  Haïtiens.  D'où  cette  levée  de 
boucliers. 

Le  nouveau  président  partit  de  Port-au-Prince,  le  14 
mars,  à  la  tête  de  trois  divisions,  formant  un  effectif 
d'environ  trente  mille  hommes,  pour  aller  combattre  la 
révolution  dominicaine.  Cette  campagne  où  une  armée 
soi-disant  organisée  marchait  contre  des  troupes  impro- 
visées, des  volontaires  qui  ne  pouvaient  faire  qu'une 
guerre  d'embuscade,  ne  comptant,  pour  résister,  que  sur 
leur  courage  et  leur  patriotisme,  fut  conduite  par  Rivière 
d'une  façon  ridicule.  Le  président  qui  n'avait  aucun  ta- 
lent, aucune  expérience  militaire,  était  mal  soutenu  par 
les  chefs  des  deux  autres  divisions  qui,  comme  d'anciens 
généraux,  voyaient  d'un  œil  aigri  qu'il  fût  arrivé  à  la 
présidence,  sans  avoir  été  même  colonel.  Mais  le  pis  est 
qu'il  s'occupait  plus  des  intrigues  politiques  que  de  la  di- 
rection de  l'armée:  Hérard  Dumesle,  son  parent  et  mi- 
nistre de  la  guerre,  avait  provoqué,  contre  l'Assemblée 
Constituante,  une  protestation  des  officiers  militaires  d'un 
grade  supérieur.    Il  est  vrai  de  dire  que  cette  assemblée 


348     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

n'avait  effectivement  rien  à  faire,  après  le  vote  de  la 
Constitution  et  l'élection  du  président;  mais  il  apparte- 
nait peu  à  des  militaires  sans  mandat  d'en  réclamer  la 
dissolution,  qui  eut  lieu  dans  les  formes  les  plus  arbi- 
traires. Par  une  proclamation  du  30  mars  1844,  le  pré- 
sident d'Haïti,  ayant  assumé  la  charge  d'une  dictature, 
déclara  qu'il  était  le  serviteur  du  peuple!. . .  On  ferma 
les  bureaux  des  municipalités  et  les  salles  de  réunion  de 
l'Assemblée  Constituante,  dont  une  garde  militaire  prit 
possession.  On  ordonna  à  tous  les  constituants  de 
rejoindre  larmée  dans  les  vingt-quatre  heures.  Toùf 
ce  désordre  gouvernemental  eut  lieu  contrairement  à 
lopinion  de  la  majorité  du  Cabinet;  mais  le  ministre  de 
la  guerre,  avec  ladhésion  du  président,  ne  faisait  qu'à 
sa  tête. 

Déjà  une  insurrection  avait  éclaté  dans  le  département 
du  Sud  menée  par  Acaau,  un  ancien  lieutenant  de  gen- 
darmerie. C'était  un  noir  et  il  s'était  proclamé  «  général 
en  chef  des  réclamations  du  peuple.»  Les  bandes  qui  lui 
obéissaient,  portaient  le  nom  de  «  l'armée  souffrante.» 
Malgré  la  résistance  énergique  des  autorités  civiles  et 
militaires,  ces  hommes  armés  de  pique  mais  courant  à  la 
mort  avec  furie,  mirent  les  troupes  du  gouvernement  en 
déroute  et  s'emparèrent  bientôt  de  la  ville  des  Cayes.  On 
craignait  qu'ils  ne  vinssent  camper  devant  les  portes 
de  Port-au-Prince,  et  ne  finissent  par  envahir  la  ville. 
Ils  furent  heureusement  arrêtés,  à  Aquin,  par  les  géné- 
naux  Riche  et  Geffrard.  Cependant  ils  conservèrent 
leurs  positions  aux  Cayes  et  occupèrent  le  pont  de  Mira- 


et  ta  République  d^Haïti  349 

goâne.  Mais  la  conspiration  de  la  capitale  marchait.  Le 
général  Pierrot,  commandant  une  des  trois  divisions  de 
l'armée  expédiée  contre  les  Dominicains,  arrivé  près  de 
Saint- Jague,  se  vit  dans  l'impossibilité  de  poursuivre  sa 
marche.  Mettant  son  insuccès  au  compte  de  Timpéritie 
du  président  Rivière,  il  s'en  retourna  au  Cap,  sans  l'en 
aviser,  avec  l'idée  d'aller  former  un  État  séparé,  dans  le 
Nord,  en  réminiscence  de  l'époque  de  Christophe.  Il  se 
mit  en  révolte  ouverte  contre  son  chef,  dès  que  celui-ci 
eût  envoyé  l'ordre  de  l'arrêter. 

Les  ancient  bovéristes  et  les  amis  des  institutions  fou- 
lées  aux  pieds  et  violées  par  Rivière  se  coalisèrent  contre 
lui.  Les  premiers,  hommes  intrigants  à  la  tête  de  qui 
étaient  les  deux  Ardouin,  convaincus  que  Boyer  ne  pou- 
vait plus  ressaisir  le  pouvoir,  combinèrent  le  plan  de  le 
garder  entre  leurs  mains,  sous  le  couvert  d'un  président 
noir  mais  ignorant,  leur  laissant  la  direction  effective  du 
pays  et  se  contentant  des  jouissances  matérielles  et  des 
honneurs  extérieurs  de  la  présidence.  Ils  s'évertuèrent 
d'abord  pour  calmer  les  inquiétudes  de  la  société,  qui 
tremblait,  ayant  appris  que  l'intention  d'Acaau  était  d'ex- 
terminer tous  les  gens  de  couleur.  «  Ils  ajoutèrent,  dit 
Madiou,  qu'Acaau  désirait  simplement  qu'un  chef  noir 
fût  nommé  président  d'Haïti,  afin  de  contenter  les  mas- 
ses, qui  ne  demandaient  qu'à  déposer  les  armes,  aussitôt 
qu'on  aurait  fait  droit  à  leurs  réclamations.  On  jeta  en 
avant  le  nom  de  Guerrier,  dont  les  sentiments  d'honnê- 
teté et  de  modération  étaient  connus  des  hommes  de  cou- 
leur; c'était,  disait-on,  le  seul  noir  qui  fût  assez  influent 


350     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

pour  arrêter  la  marche  rapide  des  insurgés  et  préserver 
la  capitale  d'une  dévastation  complète.»^ 

Le  général  Guerrier  était  chargé  de  la  garde  du  palais 
présidentiel,  en  Tabsence  de  Rivière.  Les  conspirateurs 
formèrent  le  projet  de  proclamer  la  révolution  le  2  mai  ; 
mais  le  coup  ne  fut  frappé  que  le  lendemain.  Ayant  à  leur 
tête  Beaubrun  Ardouin,  ils  se  présentèrent  au  Palais  Na- 
tional et  déclarèrent  à  Guerrier  qu'ils  étaient  délégués 
par  la  ville  de  Port-au-Prince  pour  lui  offrir  la  prési- 
dence. ((  Guerrier,  à  moitié  ivre,  dit  Madiou,  répondit 
qu'il  n'acceptait  pas  la  présidence,  qu'il  ne  voulait  pas 
trahir  Rivière  Hérard,  son  ami.»  Ils  firent  des  repré- 
sentations tellement  pressantes  aux  vieux  général,  noir 
et  illettré,  en  lui  persuadant  que  «  lui  seul  pouvait  sauver 
la  patrie,»  que  celui-ci  finit  par  se  laisser  convaincre  et 
accepta  la  première  magistrature  de  l'État,  toujours  à 
moitié  ivre  ! . . . 

Dès  le  26  avril,  le  général  Pierrot,  dans  le  département 
du  Nord,  avait  proclamé  Guerrier  président  d'Haïti. 
Tout  s'arrangea  donc,  après  qu'Acaau,  quoique  avec  ré- 
serves, eut  accepté  les  faits  accomplis.  Ayant  conservé 
son  grade  de  général  de  division  et  une  pension  qui  lui 
permettait  de  vivre  à  l'aise,  Rivière  consentit  à  s'embar- 
quer pour  la  Jamaïque  devenue,  à  partir  de  Boyer,  le  re- 
fuge de  tous  les  chefs  d'État  haïtiens,  battus  par  la  tem- 
pête révolutionnaire. 

Au  moment  où,  le  3  mai,  les  doctrinaires  de  la  poli- 
tique   haïtienne    eurent    proclamé    Guerrier    président 

*  Madiou  :  Histoire  d'Haïti,  p.  156. 


et  la  République  d^ Haïti  351 

d'Haïti,  Hérard  Dumesle,  déconfit  mais  judicieux,  se  li- 
vra à  un  emportement  bien  concevable.  «  C'est  une  dé- 
rision, s'écria-t-il,  Beaubrun  Ardouin  gouvernera  sous  le 
nom  de  Guerrier.»^  En  effet,  le  système  de  Boyer  était 
repris  en  sous-œuvre,  sous  une  forme  d'autant  plus  per- 
nicieuse qu'elle  est  hypocrite  et  soigneusement  déguisée. 
Aussi  est-il  incompréhensible  qu'un  historien  aussi  clair- 
voyant que  Madiou,  ayant  fourni  lui-même  tous  les  élé- 
ments propres  à  établir  un  jugement  sur  l'avènement  de 
Guerrier  au  pouvoir,  ait  pu  écrire  que  «  par  la  révolution 
du  3  mai,  la  suprématie  noire  fut  établie  incontestable- 
ment.» Toutefois  cet  avènement  était  un  signe  des 
temps.  Il  signifiait  que  la  fraction  haïtienne  qui  avait 
conservé  le  pouvoir  d'une  façon  exclusive,  depuis  l'assas- 
sinat de  Dessalines,  dans  l'Ouest,  et  le  suicide  de  Chris- 
tophe, dans  le  Nord,  sentait  la  nécessité  de  donner  une 
satisfaction,  même  purement  apparente,  à  la  majorité  du 
pays,  représentée  par  les  noirs.  Le  signe  caractéristique 
d'un  tel  changement  fut  l'adjonction  de  Louis  Etienne 
Lysius  Salomon,  alors  le  chef  avéré  des  noirs  des  Cayes, 
dans  une  commission  destinée  à  pacifier  le  Sud. 

La  dictature  fut  accordée  à  Guerrier,  qui  en  exerça 
parfois  les  prérogatives;  mais  il  était  toujours  mené  par 
ceux  qui  l'entouraient.  Un  Conseil  d'État  fut  établi. 
Beaubrun  Ardouin,  qui  était  l'âme  du  nouvel  ordre  de 
choses,  fut  bientôt  nommé  secrétaire  d'État  de  la  Justice, 
des  Cultes  et  de  l'Instruction  publique,  à  la  place  d'Ho- 
noré Féry,  un  des  citoyens  les  plus  honnêtes  et  les  plus 

*  Madiou  :  Histoire  d'Haïti,  p.  159. 


352     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

éclairés  de  cette  époque.  Ne  faisant  point  parti  du 
groupe  boyériste,  il  ne  pouvait  guère  compter  sur  la  sym- 
pathie des  doctrinaires.  La  démocratie  haïtienne  se  rap- 
pellera avec  gratitude  que  c*est  à  Féry  qu'elle  doit  la  créa- 
tion des  lycées  du  Cap  et  des  Cayes,  avec  le  commence- 
ment de  la  restauration  de  l'Instruction  publique  en  Haïti. 

Le  président  Guerrier,  vieux  et  inconscient,  ne  s'occu- 
pait de  rien.  Il  restait  plutôt  à  Saint-Marc.  Livré  à  la 
discrétion  de  son  secrétaire  particulier,  J.  B.  Dupuy,  qui 
était  la  ficelle  par  laquelle  on  faisait  jouer  la  machine 
présidentielle,  il  signait  les  lettres  et  les  actes  qu'on  lui 
présentait,  sans  y  rien  comprendre.  Ordre  du  jour,  ordre 
d'arrestation,  ordre  d'exécution  sommaire,  tout  était  si- 
gné du  président,  qui  ne  s'en  doutait  point.  «  Le  Prési- 
dent Guerrier,  dit  Madiou,  ne  savait  déjà  plus  ce  qu'il 
signait;  la  vieillesse,  la  maladie  l'avaient  tellement  acca- 
blé, qu'il  n'agissait  que  machinalement.»  Le  pauvre 
vieillard  mourut,  le  15  avril  1845,  après  un  règne  nomi- 
nal de  onze  mois. 

En  vertu  de  l'article  10  du  décret  dictatorial  instituant 
le  Conseil  d'État,  et  sur  la  communication  du  Conseil  des 
Secrétaires  d'État,  lui  annonçant  la  mort  de  Guerrier, 
ce  corps  réuni  à  Port-au-Prince,  nomma  le  général  Pierrot 
à  la  présidence  d'Haïti. 

Le  nouveau  président,  qui  ne  savait  même  pas  signer 
son  nom,  appelé  à  la  première  magistrature  de  l'État,  à 
1  âge  de  quatre-vingt-quatre  ans,  fut  encore  moins  capable 
que  son  prédécesseur  de  comprendre  le  rôle  qu'il  avait 
à  jouer,  à  la  tête  d'une  jeune  nation,  en  face  de  tant  et 


et  la  République  d'Haïti  353 

(le  si  difficiles  problèmes  politiques  à  résoudre,  avant 
de  pouvoir  marcher  d'un  pas  ferme  dans  la  voie  des 
peuples  civilisés.  Après  avoir  fait  célébrer  les  funérailles 
de  Guerrier  à  St-Marc,  il  y  fit  appeler  le  Conseil  d'État 
et  les  Secrétaires  d'État,  et  leur  témoigna  son  désir  de 
prêter  serment  là  où  il  se  trouvait.  Il  partit  toutefois 
pour  la  capitale,  où  il  arriva  le  8  mai,  et  fut  reçu  avec 
des  ovations  excitées  en  grande  partie  par  la  curiosité 
qu'on  éprouvait  de  le  voir.  C'était  d  ailleurs  un  beau 
vieillard,  africain  de  pur  sang,  aux  traits  réguliers  et 
à  la  physionomie  d'un  honnête  patriarche. 

Son  premier  acte  fut  d'établir  une  commission  chargée 
de  dresser  un  inventaire  ou  plutôt  un  bilan,  fixant  la 
situation  générale  du  pays.  Mais  l'idée,  excellente  en 
soi,  était  impraticable,  avec  les  éléments  qui  l'entouraient. 
Personnellement,  il  ne  savait  par  où  commencer,  pour 
entamer  pareille  entreprise.  D'ailleurs  il  ne  sembla  pas 
comprendre  ce  qu'il  venait  faire  au  palais  de  la  prési- 
dence. Il  aurait  été  bien  embarrassé  de  dire  ce  que  signi- 
fiaient tous  les  papiers  que  l'on  publiait  avec  sa  préten- 
due signature.  Il  n'eut  qu'une  seule  préoccupation,  réta- 
blir dans  notre  giron  national  les  Dominicains  qu'il  ap- 
pelait ((  les  fils  dénaturés  de  la  patrie.»  Mais  ce  n'était 
qu'une  préoccupation  de  vieillard. 

Il  s'ennuyait  enfin  de  la  vie  présidentielle  qu'il  menait 
à  la  capitale.  Un  beau  jour,  la  population  de  Port-au- 
Prince  vit  sortir  du  Palais  le  vieux  chef  d'État  candide 
et  silencieux.  Il  s'achemina  vers  la  porte  Saint-Joseph 
qu'il  franchit,  sans  éclat,  en  avisant  les  soldats  du  poste 


354     M'  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

qu'il  allait  au  Cap!  Les  aides  de  camp  et  le  personnel 
du  Palais,  qui  n'en  eurent  jusque  là  aucun  avertissement, 
en  furent  bouleversés  et  ahuris.  Ils  s'élancèrent  à  sa 
suite  dans  un  désordre  facilement  imaginable.  Il  con- 
tinua tranquillement  pour  le  Cap,  au  grand  scandale  et 
à  la  stupéfaction  de  tout  le  monde. 

Deux  jours  après  son  départ,  une  émission  de  huit 
cent  mille  gourdes  de  papier-monnaie  fut  décrétée  par 
le  Conseil  d'État,  et  c'est  au  Cap-Haïtien,  le  2  juin  sui- 
vant, qu'il  promulgua  ce  décret.  C'était  la  première 
émission  de  billets  de  caisse  faite  après  la  chute  de  Boyer. 

Le  Conseil  d'État,  qui  avait  peu  fonctionné  sous  Guer- 
rier, vota  plusieurs  décrets,  en  juillet  1845,  remettant  en 
vigueur  presque  toutes  les  lois  du  temps  de  Boyer  que  le 
gouvernement  provisoire  de  1843  avait  modifiées  ou 
abrogées.  Il  rétablit  le  droit  d'exportation  sur  le  café, 
tandis  qu'il  exonérait  les  bois  de  campéche,  de  gaïac,  de 
fustic  ou  fustet,  etc.,  de  l'impôt  territorial.  C'était  une 
réaction  en  règle,  vers  la  politique  économique  de  Boyer. 

Les  Dominicains,  constatant  la  désorganisation  dans 
laquelle  se  trouvait  Haïti,  crurent  qu'ils  pouvaient  passer 
de  la  guerre  défensive,  où  ils  avaient  pris  avantage,  à 
la  guerre  offensive,  qui  leur  permettrait  de  reprendre 
les  anciennes  limites  de  la  colonie  espagnole  de  Saint- 
Domingue.  Dans  un  premier  élan,  ils  s'emparèrent  de 
plusieurs  positions  fortifiées  et  des  circonscriptions  mili- 
taires de  Hinche  et  de  Las  Cahobas;  mais  ils  furent, 
avant  longtemps,  repoussés  et  refoulés  jusqu'à  Azua. 

Le  général  Jean  Paul,  secrétaire  d'État  de  l'Intérieur, 


et  la  République  d^ Haïti  355 

qui  avait  suivi  le  président  Pierrot  au  Cap,  voyant  que 
tout  allait  mal,  résolut  de  s'en  retourner  à  Port-au-Prince. 
En  effet,  une  nouvelle  conspiration  s'ourdissait  à  la  ca- 
pitale. Les  conspirateurs,  sachant  qu'ils  étaient  dénon- 
cés, se  réunissent  et  partent  pour  Léogane  dont  ils  s'em- 
parent. Ils  font  tirer  le  canon  d'alarme  et  se  tiennent 
en  armes  ;  mais  ils  sont  bientôt  attaqués  et  la  ville  de  Léo- 
gane tombe  aux  mains  des  troupes  gouvernementales  . . . 
Ces  événements  se  déroulèrent  avec  une  rapidité  surpre- 
nante. Une  vingtaine  de  prisonniers  furent  exécutés  sur 
les  lieux.  Des  patrouilles  parcoururent  l'arrondissement 
de  Léogane  et  massacrèrent  les  fuyards  ou  ceux  que  l'on 
considérait  comme  tels.  «  Ce  fut,  dit  Madiou,  une  ex- 
termination générale  dont  le  président  Pierrot  aura  lui- 
même  horreur,  quand  il  en  apprendra  la  nouvelle.»* 

Afin,  sans  doute,  de  ne  plus  permettre  que  le  Conseil 
des  secrétaires  d'État  continuât  à  sévir  si  rigoureusement, 
en  dehors  de  lui,  tandis  qu'il  ne  voulait  pas  retourner  à 
Port-au-Prince,  Pierrot,  par  un  arrêté  du  i*'  novembre 
1845,  transporta  au  Cap-Haïtien  le  siège  du  gouverne- 
ment.    C'était  un  acte  impolitique  et  injustifiable.     En 

*  Madiou:  Histoire  d'Haïti,  p.  350.  L'auteur  ajoute  en  note: 
c  Le  citoyen  Céligny  Ardouin,  l'un  des  hommes  les  plus  achar- 
nés contre  les  riviéristes,  disait  souvent  devant  moi,  à  cette 
époque:  'Les  révoltés  de  Léogane  étaient,  il  est  vrai,  des  bri- 
gands; mais  faut-il  reconnaître  qu'ils  étaient  de  fameux  mu- 
lâtres dont  le  sort  doit  être  déploré.*  » 

Hélas!  Céligny  Ardouin  qui  plaignait  ainsi  ses  congénères 
disparus,  ne  leur  pardonnait  pourtant  pas  d'avoir  renversé  Boyer 
et  d'être  surtout  de  sincères  libéraux:  d'oii  l'épithète  de  'bri- 
gands '  qu'il  leur  inflige.    C'étaient  pour  lui  des  renégats. 


356     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

vain  le  naïf  vieillard,  ou  ceux  qui  le  conduisaient,  cher- 
chèrent-ils à  se  rattraper,  en  défendant  ci  les  propos  de 
couleur  tendant  à  semer  la  division  entre  les  Haïtiens  »  : 
sa  chute  fut  décidée  immédiatement,  après  que  l'arrêté 
du  i**"  novembre  fût  connu  à  Port-au-Prince.  Le  pre- 
mier avertissement  en  fut  donné  par  un  incendie  allumé 
dans  la  nuit  du  lo  novembre,  dans  le  but  de  brûler  le 
plus  riche  quartier  de  la  ville.  Le  mécontentement  s'aug- 
mentait de  plus  en  plus.  Devant  l'obligation  imposée  aux 
port-au-princiens,  qui  n'y  étaient  pas  accoutumés,  à  voya- 
ger au  Cap  et  pour  le  service  public  et,  encore  plus  sou- 
vent, pour  aller  se  défendre  de  prétendues  conspirations, 
les  cœurs  se  gonflèrent  de  colère  et  de  désaffection.  La 
mesure  déborda,  quand  le  président  eut  annoncé  son  in- 
tention d'entreprendre  une  nouvelle  campagne  contre  les 
Dominicains. 

Le  général  Riche,  noir  incapable,  qui  s'était  promis  de 
succéder  quand  même  au  vieux  Pierrot,  commença  à  cons- 
pirer ouvertement  à  Port-au-Prince,  ayant  avec  lui  le 
général  Dupuy,  un  des  membres  influents  du  parti  boyé- 
riste.  Le  coup  fut  surtout  monté  à  Saint-Marc.  Lors 
donc  que,  le  27  février  1846,  les  troupes  furent  réunies 
sur  la  place  d'armes,  pour  lever  la  marche  contre  la  Ré- 
publique dominicaine,  elles  proclamèrent  plutôt  la  dé- 
chéance de  Pierrot,  en  acclamant  Riche  président  d'Haïti. 
Une  délégation  fut  dirigée  à  Riche,  pour  lui  remettre 
l'acte  par  lequel  le  peuple  et  les  troupes  de  TArtibonite 
lui  avaient  décerné  la  présidence.  Toutes  les  autorités 
militaires,   tous   les   grands   politiciens  et  une   foule  de 


et  la  République  d'Haïti  357 

citoyens  étaient  réunis  au  Palais  National  de  Port-au- 
Prince.  La  dépêche  de  Saint-Marc,  adressée  au  Prési- 
dent de  la  République  d'Haïti,  Riche,  fut  lue  à  l'assistance, 
qui  resta  hésitante  et  muette.  Bientôt  les  choses  mena- 
cèrent de  tourner  mal  ;  on  eut  Tair  de  se  chamailler.  Mais 
tout  finit  par  la  proclamation  de  Riche  comme  président 
d'Haïti. 

Par  un  acte  du  i**"  mars  1846,  le  général  Riche  accepta 
la  haute  fonction  de  Président  d'Haïti.  Il  remit  en  vi- 
gueur la  Constitution  de  1816,  avec  les  modifications  né- 
cessaires pour  l'adapter  à  la  situation.  Le  Conseil  d'État 
fut  transformé  en  Sénat  et  le  nombre  des  Secrétaires 
d'État  fut  maintenu  tel  qu'il  existait  depuis  la  Constitu- 
tion de  1843. 

Une  délégation  fut  envoyée  au  Cap,  pour  notifier  à 
Pierrot  sa  déchéance.  Il  resta  quelques  jours  à  se  con- 
vaincre de  la  réalité  de  sa  déposition  de  la  présidence. 
Enfin,  on  réussit  à  le  persuader  de  se  démettre.  Il  se 
retira  sur  son  habitation,  située  à  «Camp-Louise,  dans  la 
plaine  du  Cap,  où  il  se  tenait  habituellement,  même  pen- 
dant sa  présidence  dérisoire.     C'était  le  24  mars  1846. 

Le  même  jour,  le  président  Riche  prêta  serment  aux 
mains  du  président  du  Conseil  d'État  transformé  en  Sé- 
nat. Dans  le  Sud,  le  général  Acaau  hésitait  à  adhérer 
au  mouvement  de  Saint-Marc.  Il  fut  bientôt  assailli  par 
les  troupes  de  Port-au-Prince  et  de  Léogane,  sous  la 
conduite  du  général  Samedi  Télémaque.  Se  voyant  im- 
puissant à  résister,  Acaau  se  jeta  dans  les  bois,  où  il 
ne  tarda  pas  à  se  brûler  la  cervelle,  pour  ne  point  tom- 


3S8     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

ber  vivant  aux  mains  de  ses  ennemis.  Ainsi  finissait, 
avec  Tavènement  de  Riche  au  pouvoir,  le  revendicateur 
brutal  des  droits  du  peuple,  qu'il  ne  comprenait  que 
grossièrement  et  qu'il  compromettait  plutôt,  les  plaçant 
dans  une  compétition  matérielle  pour  les  charges  et  les 
fonctions  publiques,  que  les  noirs  eussent  ou  non  les 
capacités  ou  la  moralité  requises  pour  exercer  ces  charges 
au  bénéfice  de  la  communauté. 

Le  gouvernement  de  Riche  n'a  duré  qu'une  année. 
Déjà  ce  qui  restait  de  riviéristes  militants  avaient  été 
assagis  ou  écrasés.  Aussi  bien,  le  pays  entra-t-il  dans 
un  calme  relatif.  Il  n'eut  pas  le  temps  d'user  d'une 
grande  influence  sur  l'état  politique  et  social  de  la  nation 
haïtienne.  Il  ne  diminua  pas  les  charges  qui  pesaient 
sur  les  populations  rurales;  mais  il  ne  les  augmenta  pas 
non  plus.  Son  administration,  quoiqu'on  puisse  dire, 
laissa  moins  à  désirer  que  celles  de  ses  prédécesseurs. 
Le  seul  fait  d'avoir  rétabli  les  formes  constitutionnelles, 
en  renonçant  au  pouvoir  dictatorial  dont  avaient  usé 
Guerrier  et  Pierrot,  après  Rivière,  suffit  pour  mettre  le 
gouvernement  de  Riche  sur  une  ligne  supérieure.  Mais 
là  s'arrête  son  mérite.  Incapable  et  vieux,  Riche  n'a  été 
qu'un  fantôme  de  chef  d'État.  Sa  présence  au  pouvoir 
n  était  que  le  jeu  d'une  politique  désastreuse  dont  l'appli- 
cation persévérante  explique  que  le  peuple  haïtien  ait 
traversé  tout  un  siècle  en  piétinant  sur  place,  dans  une 
stagnation  dégradante  et  contristante.  Le  président,  ne 
voyant  dans  sa  haute  position  que  les  facilités  de  jouis- 
sances dont  son  grand  âge  devait  plutôt  le  détourner. 


et  la  République  d'Haïti  359 

s'y  jeta  éperdûment.  Il  laissait  les  rênes  du  pouvoir 
entre  les  mains  de  ses  ministres.  Ceux-ci  n'en  avaient 
encore  fait  qu'un  usage  modéré,  mais  qui  sait  ce  qui  en 
sortirait  plus  tard?  Ce  point  d'interrogation  a  fait  dire  ' 
à  l'un  de  nos  hommes  politiques  les  plus  remarquables 
que  «  Riche  mourut  à  temps.» 

SOULOUQUE 

Le  27  février  1847,  Riche  s'éteignait  subitement  sans 
qu'on  pût  déterminer  la  cause  exacte  de  sa  mort.  Le 
Sénat,  convoqué  pour  l'élection  d'un  nouveau  président, 
se  trouva  en  face  de  la  double  candidature  du  général 
Jean  Paul  et  du  général  Souffrant,  le  premier  très  éclairé 
et  le  second  d'une  capacité  notable  pour  l'époque.  La 
majorité  du  peuple  montrait  une  méfiance  obstinée  contre 
l'avènement  d'un  homme  de  couleur  à  la  présidence. 
Les  noirs  craignaient  de  retomber  dans  l'état  de  nullité 
politique  où  les  reléguait  le  général  Boyer,  et  d'où  ils 
avaient  commencé  à  émerger,  depuis  Guerrier.  Malheu- 
reusement, les  masses  ignorantes  ne  pouvaient  guère 
comprendre  qu'il  vaut  mieux,  pour  elles,  d'être  gou- 
vernées par  un  mulâtre  éclairé  et  de  bonne  foi  que  d'a- 
voir, au  faîte  du  pouvoir,  un  nègre  illettré,  servant  d'ins- 
trument à  ceux  qui  gouvernent  sous  son  nom.  Elles  ne 
demandaient  qu'une  chose  :  avoir  à  la  présidence  un  noir, 
dont  la  face  leur  laissât  la  fierté  de  voir  qu'elles  étaient 
représentées  au  sommet  du  gouvernement.  De  là  vint 
qu'on  les  satisfaisait  aisément,  pourvu  qu'on  leur  don- 


360     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

nàt  un  chef  d'État  noir.  Les  doctrinaires,  qui  avaient 
eu  le  pouvoir  effectif,  sous  les  présidences  nominales  de 
Guerrier,  de  Pierrot  et  de  Riche,  connaissaient  cet  état 
d'âme  de  la  majorité  et  s'arrangeaient  en  conséquence. 
Ils  s'entendirent  pour  éliminer  les  deux  candidats  noirs 
pouvant  également  se  passer  de  leur  direction.  Après 
trois  jours,  pendant  lesquels  les  votes  du  Sénat  se  parta- 
geaient exactement  entre  le  général  Jean  Paul  et  le  gé- 
néral Souffrant,  sans  qu'une  transaction  vînt  faire  pen- 
cher la  balance  d'un  côté  ou  de  l'autre,  le  nom  du  géné- 
ral Soulouque  surgit  inopinément  et,  en  un  tour  de  scru- 
tin, il  fut  élu  sans  aucune  compétition  ! 

Soulouque  était  absolument  illettré;  et,  c'est  comme 
monarque  qu'il  commença  à  griffonner  machinalement 
son  nom,  en  guise  de  signature.  Il  avait  été  dans  l'escorte 
de  Lamarre,  qui  résista  à  Port-de-Paix  et  surtout  au 
Môle  St-Nicolas,  contre  Christophe,  en  faveur  de  Pétion, 
durant  la  scission  du  Nord  et  de  l'Ouest.  Transporté  à 
Port-au-Prince,  après  l'évacuation  du  Môle,  il  fit  partie 
de  la  garde  de  Pétion  et,  plus  tard,  de  celle  de  Boyer, 
durant  tout  son  règne.  Il  était  devenu  le  chef  de  la  garde 
présidentielle,  et  il  montrait  une  telle  bonhomie  que  l'on 
croyait  que  son  tempérament,  joint  à  ses  traditions  poli- 
tiques, devait  en  faire  un  instrument  commode.  «  Le  2 
mars,  les  ministres  éclairés  de  feu  le  général  Riche,  dît 
Spencer  St.  John,  choisirent,  comme  Président  de  la  Ré- 
publique, un  chef  de  la  garde,  du  nom  de  Soulouque.  Il 
était  ignorant  et  stupide,  entièrement  incapable  de  rem- 
plir aucune   fonction  publique;  mais  on  dit  qu'il  était 


et  la  République  d'Haiti  361 

choisi  comme  un  instrument,  qui  pût  être  facilement  ma- 
nié par  les  ministres.»* 

Une  fois  chef  d'État,  Soulouque  se  révéla  un  Sixte- 
Quint.  Il  commença  à  placer  ses  créatures  personnelles 
dans  toutes  les  positions  militaires  où  il  fallait  des  offi- 
ciers d'un  grand  dévouement.  Il  consolida  si  bien  son 
pouvoir,  que  ses  ministres  n'eurent  plus  d'influences  ca- 
pables de  contrebalancer  les  siennes.  Après  une  année 
d'une  lutte  sourde  mais  persistante,  entre  les  deux  cou- 
rants, il  y  eut  un  changement  complet  dans  l'orienta- 
tion de  la  politique.  Un  remaniement  ministériel,  dans 
lequel  prédominait  l'opinion  populaire,  eut  lieu,  le  9  avril 
1848.  Pour  la  première  fois,  on  vit  dans  un  ministère 
trois  noirs  contre  un  seul  homme  de  couleur.  Ce  fut 
un  audacieux  défi;  et  une  révolution  paraissait  urgente, 
indispensable.  Les  secrétaires  d'État  démissionnaires, 
ainsi  que  leurs  amis,  s'en  montrèrent  scandalisés.  Une 
conspiration  s'ourdit  immédiatement  et  l'atmosphère  poli- 
tique de  Port-au-Prince  se  chargea  de  gros  nuages.  L'in- 
quiétude travaillait  les  esprits.  Chacun  sentait  que  l'o- 
rage s'approchait  et  que  le  tonnerre  éclaterait  au  moindre 
choc  de  ces  électricités  de  même  nom. 

Le  16  avril  1848,  les  anciens  secrétaires  d'État  Céligny 
Ardouin  et  Alexis  Dupuy  étaient  au  Palais  National, 
quand  un  coup  d'arme  retentit  à  l'intérieur  de  l'édifice. 
L'histoire  n'a  point  éclairci  le  fait  de  leur  présence  en 
ce  lieu,  après  qu'ils  avaient  cessé  de  faire  partie  du  ca- 
binet.    Toujours   est-il   que   ce  coup   de   feu   devint  le 

*  Spencer  St.  John  :  Hayti  or  the  Black  Republic,  p.  90. 


362     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

signal  d*un  sauve-qui-peut  général.  Toutefois  la  garde 
de  la  présidence  tint  ferme.  L*ex-ministre  Dupuy  put 
s'échapper  saîn  et  sauf  du  Palais  ;  mais  Céligny  Ardouîn 
tomba  grièvement  blessé.  Au  bord  de  mer  se  trouvaient 
réunis  et  armés  des  centaines  d'individus  dont  la  plupart 
étaient  marqués  parmi  les  plus  ardents  conspirateurs. 
Même  s'il  n'y  avait  pas  un  plan  de  rassemblement  d'a- 
vance concerté,  ces  coïncidences  en  prenaient  étonnam- 
ment l'air.  Les  troupes  du  gouvernement  chargèrent 
les  insurgés  ou  ceux  qui  paraissaient  tels,  par  leur  réu- 
nion armée  sur  une  place  publique  et  leur  résistance  à 
l'autorité.  Le  résultat  de  cette  pénible  échauffourée  fut 
le  triomphe  des  forces  gouvernementales.  L'on  rapporte 
que  ce  fut  un  vrai  carnage.  A  l'époque  où  les  seuls  doc- 
trinaires ou  plutôt  les  sectaires  écrivaient  et  faisaient 
l'histoire,  on  répétait  que,  le  16  avril  1848,  il  y  eut  une 
tuerie  de  mulâtres  à  Port-au-Prince,  comme  on  a  per- 
sisté, pendant  longtemps,  à  répéter  la  légende  d'une 
tuerie  de  mulâtres  par  Christophe,  dans  le  Nord.  J'ai 
eu  des  détails  précis  sur  l'affaire  du  16  avril  1848,  par 
un  vénérable  et  vénéré  ami,  feu  Durcé  Armand,  noir 
éclairé,  qui  se  trouvait  dans  les  rangs  des  insurgés,  et 
qui  n'a  pu  se  sauver  que  miraculeusement.  Il  y  a  eu  cer- 
tainement conjuration;  on  était  certainement  en  armes 
contre  le  gouvernement. 

C'est  à  partir  de  cette  époque  que  M.  Madiou  aurait 
raison  d'écrire  que  la  «  suprématie  noire  »  était  établie, 
pour  durer  plus  de  dix  ans.  Soulouque,  entouré  de  mi- 
nistres noirs  non  moins  éclairés  que  ceux  qui  gouver- 


et  la  République  d'Haïti  363 

naient  sous  le  nom  de  ses  quatre  derniers  prédécesseurs, 
aurait  pu  réaliser  en  faveur  des  masses  des  réformes 
propres  à  lancer  le  peuple  haïtien  dans  la  voie  du  pro- 
grès ;  mais  ce  n'était  pas  un  homme  à  se  laisser  faire,  ni 
dans  une  voie  ni  dans  Tautre,  quels  que  fussent  ses  mi- 
nistres. Son  esprit  étroit  ne  lui  permettait,  non  plus,  de 
rien  combiner  ou  imaginer  pour  l'amélioration  nationale; 
et  le  danger  de  l'ignorance  au  pouvoir  resta  aussi  grand 
et  aussi  nuisible  pour  le  pays,  qui  eut  à  en  subir  les  péni- 
bles conséquences. 

Comme  Pierrot,  le  président  Soulouque  avait  Tidée 
fixe  que  Ion  devait,  coûte  que  coûte,  faire  rentrer  le  ter- 
ritoire dominicain  sous  la  domination  haïtienne.  A  vrai 
dire,  les  hommes  politiques  d'çilors,  sans  désirer  un 
triomphe  qui  consoliderait  le  pouvoir  d'un  despote,  dont 
ils  ne  tenaient  pas  la  bride,  croyaient  généralement  à  la 
nécessité  de  rétablir  les  choses  sur  le  pied  de  1843.  ^^s  ne 
comprenaient  pas  que  les  Dominicains,  ne  parlant  pas  la 
même  langue  que  l'Haïtien,  ayant  la  prétention  d'appar- 
tenir à  une  race  supérieure,  n'avaient  accepté  l'unification 
de  leur  sort  à  celui  de  la  nation  haïtienne  que  dans  un 
accès  de  découragement,  lorsqu'ils  se  jetèrent  dans  les 
bras  de  Boyer,  en  1822.  Ils  ne  saisissaient  pas  que,  ce 
lien  une  fois  rompu  par  l'arbitraire  et  les  maladresses 
de  Boyer  et  de  Rivière,  il  n'y  avait  aucune  chance  de  le 
renouer.  D'ailleurs,  il  n'y  aurait  que  désavantage  pour 
Haïti  d'avoir  à  faire  marcher  les  Dominicains  dans  son 
giron  national.  Non  seulement  leur  assimilation  exige- 
rait une  sollicitude  qui  paralyserait  sérieusement  l'évo- 


364     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

lution  de  THaïtien,  mais  les  frais  nécessaires  à  maintenir 
une  organisation  et  une  administration  uniformes  dans 
les  deux  parties  de  Tîle,  pèseraient  particulièrement  sur 
les  masses  haïtiennes,  avec  notre  système  d'impôt,  et 
elles  en  subiraient  fatalement  un  accroissement  de  dé- 
pression économique  et  sociale. 

En  avril  1849,  Soulouque  entreprit  une  campagne  con- 
tre les  Dominicains.  Il  put  s'emparer  d'Azua  et  de  Saint- 
Jean  ;  mais  il  fut  arrêté,  à  Ocoa,  par  le  général  Santanna. 
Attaquée,  son  armée  se  mit  en  débandade,  sans  qu'on 
puisse  expliquer  la  cause  d'une  telle  panique,  quand  les 
troupes  ennemies  n'allaient  pas  au  quart  des  forces  haï- 
tiennes. Le  fait  est  que,  dans  l'armée  de  Soulouque,  il 
se  trouvait  des  éléments  hostiles  et  qui  croyaient  que  le 
triomphe  définitif  du  président  contre  les  Dominicains 
serait  contraire  à  leurs  intérêts  politiques.  Ce  fait  met 
en  évidence  une  vérité  sociologique  du  plus  précieux  en- 
seignement. Un  peuple,  à  l'état  de  simple  juxtaposition 
démographique,  peut  bien  réussir  dans  la  guerre  défen- 
sive, où  il  s'agit  de  lutter,  de  se  battre  pour  la  conserva- 
tion de  sa  vie,  de  sa  liberté  et  de  ses  biens;  mais  il  ne 
pourra  jamais  faire  avec  succès  la  guerre  offensive,  qui 
est  une  forme  supérieure  de  l'action  belliqueuse,  tout 
le  temps  que  l'intégration  nationale  n'aura  pas  atteint  le 
haut  degré  de  perfection,  créant  des  aspirations  com- 
munes et  un  intérêt  social  identique  pour  tous  les  mem- 
bres de  la  communauté. 

Ainsi  battu,  Soulouque  réunit,  tant  bien  que  mal,  les 
tronçons  de  son  armée  d'invasion  et  s'en  retourna  à  la 


et  la  République  d'Haïti  365 

capitale,  où  il  ne  tarda  pas  à  se  faire  proclamer  empe- 
reur, sous  le  nom  de  Faustin  i*'  !  On  vota  une  Constitu- 
tion impériale;  une  noblesse  fut  créée  de  toutes  pièces. 
C'était  une  répétition  de  la  monarchie  de  Christophe, 
d'autant  plus  ridicule  que  Ion  était  plus  éclairé  et  plus 
capable  de  discerner  ce  qu'il  y  avait  d'insolite  dans  une 
telle  organisation  politique,  en  un  pays  où  le  sentiment 
démocratique  est  poussé  à  Texcès.  Néanmoins  Soulouque 
se  maintint  au  pouvoir,  malgré  son  despotisme  avilissant 
et  son  ignorance  à  peine  croyable.  En  1850,  les  gou- 
vernements de  la  France,  de  l'Angleterre  et  des  États- 
Unis  se  mirent  d'accord,  pour  intervenir  entre  la  Répu- 
blique dominicaine  et  l'Empire  d'Haïti,  et  obtenir  la  ces- 
sation d'une  guerre  qui  paralysait  le  développement  éco- 
nomique de  Tun  et  l'autre  pays,  sans  qu'on  pût  en  augurer 
d'autre  résultat  que  du  sang  inutilement  versé.  On  n'ob- 
tînt du  gouvernement  impérial  qu'une  simple  trêve. 
Aussi  bien,  en  décembre  1855,  Soulouque  entreprit  une 
nouvelle  campagne  contre  les  Dominicains.  Il  s'avança 
fort  loin,  dans  le  territoire  ennemi  ;  mais  il  perdit  la  ba- 
taille de  Santomé  où  son  armée  se  désorganisa  aussi 
étrangement  que  dans  la  débandade  d'Ocoa.  C'était  pro- 
bablement l'effet  d'une  trahison.  Soulouque  le  sentit 
sans  pouvoir  en  saisir  le  fil.  Sa  colère  et  son  dépit  se 
traduisirent  par  une  répression  cruelle  exercée  contre  les 
officiers  de  tous  grades,  sans  qu'aucune  enquête  lui  eût 
montré  quels  étaient  les  vrais  coupables,  dont  la  plupart 
jouissaient  de  ses  faveurs.  Plus  d'un  innocent  tomba 
victime  de  cette  sanglante  iniquité. 


366     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Soulouque  s'était  maintenu  au  pouvoir,  en  dépit  de  sa 
tyrannie  ou  de  sa  mauvaise  gestion  des  deniers  publics, 
parce  qu'il  y  avait  un  fait  politique  capable  de  contre-ba- 
lancer,  aux  yeux  du  peuple,  tous  les  mauvais  côtés  de  son 
gouvernement.  Il  faut  aller  plus  loin  et  reconnaître  que 
son  règne  a  eu  son  utilité  sociale.  Quand  on  parle  de  l'em- 
pereur Faustin  i*',  la  chose  qui  saute  à  l'idée,  c'est  la 
mascarade  qui  fit  de  notre  jeune  nation  la  risée  de  l'Eu- 
rope civilisée.  Mais  qu'on  aille  au  fond,  on  verra  que, 
durant  les  vingt-cinq  années  du  règne  de  Boyer,  les  élé- 
ments qui  forment  la  nationalité  haïtienne,  à  force  de  se 
différencier,  —  intellectuellement  et  économiquement,  — 
par  un  moyen  purement  artificiel,  c'est-à-dire  par  une 
sélection  purement  administrative,  étaient  arrivés  à  un 
état  de  dissociation  menaçante,  et  même  périlleuse  pour 
le  développement  national.  Il  était  temps  que  le  mouve- 
ment égalisateur  vînt  entremêler  les  groupes  sociologi- 
ques, sinon  par  le  sang,  du  moins  par  le  tempérament 
moral  résultant  d'une  éducation  soignée,  aussi  bien  chez 
les  uns  que  chez  les  autres.  Il  fallait  créer  parmi  les 
noirs  le  sentiment  de  leur  valeur  personnelle;  leur  don- 
ner l'assurance  qu'ils  sont  propres  à  exercer,  à  l'égal  du 
mulâtre  ou  du  blanc,  un  rôle  social  supérieur. 

Une  telle  transformation,  pour  être  absolument  heu- 
reuse, demanderait  à  être  accomplie  sous  une  inspiration 
scientifique  et  raisonnée.  II.  serait  nécessaire,  par  un 
soin  constant,  d'élever  le  nègre  jusqu'au  mulâtre  et  au 
blanc,  en  le  faisant  monter,  levelling  upwards,  comme 
disent  les  Américains.    Il  n'en  fut  pas  précisément  ainsi, 


et  la  République  d'Haïti  367 

sous  la  main  brutale  de  Soulouque;  mais  Tégalité  ne  fit 
pas  moins  un  pas  considérable,  entre  noirs  et  jaunes  su- 
bissant, ensemble  et  sans  distinction  de  classe,  la  com- 
pression politique  du  régime  impérial.  L'armée,  cette 
grande  école  où,  dans  toutes  les  nations  organisées,  les.^ 
éléments  sociologiques  sont  mis  en  contact  direct  et  se 
confondent  moralement,  par  une  discipline,  ua  sentiment 
de  patriotisme  actif  et  d'honneur  militaire,  qui  tend  à 
créer  un  tempérament  et  une  mentalité  uniformes,  avait 
perdu  sa  haute  efficacité  sociale,  quand  les  favorisés 
n'eurent  point  à  suivre  la  carrière  du  soldat  pour  acquérir 
les  plus  hauts  grades  hiérarchiques.  Sous  l'empire,  fils 
de  famille  ou  cultivateurs,  jaunes  ou  noirs,  étaient  con- 
fondus dans  les  régiments  de  ligne,  astreints  à  une  com- 
munauté d'existence  d'autant  plus  effective  qu'ils  avaient 
constamment  la  perspective  de  se  trouver  ensemble,  côte 
à  côte,  sur  le  champ  de  bataille,  et  d'avoir  à  compter  les 
uns  sur  l'appui  des  autres,  en  face  d'un  danger  commun. 
Les  fonctions  publiques  cessèrent  d'être  le  lot  d'un  groupe 
spécial  de  citoyens,  sur  une  présomption  de  capacité  sou- 
vent injustifiée. 

Il  y  avait  quelque  chose  de  souverainement  arbitraire 
dans  la  déférence  forcée  que  l'on  réclamait  en  faveur  des 
grands  dignitaires  de  la  couronne,  à  partir  de  Sa  Majesté, 
que  tout  le  monde  avait  connu  comme  le  bonhomme 
Coachil  II  faillit  en  sortir  de  grosses  complications  di- 
plomatiques. Un  Anglais  qui  passait  devant  le  Palais 
impérial  et  en  qui  on  n'avait  pas  reconnu  un  étranger,  fut 
malmené,  pour  ne  s'être  pas  découvert  en  signe  de  res- 


368     M.  Rooscz'clt,  Président  des  États-Unis, 

pect  de  Tempereur,  qui  se  trouvait  à  Tintérieur!  Quand 
on  sut  que  ce  n'était  pas  un  Haïtien  ce  fut  toute  une  af- 
faire pour  arranger  les  choses.  Queile  triste  comédje! 
Cependant  la  contrainte  même  qu'on  subissait,  en  étant 
obligé  de  témoigner  des  égards  réglementaires  envers  les 
ducs  et  les  comtes  à  peau  noire,  eut  cela  de  bon  qu'elle 
imprima  chez  beaucoup  de  gens,  accoutumés  à  mépriser 
systématiquement  leurs  grands  parents,  des  habitudes  de 
déférence  démonstrative,  hautement  propres  à  effacer 
les  tendances  orgueilleuses  qui  sont,  dans  les  classes  diri- 
geantes, le  pire  ferment  de  dissociation  nationale. 

Ces  observations  sociologiques  n'ont  jamais  été  même 
légèrement  envisagées.  On  n'a  jamais  eu  le  courage  de 
s'y  arrêter,  soit  par  crainte  de  paraître  excuser  le  côté 
horrible  ou  grotesque  du  gouvernement  de  Soulouque, 
soit  par  celle  encore  plus  paralysante  de  faire  trop  de 
lumière  sur  la  politique  haïtienne.  Il  était  nécessaire  de 
s'y  appuyer,  sous  peine  de  laisser  croire,  en  lisant  l'his- 
toire d'Haïti,  qu'un  peuple  est  capable  de  vivre  d'absur- 
dité et  d'y  persévérer  assez  longtemps,  sans  décroître  et 
disparaître.  Mais  il  se  trouve  en  tout  des  limites  qui  ne 
sont  jamais  impunément  dépassées.  Le  gouvernement 
de  Soulouque  avait  trop  abusé  de  la  situation  créée  par 
les  dispositions  politiques  des  masses.  Les  finances  de 
l'État  étaient  dans  le  plus  grand  désordre.  A  la  chute 
de  Boyer,  la  prime  sur  l'or  était  de  150%,  avec  environ 
$3,000,000  de  papier-monnaie  en  circulation.  En  mai 
1845,  Pierrot  fit  une  émission  de  $800,000;  et  la  prime 
sur  l'or  qui  montait  au  fur  et  à  mesure  que  la  confiance 


et  la  République  d'Haïti  369 

disparaissait,  avait  atteint  375%  vers  Tépoque  de  Tavène- 
ment  de  Soulouque  à  la  présidence. 

Déjà,  en  1849,  ^  rétablissement  de  Tempire,  la  prime 
était  montée  à  7(X)%  par  suite  des  émissions  répétées  de 
papier-monnaie;  4,195,400  gourdes,  en  billets  de  caisse, 
furent  émises  pour  payer  les  frais  des  installations  impé- 
riales. Enfin  il  est  rapporté  que  Tempire  de  Soulouque 
a  émis  plus  de  $28,000,000  en  monnaie  fiduciaire.  Comme 
le  papier  était  d'une  qualité  inférieure  et  se  détériorait 
facilement,  on  ne  peut  savoir  au  juste  la  valeur  exacte 
en  circulation  à  un  moment  donné.  La  prime  sur  Tor, 
qui  était  dans  les  derniers  temps  de  lempire  à  1500%, 
indiquerait,  comparativement  à  la  circulation  existante  et 
au  change  pratiqué  à  Tépoque  de  Boyer,  un  peu  plus  de 
$30,000,000  de  papier-monnaie  ayant  cours  légal,  en 
Haïti,  vers  Tannée  1858. 

La  misère  publique  devint  d'autant  plus  intolérable, 
que  les  campagnes  de  TEst  enlevaient  souvent  au  travail 
agricole  un  fort  grand  nombre  de  bras.  La  plupart  des 
familles  rurales  étaient  intempestivement  privées,  qui  d'un 
fils,  qui  d'un  père,  qui  d'un  frère,  morts  ou  devenus  in- 
firmes et  incapables  de  travailler.  Quelque  vif  désir  que 
les  masses  eussent  de  figurer  en  bonne  position  et  d'a- 
voir une  part  effective  de  la  souveraineté  nationale,  elles 
se  désaffectionnèrent  peu  à  peu  de  l'empire.  Pour  con- 
tenir les  murmures,  qui  se  manifestaient  par-ci  par-là, 
Soulouque  montra  une  férocité  inouïe.  Il  faisait  fusiller 
les  uns  et  jeter  les  autres  dans  des  geôles  souterraines,  o£i 
ils  étaient  rongés  par  des  rats,  ou  sucés  par  des  insectes 


370     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

voraces.  Il  voulait  paralyser  l'action  du  peuple,  en  le 
frappant  de  terreur  ;  mais  le  charme  était  rompu.  Le  mé- 
contentement général  allait  grandissant;  et  l'entourage 
même  de  l'empereur,  sentant  le  sol  crouler  sous  le  trône, 
donnait  le  signal  de  la  débâcle,  en  s'empressant  de  rem- 
plir ses  poches.  Une  curieuse  institution,  dite  Monopole 
de  l'État,  consistait  à  prélever  le  cinquième  du  café  pro- 
duit chaque  année,  que  les  intendants  des  finances  dépo- 
saient dans  les  magasins  publics,  aux  ordres  du  gou- 
vernement, qui  en  réalisait  la  valeur  suivant  ses  besoins 
et  comme  l'entendait  le  ministre  des  finances  ou  plutôt 
l'empereur.  C'était  la  source  des  plus  insolentes  con- 
cussions. Cette  rapacité  des  suppôts  de  l'empire  à  s'en- 
richir effrontément,  mit  le  comble  à  l'indignation  pu- 
blique et  en  précipita  le  dénouement. 

Le  général  Geffrard,  chef  de  Tétat-major  de  l'empe- 
reur, homme  d'un  commerce  agréable  et  d'une  physiono- 
mie avenante,  était  l'objet  de  la  double  sympathie  et  des 
impérialistes  et  de  ceux  qui  étaient  outrés  du  régime  im- 
périal. Il  devint  l'homme  de  la  situation.  Quoique  des 
compétiteurs  sournois  ou  des  amis  particulièrement  dé- 
voués à  la  personne  de  Soulouque,  eussent  dénoncé  à  celui- 
ci  son  chef  d'état-major,  il  avait  une  telle  confiance  en 
Geffrard  que,  contrairement  à  ses  habitudes  de  frapper 
sans  preuve  ni  sujet,  il  se  boucha  les  oreilles  et  resta  in- 
crédule. La  conspiration  mûrit  et  progressa  au  sein  même 
du  Palais,  La  position  qu'occupait  Geffrard  décidait  les 
plus  timides  à  s'y  jeter,  une  fois  persuadés  que  le  chef  de 
rétat-major  impérial  ne  leur  tendait  pas  un  piège.    Quand 


et  la  République  d^ Haïti  371 

Soulouque  commença  à  prendre  au  sérieux  les  rumeurs 
publiques  qui  grossissaient  et  lui  étaient  parvenues  avec 
trop  de  détails  pour  être  négligées,  il  en  avisa  Geffrard, 
en  plaisantant  ;  mais  c'était  le  signe  qu'il  était  sur  le  point 
d'agir  contre  lui.  Ce  dernier,  qui  le  connaissait  mieux 
que  personne,  ne  se  laissa  pas  dire  plus  d'une  fois.  Il 
prit  la  résolution  de  frapper  son  coup. 

Il  s'embarqua  clandestinement  dans  un  frêle  canot,  dé- 
guisé en  matelot  et  accompagné  seulement  de  deux  hom- 
mes de  confiance.  Il  se  rendit  aux  Gonaïves,  où  tout 
avait  été  préparé  et  où  on  l'attendait.  Il  y  était  arrivé,  le 
22  décembre  1858.  Avant  que  les  autorités  militaires 
pussent  agir  contre  lui,  le  peuple  était  debout  et  avait  ac- 
clamé la  révolution.  L'empereur  surpris  par  cette  nou- 
velle, se  décida  à  marcher  contre  TArtibonite  ;  mais  arrivé 
à  Camp-Mary,  à  trois  lieues  de  St-Marc,  il  se  trouva  en 
face  de  l'armée  révolutionnaire  plus  forte  et  surtout  plus 
décidée  que  les  troupes  dont  il  disposait.  Un  seul  coup  de 
canon,  qui  démonta  une  batterie  de  son  camp,  y  jeta  la 
déroute,  comme  dans  les  deux  campagnes  de  l'Est.  Inca- 
pable de  rallier  ses  soldats,  courant  après  eux,  pour  ainsi 
dire,  sans  prendre  haleine,  au  point  de  tuer  sous  les  épe- 
rons impériaux  le  plus  beau  coursier  de  ses  écuries,  Sou- 
louque rentra  à  Port-au-Prince.  Il  s'y  tint  agité,  mais 
stupéfait  et  irrésolu.  Tout  le  département  du  Nord  s'était 
rallié  à  la  révolution  dont  l'armée  se  présenta  enfin  aux 
portes  de  la  capitale  et  y  pénétra,  sans  coup  férir,  la  nuit 
du  15  janvier  1859.  L'empereur  n'eut  que  le  temps  de 
s'habiller.     Pressé  par  les  consuls  étrangers,  qui  lui  of- 


372     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

fraient  leur  protection,  il  abdiqua  et  se  réfugia  au  consu- 
lat français,  avec  ses  principaux  lieutenants.  Ils  furent, 
peu  de  temps  après,  embarqués  à  bord  du  «  Melbourne,» 
qui  les  déposa  à  Kingston. 

Fabre  Geffrard 

Comme  nous  Tavons  vu,  l'ancien  chef  d'état-major, 
conspirant  contre  Soulouque,  était  d'intelligence  non  seu- 
lement avec  les  adversaires  du  régime  impérial,  mais  aus- 
si avec  beaucoup  d'autres  gens  qui  étaient,  comme  lui,  les 
premiers  dignitaires  de  l'empire.  Quoique  le  mouvement 
du  22  décembre  1858,  mérite  bien  le  nom  de  révolution, 
ayant  changé  l'étiquette  du  gouvernement  qui,  de  l'empire, 
passa  à  la  forme  républicaine,  ce  ne  fut  pas  autre  chose 
qu'une  révolution  de  palais,  la  seule  de  ce  genre  que  nous 
ayons  eue  en  Haïti.  Aussi  bien,  Geffrard  conserva-t-il, 
dans  le  premier  ministère  républicain  le  général  Prophète, 
ancien  ministre  de  l'Intérieur  de  l'empire,  avec  le  même 
portefeuille  et  nomma-t-il  président  du  Conseil  des  Secré- 
taires d'État,  le  général  Jean  Paul,  ancien  grand  Chambel- 
lan de  l'empire.  Presque  tous  les  commandants  de  place 
et  d'arrondissements  militaires  furent  conservés  dans  leurs 
charges. 

Pourtant,  à  lire  nos  histoires,  volontairement  inexactes, 
on  dirait  qu'avec  l'avènement  de  la  république,  une  trans- 
formation immédiate  et  radicale  s'était  accomplie  non  seu- 
lement dans  le  système  gouvernemental,  mais  dans  le  haut 
personnel  administratif  qui,  seul,  aurait  pu  inaugurer  un 
régime  absolument  nouveau.     D'ailleurs  tout  le  monde 


et  la  République  d'Haïti  373 

s'était  complaisamment  prêté  à  cette  légende.  Pour  les 
gens  de  couleur,  qui  souffraient  particulièrement  de  la 
présence  de  Soulouque  au  sommet  du  pouvoir,  après  avoir 
subi  Guerrier,  Pierrot  et  Riche,  ce  fut  une  immense  satis- 
faction que  de  le  voir  remplacer  par  Geffrard,  qui  n'était 
pas  positivement  noir.  Leur  exultation  alla  au  point  de 
faire  du  nouveau  chef  d'État  un  mulâtre,  tandis  qu'il  n'é- 
tait ni  jaune  ni  noir,  mais  un  griffe  à  peau  noirâtre  et  dont 
les  cheveux  frisés  montraient  seuls  son  degré  de  croise- 
ment ethnologique.  Geffrard,  quoique  mis  en  relief  par 
sa  participation  au  mouvement  révolutionnaire  de  1843 
contre  Boyer,  avait  toute  la  souplesse  machiavélique  de  cet 
ancien  président.  Sa  nuance  lui  permettait  de  se  tenir  à 
califourchon  sur  les  deux  pôles  de  la  politique  haïtienne  ; 
et  il  en  usait  merveilleusement.  Avec  les  noirs,  il  n'avait 
pas  à  faire  grands  frais  d'imagination  pour  montrer  sa 
communauté  de  couleur,  il  n'avait  qu'à  toucher  sa  joue; 
avec  les  mulâtres,  la  démonstration  était  plus  difficile:  il 
se  rabattait  alors  sur  la  parité  du  sang  et  se  disait  quarte- 
ron puce.  Voici  comment  il  expliquait  ce  phénomène. 
«  Geffrard,  comme  plusieurs  autres  hommes  de  couleur, 
était  très  affligé  de  la  frisure  de  ses  cheveux  et  de  sa  cou- 
leur foncée.  Ayant  un  frère  consanguin  très  clair,  il  per- 
sista à  nous  assurer  qu'il  était  né  presque  blanc,  avec  des 
cheveux  droits  mais  que,  s'étant  malheureusement  baigné 
durant  plusieurs  mois  dans  la  rivière  de  Sol  Trou,  l'eau, 
étant  fortement  imprégnée  de  fer,  en  avait  frisé  sa  cheve- 
lure et  bruni  sa  peau.»*    Le  ministre-résident  anglais,  qui 

*  Sir  Spencer  St.  John  :  Hayti  or  the  Black  Re public,  p.  177. 


374     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

présente  cet  ancien  président  comme  le  type  du  mulâtre, 
dont  la  suffisance  égale  l'ignorance,  quand  on  a  affaire  à 
ceux  qui  n'ont  jamais  quitté  le  pays,  ajoute,  en  manière  de 
réflexion  :  «  De  la  part  de  tout  autre,  j'aurais  cru  à  une 
plaisanterie.))  Mais  Geffrard,  en  réalité,  ne  se  moquait-il 
pas  finement  et  spirituellement  ici,  de  ceux  qui  le  clas- 
saient parmi  les  mulâtres  ?  Il  y  a  tout  lieu  de  le  croire,  à 
moins  de  reconnaître  dans  le  boniment  présidentiel  une 
pointe  de  snobisme  peu  faite  pour  être  applaudie. 

Dans  tous  les  cas,  cette  plaisanterie  ou  cette  forfanterie 
politique  a  créé  une  curieuse  équivoque  que  l'histoire  aura 
grand'peine  à  éclairer,  en  étudiant  le  gouvernement  de 
Geffrard.  Un  fait  est  cependant  indéniable:  son  avène- 
ment au  pouvoir  ne  fut  nullement  le  triomphe  de  l'un  des 
deux  éléments  démographiques  qui  composent  la  nation 
haïtienne.  Après  que  le  président  eut  consolidé  sa  situa- 
tion, il  se  défit  peu  à  peu  des  fonctionnaires  les  plus  atta- 
chés au  système  gouvernemental  de  Soulouque,  en  faisant 
appel  aux  hommes  les  plus  intelligents  et  les  plus  aptes  à 
l'aider  dans  sa  haute  tâche  ;  mais  il  s'ingéniait  à  établir  un 
juste  équilibre  entre  les  deux  nuances.  Peut-être  même 
cette  politique  absolument  rationnelle  et  foncièrement  pa- 
triotique était-elle  parfois  appliquée  avec  un  empirisme 
malencontreux.  Dans  les  fonctions  publiques,  civiles  ou 
militaires,  Geffrard  distribuait  les  charges  et  les  emplois 
de  façon  que  noirs  et  jaunes  fussent  également  placés  et 
régulièrement  mélangés  dans  l'administration  du  pays,  de- 
puis les  portefeuilles  ministériels  jusqu'aux  postes  subal- 
ternes.    Même  pour  les  légations  représentant  Haïti  à 


et  la  République  d'Haïti  375 

rétranger,  où  rélément  jaune  semblait  plus  qualifié,  à  cau- 
se qu'on  pouvait  y  trouver  plus  aisément  des  citoyens 
ayant  voyagé,  ayant  fait  leurs  études  en  Europe^  le  prési- 
dent choisissait  aussi  les  noirs  dont  la  prestance  et  l'édu- 
cation lui  paraissaient  suffisantes  pour  couvrir  les  lacunes 
de  leur  instruction. 

Là  où  la  démocratie  haïtienne  doit  le  plus  au  général 
Geffrard,  et  ce  qu'on  doit  le  plus  admirer  en  lui,  c'est  le 
soin,  on  pourrait  dire  l'ardeur  qu'il  déployait  à  répandre 
l'instruction  publique.  Jusqu'à  lui,  les  grandes  écoles 
créées  par  Christophe  ayant  dégénéré,  les  lycées  institués 
ou  réorganisés  par  Honoré  Féry,  sous  Guerrier,  restant 
complètement  négligés,  on  n'arrivait  à  aucun  résultat  sé- 
rieux, même  pour  l'enseignement  secondaire.  Les  quel- 
ques sujets  qui  avaient  pu  atteindre  un  haut  degré 
d'instruction,  sans  avoir  quitté  le  pays,  le  devaient  à  l'en- 
seignement privé.  Ce  dernier  enseignement  était  lui-mê- 
me individuel,  occasionnel,  suivant  que  le  hasard  amenait 
dans  une  localité  un  étranger  instruit,  qui  se  passionnât  à 
pousser  un  étudiant  haïtien,  le  plus  souvent  par  simple 
curiosité  de  voir  jusqu'à  quel  point  peut  se  développer  l'in- 
telligence du  noir  ou  du  mulâtre.  Les  lycées,  sous  Gef- 
frard, furent  pourvus,  chacun,  d'un  personnel  compétent, 
de  laboratoires  de  chimie,  et  de  cabinets  de  physique  ;  l'en- 
seignement y  prit  un  caractère  effectif,  inconnu  aupara- 
vant. Ne  se  contentant  pas  d'attirer  dans  le  pays  des  pro- 
fesseurs de  toute  compétence,  il  créa  ou  augmenta  consi- 
dérablement les  boursiers  dans  les  écoles  de  France.  Là 
encore,  —  il  n'y  a  rien  de  malsain  à  le  répéter,  —  il  choi- 


3/6     Af.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

sissait  autant  de  jeunes  noirs  que  de  jeunes  mulâtres,  lors- 
que, comme  dans  le  département  du  Nord,  les  boursiers 
noirs  ne  surpassaient  pas  en  nombre  les  boursiers  de  cou- 
leur. 

En  même  temps  que  Tinstruction  publique  était  si 
soucieusement  encouragée,  le  gouvernement  issu  du  22 
décembre  songea  à  compléter  une  lacune  des  plus  regret- 
tables pour  le  pays.  II  signa  avec  le  Saint  Père  un  con- 
cordat qui  vint  régulariser  TÉglise  d'Haïti,  en  y  établis- 
sant une  hiérarchie  épiscopale,  la  règle  dans  la  distribu- 
tion des  cures,  la  discipline  ecclésiastique,  sans  lesquelles 
il  est  impossible  d'obtenir  du  clergé  catholique  ces  hautes 
conditions  de  lumière  et  d'intégrité,  propres  à  faire  de 
sa  direction  spirituelle  une  source  sérieuse  de  moralité 
évangélique.  La  religion  catholique  romaine  étant  celle 
de  la  majorité  du  pays,  on  ne  conçoit  pas  que  les  gou- 
vernements précédents  se  fussent  passés  d'une  telle  con- 
vention avec  le  Saint-Siège. 

Le  Code  rural  de  1864,  malgré  des  défectuosités  que 
l'on  peut  y  rencontrer,  sur  des  points  spéciaux,  malgré 
quelques  vieilleries  administratives,  qui  sont  une  tare  de 
nos  traditions  militaires,  est  la  meilleure  organisation 
qu'on  eût  élaborée,  jusque  là,  de  la  police  des  campagnes 
en  Haïti  ;  et  il  demanderait  à  être  sincèrement  appliqué, 
avant  qu'on  s'appesantisse  sur  les  critiques  qu'il  soulève 
au  premier  abord.  On  peut  donc  et  on  doit  affirmer 
qu'aucun  chef  d'État  n'a  plus  fait  que  le  président  Gef- 
frard  pour  l'intégralité  sociologique  de  la  nation  haï- 
tienne. 


et  la  République  d'Haïti  377 

Pour  parfaire  son  œuvre,  il  ne  lui  manqua  qu'une  pré- 
voyance, malheureusement  la  plus  importante.  Donnant 
l'instruction  publique,  créant  par  là  une  source  d'où 
devait  surgir  la  classe  intermédiaire  destinée  à  combler 
le  fossé  qui  restait  et  qui  reste  encore  béant,  entre  la 
classe  dirigeante,  en  général  circonscrite  dans  les  villes, 
et  les  populations  rurales,  toujours  lentes  à  s'imprégner 
des  idées  de  progrès  et  d'ascension  civilisatrice,  il  ne  prît 
pas  garde  au  résultat  qui  devait  en  sortir.  Cette  classe 
intermédiaire  se  retrouve,  dans  tous  les  pays  civilisés  ou 
en  train  de  se  civiliser,  parmi  les  populations  urbaines; 
mais  Geffrard  ne  se  préoccupa  nullement  du  développe- 
ment des  branches  du  travail  où  l'activité  des  citadins 
pourrait  s'exercer  autrement  que  dans  le  petit  com- 
merce ou  dans  le  fonctionnarisme  dont  les  cadres  de- 
vaient forcément  éclater,  avec  le  nombre  croissant  des 
jeunes  prolétaires  dignifiés  par  l'éducation  scolaire.  A 
ceux-là,  il  y  avait  à  préparer  une  carrière.  Les  arts  et 
métiers  demandaient  donc  à  être  enseignés  et  encoura- 
gés en  même  temps  que  se  propageait  l'instruction  pu- 
blique ;  eux  seuls  sont  appelés  à  absorber  ou  plutôt  occu- 
per les  nouveaux  contingents  sortis,  chaque  année,  des 
écoles  de  l'État,  en  développant  en  eux  des  aptitudes  spé- 
ciales, en  cent  directions  différentes. 

Il  ne  sera  jamais  sérieusement  question  de  faire  d'Haïti 
un  pays  industriel.  La  richesse  de  notre  sol  et  les  bien- 
faits de  notre  climat  nous  donnent  trop  d'avantages  pour 
l'agriculture.  Mais  il  fallait  penser  à  protéger  chez  nous 
le  développement  des  petites  industries,  des  métiers  ou 


378     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

des  groupes  de  métiers  ne  comportant  point  d'immenses 
capitaux  ni  une  machinerie  coiiteuse,  mais  assurant  l'em- 
ploi des  bras  de  nos  citadins.  On  ne  peut  faire  de  l'agri- 
culture dans  les  villes,  c'est  un  truisme,  une  vérité  évi- 
dente. Cependant,  pour  qu'Haïti  se  civilise,  il  faut  que 
nos  villes  prospèrent  et  grandissent;  il  faut  que  nos  ag- 
glomérations urbaines,  surtout  la  population  de  la  capi- 
tale, augmentent,  en  consistance  et  en  densité,  jusqu'à 
devenir  des  foyers  d'impulsion  irrésistible,  imprimant  le 
mouvement  du  progrès  dans  toutes  les  régions  du  pays, 
par  une  pénétration  graduelle  et  continue  de  l'influx  so- 
cial. Ce  sera  la  gloire  impérissable  d'Edmond  Paul  de 
s'être  évertué,  comme  un  vrai  lutteur,  pour  combler  cette 
lacune  de  l'administration  du  président  Geffrard.  Mais 
là,  jeune  et  sans  autre  autorité  que  ses  études,  son  bon 
sens  et  son  patriotisme,  il  se  trouva  en  face  d'un  tel 
concert  de  protestations  dithyrambiques  en  faveur  du 
travail  agricole  et  du  libre  échange,  qui  venait  de  rem- 
porter sa  plus  grande  victoire  par  le  traité  de  commerce 
entre  la  France  et  l'Angleterre,  sous  les  auspices  de 
Michel  Chevalier  et  de  la  Ligue  de  Manchester,  que  sa 
voix  resta  sans  écho  dans  les  sphères  gouvernementales. 
Pourtant,  au  fond  de  tout  cela,  il  y  avait  un  mal  pro- 
fond. Le  président  Geffrard,  au  lieu  de  faire  sentir  aux 
uns  et  aux  autres,  sinon  par  des  déclarations  solennelles, 
au  moins  par  une  attitude  correcte  et  sincère,  que  sa 
façon  d'agir  était  déterminée  par  le  but  patriotique  de 
rendre  les  éléments  nationaux  moins  dissemblables  et 
plus  compacts,  semblait  se  livrer  à  une  politique  de  bas- 


et  la  République  d'Haïti  379 

cule,  où  il  n'entrait  que  le  désir  de  caresser  toutes  les  pré- 
tentions et  de  satisfaire  tous  les  appétits.  Ceux  qui  at- 
tendaient de  lui  la  restauration  des  anciens  privilèges  so- 
ciaux furent  désenchantés  et  irrités;  ceux  qui  avaient 
perdu  les  prérogatives  aussi  absurdes  quTiumiliantes,  dont 
ils  jouissaient  avec  une  vanité  ignare,  se  croyaient  dimi- 
nués par  le  règne  de  l'égalité. 

Geffrard,  qui  conduisait  ses  ministres  comme  des  pre- 
miers commis,  usait  effectivement  d'un  pouvoir  personnel. 
Assez  éclairé,  moins  brutalement  despote  que  Soulouque, 
il  conserva,  en  y  mettant  des  formes  exquises,  le  même 
régime  autoritaire  qui  caractérisait  la  monarchie  écrou- 
lée. Il  arriva,  peu  à  peu,  à  se  rendre  insupportable  à 
ceux  qui  l'entouraient.  D'ailleurs  il  mêlait  à  tout  ce  qu'il 
faisait  de  bien  une  rouerie  qui  en  amoindrissait  la  portée, 
car  la  moralité  en  semblait  absolument  absente.  Son 
esprit  d'intrigue  politique  a  fait  dire  que,  devenu  chef 
d'État,  ne  pouvant  pas  conspirer  contre  lui-même,  il  cons- 
pirait contre  ses  propres  ministres.*  Le  fait  est  que  ce 
président,  pour  qui  j'ai  toujours  éprouvé  un  sentiment 
de  sincère  admiration,  —  en  étudiant  l'histoire  d'Haïti,  au 
point  de  vue  sociologique,  —  est  accusé  d'avoir  lui-même 
fomenté  diverses  conspirations,  rien  que  pour  y  trouver 
l'occasion  de  se  débarrasser  d'adversaires  gênants.  Aussi 
bien,  la  liste  des  Haïtiens  exécutés  de  1859  à  1867,  en 
est-elle  une  bien  longue  et  bien  attristante. 

Cependant,  au  milieu  même  de  ces  hécatombes  politi- 
ques, le  président  ne  cessait  de  se  montrer  à  la  hauteur 
*  Sir  Spencer  St.  John:  Hayti  or  the  Black  Republic,  pp.  173,  174. 


380     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

d'un  chef  d'État  soucieux  de  la  responsabilité  assumée 
devant  le  pays,  devant  le  monde,  devant  l'avenir.  Au 
mois  de  mars  1861,  le  général  Santanna,  président  de  la 
République  dominicaine,  annexa  son  pays  à  l'Espagne, 
sous  prétexte  de  le  mettre  à  labri  de  la  conquête  haï- 
tienne. Cette  annexion  nous  donnait  pour  voisine  une 
puissance  européenne  d'autant  plus  autorisée  à  soulever 
des  chicanes  sur  les  frontières  haïtiennes  que,  —  n'ayant 
point  reconnu  l'indépendance  dominicaine,  avant  la  réu- 
nion de  la  partie  orientale  de  l'île  à  la  République  d'Haïti, 
—  elle  pouvait  bien  réclamer  les  limites  fixées  entre  les 
deux  territoires  par  le  traité  d'Aranjuez,  annulé  par  le 
traité  de  Baie,  mais  rétabli  par  le  traité  de  Paris  de  1814. 
En  effet,  ce  dernier  traité  ayant  rétrocédé  à  l'Espagne 
son  ancienne  colonie,  elle  devait  en  prendre  possession 
dans  le  statu  quo  ante  hélium,  c'est-à-dire  dans  l'état  de 
choses  qui  avait  précédé  la  guerre  entre  l'Espagne  et  la 
France,  finissant  par  le  traité  de  Bâle,  en  juillet  1795.  Il 
est  vrai  que  la  France  ne  pouvait  garantir  à  l'Espagne, 
en  1814,  les  portions  du  territoire  qui  se  trouvaient  en  la 
possession  effective  de  l'État  ou  des  États  d'Haïti. 

La  République  Dominicaine  ou  tout  autre  puissance 
exerçant  le  droit  de  la  souveraineté  sur  le  territoire  do- 
minicain, n'a  aucun  droit  fondé  et  soutenable,  pour  ré- 
clamer ces  anciennes  limites,  après  son  incorporation  au 
territoire  haïtien.  Il  y  a  eu  incontestablement,  en  1822, 
une  confusion  réelle  entre  les  deux  territoires,  qui  n'en 
faisaient  qu'un  seul,  formant  un  seul  État,  reconnu  comme 
tel  par  toutes  les  puissances,  de  1822  à  1844.     Dans  ce 


et  la  République  d'Haïti  381 

laps  de  temps,  cette  accession  de  tout  le  territoire  domi- 
nicain à  l'État  haïtien  a  été  sanctionné  non  seulement  par 
tous  les  droits  de  souveraineté  paisiblement  exercés  par 
le  gouvernement  de  Port-au-Prince  sur  ledit  territoire, 
mais  encore  par  le  fait  que  des  députés  et  sénateurs,  élus 
par  les  populations  devenues  depuis  le  peuple  dominicain, 
siégeaient  au  parlement  haïtien,  dans  la  capitale  d'Haïti,  et 
prenaient  part  à  la  législation  de  l'île  entière.  Quand,  en 
1844,  la  séparation  s'effectua,  c'était  un  coup  de  main  qui 
n'avait  d'autre  sanction  que  la  légitimité  de  la  force  et 
non  celle  du  droit.  En  résumé,  les  Dominicains  n'ont 
donc  de  titre  réel  que  sur  les  portions  qu'ils  ont  détachées 
du  territoire  haïtien  par  la  force,  le  reste  étant  une  partie 
intégrante  de  ce  territoire  tel  qu'il  était  juridiquement 
constitué  de  1822  à  1844. 

L'Espagne,  qui  n'était  point  intervenue  dans  le  fait  de 
l'incorporation  de  son  ancienne  colonie,  ni  en  1822,  ni 
après,  avait  un  droit  autrement  soutenable,  sans  être 
incontestable.  Nous  pourrions  lui  opposer  le  droit  légale- 
ment acquis  par  Haïti  et  protégé  par  le  principe  de  Vuti 
possidetis;  mais  il  ne  fallait  pas  que  nous  eussions  à  sou- 
tenir pareille  contestation  avec  un  voisin  limitrophe  si 
puissant,  étant  donnée  notre  faiblesse  nationale.  Gef- 
frard  déploya  une  grande  énergie  unie  à  un  tact  remar- 
quable, dans  toute  cette  périlleuse  conjoncture.  Il  fit  si 
bien  que  les  révolutionnaires  dominicains,  qui  avaient  pro- 
testé contre  l'annexion  de  leur  territoire  national  au 
royaume  d'Espagne,  trouvèrent  les  moyens  nécessaires 
pour  chasser  le  chef  parjure  et  porter  les  Espagnols  à 


382     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

se  retirer  de  l'île.  Le  gouvernement  de  Madrid  sentit 
toutefois  la  main  qui  avait  fortifié  les  adversaires  de 
Santanna.  Une  flotte  commandée  par  l'amiral  Ruba- 
calva  mouilla  dans  les  eaux  de  Port-au-Prince  et  fit  au 
gouvernement  haïtien  des  exigences  aussi  humiliantes 
que  ruineuses.  L'amiral  réclamait,  dans  les  24  heures,  le 
paiement  de  deux  cent  mille  piastres  et  le  salut  du  pa- 
villon espagnol,  sans  retour  de  la  courtoisie.  Mais  tout 
finit  par  s'arranger  à  des  conditions  anodines,  compara- 
tivement au  bien  obtenu  par  l'éloignement  des  Espagnols. 
En  1862,  la  Chambre  des  députés  essaya  d'imposer 
Tordre  dans  la  gestion  des  finances,  moins  désordonnée 
que  dans  l'administration  de  Soulouque,  mais  non 
exempte  de  concussions  et  de  péculat,  surtout  dans  les 
hautes  régions  gouvernementales.  Elle  fut  dissoute,  sui- 
vant les  prérogatives  que  la  Constitution  de  1846  recon- 
naissait au  Président  d'Haïti.  Le  pays  renvoya  au  Par- 
lement les  députés  les  plus  remarquables,  qui  étaient  les 
chefs  de  l'opposition.  Ce  fait  témoigne  de  deux  choses: 
sous  Geffrard,  les  élections  étaient  relativement  libres  et 
le  pays  commençait  à  ouvrir  les  yeux  sur  le  maniement 
des  deniers  publics.  Malheureusement,  l'opinion  publi- 
que ne  put  voir  clair  dans  les  dépenses  du  gouvernement 
et  on  reprochait  au  Chef  de  distribuer  des  faveurs  immé- 
ritées à  une  troupe  d'espions»  qui  ruinaient  le  trésor,  en 
même  temps  qu'ils  menaçaient  la  sécurité  de  chaque  ci- 
toyen. De  là  des  tentatives  répétées  de  renverser  le  pré- 
sident. En  1863,  une  conspiration  ayant  pour  chef  le  gé- 
néral Aimé  Legros,  celui  même  qui  avait  facilité  Tavène- 


et  la  République  d'Haïti  383 

ment  de  Geffrard  à  la  présidence,  entraîna  dans  TArtî- 
bonite  Texécution  de  huit  citoyens,  parmi  lesquels  figu- 
rait, en  tête,  Tancien  ami  et  protecteur  du  président.  En 
1864,  une  autre  conspiration  s'ourdit,  dans  le  Nord,  et  le 
général  Ogé  Longfosse,  ancien  coreligionnaire  du  géné- 
ral Geffrard,  dans  la  révolution  de  1843,  ^^  ^^^  le  chef. 
Elle  avorta  et  trois  autres  citoyens,  à  côté  de  Longfosse, 
furent  exécutés,  toujours  sous  l'empire  de  la  loi  martiale. 
En  1865,  une  insurrection  se  produisit,  qui  entraîna  l'ad- 
hésion de  presque  tout  le  département  du  Nord.  Le  chef 
en  était  le  général  Salnave,  alors  au  grade  de  comman- 
dant, comme  fut  Rivière  en  1843.  La  marche  des  insur- 
gés fut  arrêtée  dans  la  limite  de  TArtibonite  et  du  Nord. 
Salnave,  refoulé  dans  la  ville  du  Cap,  y  soutint  un  siège 
de  six  mois.  Les  troupes  du  gouvernement,  après  plu- 
sieurs assauts  vigoureusement  repoussés,  ne  pénétrèrent 
dans  les  murs  de  l'héroïque  cité  qu'à  la  faveur  du  canon 
anglais.  Mais  un  tel  triomphe  avait  porté  un  coup  mor- 
tel à  la  popularité  fort  diminuée  dont  jouissait  le  prési- 
dent. Le  patriotisme  farouche  du  peuple  haïtien  ne  sup- 
porte point  l'intervention  de  l'étranger  dans  ses  affaires 
domestiques.  Partout  ce  furent  des  murmures,  des  indi- 
gnations à  peine  dissimulées  contre  le  bombardement  des 
fortifications  du  Cap  par  le  «  Lily  »  et  le  «  Galatea  » 
qu'on  savait  provoqué  par  le  président  et  ses  ministres. 

En  1866,  Geffrard  eut  l'imprudence  de  se  faire  nom- 
mer président  à  vie,  tout  en  faisant  parade  de  certaines 
réformes,  plus  dans  les  personnes  que  dans  les  choses. 
La  concussion  s'étendait  de  plus  en  plus  dans  la  haute 


384     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

administration;  Tesprit  public  devenait  chaque  jour  plus 
outré.  Une  nouvelle  insurrection  éclata  aux  Gonaïves 
par  le  général  Victorin  Chevalier;  elle  fut  comprimée 
avant  huit  jours,  non  sans  avoir  causé  des  dégâts  con- 
sidérables. Dans  la  nuit  du  8  février  1867,  l'insurrection 
éclata  à  la  capitale,  avec  des  ramifications  dans  la  cour 
même  du  palais  présidentiel  :  la  garde  privilégiée  du  chef 
de  TÉtat  en  formait  le  principal  élément.  Le  président 
ne  dut  son  salut  qu'au  sang-froid  déployé  dans  cette  oc- 
currence. Le  jour  survenant,  il  put,  avec  une  poignée 
de  soldats  et  d'officiers  dévoués,  ressaisir  son  autorité; 
toutefois  il  se  convainquit  qu'il  ne  lui  était  plus  possible 
de  se  maintenir  au  pouvoir.  Quand  donc,  un  mois  après, 
il  apprit  que  le  même  Victorin  Chevalier,  qui  avait  levé 
l'étendard  de  la  révolte  aux  Gonaïves,  avait  débarqué  à 
Saint-Marc  et  y  avait  proclamé  une  nouvelle  révolution, 
il  se  décida  à  abdiquer  le  pouvoir,  sans  même  essayer  de 
combattre. 

La  chute  de  Geffrard  provint  de  la  désaffection  géné- 
rale. Il  jouait  trop,  tout  en  faisant  une  œuvre  méritoire. 
Mais  ce  qui  le  renversa  surtout,  en  dehors  de  la  lassitude 
qu'on  eut  de  son  gouvernement  et  qui  se  transforma  en 
une  répulsion  universelle,  quand  il  se  fit  élire  à  vie,  ce 
sont  les  prévarications  financières  que  l'on  reprochait 
trop  justement  à  son  administration.  Les  budgets  se  sol- 
daient constamment  en  déficit.  Des  millions  de  dollars 
disparaissaient,  sans  qu'on  voulût  en  rendre  compte.  Sir 
Spencer  St.  John  qui,  pour  des  raisons  probablement 
autres  que  les  miennes,  déclare  le  président  Geffrard  le 


et  la  République  d'Haïti  385 

meilleur  des  chefs  d'État  haïtiens,  écrit  pourtant  ces 
lignes  qu'on  voudrait  pouvoir  réfuter  :  «  Même  dans  les 
plus  petits  détails  de  sa  maison,  il  y  avait  un  esprit  mes- 
([uin;  les  dépenses  d'entretien  de  sa  famille  étaient  dé- 
frayées sur  la  solde  des  tirailleurs  (régiment  privilégié 
de  la  garde  présidentielle),  tandis  que  du  Champagne  ex- 
quis acheté  d'un  collègue  était  porté  au  compte  de  l'hô- 
pital.  .  .»* 

Si  aux  idées  progressistes  du  président  Geffrard, 
s'étaient  ajoutés  plus  de  correction,  plus  de  sobriété  et 
surtout  un  plus  grand  respect  des  deniers  de  l'État,  il 
serait  l'idéal  du  Chef  nécessaire  à  l'évolution  des  Haï- 
tiens, dans  les  voies  de  la  civilisation  dont  il  avait  le  goût, 
à  un  rare  degré. 

Salnave 

Un  gouvernement  provisoire  fut  formé  à  Port-au- 
Prince,  après  le  départ  du  président  Geffrard.  Mais  le 
général  Salnave,  étant  rentré  dans  le  pays,  fut  porté  en 
triomphe,  du  Cap  à  la  capitale,  soutenu  par  l'acclamation 
populaire.  C'est  au  point  que  Victorin  Chevalier,  ini- 
tiateur de  la  révolution  de  Saint-Marc,  devant  laquelle 
l'ex-chef  d'État  avait  abdiqué,  et  le  gouvernement  provi- 
soire lui-même,  sentirent  la  nécessité  de  s'effacer.  Bien- 
tôt Salnave  eut  les  rênes  du  pouvoir,  sous  le  titre  révo- 
lutionnaire de  «  Grand  Protecteur.»  Une  nouvelle  Cons- 
titution fut  votée  et  il  fut  enfin  régulièrement  élu  Prési- 
dent d'Haïti  pour  une  période  de  quatre  années. 

^  Sir  Spencer  St.  John  :  Hayti  or  the  Black  Republic,  p.  177. 


386     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Salnave  était  d'une  telle  bravoure,  qu'on  serait  tenté  de 
croire  à  une  légende,  en  écoutant  le  récit  de  ses  faits 
d  armes  extraordinaires,  si  on  n'en  avait  point  une  con- 
naissance précise.  De  même  qu'après  les  Turenne  et  les 
Condé,  la  France  émerveillée  se  prit  à  voir  en  Bonaparte 
un  demi-dieu  de  la  guerre,  de  même  l'intrépidité  de  Sal- 
nave subjugua  les  esprits  autour  de  lui.  Tous  ceux  qui 
le  suivaient  se  sentaient  électrisés  et  oubliaient  qu'ils 
couraient  à  la  mort,  lorsqu'ils  affrontaient,  à  sa  voix  et 
à  son  exemple,  le  plomb  et  la  mitraille.  Malheureuse- 
ment, il  n'était  nullement  préparé  pour  exercer  le  pouvoir 
et  il  ne  vit  autre  chose,  dans  la  haute  situation  qu'il  occu- 
pait au  Palais  National,  que  son  rôle  héroïque  de  général 
en  chef  de  l'armée  haïtienne:  pourvu  qu'il  trouvât  l'oc- 
casion de  l'exercer  dans  tout  l'éclat  de  sa  vaillance  guer- 
rière, il  se  sentait  à  son  aise,  il  était  heureux! 

Son  désintéressement  était  tel,  que  jamais  il  ne  se 
préoccupa  de  faire  de  l'argent,  à  l'instar  de  Geffrard  ou 
de  Soulouque.  On  a  pu  lui  reprocher  d'avoir  menacé 
d'anéantir  la  société  et  de  ruiner  le  pays,  livré  au  fer  et  au 
feu,  pour  défendre  son  gouvernement  constitutionnelle- 
ment  établi,  mais  jamais  il  ne  fut  porté  contre  lui  la 
moindre  accusation  de  péculat.  Tandis  que  les  autres 
Chefs  d'État  prennent  d'avance,  en  les  majorant,  les  in- 
demnités que  la  Constitution  leur  accorde,  Salnave  se 
montra  si  peu  exigeant  avec  le  Trésor,  qu'il  savait  gêné, 
que  lorsqu'il  lâcha  la  présidence,  on  lui  devait  cinq  mois 
de  ses  traitements  !  Est-ce  à  dire  que  son  administration 
gouvernementale  fut  régulière  et  honnête?     Loin  de  là. 


et  la  République  d'Haiti  387 

Durant  les  deux  années  et  demie  qu'il  conserva  le  pou- 
voir, il  n'y  eut  aucune  administration  sérieuse  des  inté- 
rêts publics,  le  pays  étant  déchiré  par  la  plus  sanglante 
dissension  intestine.  Il  y  aurait  peut-être  bien,  au  point 
de  vue  de  notre  évolution  nationale,  à  passer  un  trait  de 
plume  sur  cette  époque  de  désolation. 

Toutefois  l'avènement  de  ce  chef  belliqueux  à  la  pre- 
mière magistrature  de  TÉtat  eut  sur  le  pays  une  in- 
fluence politique  et  sociale  qu'il  serait  inconsidéré  de  né- 
gliger, si  on  veut  se  rendre  compte  de  mille  faits  qui  se 
sont  succédé  dans  le  déroulement  de  notre  histoire,  de- 
puis une  quarantaine  d'années.  Lorsqu'en  1865,  Salnave 
partit  de  Dajabon,  suivi  de  neuf  Dominicains,  traversa 
deux  arrondissements  militaires  et  se  présenta  aux  por- 
tes de  la  ville  du  Cap,  qui  lui  furent  ouvertes,  comme 
par  enchantement,  il  était  d'entente  avec  les  membres  les 
plus  en  évidence  de  la  haute  société.  Le  9  mai,  quand  il 
entra  au  Palais  national  du  Cap-Haïtien,  suivi  de  toute 
la  population  débordant  d'enthousiasme,  les  deux  ora- 
teurs qui  haranguèrent  le  peuple,  au  nom  de  la  révolution, 
furent  M.  Delorme,  la  plus  belle  intelligence  de  l'époque 
et  M.  Seymour  Auguste,  un  des  plus  notables  commer- 
çants de  la  ville.  Le  premier  comité  révolutionnaire,  for- 
mé ce  jour  même,  se  composait  de  leurs  noms  et  de  ceux 
de  plusieurs  autres  citoyens  les  mieux  placés  dans  la  con- 
sidération publique.  Mais,  dès  le  premier  échec  subi  par 
les  troupes  de  Salnave  à  la  savanne  Chatard,  la  plupart 
des  membres  de  la  société  se  retirèrent  et  prirent  même 
envers  le  mouvement  révolutionnaire  une  attitude  d'hos- 


388     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

tilité  bien  faite  pour  étonner.  Salnave  exaspéré,  tel  un 
lion  pris  dans  un  piège,  tourna  sur  lui-même  et  ne  vit 
que  les  masses,  jamais  parjures,  qui  s'offrissent  à  l'aider 
dans  la  lutte  sublime  où  la  ville  du  Cap  eut  à  défier  les 
forces  militaires  de  toute  la  République,  à  une  époque  où 
Tarmée  était  sérieusement  organisée.  '  Il  devint,  par  la 
force  des  choses,  le  chef  des  masses;  sa  popularité  fut 
telle  que  ses  partisans  exaltés  perdaient  toute  autre  no- 
tion que  celle  de  défendre  la  cause  qu'il  défendait  et  de 
mourir  héroïquement  pour  elle.  Honneur  à  qui  mérite 
rhonneur!  M.  Delorme,  tribun  éloquent  et  écrivain  plein 
de  feu,  nourrissait  l'ardeur  des  uns  et  l'héroïsme  des 
autres,  par  la  réminiscence  des  grandes  fastes  de  la 
Révolution  française  et  aussi  de  la  révolution  de  février 
1848,  dont  il  adopta  la  belle  devise  :  «  Liberté,  Égalité, 
Fraternité,»  que  nous  eûmes  la  gloire  d'adopter,  avant 
que  la  France  l'eût  reprise,  avec  l'avènement  de  la  troi- 
sième République. 

Il  arriva  donc  que  Salnave,  mulâtre  au  teint  clair,  mais 
non  initié  à  aucune  doctrine,  à  aucune  secte  politique, 
devint  l'idole  des  masses,  surtout  dans  les  villes  où  l'in- 
telligence populaire  est  plus  ouverte  et  plus  experte. 
Tous  les  anciens  partisans  de  Soulouque,  tous  les  anciens 
libéraux  de  1843,  systématiquement  tenus  à  l'écart  par 
ceux  qu'on  a  appelés  les  Gérantes,  c'est-à-dire  les  obser- 
vateurs des  anciennes  traditions  de  la  politique  haïtienne, 
allèrent  à  lui;  tous  ceux  qui,  noirs  ou  jaunes,  n'étaient 
pas  classés,  posés  ou  endoctrinés  et  qui  nourrissaient  des 
idées  tumultueuses  de  régénération  sociale  ou  de  rénova- 


et  la  République  d'Haïti  389 

tion  politique,  allèrent  à  lui.  C'est  dans  cette  période 
que  prit  naissance  la  démocratie  haïtienne,  telle  qu'elle 
se  montre  encore  aujourd'hui,  sans  aucune  organisa- 
tion, sans  orientation,  capable,  de  servir  d'instrument 
à  ses  propres  malheurs  et  de  barrière  à  son  propre  pro-  ^ 
grès,  mais  constituant  une  force  dont  la  discipline  en 
ferait  la  seule  régulatrice  irrésistible  de  notre  instabilité 
nationale. 

D'autre  part  la  société  haïtienne,  indignée  de  voir  trop 
d'hommes  nouveaux  appelés  à  jouir  de  l'autorité  politi- 
que, à  côté  d'un  président  qu'elle  trouvait  ultra-démocra- 
tique, souleva  contre  lui  les  populations  des  mornes,  les 
Cacos,  Le  foyer  de  ce  soulèvement  était  dans  le  Nord, 
où  l'on  connaissait  Salnave  et  où  les  Cacos  étaient  pous- 
sés contre  lui  par  les  sectaires,  qui  exploitaient  leur  igno- 
rance, en  le  leur  montrant  comme  un  mulâtre  dangereux 
pour  leur  liberté.  C'est  un  point  d'histoire  tellement 
vrai  que,  lorsque  les  Cacos,  à  l'aide  d'un  stratagème, 
firent  prisonniers,  dans  l'arrondissement  du  Trou,  un  bon 
nombre  de  gens  qui  se  trouvaient  dans  les  troupes  du 
gouvernement,  ce  fut  surtout  les  hommes  de  couleur,  an- 
ti-salnavistes  qu'on  avait  forcés  à  marcher,  qui  furent 
immolés  avec  la  plus  sauvage  cruauté  par  ces  gens 
qu'eux-même  et  leurs  amis  avaient  mis  debout,  par  la 
plus  criminelle  et  la  plus  fallacieuse  excitation. 

Dans  le  Sud,  ce  fut  un  autre  son  de  cloche.  Salnave 
n'y  était  pas  connu,  tandis  que  ses  congénères  et  adver- 
saires irréductibles  l'étaient.  Quand  tout  semblait  dit, 
dans  cette  région,  contre  le  terrible  président,  un  de  ses 


390     M.  Rooscvelt,  Président  des  États-Unis, 

ministres,  Numa  Rigaud,  —  homme  de  couleur,  qui  avait 
des  accointances  avec  les  anciennes  bandes  d'Acaau, — 
lui  suggéra  l'idée  de  soulever  les  piquets,  c'est-à-dire  les 
noirs  armés  de  piques.  Salnave  ayant  eu  un  fils  à  peau 
très  foncée,  presque  noir,  du  prénom  de  Victor,  on  fit 
partir  celui-ci  qu'on  montra  aux  populations  rurales,  en 
réclamant  leur  concours  pour  combattre  les  jaunes.  Les 
piquets  se  levèrent  avec  une  telle  fougue  que  les  révolu- 
tionnaires du  Sud,  déjà  aux  portes  de  Port-au-Prince, 
furent  obligés  de  se  disperser,  pour  voler  à  la  défense  de 
leurs  biens  et  de  leurs  familles.  Quand  le  chef  des  pi- 
quets, le  général  Siffrard,  vit  le  président  pour  la  pre- 
mière fois,  il  protesta,  en  déclarant  que  Salnave  ne  pou- 
vait être  un  mulâtre.  Il  fallut  qu'on  appelât  Victor  Sal- 
nave et  que,  questionné  par  le  farouche  piquet,  il  dési- 
gnât spontanément  son  père,  dont  il  avait  d'ailleurs  tous 
les  traits,  quoique  pourtant  complètement  de  la  couleur  de 
sa  mère.  En  résumé,  les  noirs  Cacos,  dans  le  Nord,  et  les 
noirs  Piquets,  dans  le  Sud,  avaient  été  également  poussés 
à  une  guerre  civile,  sanguinaire  et  barbare,  par  les  fils 
les  plus  qualifiés  de  la  bourgeoisie  haïtienne. 

Pénible  histoire  que  tout  cela,  mais  indispensable  à 
connaître  pour  bien  s'orienter  dans  les  mailles  inextrica- 
bles de  nos  agissement  politiques,  où  un  esprit  malfaisant, 
d'autant  plus  dangereux  quand  on  le  déguise  convention- 
nellement,  s'ingénie  et  s'évertue  à  annuler  les  meilleurs 
efforts  de  ceux  qui  voudraient  retirer  le  peuple  haïtien  de 
l'ornière  où  il  trébuche,  en  y  propageant  l'instruction,  en 
y  développant  le  travail,  en  y  faisant  régner  la  justice  et 


et  la  République  d'Haïti  391 

la  vérité,  sans  lesquelles  il  n'y  a  à  espérer  ni  progrès,  ni 
régénération  nationale. 

La  guerre  civile  inaugurée  pour  renverser  le  président 
Salnave  dura  deux  ans  et  demie,  c'est-à-dire  tout  le  cours 
de  son  gouvernement.  Ce  fut,  de  part  et  d'autre,  le  feu 
et  le  sang,  allumé  et  répandu  sans  répit  et  sans  merci; 
ce  fut  la  ruine.  Enfin,  le  président  vaincu  s'enfuit  avec 
une  poignée  de  troupes  dans  le  territoire  dominicain. 
Capturé  et  livré  à  ses  ennemis  par  le  général  Cabrai,  îl 
fut  exécuté,  en  face  du  Palais  National  de  Port-au- 
Prince,  le  15  janvier  1870,  pour  avoir,  —  arguait-on, — 
violé  la  Constitution  de  1867!...  Les  révolutionnaires 
triomphants,  pour  venger  la  société  et  garantir  l'avenir./ 
par  un  exemple  terrible,  célébrèrent  leur  victoire  par  des 
hécatombes  écœurantes.  Durant  un  mois  on  fusillait. 
Les  généraux  les  plus  vaillants,  les  hommes  les  plus  mar- 
quants ou  les  plus  redoutés  du  gouvernement  de  Salnave, 
sans  excepter  le  jeune,  le  courageux  et  intelligent  Alfred 
Delva,  des  centaines  de  victimes  rougirent  de  leur  sang 
la  terre  clémente  et  généreuse  d'Haïti  .   .   . 

So  soft  the  scènes,  so  form'd  for  joy 
So  curst  the  tyrants  that  destroy} 

Nissage-Saget 

Salnave  disparu,  il  y  eut  une  assez  grande  tension 
entre  les  éléments  révolutionnaires  coalisés  contre  lui. 
Il  existait  effectivement  trois  pouvoirs  distincts.  Dans 
le  Sud  se  trouvait  le  général  Michel  Domingue,  qui  prit 

*  Byron.    The  Giaour,  II. 


392     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

le  titre  de  président  provisoire  de  l'État  du  Sud;  dans 
TArtibonite,  le  général  Nissage  Saget  siégeait  à  Saint- 
Marc  avec  le  titre  de  président  du  gouvernement  provi- 
soire de  la  République;  dans  le  Nord,  le  général  Alexis 
Nord  n'eut  d'autre  titre  que  celui  de  secrétaire  d'État  de 
la  guerre,  mais  exerçait  une  autorité  absolument  per- 
sonnelle. La  situation  financière  était  un  vrai  chaos. 
La  prime  sur  Tor,  dans  les  derniers  temps  du  président 
Salnave,  avait  atteint  le  taux  exorbitant  de  2999%,  c'est- 
à-dire  qu'il  fallait  $3,000  en  billets  de  caisse  pour  acheter 
un  dollar  en  espèces  métalliques,  or  ou  argent.  Du  côté 
des  révolutionnaires,  la  prime  était  ici  à  1600%,  là  à 
900%,  dans  le  plus  grand  désordre.  La  première  me- 
sure prise  par  la  révolution  victorieuse  fut  d'annuler  tous 
les  billets  émis  par  le  gouvernement  renversé;  mais  les 
billets  émis  aux  Cayes  ou  à  Saint-Marc  étaient  grossière- 
ment imprimés  sur  du  papier  commun,  de  sorte  que 
chacun  pouvait  en  fabriquer,  sans  être  un  dessinateur, 
pas  même  un  typographe.  Aux  embarras  financiers  s'a- 
joutaient les  tiraillements  de  la  compétition  à  la  prési- 
dence entre  le  général  Saget  et  le  général  Domingue. 
Les  patriotes  commencèrent  à  s  en  inquiéter;  cependant 
on  finit  par  s'entendre,  à  l'aide  d'une  transaction,  et 
l'Assemblée  nationale  élut  constitutionnellement  le  géné- 
ral Nissage-Saget,  président  d'Haïti,  en  mars  1870. 

Le  nouveau  chef  d'État  était  un  ancien  défenseur  de 
la  cause  de  la  liberté,  pour  laquelle  il  souffrit  un  em- 
prisonnement qui  dura  plus  de  huit  ans,  sous  le  règne 
de  Soulouque.    C'était  chez  lui  une  tradition.    En  effet. 


et  la  République  d'Haïti  393 

son  père  fut  le  seul  qui  eût  le  courage  de  protester,  en 
1816,  lorsque  la  présidence  à  vie  fut  déférée  à  Pétion, 
après  que  les  constituants  de  Léogane  eurent  lacéré  le 
pacte  de  1806.  Ce  chef,  dont  les  manières  brusques  et 
incohérentes  firent  répéter  souvent  qu'il  n'avait  point  re- 
couvré rintégrité  de  sa  raison,  après  sa  longue  captivité 
dans  les  prisons  impériales,  fut  Tun  de  nos  meilleurs  pré- 
sidents. Sorti  d'une  révolution  qui  avait  tout  boule- 
versé, et  qui  avait  surtout  détendu  tous  les  ressorts  de 
l'organisme  national,  il  n'aurait  tenu  qu'à  lui  de  faire  un 
emploi  abusif  du  pouvoir,  sans  que  les  plus  ardents  amis 
de  la  légalité  et  de  la  Constitution  eussent  pu  entrepren- 
dre une  nouvelle  campagne  contre  son  autoritarisme.  Il 
se  conduisit  pourtant  avec  une  parfaite  loyauté.  Il  ac- 
cepta le  contrôle  des  Chambres  législatives,  sans  y  mettre 
cet  esprit  diabolique,  qui  consiste  à  laisser  traîner  les 
rênes  de  l'autorité,  avec  l'insécurité  de  la  vie  et  des  biens 
de  chaque  citoyen  poussée  au  point  d'inspirer  le  dégoût 
contre  les  institutions  libérales.  Malheureusement,  ceux 
qui  menaient  alors  le  pouvoir  législatif,  —  et  c'étaient 
mes  amis  et  mes  chefs  politiques,  —  n'eurent  pas  assez 
de  souplesse  et  de  tempérament  pour  faire  régner  l'ordre 
administratif  et  le  respect  de  la  loi,  sans  entreprendre 
sur  les  prérogatives  présidentielles,  en  faussant  peut-être 
l'esprit  de  cette  Constitution  de  1867,  qui  était  le  palla- 
dium du  libéralisme.  Un  ancien  député  de  la  13"*  légis- 
lature, qui  vit  aujourd'hui  loin  de  la  politique  et  qui  a 
même  cessé  d'être  haïtien,  me  l'a  confessé,  en  1883,  sur 
ce  même  rocher  de  Saint-Thomas,  où  j'écris  ce  livre  et 


394     M'  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

où  nous  fûmes  tous  deux  poussés,  en  fuyant  le  despo- 
tisme, auquel  avait  servi  de  marchepied  «  le  machiavé- 
lisme de  la  minorité.»* 

Le  président  Saget  a  passé  au  pouvoir  sa  période  qua- 
triennale  d'une  façon  presque  irréprochable,  si  on  fait 
abstraction  des  cas  où  sa  générosité  et  son  sentiment  de 
la  justice  commutative  le  portèrent  à  accomplir  des  actes 
de  clémence  ou  de  simple  tolérance,  auxquels  ni  la  Cons- 
titution ni  la  loi  ne  lui  donnait  droit.  Après  une  longue 
guerre  civile,  qui  eut  toutes  les  allures  d  une  guerre  so- 
ciale, il  ne  montra  aucun  parti-pris  dans  le  choix  des 
fonctionnaires  qu'il  appelait  à  occuper  les  charges  pu- 
bliques, en  dehors  des  nécessités  politiques,  c'est-à-dire 
les  satisfactions  qu'il  fallait  accorder  à  ceux  qui  avaient 
combattu  pour  le  triomphe  de  la  révolution  dont  il  fut  le 
chef.  Il  y  eut  ainsi,  naturellement,  dans  l'administration 
du  pays,  des  représentants  aussi  nombreux  de  Tune  que 
de  Tautre  nuance  des  citoyens  qui  forment  la  nation 
haïtienne. 

Sous  lui,  Tordre  fut  assez  vite  rétabli  dans  la  gestion 
des  intérêts  de  l'État;  notre  comptabilité  financière  fut 
mise  dans  une  clarté  qu'elle  ne  connaissait  point  aupara- 
vant, grâce  à  la  science,  à  la  fermeté  et  au  patriotisme  de 
Boyer  Bazelais  et  d'Edmond  Paul.  Ces  deux  hommes, 
les  plus  remarquables  qu'Haïti  ait  possédés,  commen- 
cèrent alors  leur  carrière  admirable,  se  dévouant,  corps 
et  âme,  à  la  chose  publique,  n'ayant  en  vue  que  le  pro- 
grès, la  réhabilitation  de  la  race  noire  et  la  régénération 

*  Voir  page  416. 


et  la  République  d'Haïti  395 

nationale.  Ils  mirent  le  sceau  à  leur  œuvre  et  à  leur 
réputation,  en  opérant  le  retrait  intégral  du  papier-mon- 
naie, remplacé  par  le  dollar  américain,  comme  monnaie 
légale  d'Haïti.  Toute  une  pléiade  de  citoyens  intelli- 
gents, généreux  et  ardents  au  bien,  suivaient  les  deux 
chefs,  dont  la  probité  financière  et  politique  dépassait 
encore  les  hautes  aptitudes.  Qu'Haïti  pût  traverser  trois 
périodes  présidentielles  de  ce  modèle,  avec  une  trans- 
mission régulière  du  pouvoir,  elle  était  définitivement 
lancée  dans  la  voie  d'une  civilisation  ordonnée  et  bien 
comprise!  Il  n'en  fut  point  ainsi,  pour  notre  malheur. 
Deux  tentatives  insurrectionnelles  se  vérifièrent  pour- 
tant sous  le  règne  du  président  Saget.  La  première  eut 
lieu  en  1872,  par  le  débarquement  au  Cap  du  général 
Cinna  Leconte,  un  des  anciens  lieutenants  du  général 
Salnave,  suivi  d'une  dizaine  d'exilés.  Il  put  s'emparer 
de  l'arsenal  et  en  resta  maître,  durant  une  nuit;  mais 
tous  les  citoyens  dévoués  à  Tordre  de  choses  établi  s'é- 
tant  réunis  à  l'autorité  militaire,  tandis  que  les  conjurés 
ne  portèrent  aucun  concours  aux  exilés,  ceux-ci  furent 
attaqués,  à  la  pointe  du  jour,  défaits  et  exécutés  som- 
mairement. Aucune  arrestation  ne  fut  opérée  en  ville, 
comme  on  n'avait  pas  de  preuves  positives  de  la  parti- 
cipation de  personne  à  cette  audacieuse  entreprise.  Ce- 
pendant des  soupçons  fort  plausibles  planaient  sur  plus 
d'un.  Le  président  fit  une  tournée  au  Cap,  dans  ces 
entrefaites.  Tous  les  anciens  salnavistes  tremblaient 
qu'on  ne  mît  la  main  sur  eux.  Le  chef  harangua  le 
peuple  et  l'armée,  en  rappelant  que  Pétion,  après  son 


396     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

entrevue  avec  Rigaud,  au  Pont  de  Miragoâne,  brûla  les 
papiers  qui  compromettaient  beaucoup  de  gens  apparem- 
ment inoffensifs,  mais  que,  lui,  il  ne  les  brûlerait  pas. 
Ce  fut  une  panique  indicible  .  .  .  mais  le  chef  repartit, 
deux  jours  après,  sans  avoir  fait  rechercher  âme  qui  vive  ; 
et  les  Capois  restèrent  en  paix  jusqu'à  la  fin  de  sa  cons- 
ciencieuse présidence. 

La  deuxième  insurrection  fut  celle  du  général  Gallu- 
mette,  aux  Gonaïves  ;  elle  n'eut  pas  un  meilleur  sort.  Le 
général  Montmorency  Benjamin,  commandant  militaire 
de  l'arrondissement,  se  montra  d'une  sévérité  mémorable. 
Plus  d'un  mois  après  l'affaire,  on  continua  à  exécuter 
des  citoyens,  arrêtés  par-ci  par-là  et  soupçonnés  d'avoir 
participé  à  la  prise  d  armes.  Le  gouvernement  dut  inter- 
venir énergiquement  pour  faire  cesser  ces  exécutions 
illégales  et  barbares. 

Avant  ces  deux  insurrections,  dont  on  pourrait  né- 
gliger la  mention,  un  fait  d'une  plus  haute  importance 
s'accomplit  sous  le  même  gouvernement  du  président 
Saget.  En  1871,  après  le  pénible  échec  subi  par  la 
France,  qui  faillit  être  écrasée  sous  les  bottes  prus- 
siennes, il  y  eut,  en  Haïti,  d'unanimes  protestations  de 
sympathie  en  faveur  de  la  grande  blessée.  Le  plus  re- 
marquable de  nos  poètes  fit  jaillir  de  son  burin  ïambique 
une  «  Ode  à  la  France,»  dans  laquelle  l'accent  indigné 
et  les  invectives  ailées  s'unissent  pour  former  un  chef 
d'oeuvre  digne  de  figurer  parmi  les  Châtiments  d'Hugo. 
L'écho  en  retentit  sans  doute  jusqu'à  Berlin.  Bientôt 
un  vaisseau  de  guerre  commandé  par  un  capitaine  Batch 


» 

et  la  République  d'Haïti  397 

se  présenta  inopinément  dans  les  eaux  de  Port-au-Prince, 
avec  un  ultimatum  de  payer  hic  et  nunc  «  quinze  mille 
dollars  »  pour  un  prétendu  pillage  que  les  révolution- 
naires de  1865  auraient  fait  au  Cap,  dans  les  magasins 
d'un  Allemand,  M.  Friedrich  Stapenhorst,  qui  ne  fut 
pas  le  moins  surpris  de  cette  protection  tardive!  Jamais 
le  consul  du  roi  de  Prusse  n'avait  fait  la  moindre  repré- 
sentation sur  cette  affaire,  depuis  sept  ans  que  la  rébellion 
du  Cap  était  étouffée  ;  mais  avant  même  que  le  capitaine 
Batch  eût  notifié  son  ultimatum,  il  avait  saisi  les  deux 
bateaux  de  guerre  haïtiens,  qui  étaient  à  Tancre  dans  la 
rade,  avec  la  négligence  qui  caractérise  les  militaires  ou 
les  marins  de  ce  pays.  Il  ne  les  lâcha  qu'après  que  les 
quinze  mille  dollars  lui  furent  comptés,  rubis  sur  l'ongle, 
après  avoir  refusé  toute  discussion.  Ce  fut  le  premier 
contact  de  la  République  d'Haïti  avec  les  procédés  de  la 
diplomatie  allemande.  Le  bon  fabuliste  français  avait 
écrit  finement, 

«  La  raison  du  plus  fort  est  toujours  la  meilleure.» 
Pour  léonine  que  soit  cette  maxime,  elle  implique,  au 
moins,  qu'il  faille  trouver  une  raison  quelconque  à  faire 
valoir  par  la  force;  mais  la  devise  de  cette  diplomatie, 
dans  sa  violence  et  sa  rudesse  d'un  autre  âge,  s'énonce 
plus  crûment:  Gewalt  geht  vor  Recht. 

Malheureusement,  le  grand  homme  de  Saint-Marc, — 
pour  n'avoir  pas  été  assez  ménagé  par  les  opposants,  qui 
ne  voulaient  que  le  bien  de  la  nation,  ou  pour  tenir  une 
parole  qu'il  n'avait  nul  droit  de  donner,  —  ternit  sa  belle 
présidence  par  un  coup  d'État  qui  facilita  l'avènement 


398     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

du  général  Domingue  à  la  première  magistrature  d'Haïti, 
sur  la  ruine  des  institutions  pour  la  défense  desquelles 
les  uns  et  les  autres  n'avaient  pas  reculé  de  lancer  le 
pays  dans  toutes  les  horreurs  de  la  guerre  civile.  Cette 
fin  lamentable  du  quatriennat  du  président  Saget  est 
d'autant  plus  regrettable  que  l'historien  doit  reconnaître 
que,  de  toutes  nos  administrations  républicaines,  sa  pré- 
sidence est  la  plus  propre  à  servir  de  modèle  à  la  démo- 
cratie haïtienne,  dont  la  devise  doit  être  :  «  Honnêteté, 
liberté  et  justice,  par  l'ordre  légalement  établi.» 

Michel  Domingue 

Dès  Tannée  1873,  après  les  élections  législatives  qui 
donnèrent  une  majorité  incontestable  au  groupe  de  dé- 
putés exerçant  un  sévère  contrôle  parlementaire  sur  l'ad- 
ministration, il  s'était  produit  une  dissidence  qui  empêcha 
le  fonctionnement  du  pouvoir  législatif.  Les  députés 
qui  désiraient  l'avènement  du  général  Domingue  à  la 
présidence  étaient  en  minorité;  mais  en  s'abstenant,  ils 
privèrent  la  Chambre  du  quorum  constitutionnel  et  la 
réduisirent  à  l'impossibilité  de  travailler.  La  session  ordi- 
naire ayant  manqué,  par  suite  de  cette  dissidence,  une 
session  extraordinaire  fut  ouverte,  sur  la  convocation 
spéciale  du  Président.  On  espérait  que  le  jeu  des  insti- 
tutions reprendrait  son  cours  habituel;  mais  une  inter- 
pellation maladroite  du  député  Thoby,  mise  en  avant 
malgré  les  avertissements  et  les  objurgations  du  séna- 
teur Duponsy  Dupont,  vint  tout  embrouiller,  en  créant 


et  la  République  d'Haïti  399 

une  situation  sans  issue.  La  session  fut  fermée  à  Textra- 
ordinaire  et  toutes  les  relations  entre  le  pouvoir  légis- 
latif et  le  pouvoir  exécutif  furent  constitutionnellement 
suspendues. 

Les  choses  en  étaient  là,  quand  arriva  le  15  mai  1874, 
date  à  laquelle  le  général  Saget  devait  quitter  le  palais 
présidentiel,  d'après  la  Constitution  et  le  décret  de  l'As- 
semblée Nationale,  qui  l'avait  revêtu  de  ses  hautes  fonc- 
tions. En  vain,  les  membres  de  l'opposition,  voyant  les 
dangers  d'une  telle  conjoncture,  l'ad jurèrent-ils  de  gar- 
der lé  pouvoir,  jusqu'à  ce  qu'il  piit  être  constitutionnelle- 
ment transmis  à  un  successeur  régulièrement  élu.  Il 
s'attacha  judaïquement  à  la  lettre  de  la  Constitution, 
mais  fit  venir  le  général  Domingue  à  la  capitale,  sous  le 
prétexte  de  maintenir  Tordre.  Le  Conseil  des  Secré- 
taires d'État,  composé  des  amis  de  ce  général,  le 
nomma  général  en  chef  de  l'armée,  titre  qui  équivalait, 
dans  la  circonstance,  à  celui  de  chef  de  l'État.  Le  tour 
était  joué.  Des  élections  furent  décrétées  pour  la  for- 
mation d'une  Constituante  qui  nomma  l'ancien  président 
provisoire  du  Sud,  Président  d'Haïti,  pour  une  période 
de  sept  ans,  en  modifiant  profondément  toutes  les  insti- 
tutions et  tous  les  principes  consacrés  par  la  Constitution 
de  1867  ramenés  au  régime  de  l'autorité  personnelle. 

Ce  que  l'on  redoutait,  dans  l'avènement  du  général 
Domingue,  c'était  surtout  son  neveu,  M.  Septimus  Ra- 
meau, qui  exerçait  une  influence  absolue  sur  ce  vieux 
général,  caduc  et  bonasse,  quoique  capable  de  décisions 
terribles,  comme  il  en  avait  donné  l'exemple  aux  Cayes, 


400     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

durant  les  événements  de  1868,  où  il  fit  bombarder  les 
prisons  chargées  d'hommes,  de  femmes  et  d'enfants  qui 
s'y  trouvaient  enfermés,  sous  le  simple  soupçon  qu'ils 
étaient  en  communication  avec  l'ennemi.  Ces  préven- 
tions ne  furent  pas  vaines;  car  une  vice-présidence  fut 
créée  pour  Septimus  Rameau,  non  à  la  manière  améri- 
caine, mais  lui  laissant  l'exercice  effectif  du  pouvoir. 
L'autorité  du  vice-président  n'avait  point  de  limite;  à 
peine  était-elle  contrebalancée  par  l'influence  du  général 
Lorquet,  qui  venait  en  deuxième  rang  dans  la  confiance 
béate  du  président  décrépit. 

Septimus  Rameau  appartenait  à  une  fort  ancienne 
famille  des  Cayes,  laquelle  offrait  les  plus  beaux  types 
de  la  race  africaine  en  Haïti.  Il  avait  une  instruction 
au-dessus  de  la  moyenne,  mais  pleine  de  lacunes,  dont 
il  ne  paraissait  point  se  douter.  Il  aimait  à  parader: 
ainsi  n'ayant  guère  milité  dans  les  rangs  de  l'armée,  si 
tant  est  qu'il  y  figurât  jamais,  le  vice-président  s'affubla 
d  un  uniforme  de  général,  à  l'instar  de  Dumesle  Hérard. 
Il  s'admirait  et  cherchait  à  s'imposer  à  l'attention  sinon 
à  l'admiration  des  autres,  soit  par  ses  gestes  étudiés,  soit 
par  ses  idées  qu'il  exprimait  d'une  manière  spéciale.  Il 
bégayait  légèrement;  mais  on  se  demande  s'il  y  avait  là 
une  infirmité  naturelle  ou  un  moyen  artificiel  de  ne 
lâcher  une  expression,  qu'après  l'avoir  pesée  et  tournée 
à  sa  façon;  car  on  sentait  qu'il  s'y  complaisait,  dans  le 
visible  désir  d'en  tirer  un  ton  sentencieux,  qui  donnât 
à  sa  parole  tout  le  poids  de  l'autorité.  Aussi  bien,  ce 
qui  le  caractérisait  particulièrement,  ce  fut  son  despo- 


et  la  République  d'Haïti  401 

tisme  intolérant,  inouï,  poussé  à  la  névropathie.  Per- 
sonne ne  pouvait  le  contredire,  encore  moins  lui  résister, 
à  moins  d'y  mettre  tout  Tart  du  persiflage,  en  lui  mon- 
trant qu'il  avait  à  se  surpasser.  Avec  cela  une  grande 
étroitesse  d'esprit,  peu  d'énergie  morale,  encore  moins 
de  vigueur  intellectuelle.  Il  avait  tout  ce  qu'il  fallait 
pour  écarter  les  gens  de  haute  moralité,  les  collabora- 
teurs laborieux  et  sincères;  et  pour  faire  l'affaire  des 
jouisseurs  habiles,  sachant  la  valeur  d'une  condescen- 
dance opportune,  adroitement  relevée  par  de  brusques 
franchises,  qui  s'atténuent,  reculent  et  se  confondent  en 
un  nouvel  hommage  mille  fois  plus  flatteur,  après  une 
pointe  d'humeur  du  vaniteux  que  l'on  veut  exploiter. 
Tel  est  l'homme  qui  gouvernait,  au  nom  du  président 
Domingue.  Noir,  il  avait  plutôt  pour  principaux  amis 
politiques  des  hommes  de  couleur  de  tous  les  points  du 
pays.  Il  leur  donna  les  meilleures  fonctions,  si  bien  que, 
malgré  l'horreur  qu'a  toujours  causée  son  nom,  après 
la  journée  du  i"  mai  1875,  on  ne  lui  a  jamais  attribué 
des  haines  de  caste.  Tandis  qu'il  prouvait  par  ses  actes 
qu'il  n'avait  aucun  lien  avec  le  piquétisme,  il  affectait  de 
menacer  continuellement  ses  adversaires,  —  composés  en 
majeure  partie  de  mulâtres,  —  des  masses  qu'il  se  croyait 
en  mesure  de  déchaîner  sur  la  société.  Il  a  été  l'inven- 
teur du  terme  de  «  grand  parti  national,»  désignant  la 
majeure  partie  du  peuple  haïtien;  mais  jamais  homme 
ne  fut  plus  indifférent  aux  revendications  politiques  que 
cette  majorité  pourrait  essayer.  C'était  à  la  fois  niais  et 
insensé,  l'œuvre  d'un  déséquilibré. 


402     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

De  plus  en  plus  convaincu  de  son  infaillibilité,  infatué 
de  sa  personne,  au  point  de  commander,  —  rapporte-t- 
on,—  sa  propre  statue,  pour  être  érigée  au  Panthéon 
national  qu'il  rêvait  plus  pour  lui-même  que  pour  les 
héros  de  notre  indépendance,  il  en  vint  à  ne  pouvoir 
point  tolérer  que  ses  adversaires  politiques  partageassent 
avec  lui  Tair  natal,  même  quand  ceux-ci  montraient  une 
réserve,  une  correction  d'attitude  qui  ne  laissât  de  place 
au  moindre  prétexte  de  persécution.  Le  i*'  mai  1875,  ^ 
ordonna  l'arrestation  des  trois  généraux  Brice,  Monplaî- 
sir  Pierre  et  Boisrond-Canal.  Le  premier  tomba  dange- 
reusement blessé,  en  essayant  de  gagner  le  consulat  es- 
pagnol, où  il  mourut;  le  deuxième  se  défendit  héroïque- 
ment, dans  son  domicile,  dont  Tinviolabilité  constitution- 
nelle fut  scellée  de  son  sang  et  de  sa  vie;  le  troisième, 
plus  heureux,  put  gagner  à  temps  la  légation  américaine 
où  il  trouva  une  protection  utile.  Plus  de  quarante  ci- 
toyens paisibles  et  aucunement  incriminés,  des  divers 
points  de  la  République,  furent  décrétés  de  bannisse- 
ment, sur  le  simple  bon  plaisir  du  gouvernement. 

Toutes  ces  persécutions  n'avaient  pour  but  que  de  fa- 
ciliter la  réalisation  de  l'idée  fixe  qu'avait  Septimus  Ra- 
meau de  fonder  une  Banque  d'État,  suivant  la  concep- 
tion abstruse  qu'il  en  avait  eue,  depuis  une  quinzaine 
d'années.  Un  emprunt  fut  négocié  sur  la  place  de  Paris, 
au  capital  nominal  de  60,000,000  de  francs.  La  Chambre 
et  le  Sénat,  dont  les  membres  étaient  plutôt  nommés 
par  le  pouvoir  exécutif  qu'élus  par  le  peuple,  acceptèrent 
tout  et  sanctionnèrent  tout.     La  dette  publique  fut  sur- 


et  la  République  d'Haïti  403 

chargée  de  cette  énorme  valeur  dont  seulement  une  in- 
signifiante partie  entra  en  Haïti. 

La  mesure  fut  comble  et  elle  déborda,  enfin.  La  va- 
leureuse et  noble  ville  de  Jacmel  leva  Tétendard  de  la 
Révolution.  Déjà  elle  était  investie;  toutes  les  forces 
gouvernementales  allaient  l'envahir,  quand  la  ville  du  Cap 
se  prononça,  entraînant,  après  trois  jours,  tout  le  départe- 
ment du  Nord  dans  la  protestation  révolutionnaire.  La 
nouvelle  en  étant  parvenue  à  Port-au-Prince,  Septimus 
Rameau  sentit  que  tout  était  perdu.  Le  15  avril  1876, 
il  monta  à  cheval,  proféra  des  menaces  ;  mais,  en  réalité, 
il  ne  cherchait  qu'à  retirer  des  caves  de  sa  Banque  au- 
tant d'or  qu'il  lui  était  possible  d'en  soustraire.  Le  peu- 
ple, mis  en  alerte,  surveillait  ses  allures.  Son  manège 
fut  bientôt  découvert  et  on  en  fut  assez  enhardi  pour  lui 
courir  sus.  Quand  il  se  douta  de  l'orage  qui  grondait 
sur  sa  tête  et  qu'il  sortit,  ruisselant  de  sueur,  des  sou- 
terrains de  l'édifice  en  fer  de  la  Place  de  l'Intendance, 
resté  plus  de  vingt  ans  vide  d'emploi  mais  gros  de  sou- 
venirs, ses  bottes,  ses  poches,  sa  ceinture,  tout  était  si 
bourré  d'or,  qu'il  était  à  peine  maître  de  ses  mouvements. 
On  commença  dès  lors  à  lui  donner  la  chasse,  au  cri  de 
«  Vive  la  révolution  !  »  Alourdi  et  affolé,  il  n'eut  pas 
même  le  temps  d'entrer  une  dernière  fois  chez  lui.  Il 
se  joignit  au  cortège  des  diplomates  étrangers  venus 
pour  protéger  la  fuite  du  vieux  président.  L'émeute,  se 
sentant  maîtresse  de  la  situation,  devint  de  plus  en  plus 
audacieuse.  Septimus  Rameau  fut  tué  au  bras  même 
du  ministre  de  France  ou  du  Consul  d'Espagne,  tandis 


404     M.  Roosez'clt,  Président  des  États-Unis, 

que  Domingue  reçut  une  blessure  dont  il  mourut,  peu 
après,  à  Kingston  où  il  s'était  réfugié. 

Boisrond-Canal 

A  la  chute  du  gouvernement  de  Domingue-Rameau. 
comme  on  disait  en  ce  temps-là,  tout  le  monde  était 
anxieux  d'avoir,  à  la  tète  du  pays,  une  administration 
éclairée,  aussi  respectueuse  des  libertés  publiques  que 
des  deniers  de  l'État,  faisant  exécuter  les  lois  et  mainte- 
nant Tordre,  telle  enfin  avait  commencé  à  se  montrer 
l'administration  du  général  Saget,  quand  ce  président 
versa  dans  Tomière  d'un  misérable  coup  d'État.  Celui 
vers  qui  allaient  la  confiance  et  la  sympathie  de  la  ma- 
jorité des  patriotes  haïtiens,  fut  M.  Boyer  Bazelais,  sous 
la  direction  de  qui  était  graduellement  né  un  courant 
politique,  sain  et  généreux,  faisant  de  la  justice,  de  la 
liberté  et  du  respect  de  la  loi  les  bases  cardinales  du  dé- 
veloppement national.  C'était  le  candidat  de  tous  ceux 
qui,  en  dehors  des  anciens  partis  et  des  coteries  exis- 
tantes, ne  visaient  qu'au  relèvement  de  notre  pays,  tombé 
si  bas  qu'il  en  suintait  une  honte  patriotique,  assombris- 
sant le  front  des  plus  fiers,  lorsqu'ils  réfléchissaient  et 
écoutaient  leur  conscience  de  citoyens.  Quand  donc,  le 
17  juillet  1876,  on  apprit  que  de  l'urne  législative  avait 
surgi  le  nom  du  général  Boîsrond-Canal,  avec  une  ma- 
jorité écrasante,  ce  fut  une  déception  générale  parmi  les 
hommes  capables  de  penser.  Au  Cap,  on  resta  deux 
jours  à  douter  de  l'exactitude  d'une  telle  nouvelle.  Toutes 
les  physionomies  étaient  mornes  et  tous  les  esprits  cons- 


et  la  République  d'Haïti  405 

ternes.  On  dut  se  faire  enfin  à  la  réalité;  et  le  vote  de 
l'Assemblée  Nationale,  ayant  toute  l'autorité  des  formes 
constitutionnelles,  fut  respecté,  quoique  accepté  avec 
regret. 

Une  des  bizarreries  politiques  d'Haïti,  c'est  que  cette 
même  majorité  que  le  pays  avait  envoyée  à  la  Chambre, 
pour  élire  Boyer  Bazelais,  —  ayant  failli  à  ce  mandat,  en 
quelque  sorte  impératif,  en  choisissant  son  compétiteur 
comme  président  d'Haïti,  —  se  rangea  immédiatement 
sous  sa  bannière,  après  l'élection  présidentielle!  Le  ré- 
sultat en  fut  que  le  général  Boisrond-Canal,  élu  premier 
magistrat  de  la  République,  sans  aucune  popularité  dans 
le  pays,  sans  une  grande  capacité  personnelle,  sans  appui 
dans  les  Chambres  législatives,  n'avait  rien  de  ce  qui 
rend  possible  un  gouvernement  digne  de  ce  nom.  Tout 
autre,  à  sa  place,  se  serait  peut-être  démis  d'un  pouvoir 
si  piteusement  proportionné;  mais  il  n'en  eut  guère  souci. 
N'ayant  ni  le  cœur  généreux,  ni  l'esprit  naturellement 
philosophique  de  Pétion,  il  adopta  son  laisser  aller,  qu'il 
traduisit  en  laisser  grainain.  Des  frottements,  des  heurts 
se  manifestèrent  dès  le  premier  jour,  entre  le  pouvoir 
législatif,  dont  les  principaux  leaders  étaient  les  chefs 
réels  du  pays,  —  par  l'opinion  publique,  —  et  le  pouvoir 
exécutif,  dénué  de  prestige  et  de  ressort.  Le  président, 
que  son  insouciance  du  rôle  de  chef  d'État  dans  un  pays 
neuf  a  fait  passer  comme  un  modèle  de  simplicité  et  de 
dëbonnaireté,  ne  se  fit  aucune  bile:  «  Laisses  grainain!  » 
disait-il. 

Mais  la  débonnaireté  du  général  Boisrond-Canal  n'é- 


4o6     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

tait  qu'apparente.  Ayant  Tair  de  subir  l'opposition  avec 
bonne  hiuneur,  il  s'en  vengea,  pourtant,  d'une  façon  in- 
directe et  sournoise.  Stylées  ou  systématiquement  aban- 
données à  elles-mêmes,  les  autorités  militaires  auxquelles 
incombent,  en  majeure  partie,  le  service  de  la  police  et 
le  maintien  de  la  sécurité  publique,  suivant  nos  mœurs 
administratives,  ne  recherchaient  ni  les  assassinats,  ni  les 
vols,  ni  crimes  ni  délits.  La  vie  et  les  biens  des  citoyens 
étaient  exposés  aux  pires  entreprises.  Au  Cap-Haïtien, 
les  coups  de  feu  résonnaient  et  les  balles  sifflaient,  jour 
et  nuit,  à  travers  les  rues.  On  était  blessé,  tué,  sans 
savoir  d'où  partaient  les  projectiles,  aucune  perquisition 
n'étant  faite.  Les  magasins  étaient,  de  temps  à  autre, 
enfoncés  et  dévalisés  par  des  bandes  dont  les  repaires 
étaient  connus,  mais  qu'on  n'inquiétait  point.  Les  jour- 
naux tonnaient  avec  toute  l'ampleur  imaginable  d'une 
liberté  illimitée  de  la  presse;  mais  les  choses  allaient  le 
même  train.  Quand  on  s'en  plaignait  directement  à  un 
membre  du  gouvernement,  il  répondait  ironiquement: 
((  Comment  voulez-vous  que  nous  puissions  mettre  de 
l'ordre,  avec  les  interpellations  et  les  votes  de  non-con- 
fiance dont  nous  sommes  constamment  menacés  ?  »  Les 
autorités  militaires  répondaient  qu'elles  ne  voulaient  pas, 
en  essayant  d'arrêter  les  délinquants,  être  qualifiées  d'ar- 
bitraires par  les  journaux  qui  leur  contestaient  les  plus 
légères  prérogatives.  Les  injonctions  du  Code  d'Instruc- 
tion criminelle  ou  du  Code  pénal  leur  paraissaient  une 
humiliation,  un  général  haïtien  n'étant  convaincu  de  son 
autorité  que  lorsqu'il  fait  sa  volonté. 


et  la  République  d'Haiti  407 

Une  Commission  d'Enquête  parlementaire,  dont  le  tra- 
vail remarquable  fut  surtout  Tœuvre  des  députés  Boyer 
Bazelais,  Edmond  Paul  et  Price,  avait  accompli  une  mer- 
veille d'investigation  financière,  en  tirant  au  clair  l'im- 
mense scandale  de  l'emprunt  Domingue.  Son  rapport, 
appuyé  de  pièces  justificatives  exactes  et  rédigé  avec  une 
clarté  aussi  sobre  que  lumineuse,  ne  prêtait  point  au 
doute,  quant  aux  malversations  commises  par  tout  un 
concert  de  spéculateurs  effrontés.  Le  gouvernement 
français,  avec  ses  traditions  de  bonne  comptabilité  et 
d'honnêteté  administrative,  ne  pourrait  qu'applaudir  un 
tel  travail,  si  le  pouvoir  exécutif,  appelé  à  faire  le  né- 
cessaire, avait  satisfait  consciencieusement  à  ses  devoirs. 
Mais  le  secrétaire  d'État  des  Finances  et  des  Relations 
Extérieures  ou  le  ministre  d'Haïti  à  Paris,  furent  les  pre- 
miers à  crier  contre  la  sévérité  des  enquêteurs  et  ne 
tinrent  que  mollement  la  main  au  règlement  de  cet  em- 
prunt, suivant  les  bases  encore  fort  avantageuses  qui 
avaient  été  fixées  par  la  Commission  d'Enquête  parle- 
mentaire. Pour  jeter  le  discrédit  sur  leur  œuvre,  on 
préféra  négliger  les  démarches  propres  à  faire  recon- 
naître par  la  France  le  gouvernement  du  président  Bois- 
rond-Canal,  en  rejetant  l'odieux  sur  Boyer  Bazelais  et 
Edmond  Paul. 

Cet  absentéisme  administratif  alla  si  loin  que  les  mem- 
bres de  l'opposition  parlementaire  se  laissèrent  prendre 
à  un  piège,  englués  par  leur  patriotisme  même.  En 
1877,  Edmond  Paul  vint  au  Cap  et  fit  sentir  à  ses  amis 
qu'il  fallait  s'organiser  pour  défendre  le  gouvernement 


4o8     Af.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

contre  lui-même»  en  leur  démontrant  que  c'était  la  seule 
façon  d'assurer  une  transmission  légale  du  pouvoir.  Le 
même  mot  d'ordre  fut  passé  aux  Gonaîves  et  dans  toute 
la  République.  Cette  organisation  patriotique  et  désin- 
téressée fut  faite  à  temps.  A  partir  de  1878,  les  conspi- 
rations et  les  tentatives  d'insurrection  se  suivirent,  contre 
le  gouvernement  du  général  Boisrond-Canal,  avec  une 
régularité  déconcertante.  Dans  le  Nord,  particulièrement 
au  Cap,  ce  furent  les  adhérents  de  l'opposition,  qui  res- 
tèrent debout,  autour  des  aqtorités  militaires,  pour  le 
maintien  de  Tordre,  les  troupes  soldées  étant  tombées  au- 
dessous  de  toute  imagination.  A  Port-au-Prince,  ce  fut 
la  même  chose.  En  mars  1878,  le  président,  sachant  ou 
non  que  son  premier  lieutenant,  le  général  Louis  Tanis, 
préparait  un  coup  de  main  contre  Tordre  de  choses  établi, 
partit  inopinément  pour  une  de  ces  tournées  qui  lui  ont 
si  bien  mérité  son  brevet  de  simplicité  présidentielle. 
Aux  amis  qui  lui  exprimaient  leur  crainte  de  son  absence 
inopportune,  il  répondit:  «  Laissez  grainainî  »  Les  mem- 
bres de  l'opposition  durent  s'entendre  avec  M.  Félix 
Carrié,  secrétaire  d'État  des  Finances,  chargé  du  gou- 
vernement, en  l'absence  du  chef,  pour  résister  au  général 
Tanis,  entre  les  mains  de  qui  était  laissée  l'autorité  mili- 
taire. Ce  général  effectua  son  mouvement;  mais,  voyant 
que  la  ville  avait  organisé  une  résistance  sérieuse  contre 
lui,  il  se  retira  au  Fort  National,  où  il  fut  enfermé  plu- 
sieurs jours  et  d'où  il  s'enfuit,  en  apprenant  le  retour  à 
la  capitale  du  chef  de  TÊtat,  qui  allait  marcher  contre 
lui.    Ce  mouvement  coïncida  avec  une  levée  de  boucliers 


et  la  République  d'Haïti  409 

dans  le  Nord,  où  le  général  Gélus  Bienaimé  s'insurgea 
à  Limonade,  comptant  sur  une  prise  d'armes  au  Cap.  Là 
encore,  ce  furent  principalement  les  amis  de  l'opposition 
qui  défendirent  le  gouvernement.  Mais  au  lieu  de  tenir 
sérieusement  compte  de  ces  faits  suggestifs  et  de  s'en 
montrer  réconnaissant,  le  président  en  tira  le  plus  ma- 
chiavélique profit,  pour  l'échec  qu'il  désirait  infliger  à  ce 
groupe  politique  qui  avait  adopté  l'appellation  de  «  parti 
libéral.»  Son  animosité  contre  les  chefs  de  l'opposition 
parlementaire  ne  se  cacha  plus.  Cependant,  soit  pour  se 
donner  un  prétexte  éclatant,  soit  pour  éprouver  le  cou- 
rage de  ceux  dont  le  contrôle  l'irritait,  il  fit  présenter 
à  la  Chambre  des  députés,  en  juin  1878,  un  projet  de 
révision  de  la  Constitution  de  1867,  étendant  la  durée  de 
la  présidence  et  renforçant  les  prérogatives  du  pouvoir 
exécutif.  Il  oubliait,  sans  doute,  que  c'est  lui,  en  per- 
sonne, qui  avait  commandé  le  feu  de  peloton  d'exécution 
de  Salnave,  fusillé  au  nom  de  cette  même  Constitution  de 
1867,  devenue,  dès  lors,  sacrée  pour  tous  ceux  qui  avaient 
trempé  dans  cette  fin  tragique  d'un  chef  d'État,  encore 
plus  sacrée  pour  celui  qui  a  prononcé  des  paroles  qui  sont 
dans  le  domaine  de  l'histoire. 

Le  président  de  la  Chambre,  M.  Hannibal  Price,*  une 
des  plus  belles  intelligences  qu'ait  produites  Haïti,  céda 
son  fauteuil  au  premier  secrétaire.  Dans  un  de  ces 
magnifiques  discours  où  il  mêlait  la  verve  railleuse  d'un 

'  H.  Price  était  un  ancien  salnaviste.  Son  père,  sympathique 
vieillard  dont  la  conversation  était  aussi  agréable  qu'instructive, 
était  un  libéral  démocrate,  ancien  partisan  ou  admirateur  des  ré- 
volutionnaires de  1843. 


4IO     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Canning  à  la  logique  irrésistible  d'un  Manuel,  il  enleva 
le  vote  unanime  de  l'assemblée,  en  opinant  à  passer  à 
Tordre  du  jour,  sans  s'arrêter  à  discuter  le  projet  prési- 
dentiel! Le  secrétaire  d'État  de  l'Intérieur,  M.  Turenne 
Carné,  présent  au  banc  de  l'Exécutif,  se  montra  peu 
affecté  de  ce  vote  cinglant,  lequel,  déclara-t-il,  ne  lui 
causait  ni  plaisir  ni  regret;  .  .  .  mais  c'était  juste  ce 
qu'attendait  le  général  Boisrond-Canal  pour  prendre  car- 
rément position. 

Pendant  le  Gouvernement  provisoire  de  1876,  le  père 
du  général  Boisrond-Canal,  à  la  tête  des  jeunes  gens  for- 
mant la  garde  nationale  de  Port-au-Prince,  avait  donné 
la  chasse  au  général  Salomon,  qui  s'était  empressé  de 
rentrer  dans  le  pays,  en  apprenant  la  chute  du  gouverne- 
ment de  Domingue.  L'ancien  ministre  de  Soulouque  fut 
obligé  de  regagner  la  terre  étrangère  et  ne  put  revenir 
qu'après  l'installation  d'un  gouvernement  définitif.  A  ce 
fait,  qui  avait  créé  une  animosité  profonde,  parmi  un 
groupe  de  citoyens,  contre  Boisrond-Canal  et  les  siens, 
vint  s'en  ajouter  un  autre  beaucoup  plus  irritant.  Si 
le  président  imitait  le  laisser  aller  de  Pétion,  il  exagéra 
la  pratique  de  Boyer,  en  n'appelant  aux  charges  publi- 
ques lucratives  que  les  hommes  de  sa  nuance,  c'est-à- 
dire  les  mulâtres.  Cette  dernière  particularité  était  le 
côté  dominant  de  la  politique  du  général  Boisrond-Canal  ; 
et  l'on  pourrait  dire  que  c'était  toute  sa  politique.  Mais 
poussé  par  son  animosité  contre  les  contrôleurs  rigides 
de  son  administration,  il  n'y  prit  aucune  garde.  Vou- 
lant détruire  l'influence  saine  et  loyale  que  Boyer  Baze- 


et  la  République  d'Haïti  411 

lais  exerçait  sur  le  pays,  il  combina  le  plan  monstrueux 
de  soulever,  contre  son  antagoniste,  la  question  de  cou- 
leur. Le  chef  du  parti  libéral  ayant  été  d'une  nuance 
très  claire,  on  organisa  une  campagne  abominable,  ar- 
guant qu'en  ambitionnant  la  présidence,  il  n'avait  en  vue 
que  de  mettre  le  peuple  au  carcan.  Le  président  fit 
appeler  ses  commandants  d'arrondissement  et  leur  passa 
l'ordre  de  combattre  tous  les  candidats  à  la  députation 
nationale  qu'ils  soupçonnaient  en  faveur  de  Bazelais. 
L'ordre  fut  donné  à  l'administrateur  des  finances  du  Cap, 
par  exemple,  de  mettre  à  la  disposition  de  l'autorité  mi- 
litaire toutes  les  valeurs  qui  pourraient  lui  faire  besoin 
pour  cette  campagne  inconstitutionnelle,  sous  la  forme  de 
ration  extraordinaire  de  l'armée.  Ces  commandants  mi- 
litaires, bien  catéchisés,  appelèrent  autour  d'eux  tous 
ceux  qui  menaçaient,  la  veille,  l'existence  du  gouverne- 
ment et  leur  proposèrent  une  alliance  contre  ceux  dont 
l'énergique  concours  avait  été  le  seul  obstacle  au  triomphe 
de  l'insurrection.  Il  fallait  choisir  les  candidats  officiels 
dans  le  sein  de  ces  nouveaux  amis.  Cela  fut  fait.  Pour 
s'assurer  la  protection  gouvernementale,  ceux-là  firent 
semblant  d'adhérer  à  la  candidature  présidentielle  du  gé- 
néral Mentor  Nicolas,  qui  était  l'homme  de  parade  du 
président  Boisrond-Canal  ;  mais  ils  étaient  plutôt  les  amis 
politiques  du  général  Salomon.  C'est  ainsi  qu'ils  s'intro- 
duisirent intelligemment  dans  la  Chambre  des  députés, 
sous  l'égide  de  celui  qui,  —  par  tradition,  —  était  le  plus 
vif  adversaire  de  leur  chef,  à  qui  son  long  exil  avait  fait 
une  espèce  d'auréole,  comme  s'il  serait  un  nouveau  Pro- 


412     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

méthée,  enchaîné  sur  le  rocher  de  Saint-Thomas  ou  sur 
les  rives  de  la  Jamaïque,  en  expiation,  pour  avoir  crié 
tout  haut  contre  le  préjugé  de  couleur. 

Quand  les  députés  se  furent  réunis  à  Port-au-Prince 
et  que,  par  des  causes  que  l'histoire  n'a  pas  complètement 
éclaîrcies,  eut  lieu  la  panique  survenue  le  30  juin  1879, 
en  pleine  Qiambre  des  Représentants,  les  partis  avaient 
déjà  commencé  à  se  dessiner  assez  nettement.  Boyer 
Bazelais,  rempardé  dans  sa  maison,  entouré  de  fidèles  et 
nombreux  amis,  qui  se  dévouèrent  héroïquement  à  la  dé- 
fense de  sa  vie,  ne  put  continuer  à  résister,  surtout  quand 
un  ancien  adhérent,  intelligent  mais  malfaisant,  eut  l'idée 
géniale  de  faire  allumer  l'incendie  autour  de  cette  maison 
de  la  rue  Pavée,  où  il  fréquentait  religieusement,  six  ans 
auparavant  !  La  débâcle  du  libéralisme  s'ensuivit,  à  l'ac- 
clamation du  gouvernement  et  de  ses  alliés.  Mais  ces  ac- 
clamations avaient  deux  significations  distinctes.  Tandis 
que  le  président  Boisrond-Canal  exultait  de  l'écrasement 
de  ceux  dont  le  contrôle  patriotique  et  sévère  l'avait  pré- 
servé,—  jusqu'à  ces  derniers  temps,  —  de  tout  stigmate 
de  malversations  financières,  le  groupe  campé  à  cent  pas 
du  Palais  présidentiel  applaudissait  l'anéantissement  po- 
litique du  gouvernement. 

L'écho  des  événements  de  Port-au-Prince  avait,  en 
quelques  jours,  mis  debout  la  ville  des  Gonaïves,  le  dé- 
partement du  Nord,  avec  la  ville  du  Cap.  Le  général 
Boisrond-Canal,  qui  savait  se  battre,  à  la  guerre,  pensa 
faire  face  à  l'orage;  il  y  convia  ceux  qu'il  avait  dressés 
contre  le  programme  et  contre  la  candidature  de  Boyer 


et  la  République  d^ Haïti  413 

Bazelais:  pour  toute  réponse,  ils  lui  firent  honnêtement 
comprendre  qu'il  devait  s'embarquer,  pour  laisser  au  pays 
les  facilités  de  s'entendre  et  de  se  ressaisir.  Il  abdiqua 
mélancoliquement,  le  17  juillet  1879,  ayant  passé  juste 
trois  années  au  Palais  National. 


LA  POLITIQUE  HAÏTIENNE 

La  chute  du  président  Boisrond-Canal,  coïncidant  avec 
la  débâcle  du  parti  libéral,  fut  une  leçon  saisissante  et 
suggestive.  Pour  ne  point  remuer  des  souvenirs  poli- 
tiques, qu'il  ne  serait  point  utile  d'attiser,  à  cette  heure, 
nous  glisserons  sur  les  réflexions  philosophiques  ou  so- 
ciologiques que  comporte  un  tel  enseignement.  Pour 
la  même  raison,  nous  n'irons  pas  plus  loin  dans  l'examen 
historique  des  gouvernements  haïtiens.  Cette  circonspec- 
tion, mise  en  regard  de  notre  accessibilité  jusqu'à  M. 
Roosevelt,  en  étudiant  le  développement  national  de 
l'Union  américaine,  montre  où  en  est  Haïti,  comparative- 
ment aux  États-Unis,  sous  le  rapport  de  la  liberté  d'é- 
crire et  de  penser.  De  même  qu'il  en  est  pour  les  hom- 
mes, il  n'y  a  que  les  peuples  ayant  la  bonne  santé  du 
cœur  et  de  l'esprit,  ceux  parmi  lesquels  règne  ou  tend  à 
régner  la  justice,  qui  tolèrent  et  aiment  qu'on  dise  la  vé- 
rité, qu'on  fasse  la  lumière  sur  leur  vie  intime.  Ceux-là 
sont  sains  et  forts;  ils  marchent  fièrement,  ils  vont  vite 
au  but  ;  car  ils  n'ont  point  de  biais  dans  leur  voie  ascen- 
sionnelle; ils  n'ont  point  à  cacher  des  laideurs  sociales, 
des  plaies,  qui  les  minent,  qu'on  sent  honteuses,  puisque 
ceux  qui  en  souffrent  les  dissimulent,  mais  qu'on  entre- 
tient sournoisement,  tirant  d'une  infirmité  malheureuse 

415 


4i6     Af.  Roosevelt,  Président  des  Êtats-UfUs, 

• 

des  résultats  égoïstes,  où  chaque  succès  individuel  ou  de 
secte  est  un  acheminement  vers  la  dissolution  nationale. 
Néanmoins,  il  faut  une  conclusion  à  ce  chapitre  des  gou- 
vernements haïtiens,  lequel  montre  comment  et  pourquoi 
la  république  noire  a  été  si  lente  dans  ses  progrès,  dans 
son  développement  matériel  et  moral. 

En  1861,  Edmond  Paul,  à  peine  âgé  de  ving^-quatre 
ans  et  par  intuition,  a  fait  le  résumé  suivant  de  cette  his- 
toire :  «  Les  jaunes  au  pouvoir  furent  impolitiques  ou  im- 
puissants, les  noirs  franchement  réactionnaires  ou  inca- 
pables. Par  un  jeu  de  bascule,  ils  se  remplacèrent  tour 
à  tour  au  suprême  fauteuil,  le  machiavélisme  de  la  mino- 
rité servant  de  marchepied  au  vandalisme  de  la  majo- 
rité ...  Au  sortir  du  berceau,  le  pays  lui-même  oscilla 
de  l'impuissance  à  Tincapacité,  de  l'incapacité  à  Timpuis- 
sance.»* 

Ces  paroles  aussi  perspicaces  que  profondes,  aussi  sin- 
cères que  judicieuses,  furent  absolument  vraies,  au  mo- 
ment où  écrivait  le  jeune  penseur,  le  patriote  convaincu, 
la  plus  haute  incarnation  de  notre  conscience  nationale. 
Le  fait  brutal  et  lamentable  mais  indéniable,  c'est  que 
révolution  du  peuple  haïtien  a  été  contrariée,  paraly- 
sée par  une  force  malfaisante,  par  une  influence  d'autant 
plus  nuisible  qu'elle  ne  s'est  jamais  érigée  en  une  doc- 
trine ouverte  et  soumise  à  la  discussion.  Dans  tous  les 
pays,  dans  toutes  les  races,  le  progrès  ne  s'effectue,  ne 
se  réalise,  ne  devient  tangible  que  lorsque  les  couches 
sociales  inférieures,  qui  forment  toujours  la  majorité, 

^  Edmond  Paul  :    Questions  Politico-Économiques. 


et  la  République  d'Haïti  417 

tendent  à  monter,  en  intelligence,  en  puissance,  en  dignité 
et  en  bien-être.  Là  où  la  politique,  dite  éclairée,  ne  con- 
sisterait qu'à  perpétuer  l'infériorité  de  ces  couches,  for- 
mant l'assise  même  de  la  nation,  en  exploitant  leur  igno- 
rance, il  n'y  a  point  de  progrès  possible.  Ceux  dont 
l'ambition  étroite  est  de  conserver  perpétuellement  le 
rang  privilégié  et  presque  fermé  de  classe  dirigeante, 
peuvent  profiter  en  bien-être  et  même  en  lumières  ;  mais 
la  discipline  psychologique  qu'il  leur  faut  observer,  pour 
maintenir  leur  position  sociale  étayée  sur  un  mensonge 
systématique,  les  entraine  inéluctablement  à  une  détério- 
ration morale,  qui  flétrit  et  contamine  chez  eux  les  plus 
heureuses  qualités  de  Tesprit. 

Je  ne  veux  point  répéter  ici  tout  ce  qu'a  écrit  Sir 
Spencer  St.  John,  souvent  passionné  ou  induit  en  erreur, 
mais  parfois  si  véridique.  Ignorance  en  bas  et  immora- 
lité en  haut,  tel  est  l'échafaudage  construit  par  notre  so- 
ciété; Il  faut  reconnaître  au  peuple  haïtien  une  endu- 
rance, une  vitalité  peu  commune,  pour  qu'il  ait  pu  accom- 
plir la  moindre  évolution  au  milieu  de  ces  obstacles  s  on 
Ta  dit  maintes  fois;  et  cette  constatation  finit  par  créer 
une  sorte  d'excuse  à  notre  apathie  politique.  Mais  en 
est-il  autrement  de  tout  organisme  jeune  et  vigoureux? 
Abandonnez  une  plante  vivace  ou  un  animal  robuste  dans 
un  foyer  de  pestilence,  ils  ne  produiront  pas  sans  doute 
une  merveilleuse  floraison  ou  un  miracle  de  plasticité; 
cependant  ils  s'épanouiront  quand  même.  Si  l'in- 
fluence délétère  ne  continue  pas  régulièrement  à  peser 
sur  l'un  ou  l'autre  et  que,  par  des  éclaircies,  ils  reçoivent 


y 


4i8     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

la  moindre  portion  d'air  pur,  ils  seront  sauvés  de  la  dé- 
générescence, au  moins  ils  maintiendront  Tintégrité  de 
leurs  caractères  spécifiques  durant  plusieurs  générations. 
C'est  cet  influx  physiologique  persistant,  constamment 
en  arrêt  contre  les  principes  mortifères,  que  Ton  a  jadis 
appelé  la  vis  medicatrix  naturae.  Passant  de  la  biologie 
à  la  sociologie,  on  a  remarqué  cette  même  résistance  des 
communautés  et  des  races  humaines  contre  les  causes  d'a- 
bâtardissement et  de  dégénération  et  on  Ta  encore  appelée 
ins  medicatrix  reipublicae. 

Toutefois,  —  il  faut  pousser  jusqu'au  bout  les  assimi- 
lations,—  s'il  est  vrai  que  les  organismes  sains  résistent 
naturellement  contre  les  atteintes  des  foyers  pestilen- 
tiels, il  n'est  pas  moins  vrai  qu'on  ne  peut  espérer  aucune 
amélioration  de  la  race  en  de  telles  conditions  mésologi- 
ques. Un  peuple  est  sans  doute  capable  de  résister  aux 
influences  sociologiques  les  plus  malsaines  et  échapper 
longtemps  à  la  dissolution  nationale,  au  milieu  même  des 
causes  qui  y  mènent  fatalement;  mais  à  ce  peuple,  ne 
demandez  pas  de  progrès  rapides  et  continus.  Ce  serait 
le  comble  de  la  déraison.  Or  il  faut  qu'Haïti  progresse 
pour  justifier  sa  raison  d'être  et  de  persévérer  comme  na- 
tion indépendante  :  il  faut  donc,  du  même  coup,  bannir  de 
notre  existence  politique  cette  force  malfaisante  et  oc- 
culte, qui  nous  empêche  d'évoluer,  de  marcher  franche- 
ment vers  l'amélioration  du  peuple  et  d'accomplir  une 
civilisation  nationale. 

Cette  force  nuisible  est  la  distinction  de  couleur,  l'op- 
position des  jaunes  aux  noirs,  vice-versa,  qui  paralysent 


et  la  République  d'Haïti  419 

rîntégrité  sociologique  de  la  nation  haïtienne  en  faisant, 
au  fond,  que  le  bonheur  général,  qui  est  le  desideratum 
de  tous  les  peuples  constitués,  devient  un  mot  vide  de 
sens  pour  la  politique,  haïtienne,  puisque  le  bonheur  des 
uns  semble  être  une  malédiction  pour  les  autres,  quand 
tous  demandent  en  chœur  le  bien  public!  Edmond  Paul 
a  eu  le  courage  patriotique  d'écrire  en  toutes  lettres  ce 
que  des  politiciens  à  esprit  étroit  et  dangereux,  noirs  et 
jaunes,  s'évertuent  à  cacher  avec  une  pauvreté  d'imagi- 
nation et  de  ratiocination  vraiment  digne  de  pitié.  En 
conscience,  quel  Haïtien  de  trente  ans,  sachant  sentir  et 
regarder  autour  de  lui,  peut  jurer  de  n'avoir  jamais  rien 
lu,  jamais  rien  entendu,  jamais  rien  compris,  à  propos  de 
la  question  de  couleur?  Sans  doute  appartient-il  au  bon 
citoyen  d'apaiser  les  passions  et  de  passer  la  truelle  sur 
les  scories  de  notre  édifice  social  ;  mais  on  n'est  point  un 
homme  de  bien,  par  conséquent,  point  un  bon  citoyen,  si, 
faisant  tant  que  d'aborder  cette  poignante  question,  on 
s'avise  de  jongler  avec  les  mots,  pauvre  Escobar  d'une 
piteuse  casuistique!  En  vain  voudrait-on  celer  ce  que 
sait  et  voit  tout  le  monde,  surtout  l'étranger  stupéfait: 
celui-ci,  après  avoir  écouté  les  paroles  prétentieuses  des 
uns  ou  les  murmures  irrités  des  autres,  scandalisé  ou 
apitoyé,  n'a  rien  qui  lui  impose  le  secret  ou  le  silence, 
une  fois  éloigné  du  pays. 

«  Il  y  a,  dit  Sir  Spencer  St.  John,  une  ligne  de  démar- 
cation entre  les  noirs  et  les  mulâtres,  ce  qui  est  probable- 
ment une  des  circonstances  les  plus  désastreuses  pour  la 
prospérité  future  du  pays.    L'historien  fidèle,  après  avoir 


420     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

attentivement  étudié  les  événements  passés,  ne  peut  arri- 
ver à  aucune  autre  conclusion  que  celle-ci:  le  bas  d^;Té 
de  civilisation  qui  règne  encore  dans  Tîle,  provient  prin- 
cipalement de  cette  insipide  dissension.»* 

Dans  un  intéressant  article  de  Revue  ayant  pour  rubri- 
que Life  in  a  Negro  Republic,  M.  T.  G.  Steward,  homme 
de  couleur  fort  instruit  et  dont  l'intention  visible  est  de 
défendre  Haïti  des  accusations  passionnées  dont  elle  est 
trop  souvent  l'objet,  aux  États-Unis,  a  écrit  ces  paroles 
véridiques  :  «  Les  populations  qui  travaillent  sont  entière- 
ment distinctes  des  gens  riches  ou  exerçant  une  profes- 
sion libérale.  On  en  parle  comme  si  elles  appartiennent 
à  un  autre  ordre  $le  création.  C'est  un  peuple  cordial  et 
disposé  à  la  bienveillance,  gouverné  par  les  plus  puis- 
sants ou  les  plus  fortunés.  Ces  populations  laborieuses 
font  vivre  le  pays,  mais  recueillent  peu  de  ses  avantages. 
Les  relations  sociales  des  classes  sont  entièrement  in- 
compatibles avec  des  sentiments  républicains.»'  Sous  la 
plume  de  M.  Steward,  docteur  en  théologie  et  chapelain 
dans  l'armée  des  États-Unis,  ces  paroles  ont  une  haute 
importance  morale  ;  elles  ont  encore  cette  valeur  que  l'on 
ne  saurait  prétexter  que  c'est  un  blanc,  qui  cherche  à  irri- 
ter les  noirs  contre  les  jaunes. 

Un  long  et  impartial  article,  publié  dans  le  supplément 
de  The  London  Times  {weekly  édition)  sous  la  rubrique 
«  The  problem  of  Haiti  and  Santo  Domingo  »  contient, 
au  milieu  d'autres  appréciations  d'une  exactitude  presque 

*  Sir  Spencer  St.  John  :  Hayti  or  the  Black  Re public,  p.  137. 

*  The  Independent,  New  York,  March  3,  1904,  p.  479. 


i 

4 


et  la  République  d'Haïti  421 

irréprochable,  le  passage  suivant  dont  la  simplicité  dénote 
une  parfaite  sincérité: 

«  La  vaste  majorité  [des  Haïtiens]  se  compose  de 
nègres  pur  sang.  La  classe  de  couleur  se  concentre  dans 
les  villes.  Dans  le  Nord,  les  populations  sont  presque  en- 
tièrement noires;  dans  quelques  localités  du  Sud,  notam- 
ment à  Jérémie,  l'élément  de  couleur  prédomine.  Aucun 
préjugé  n'est  visible  entre  les  deux  races  et  plusieurs 
n'admettront  pas  qu'il  existe,  mais  qu'il  soit  encore  mal- 
heureusement puissant  tant  dans  la  vie  sociale  que  dans 
la  vie  politique,  c'est  un  fait  hors  de  toute  contestation.»^ 

Le  clergé  même,  dont  le  caractère  d'étranger  rend  la 
situation  si  délicate,  quand  il  faut  toucher  aux  plaies  de 
la  société  haïtienne,  a  poussé  le  cri  d'alarme,  juste  au  mo- 
ment où  les  fêtes  du  Centenaire  de  l'Indépendance  d'Haïti 
devaient  réveiller  la  conscience  nationale  et  nous  porter 
aux  componctions  assainissantes  et  réparatoires.  «  Quel 
contraste!  écrivent  les  saints  évêques.  Les  pères  étaient 
pleins  de  mépris  pour  ce  qu'on  appelle  la  jouissance;  ils 
allaient  au  combat,  à  la  mort,  ou  à  la  victoire,  à  peine 
vêtus,  uniquement  soucieux  de  la  grande  cause;  et  les 
fils  tourmentés  par  la  soif  du  pouvoir  et  des  jouis- 
sances, imbus  d'un  préjugé  que  le  bon  sens  condamne 
aussi  bien  que  le  sentiment  chrétien,  se  laissent  entraîner 
à  des  excès  qui  feraient  presque  douter  de  leur  amour 
pour  le  patrimoine  conquis  !»* 

A  travers  l'onction  du  langage  pastoral,  combien  pé- 

'  The  London  Times,  Weckly  Edition,  Dec.  9,  1904  (Supp.). 
*  Mandement  du  Centenaire  par  Nos   S.   S.   rarchevéque  de 
Port-au-Prince  et  les  Evêques  suffragants  du  Cap  et  des  Cayes. 


422     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

nétrant  ne  se  montre  pas  Taiguillon  de  l'objurgation  épis- 
copale!  Mais  on  reste  impénitent,  fermant  volontaire- 
ment les  yeux  à  la  vérité,  tandis  que  le  mal  nous  ronge. 
Sans  nul  doute,  je  le  sais,  le  préjugé  de  couleur  est  une 
plaie  sociale  aussi  contaminante,  aussi  susceptible  d'infec- 
tion qu'une  lésion  traumatique.  Depuis  les  travaux  de 
Lister,  le  chirurgien  éclairé  ne  s'aventure  plus  à  l'inspec- 
tion ou  au  pansement  d'une  blessure,  sans  avoir  les  mains 
propres,  en  se  conformant  à  la  méthode  antiseptique. 
Aussi,  pour  toucher  à  la  plaie  dont  Haïti  est  malheureu- 
sement affligée,  faut-il  qu'on  ait  la  conscience  saine  et 
les  mains  pures.  Eh  bien,  nul  Haïtien,  à  cet  égard,  n'est 
mieux  autorisé  que  moi.  Que  l'on  cherche  avec  le  parti 
pris  le  plus  intransigeant,  —  malgré  le  sentiment  de  la 
justice,  qui  est  en  moi  une  passion,  je  pourrais  dire  une 
grâce  du  ciel,  puisque  c'est  lui  qui  me  soutient,  impertur- 
bable, dans  le  bon  combat,  où  je  reste  toujours  debout 
pour  le  triomphe  de  la  vérité  et  du  bien,  —  il  est  impos- 
sible de  trouver  ni  dans  ma  vie  sociale,  ni  dans  ma  vie 
politique,  un  fait  que  Ton  pourrait  attribuer  au  préjugé 
de  couleur.  Tout  au  contraire.  J'ai  donc  le  droit  de  me 
ranger  parmi  les  consciences  immaculées,  quand  il  s  agit 
d'aborder  cette  irritante  question.  Cependant,  s'il  me 
fallait  une  nouvelle  purification,  je  laverais  mes  mains 
dans  le  fluide  ennoblissant  d'un  patriotisme  sincère,  afin 
d'y  toucher  sans  envenimer  le  mal.  Comme  un  prêtre 
abordant  le  sanctuaire,  il  m'est  permis  de  répéter,  sans 
sacrilège,  les  paroles  liturgiques  et  sacramentelles:  La- 
vabo inter  innocentes  manus  meas . . . 


et  la  République  d'Haïti  423 

Il  faut  que  tous  les  Haïtiens  de  cœur  s'en  convain- 
quent :  il  est  plus  que  temps  d'en  finir  avec  ce  ferment  de 
discorde  sociale,  qui  empoisonne  tout  germe  de  progrès 
et  de  civilisation  dans  notre  infortunée  patrie.  Dans  le 
temps  du  président  Boyer,  on  pouvait  impunément  jouer 
avec  ce  brandon  enflammé  aux  deux  bouts.  Les  masses 
étaient  assez  ignorantes  pour  n'y  rien  comprendre,  la  mi- 
norité était  assez  disciplinée  pour  jouir,  chacun  à  son 
tour,  des  avantages  à  tirer  d'une  telle  acrobatie  politique  ; 
mais  les  temps  ont  changé.  Ce  que  Ton  traduit,  avec 
toute  apparence  de  raison,  comme  l'ineptie  du  plus  grand 
nombre,  se  transforme  graduellement  en  une  attitude 
d'observation  dont  il  ne  peut  rien  sortir  de  bon,  quand 
les  cerveaux  sont  saturés  d'aigreur  et  de  protestations 
étouffées. 

Déjà  M.  Charmant,  d'un  cœur  léger,  a  mis  un  doigt 
brutal  sur  la  blessure  qui  saigne.  Sans  réfléchir  sur  la 
délicatesse  du  problème,  sans  se  préoccuper  des  enchaîne- 
ments historiques  qui  expliquent  l'existence  de  la  plaie 
qu'il  nous  faut  panser  avec  une  légèreté  de  main  propre 
à  ne  point  crisper  notre  corps  social  si  malade,  à  cette 
heure,  l'écrivain  conclut  à  des  écrasements,  suggère  une 
cure  héroïque  et  radicale,  mais  impossible  et  malsaine! 
Il  y  met  une  franchise,  d'autres  diraient  un  cynisme,  telle- 
ment insolite  dans  nos  mœurs  politiques,  que  l'on  reste 
étonné  devant  tant  d'audace  ou  tant  de  naïveté.  Pour- 
tant M.  Charmant  n'est  pas  un  noir  de  pur  sang;  il  n'est 
pas  de  ceux  dont  toute  l'existence  a  été  cousue  de  misères 
matérielles    et   de    malédictions    morales.      Loin    de    là. 


424     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Conune  une  prérogative  de  son  intelligence  fort  déve- 
loppée, il  est  parmi  ceux  qui  ont  joui  des  avantages  de 
notre  mauvaise  organisation  administrative.  Sans  doute, 
il  a  été  plus  éprouvé  que  d'autres  ;  on  lui  a  fait  payer  par 
trop  de  tours  de  prison  et  par  de  trop  fréquents  exils  les 
miettes  qu'il  aura  ramassées  du  gâteau  légendaire.  Dans 
un  moment  où  la  table  est  dressée,  en  Haïti,  avec  une 
abondance  qui  tente  la  luxure,  désireux  ou  non  d  y  par- 
ticiper, il  a  protesté  de  sa  sincère  intention  de  ne  point 
jouer  le  rôle  d'un  trouble-fête.  Rien  n'y  a  fait.  Ceux 
qui  tiennent  les  hauts  bouts  l'ont  repoussé  comme  un 
indigne.  La  prison  s'est  rouverte  pour  lui;  elle  ne  s'est 
refermée  après  lui  que  pour  qu'il  prit  le  chemin  doulou- 
reux de  l'exil,  sous  la  menace  d'une  fin  exemplaire,  c'est- 
à-dire  l'exécution  par  un  peloton  militaire  !  On  comprend 
peut-être  que,  n*ayant  plus  l'espoir  de  gagner  la  tolérance, 
sinon  la  sympathie  des  puissants  du  jour,  il  se  soit  ré- 
volté d'une  manière  si  bruyante.  Comme  Junon  irritée, 
il  s'est  dit,  en  lui  même: 

Flectere  si  nequeo  superos,  Acheronta  fnovebo! 

Mais,  si  M.  Charmant  est  sincère.^  comment  ne  se  rap- 

'  On  a  insinué  qu'un  haut  diplomate  ne  serait  pas  étranger  à 
l'apparition  du  pamphlet  de  M.  Charmant.  Le  nègre  ne  lisant 
pas,  en  général,  aurait  dit  cet  homme  intelligent,  se  contenterait 
de  voir  le  visage  noir  du  général  Nord  au  Palais  de  la  présidence  ; 
les  mulâtres,  qui  lisent,  effrayés  du  livre  de  M.  Charmant,  sen- 
tiront qu'il  y  va  de  leurs  intérêts  comme  de  leur  sécurité  d'ap- 
puyer le  vieux  chef  noir...  Mais  est-il  permis  de  croire  à  une 
telle  combinaison  si  diabolique  et  immorale,  tant  de  la  part  du 
prétendu  corrompu  que  du  corrupteur  possible?  Il  est  difficile 
d'y  répondre  par  une  affirmation  catégorique. 


et  la  République  cV Haïti  425 

pelle-t-il  pas  que  ce  n'est  pas  en  exterminant  les  jaunes, 
que  les  noirs  cesseront  d'être  les  bêtes  de  somme  de  notre 
fausse  organisation  sociale?  Soulever  les  masses  contre 
la  minorité  !  mais  c'est  le  vieux  jeu  dont  on  a  continuelle- 
ment usé  depuis  notre  Indépendance,  sans  avoir  glané 
d'autre  résultat  que  de  rendre  plus  malheureuse  l'exis- 
tence des  prolétaires  haïtiens.  Helas  !  le  politicien  à  peau 
plus  ou  moins  noire  n'a  point  le  monopole  de  ce  ressort, 
qu'on  manie  comme  une  machine  infernale.  N'est-ce  pas 
en  excitant  les  susceptibilités  des  noirs  contre  les  mu- 
lâtres, que  l'on  fit  rater,  en  1878-1879,  la  plus  belle  op- 
portunité de  changer  le  sort  de  la  majorité  par  l'avène- 
ment au  pouvoir  d'un  patriote  éclairé  et  probe,  désireux 
de  se  dévouer  à  la  régénération  du  peuple  haïtien,  avec 
une  passion  d'autant  plus  ardente  qu'il  croyait  à  son  obli- 
gation morale  de  réparer  les  torts  que  l'un  de  ses  ascen- 
dants^ avait  eus  envers  ce  peuple  abandonné  à  l'ignorance 
et  à  la  misère  ?  Et  qui  était  à  la  tête  de  cette  campagne 
impie?  Des  jaunes  au  teint  clair  et  à  cheveux  plats,  que 
les  noirs  du  même  parti  suivaient  avec  une  circonspection 
aussi  prudente  que  méfiante.  M.  Oiarmant  ou  tel  autre 
en  sera  peut-être  renversé;  mais  j'affirme  que  dans  la 

*  Ayant  communiqué  à  feu  Boyer  Bazelais  une  brochure  que 
j'avais  écrite,  en  1873,  sous  le  titre  de  «  L'avenir  de  la  République,» 
je  me  rappelai  que  j'avais  nommé  le  président  Boyer  en  des 
termes  peu  sympathiques,  à  l'occasion  de  l'exécution  injuste  et 
inconstitutionnelle  de  Darfour.  Quand  il  commença  à  me  féli- 
citer pour  ce  travail,  qui  n'a  jamais  été  publié,  j'essayai  donc  de 
m'excuser,  à  cause  des  réflexions  que  je  fus  amené  à  faire  sur 
son  grand-père.  Il  m'arrêta  par  une  pression  affectueuse  de  la 
main:  «  Ne  croyez  pas  du  tout  que  je  sois  froissé,  mon  cher  ami, 


426      M.  Kooset'clt,  Présidait  des  États-Unis, 

campagne  électorale  de  1879,  au  Cap-Haïtien,  des  hom- 
mes de  couleur  avec  qui  j'ai  vécu,  avant  et  après,  mais 
qui  combattaient  alors  Boyer  Bazelais,  en  s'opposant  à 
mon  arrivée  à  la  Représentation  nationale,  avaient  ex- 
cité le  peuple  des  campagnes  circonvoisines  à  se  grouper 
contre  ma  candidature,  en  leur  disant  :  «  Firmin  est  un 
mulâtre  aussi  clair  qu'un  blanc.»  Lorsque,  devant  les 
débordements  de  la  soldatesque  et  des  illégalités  effron- 
tément étalées,  j'abandonnai  l'assemblée  primaire,  suivi 
de  mes  amis  protestataires,  je  fus  fort  intrigué  des  efforts 
que  faisait  M*  J.  B.  Petit,  le  doyen  actuel  du  barreau  du 
Cap-Haïtien,  pour  m'arrêter  devant  sa  maison.  Je  fus 
encore  plus  perplexe,  lorsqu'il  appela  un  campagnard 
bien  mis,  arrivé  en  ville  pour  voter,  et  lui  dit  :  «  Voici 
M.  Firmin!  ...»  J'eus  bientôt  le  mot  de  1  énigme, 
quand  celui-ci  répondit,  en  patois  créole  :  «  Cet  homme 
ne  peut  être  M.  Firmin,  puisque  M.  Firmin  est  aussi 
clair  que  M.  Price  !  »  Qu'en  conclura  le  lecteur,  sinon 
M.  Charmant?  La  vérité,  c'est  que  la  question  de  cou- 
leur est  à  l'usage  de  tous  ceux  qui  désirent  perpétuer  la 
nuit  qui  règne  dans  le  cerveau  populaire  en  Haïti,  pour 
en  tirer  des  avantages  personnels. 

je  n'en  suis  qu'attristé.  Et  si  j'ai  un  mobile  sérieux  pour  dési- 
rer le  pouvoir,  c'est  celui  d'être  à  même  de  réparer  les  torts  de 
mon  grand-père.»  Étant  dohné  l'hypocrisie,  qui  est  la  monnaie 
courante  de  la  politique  haïtienne,  on  pourrait  croire  que  Boyer 
Bazelais  abusait  de  ma  confiance  de  jeune  et  enthousiaste  ad- 
mirateur, mais  jusque  dans  ses  angoisses  à  Miragoâne,  il  se 
préoccupait  encore  du  problème  sociologique  du  relèvement  des 
noirs  d'Haïti,  et  d'en  faire  un  échantillon  national  digne  de  sau- 
ver l'honneur  de  toutes  les  races  africaines. 


et  la  République  d'Haïti  427 

Certainement,  c'est  une  arme  dangereuse,  cause  de  tous 
nos  malheurs,  de  tous  nos  faux  pas,  de  tout  notre  long 
stationnement  dans  les  sentiers  de  la  civilisation.  Jaunes 
et  noirs,  ceux  qui  en  nient  l'existence,  pour  en  mieux 
tirer  partie,  à  l'aide  d'une  politique  souterraine,  ou  ceux 
qui  s'en  emparent  bruyamment,  rien  que  pour  assommer 
leurs  compétiteurs  plus  heureux,  sont  les  pires  ennemis 
de  la  nation  haïtienne  et  de  la  réhabilitation  de  la  race 
noire.  Ouvriers  funestes,  ils  travaillent  d'une  main  sacri- 
lège au  démolissement  continuel  de  l'édifice  national. 
Au  fur  et  à  mesure  que  l'influx  du  progrès,  pénétrant 
dans  la  masse  du  peuple,  fait  sortir  une  belle  floraison 
d'intellectualité  et  de  haute  moralité,  ils  soufflent  dessus; 
leur  haleine  morbifique  la  dessèche  et  la  stérilise,  si  bien 
qu'elle  disparait,  à  la  fin,  sans  que  le  pays  en  ait  fait  le 
moindre  profit  pour  son  amélioration. 

Tel  peuple,  tel  gouvernement,  dit  un  vieux  proverbe. 
Nos  gouvernements  ont  été  les  créations  alternatives  ou 
successives  de  courants  opposés,  de  forces  antagonistes, 
faute  de  cohésion  dans  notre  organisme  national.  «  Les 
jaunes  au  pouvoir  furent  impolitiques  ou  impuissants,» 
dit  Edmond  Paul.  Qui  peut  le  nier?  Ne  travaillant 
point  à  l'œuvre  d'unification  sociologique,  qui  est  la  tâche 
essentielle  du  pouvoir  dirigeant,  à  l'aurore  de  toutes  les 
nationalités,  s'évertuant  plutôt  à  opérer  une  sélection 
artificielle  et  unilatérale,  ils  n'ont  pu  mener  avec  succès 
leur  œuvre  anti-patriotique  qu'en  abrutissant,  soit  par 
une  licence  immorale,  soit  par  un  appauvrissement  systé- 
matique, la  grande  majorité  du  peuple  toujours  confinée 


4^8     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

dans  les  fosses  de  l'ignorance.  «  Les  noirs,  au  pouvoir, 
furent  franchement  réactionnaires  ou  incapables,»  dit  en- 
core réminent  patriote.  Peut-on,  non  plus,  le  nier?  A 
l'exception  de  Toussaint-Lx>uverture,  qui  d'ailleurs  a  gou- 
verné Saint-Domingue  et  non  Haïti,  quel  chef  noir  est-on 
capable  de  désigner,  comme  n'ayant  ni  montré  de  l'inca- 
pacité, ni  tourné  vers  la  rétrogradation  nationale,  c'est- 
à-dire  vers  une  organisation  politique  inférieure,  com- 
parativement à  celle  qu'il  avait  trouvée  existante  ou  qu'il 
devait  adopter  à  un  moment  donné?  Les  noirs  hissés  au 
pouvoir  n'ont  montré  jusqu'ici  que  la  préoccupation  de 
s'y  maintenir,  à  l'instar  du  président  Boyer,  mais  sans 
un  but  quelconque  à  réaliser:  ils  se  sont  contentés  d'être 
là  et  de  régner.  Lors  même  que  l'un  d'eux  a  choisi  la 
question  de  couleur  comme  instrumentum  regni,  ce  n'a 
été  autre  chose  que  pour  se  faire  suivre  par  les  uns  et 
redouter  par  les  autres,  donnant  des  galons  aux  noirs  et 
de  l'argent  aux  jaunes,  creusant,  de  plus  en  plus,  le  fossé 
social,  qui  empêche  les  éléments  démographiques  de  la 
nation  haïtienne  de  s'adapter  dans  une  pénétration  réci- 
proque, indispensable  à  leur  développement  harmonique. 
Nous  en  sommes  encore  là  de  nos  efforts  stériles.  En 
attendant,  le  pays  baisse  et  déchoit,  glissant  dans  une 
ornière  qui  conduit  à  l'anéantissement  final.  Pour  en 
sortir,  il  importe  que  ceux  qui  défendent  le  drapeau  des 
libertés  politiques  ne  croient  pas  que  leur  intérêt  soit  de 
refouler  en  bas  la  majorité  de  leurs  concitoyens,  —  pas 
plus  sous  le  rapport  social  que  sous  le  rapport  politique; 
il  importe  que  ceux  qui  aspirent  à  l'égalité  réelle  et  non 


et  la  République  d'Hàiti  429 

artificielle  et  mythique,  ne  cherchent  pas  dans  la  suffo- 
cation des  libertés  publiques,  le  moyen  empirique  et 
odieux  d'abaisser  toutes  les  têtes  au  même  niveau.  Une 
démocratie  sans  liberté  est  tout  aussi  absurde  qu'une  dé- 
mocratie sans  égalité.  Nous  savons,  par  l'histoire,  qu'au- 
cun pays  n'a  pu  arriver  à  concilier  harmonieusement  le^ 
deux  tendances  libérales  et  autoritaires,  sans  traverser 
mille  péripéties,  sans  éprouver  de  ces  crises  de  croissance, 
qui  menacent  souvent  la  vie.  La  raison,  que  Royer- 
Collard  mettait  à  la  place  de  l'universalité  des  citoyens, 
comme  source  de  la  souveraineté  nationale,  est  seule  ca- 
pable d'opérer  cette  conciliation,  mais  elle  est,  pour  les 
peuples  comme  pour  les  hommes,  le  fruit  tardif  d'une  ex- 
périence souvent  douloureuse.  En  attendant  qu'elle  mû- 
risse dans  l'esprit  des  Haïtiens,  au  point  de  leur  imposer 
sa  direction  souveraine,  n'est-il  pas  possible  de  trouver 
le  joint  dans  le  troisième  terme  de  notre  devise  nationale? 
A  la  liberté,  à  l'égalité  qu'on  allie  toujours  et  sincère- 
ment la  fraternité,  en  écartant  les  suggestions  malsaines 
de  toutes  les  haines  comme  de  tous  les  préjugés,  et  Haïti 
marchera.  Il  en  est  plus  que  temps.  Le  monde  qui 
marche,  à  côté  de  nous,  va  si  vite  que  Ton  est  autorisé  à 
nous  croire  stationnaires,  quand  on  ne  nous  déclare  pas 
rétrogrades.  Le  tort  que  fait  une  telle  appréciation  ne 
rejaillit  pas  seulement  sur  le  petit  peuple  de  1,500,000 
âmes  que  nous  formons,  mais  sur  toute  une  race.  C'est 
notre  gloire  et,  en  même  temps,  notre  martyre,  que  l'on 
n'établira  jamais  un  jugement  favorable  ou  défavorable 
sur  les  aptitudes  du  noir  à  se  gouverner  et  à  s'élever 


430  M,  Roosevelt  et  la  République  d'HcAH 

dans  les  hautes  sphères  de  la  civilisation,  que  suivant 
révolution  satisfaisante  de  la  nation  haïtienne  ou  son 
arrêt  de  développement,  qui  serait  en  fait,  une  régres- 
sion, dans  le  concert  des  peuples  qui  montent,  montent 
sans  cesse,  changeant  le  mal  en  bien  et  le  bien  en  mieux, 
emportés  par  le  char  fulgurant  du  progrès,  garant  irré- 
cusable de  leur  perfectibilité  indéfinie. 

Telle  est  notre  responsabilité  nationale.  C'est  au  nom 
de  cette  mission  écrasante,  mais  digne  d'attention,  par- 
tout où  se  trouve  un  cerveau  pensant,  que  nous  avons 
le  droit  de  nous  redresser  et  de  dire  que  nous  ne  devons 
point  disparaître  de  la  carte  des  peuples  indépendants. 
Car  s'il  est  vrai  que  d'autres  ont  de  plus  vastes  intérêts 
matériels  à  régler  et  ordonner,  —  pour  le  plus  grand  bien 
du  monde,  —  nul  n'a,  au-dessus  de  nous,  un  intérêt  moral 
supérieur  à  vouloir  vivre,  grandir  et  prospérer,  autonome 
et  ennobli  par  l'effort,  qui  transforme  et  perfectionne 
tous  ceux  qui  ont  l'énergie  suffisante  pour  secouer  leur 
torpeur  et  entreprendre  la  marche  en  avant,  se  disant 
bien  que  plus  ils  sont  en  retard  et  que  la  route  est  diffi- 
cile, plus  il  leur  sera  glorieux  d'atteindre  le  but  qui  se 
nomme  civilisation  et  qui  brille  comme  un  phare  lointain, 
mais  sur  lequel  reste  toujours  fixé  leur  regard  convaincu. 


LES  BESOINS  ET  LES  INTERETS  D'HAÏTI 

Quelque  malheureuses  et  déprimantes  qu'aient  été  les 
influences  sous  lesquelles  la  nation  haïtienne  effectue, 
depuis  un  siècle,  son  évolution  désespérément  lente,  il  est 
vrai,  il  serait  insensé  de  n'y  reconnaître  aucun  progrès. 
La  cause  d'erreur,  qui  induit  souvent  à  une  conclusion 
pessimiste  sur  la  possibilité  du  développement  de  la  Ré- 
publique d'Haïti  gouvernée  par  les  noirs,  repose  sur  les 
fausses  considérations  qui  servent  de  prémisses  à  tous 
les  raisonnements  que  l'on  met  en  pratique  pour  établir 
un  jugement  à  ce  sujet.  Ceux  qui,  armés  d'une  demi- 
science,  manquent  de  la  discipline  mentale  qu'il  faudrait 
utiliser,  pour  arriver  à  découvrir  la  raison  des  faits  so- 
ciologiques qui  attirent  leur  attention  ou  frappent  leur 
esprit,  s'empressent  souvent  de  comparer  Haïti  à  Saint- 
Domingue.  Alors  se  rapportant  à  tout  ce  qu  on  a  écrit 
sur  la  splendeur  matérielle  et  les  grandes  richesses  de 
l'ancienne  colonie  française,  ils  y  opposent  le  dénuement 
de  la  république  haïtienne,  avec  des  chiffres  statistiques, 
ayant  tout  le  prestige  d'un  appareil  scientifique,  mais  ab- 
solument  oiseux  et  déplacés  dans  l'emploi  qu'on  en  fait. 
C'est  que  la  sociologie  ne  s'appuie  pas  seulement  sur  la 

43» 


432     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

démographie;  elle  requiert  en  outre  les  lumières  de  This- 
toire,  expliquant  comment  les  groupes  de  faits  qu'on 
étudie  se  sont  développés  ou  modifiés  dans  le  cours  du 
temps.  Nous  avons  déjà  relevé  cette  cause  d'erreur  en 
montrant,  ailleurs,  que  Haïti,  érigée  en  État  indépendant, 
le  I*'  janvier  1804,  ^'^  hérité  que  des  débris  de  Saint- 
Domingue,  dont  la  restauration,  à  peine  commencée  par 
le  génie  de  Toussaint-Louverture,  fut  encore  compromise 
et  anéantie  par  les  dévastations  de  la  guerre  de  l'Indé- 
pendance. Les  Haïtiens  n'ont  donc  point  commencé 
leur  évolution  nationale  avec  un  pays  riche,  qu'ils 
auraient  laissé  péricliter  entre  leurs  mains.  Ceux  qui 
écrivent  ou  affirment  une  telle  chose  établissent  une  opi- 
nion contraire  à  la  vérité  historique.  Que  l'existence  du 
peuple  haïtien  ait  été  facilité  par  une  terre  fertile  et  par 
un  climat  merveilleux,  c'est  incontestable;  mais  voilà 
tout.    Toutefois  la  science  et  la  réflexion  montrent  que 

m 

ces  avantages  ne  suffisent  point  pour  accélérer  particu- 
lièrement et  à  eux  seuls,  l'évolution  d'un  peuple.  Plus 
une  terre  est  fertile,  plus  elle  exige  de  soin,  d'entretien 
continu;  car,  là,  les  mauvaises  herbes  sont  encore  plus 
vivaces  que  les  semences;  plus  le  climat  est  doux,  moins 
l'homme  est  excité  au  travail,  c'est-à-dire  au  progrès,  la 
paresse  physique  n'étant  point  refrénée  par  l'aiguillon  de 
la  nécessité.  Or,  comme  à  tout  animal,  la  paresse  est 
plus  inhérente  à  l'homme  que  le  travail,  en  vertu  de  la 
loi  du  moindre  effort,  qui  porte  tous  les  êtres  à  chercher 
le  bonheur  dans  le  repos,  quand  aucune  excitation  ex- 
térieure ne  vient  point  tendre  les  forces  musculaires  à 


et  la  République  d'Haïti  433 

une  activité  salutaire.  L'impulsion  mentale  ou  la  force 
morale  n'est  pas  un  effet  de  la  nature,  mais  plutôt  de 
réducation  ou,  à  tout  le  moins,  de  l'imitation  qui  est  en- 
core une  éducation  autonome.  C'est  donc  l'excitation 
extérieure  qui,  dans  la  majorité  des  cas,  devient  le  sti- 
mulant de  l'activité  humaine.  Là  où  la  rigueur  du  cli- 
mat inflige  une  souffrance  consécutive  à  toute  inertie 
corporelle,  l'homme  est  incité  par  la  nature  même  à  s'a- 
giter, à  exercer  ses  membres  pour  résister  à  l'engour- 
dissement et  à  la  mort.  C'est  l'instinct  de  la  conserva- 
tion qui  l'entraîne  à  travailler,  en  vue  du  résultat  immé- 
diat que  le  travail  apporte,  la  santé  en  même  temps  que 
l'aisance.  Mais  toutes  les  fois  que  le  climat  est  doux 
et  bénin,  le  repos  sera  le  symbole  fallacieux  mais  at- 
trayant du  bonheur.  Il  faudra  alors  que  l'aiguillon 
vienne  d'une  volonté  extérieure,  tutélaire  et  prévoyante, 
surtout  dans  la  première  période  du  stade  à  parcourir, 
pour  le  développement  de  la  civilisation.  C'est  là  le  rôle 
essentiel  du  gouvernement,  en  toute  jeune  nation,  rôle 
qui  doit  aller  en  décroissant,  au  fur  et  à  mesure  que  l'é- 
ducation collective  infuse  à  chacun  la  dose  d'énergie  mo- 
rale suffisante  pour  aviver  le  foyer  de  son  activité.  Non 
seulement  le  gouvernement  doit  donner  l'impulsion  à 
cette  activité,  mais  il  lui  faut  veiller  encore  sur  elle,  la 
régulariser,  la  canaliser,  pour  ainsi  dire,  de  façon  qu'elle 
se  produise  dans  un  ensemble  harmonique,  adéquat  au 
but  à  atteindre,  qui  est  l'édification  de  la  société  natio- 
nale, association  complexe  mais  oti  les  intérêts,  pour  être 
multiples,  ne  doivent  jamais  être  antagonistes.  Malheu- 


434     Af.  Roosez'clt,  Président  des  États-Unis, 

reusement  et  comme  on  a  pu  le  voir,  dans  le  chapitre 
précédent,  Haïti  n'a  guère  joui  des  avantages  de  gou- 
vernements dignes  de  ce  nom. 

Quand  on  voudra  établir  une  comparaison  entre  le  dé- 
veloppement du  peuple  américain  et  celui  du  peuple  haï- 
tien, que  Ton  commence  donc  à  comparer  les  chefs  d'État 
qui  ont  gouverné  respectivement  les  États-Unis  et  Haïti. 
Respect  des  institutions,  désintéressement  et  prévoyance 
de  l'avenir,  d'une  part,  —  violation  hypocrite  ou  brutale 
des  institutions,  égoïsme  et  insouciance,  de  l'autre,  tel  est 
ce  qui  résulte  d'un  parallèle  sur  lequel  mon  patriotisme 
m'empêche  d'appuyer.  Sans  doute,  dira-t-on,  les  mau- 
vais gouvernements  haïtiens  ne  sont  que  l'expression  du 
tempérament  local,  des  inclinations  nationales,  en  un 
mot  de  l'idéal  haïtien.  Nous  y  avons  même  fait  allusion  ; 
mais  cela  n'est  vrai  qu'à  demi.  Il  y  a  encore  pour  tout 
empirer,  les  vices  de  notre  organisation  sociale,  qui  ne 
constituent  pas  un  fait  d'ordre  naturel.  C'est  un  mal 
national  nullement  incurable  et  facile  à  enrayer.  Le  jour 
où  le  mauvais  génie,  qui  nous  tire  constamment  vers 
l'abîme  de  la  déchéance,  aura  perdu  l'influence  malfai- 
sante qui  a  fait  d'Haïti  une  risée  dont  les  négrophobes 
se  prévalent  pour  proclamer  l'inaptitude  irrémédiable  du 
noir  à  se  gouverner,  on  sera  étonné  de  voir  avec  quelle 
rapidité  ce  pays  marchera  dans  les  voies  ennoblissantes 
de  la  civilisation  moderne.  En  veut-on  la  preuve?  On 
n'a  qu'à  constater  ce  qu'il  a  pu  faire,  même  au  milieu 
de  toutes  les  circonstances  négatives  et  déprimantes  où 
s'est  accomplie  sa  première  évohition  séculaire. 


et  la  République  d'Haïti  435 

Nous  avons  vu  qu'en  Tannée  1789,  la  colonie  fran- 
çaise de  Saint-Domingue  avait  exporté  un  poids  total  de 
226,046,000  de  livres  de  diverses  denrées,  comprenant  le 
sucre  blanc  pour  48,000,000,  le  sucre  brut  93,000,000, 
le  café  77,000,000,  le  coton  7,000,000,  Tindigo  1,000,000, 
avec  26,000  livres  de  sirop  et  de  tafia  et  20,000  livres  de 
cuir.  De  1789  à  1796,  cette  colonie  était  à  ce  point  rui- 
née, avons-nous  encore  observé,  que,  pour  les  ving^-sept 
mois,  allant  de  juillet  1794  à  septembre  1796,  l'exporta- 
tion totale  n'avait  pas  été  au  delà  de  9,172401  livres  où 
n'entraient  que  15,790  livres  de  sucre  blanc,  et  3,922,568 
livres  de  sucre  brut,  démontrant  la  destruction  de  toutes 
les  grandes  plantations  de  canne  à  sucre  et  des  usines 
sucrières,  formant  la  base  de  la  richesse  coloniale.  Les 
caféteries  étaient  ravagées  ou  abandonnées;  car  l'expor- 
tation de  cette  denrée,  pour  les  vingt-sept  mois,  ne  figfure 
que  pour  5,013,569  livres. 

Passons  sur  le  poids  et  la  valeur  de  l'exportation  cons- 
tatée en  1801,  par  suite  du  relèvement  de  la  colonie  par 
l'heureuse  administration  de  Toussaint-Louverture,  puis- 
que nous  savons  que  tout  ce  qui  restait  sur  pied,  avait 
disparu  dans  la  guerre  de  l'Indépendance. 

Pendant  l'année  budgétaire  1903- 1904  les  denrées  ex- 
portées des  onze  arrondissements  financiers  de  la  Répu- 
blique d'Haïti  pesaient  ensemble  258,964,240  livres  se  dé- 
composant comme  il  suit:^ 

^Lc  Moniteur,  journal  officiel  de  la  République  d'Haïti,  6o™« 
année,  No.  i*'  (4  janvier),  p.  4. 


436     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

LIVRES  LIVRES 

Café    88,964,611  Écorces  d'oranges. .  142,194 

Cacao   5,124,200  Cire 233,540 

Campèche   153,282,940  Grains  de  coton. . .  31,312 

Coton   3.oi7f895  Pites   3S»S67 

Acajou  31,270  Cornes 2,527 

Écailles    664  Cèdre   1,476,750 

Bois  et  racines 1,310,650  Bois  de  gaiac 4,765,992 

Peaux  de  chèvres.  283,686  Gomme  de  gaîac. .  29,935 

Cuirs  de  bœufs. . .  228,506  Bayahonde 2,000 

En  citant  dans  une  Conférence  faite  à  Paris,  en  1892, 
le  poids  de  l'exportation  d'Haïti  s'élevant  à  242409,667 
livres,  pour  Tannée  1891,  j'ajoutais  les  réflexions  suivan- 
tes :  «  On  voit,  en  somme,  que  le  poids  brut  des  marchan- 
dises exportées,  au  lieu  de  diminuer,  a  plutôt  augmenté, 
comparativement  à  Tannée  1789.  Mais  tandis  que  la 
valeur  de  Texportation  figurait  avec  le  chiffre  de  461,- 
343,678  livres  tournois  environ,  en  1789,  elle  ne  montre 
plus  que  100,000,000  de  francs  environ,  pour  Tannée 
1891 . . .  Tout  Técart  provient  de  la  valeur  du  poids 
du  sucre  brut  et  raffiné  (141  millions  de  livres),  mar- 
chandise d'un  prix  élevé,  comparée  au  campèche  (159 
millions  de  livres)  dont  la  valeur  marchande  est  déme- 
surément faible.»  La  même  observation  conserve  toute 
son  application,  si  on  veut  comparer  la  valeur  de  notre 
exportation  de  Tannée  dernière  à  celle  de  Texportation 
de  Tancienne  colonie  française  en  1789.  Le  tableau  de 
nos  exportations  de  1903-1904  vient  encore  confirmer 
le  fait  que  la  production  économique  est  en  progrès  en 
Haïti.  Il  y  a  non  seulement  une  augmentation  de  6% 
du  poids  brut  sur  1891,  mais  encore  une  augmentation 


et  la  République  d'Haïti  437 

sensible  du  poids  des  cacâo,  du  coton,  des  cuirs  de  bœufs, 
des  peaux  de  chèvres  et  de  la  cire,  ayant  une  valeur  mar- 
chande supérieure  à  celle  du  campêche.  De  plus,  les  ex- 
portations du  gaiac,  du  bois  jaune  ou  fustet,  du  cèdre 
entrent  en  ligne  de  compte,  comme  de  nouveaux  élé- 
ments d'échange  international.  Il  faut  ajouter  à  ce  der- 
nier tableau  l'exportation  de  1,489  bœufs,  1,487  chevaux 
et  mulets,  222  gallons  de  rhum,  22,044  gstHons  de  miel, 
18  balles  de  lataniers.  Cependant  il  est  nécessaire  de 
continuer  la  citation  de  ma  conférence  de  1892: 

«  Le  rapprochement  de  ces  chiffres,  disais^je,  démontre 
un  fait  sociologique  d'une  grande  importance,  c'est  que 
la  République  d'Haïti,  malgré  toutes  les  causes  défavo- 
rables de  son  développement  économique  et  commercial, 
ne  travaille  pas  moins  et  ne  cesse  de  progresser.  Toutes 
les  cultures  ou  les  exploitations  qui  n'exigent  pas  l'em- 
ploi de  gros  capitaux,  y  sont  abordées  avec  un  courage 
admirable,  si  l'on  veut  réfléchir  à  l'insuffisance  de  l'ou- 
tillage économique  du  pays. 

«  En  effet,  les  instruments  aratoires,  depuis  la  charrue 
jusqu'au  faucheur  perfectionné,  sont  encore  à  introduire 
dans  nos  procédés  agricoles;  et,  lorsque  le  cultivateur, 
par  des  méthodes  arriérées  et  primitives,  a  enfin  réuni  les 
produits  d'une  récolte  laborieusement  préparée,  il  se 
trouve  souvent  dans  le  plus  grand  embarras  pour  le 
transport  de  ces  produits  au  marché  le  plus  voisin,  faute 
de  routes,  je  ne  dis  pas  voiturables  mais  même  prati- 
cables ...  Ce  sont  là  de  petites  misères  nationales  que 
l'on  peut  avouer  sans  aucun  faux  amour-propre;  car  il 


', 


1 


438     Af.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

est  indiscutable  que,  sans  les  capitaux,  un  pays  quelcon- 
que ne  peut  pourvoir  aux  besoins  de  sa  viabilité,  ni  per- 
fectionner ses  voies  de  communication.»* 

Certainement,  il  est  impossible  de  rien  entreprendre 
sans  capitaux  disponibles;  mais  si  Haïti  était  bien  admi- 
nistrée, ne  pourrait-elle  pas  tirer  de  ses  ressources  budgé- 
taires,—  sans  être  obligée  de  recourir  aux  emprunts  in- 
térieurs ou  extérieurs,  —  les  fonds  nécessaires  à  amélio- 
rer son  état  matériel,  en  même  temps  qu'elle  s'évertue 
pour  élever  le  niveau  moral  et  intellectuel  de  son  peuple  ? 
Rien  de  plus  sttr.  S'il  en  est  autrement,  c'est  que  nos 
gouvernements  n'ont  jamais  été  bons  ménagers  des  in- 
térêts publics.  On  peut  encore  illustrer  cette  assertion 
par  un  exemple. 
y  Vers  la  fin  de  1889,  lorsque  j'arrivai  à  la  tête  du  Dé- 
partement des  finances,  après  les  dépenses  ruineuses  de 
la  guerre  civile  de  1888-1889,  la  dette  publique  d'Haïti 
montait  à  près  de  vingt  millions  de  dollars,  en  y  compre- 
nant $4,400,000  environ,  de  papier-monnaie;  vers  le  mi- 
lieu de  1890,  avec  un  recouvrement  sévère  de  nos  droits 
de  douane  et  une  gestion  régulière  de  nos  revenus  publics, 
elle  était  déjà  réduite  à  18  millions  et  demi.  Avant  l'es- 
pace d'une  année,  le  30  avril  1891,  elle  avait  encore  di- 
minué de  plus  de  deux  millions  et  demi.  Le  service  de 
l'annuité  de  notre  dette  extérieure,  échéant  au  30  juin 
1891,  étant  déjà  versé,  le  capital  de  notre  dette  publique, 
y  comprenant  toujours  le  papier-monnaie,  était  réduit  à 
environ  $15,700,000,  dont  $6,358,000  en  or  et  le  reste  en 
*A.  Firmin:    La  France  et  Haïti,  p.  59,  60. 


et  la  République  d'Haïti  439 

^  gourdes  nationales.  «  C'est  un  cas  absolument  exception- 
j  nel  dans  l'histoire  des  finances,  disait  VExposé  de  la  si- 
tuation de  la  République  d'Haïti,  année  i8pi,  de  voir  un 
État  se  décharger  de  plus  de  13%  de  sa  dette  dans  l'es- 
pace d'une  année,  ce  qui  pari  passu,  démontre  la  possibi- 
lité rationnelle  de  sa  libération  intégrale  en  sept  ans  et 
demi.»  Mais  ayant  démissionné,  en  mai  1891,  quand  je 
revins  à  la  tête  du  ministère  des  finances^  au  mois  de 
décembre  1896,  en  cinq  ans  et  demi,  la  dette  publique 
avait  monté  à  $26,875,783!  Pendant  six  mois,  je  luttai 
avec  énergie,  pour  enrayer  le  désordre  ;  mais  devant  mon 
impuissance  à  contenir  les  influences  démoralisantes,  je 
dus  démissionner,  en  juillet  1897.  Par  les  réformes  que 
j'avais  imposées  et  qu'on  ne  put  immédiatement  aban- 
donner, la  dette  diminua  seulement  de  $300,000,  fermant 
cette  dernière  année  à  $26,568,598.  Elle  commença  à 
remonter  dès  l'année  1898;  et,  à  la  fin  de  1902,  elle  était 
au  chiffre  de  31,917,831-  D'après  l'annuaire  de  la  Ban- 
que Nationale  d'Haïti,  notre  dette  publique  montait,  le 
31  décembre  1903,  à  $33,121,999.10,  dont  $27,583,059.16 
en  or  et  $5,538,939.94  en  gourdes  nationales.  L'an- 
nuaire de  1904  du  même  établissement  de  crédit  nous 
montre  la  dette  publique  d'Haïti,  le  31  décembre  dernier, 
au  chiffre  de  $40,891,394.78  dont  $26,784,149.73  en  or 
et  $14,107,245.05  en  monnaies  nationales!  .  .  . 

Nous  laisserons  à  un  financier  impartial  et  bien  au 
courant  des  affaires  d'Haïti  le  soin  de  faire  le  commen- 
taire de  toutes  les  constatations  qui  viennent  de  passer 
sous  nos  yeux.    Il  s'agit  de  M.  Hartmann.    A  vrai  dire, 


440     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

je  ne  m'appuie  pas  absolument  sur  les  chiffres  qui 
émâillent  ses  réflexions  et  dont  la  formation  me  paraît 
défectueuse,  tant  à  cause  de  son  idée  de  convertir  les 
dollars  en  papier-monnaie,  pour  fixer  le  montant  de  la 
dette  publique,  quand  ce  serait  juste  le  contraire  qui 
serait  rationnel,  qu'à  cause  du  taux  auquel  il  établit  ses 
calculs.  Ainsi,  pour  Tannée  1890,  il  convertit  Tor  en 
papier-monnaie  à  raison  de  113  gourdes  pour  cent  dollars, 
tandis  que  la  moyenne  de  la  prime  sur  Tor,  en  1890, 
donnée  par  rétablissement  même  qu'il  dirigeait,  fut  de 
i8j4,  ce  qui  fait  118.75  gourdes  contre  cent  dollars.  La 
Banque  Nationale  d'Haïti  donne  pour  moyenne  de  la 
prime  sur  l'or,  dans  le  cours  de  Tannée  1902,  le  chiffre 
de  138.50%.  M.  Hartmann  calcule  sur  la  base  de  233 
gourdes,  au  lieu  de  238.50  pour  cent  dollars.  Ces  ré- 
serves faites,  —  et  elles  n'ont  point  grande  importance,  — 
il  faut  citer  ses  paroles  qui  sont  des  plus  suggestives, 
quand  on  veut  se  faire  idée  du  bénéfice  qu'Haïti  a  tiré 
de  cette  augmentation  effrayante  de  sa  dette  publique. 

«  Et  si  on  se  demande,  dit  M.  Hartmann,  à  qui  ont 
pu  profiter  les  42  millions  de  gourdes  (près  de  100,000,- 
000  de  francs)  qui  ont  été  dépensés  et  gaspillés  depuis 
i8ço,  en  plus  des  70,000,000  de  gourdes  déboursées  par 
les  divers  ministères,  suivant  les  budgets  arrêtés  par  les 
Chambres  (non  compris  le  service  de  la  dette  publique 
pour  lequel  il  a  fallu  environ  25  millions  de  dollars  or) 
on  est  vraiment  affligé  d'avoir  à  constater  que  ce  n'est 
pas  le  pays  qui  en  a  fait  le  moindre  profit. 

«  De  l'avis  de  tout  le  monde,  il  n'y  a  eu  d'amélioration 


et  la  République  d'Haïti  441 

notable  nulle  part.  La  misère  du  peuple  est  plus  grande 
que  jamais. 

«  Regardez  seulement  les  sommes  .dépensées  de  1890 
à  1902,  par  les  ministères  suivants: 

«La. Guerre:    15   millions. 

«  L'armée  et  la  défense  nationale  sont-elles  en  meilleur 
état  qu'en  1890? 

«  La  Marine  :  3  millions. 

«  Il  n'y  a  plus  de  marine  de  guerre. 

«  L'Intérieur  et  la  Police  générale  :    14  millions. 

«  Quelles  sont  les  améliorations  à  signaler?  La  police 
est-elle  mieux  faite? 

«  Les  Travaux  publics  :  7  millions. 

«  Les  édifices  publics  sont  délabrés  ;  les  routes  publi- 
ques sont  dans  un  état  de  plus  en  plus  déplorable.  Tout 
est  à  refaire. 

«  L'Agriculture  :  3  millions. 

«  La  production  du  pays  n'a  pas  progressé.  Notam- 
ment celle  du  café  est  restée  stationnaire.»^ 

Ce  résimié  sévère  de  la  période  administrative  et  fi- 
nancière qu'examine  l'écrivain  peut  paraître  exagéré; 
mais  il  n'est  rien  de  plus  véridique.  Malheureusement, 
sauf  de  rares  exceptions,  les  mêmes  réflexions  peuvent 

^  M.  Louis  Hartmann  est  un  homme  très  capable,  ancien  di- 
recteur de  la  Banque  Nationale  d'Haïti  à  Port-au-Prince  pen- 
dant près  de  sept  années.  Sa  brochure,  d'où  je  tire  ces  lignes, 
(pp.  12-13)  est  une  plaquette  de  26  pages  in  4**  (Paris,  1903, 
Imprimerie  Chaix,  rue  Bergère,  20).  Ces  pages  sont  bourrées 
de  statistiques  et  contiennent  des  observations  souvent  fort 
judicieuses. 


442     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

être  appliquées  à  toute  notre  gestion  financière,  depuis 
la  proclamation  de  l'indépendance  d'Haïti.  Malgré  des 
millions  et  des  millions  tirés  de  la  sueur  du  peuple  et 
dépensés  soi-disant  pour  des  services  publics,  dont  l'en- 
tretien ne  devait  tendre  qu'à  l'amélioration  de  l'état  moral 
et  matériel  du  pays,  aucun  résultat  n'a  été  obtenu,  parce 
qu'aucun  n'a  été  visé,  dans  le  sens  de  procurer  au  peuple 
plus  de  bien-être,  plus  de  lumières  et  plus  de  sécurité. 
Au  contraire,  tandis  que  des  sommes  fabuleuses  sont 
jetées  aux  quatre  vents  ou  plutôt  s'engouffrent  dans  les 
poches  de  quelques  individus,  qui  les  gaspillent  avec  l'in- 
souciance de  ceux  qui  possèdent  l'or,  sans  avoir  jamais 
travaillé  pour  l'avoir,  tout  baisse,  tout  périclite  autour 
de  nous. 

L'armée,  pour  laquelle  nos  Exposés  de  la  situation  n'é-  À 

pargne  aucun  encens,  en  exaltant  le  courage,  l'héroïsme 
et  le  dévouement  de  nos  soldats,  gardiens  de  l'honneur 
national,  se  dégrade  de  plus  en  plus.  Depuis  longtemps, 
le  service  militaire  est  devenu  une  peine  que  l'on  n'inflige 
qu'aux  gens  de  la  classe  rurale,  qui  sont  les  serfs  de 
notre  organisation  sociale.  Un  fils  de  famille  incorporé 
s'expatrie,  pour  ne  point  servir  dans  les  rangs  d'un  régi- 
ment, et  se  sent  tout  fier  de  raconter  son  histoire,  dans 
un  salon  de  Paris,  où  les  Français  s'interrogent  de  l'œil, 
pendant  que  les  Haïtiens  admirent  cet  acte  de  dignité! 
Sans  instruction  aucune,  ne  sachant  ni  lire  ni  écrire,  ne 
sachant  pas  même  exécuter  les  moindres  mouvements, 
les  moindres  évolutions,  ignorant  même  la  position  d'un 
soldat  sans  armes,  ces  pauvres  militaires  qui  ne  peuvent 


et  la  République  d^Hatti  443 

pas  seulement  marcher  en  compagnie,  au  pas  ordinaire, 
ne  sont  que  les  parias  de  notre  demi-barbarie. 

Ils  ne  sont  pas  logés,  ni  habillés  convenablement  ni 
entretenus  humainement.  Pour  eux,  pas  de  caserne 
digne  de  ce  nom,  —  pas  même  à  la  capitale  ;  —  en  dehors 
des  heures  de  parade,  pas  d'uniforme  autre  que  les  loques 
miséreuses  que  leur  permet  de  posséder  le  peu  que  leur 
travail  personnel  a  pu  leur  procurer,  avant  qu'ils  fussent 
enrégimentés,  sur  le  bon  plaisir  de  ceux  qui  portent  les 
gros  galons  ;  pas  de  rationnement  suffisant  pour  se  nour- 
rir, de  trois  jours  Tun,  c'est-à-dire  pour  les  empêcher  de 
crever  de  faim,  s'ils  n'avilissent  pas  leur  «  héroïsme  »  et 
leur  «  patriotisme,»  en  se  transformant  en  portefaix,  du- 
rant les  heures  où  ils  peuvent  se  sauver  des  travaux  par- 
ticuliers et  impayés  au  bénéfice  des  chefs  ou  des  amis  des 
chefs  ! 

Ils  passent  au  service  dix  ans,  quinze  ans,  vingt  ans 
et  quelquefois  davantage,  quand  ils  ne  trouvent  pas  un 
protecteur  pour  obtenir  leur  congé,  et  dont  ils  deviennent 
un  obligé,  soumis  alors  à  sa  direction,  comme  les  plé- 
béiens qui  formaient  la  clientèle  du  patricien  ou  du  che- 
valier romain.  La  seule  chose  qu'ils  apprennent,  durant 
leur  longue  initiation  au  régime  militaire,  c'est  l'obéis- 
sance passive,  l'absence  de  toute  initiative  morale,  de  tout 
exercice  de  la  volonté  autonome,  l'annulation  de  tout 
éclair  de  la  liberté  humaine  luttant  contre  l'injustice  ou 
contre  le  mal.  Quand  un  Haïtien  portant  des  épaulettes 
vous  dit  :  «  Je  suis  soldat  !  »  cela  signifie  qu'il  est  prêt  à 
commettre  les  crimes  les  plus  horribles,  à  piller,  à  incen- 


444     M-  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

dier,  à  tuer,  pourvu  qu'il  en  reçoive  l'ordre  de  son  chef 
immédiat.  Ce  n'est  que  dans  ce  sens  qu'on  applique  la 
règle  :  «  L'armée  ne  délibère  pas.»  Autrement,  c'est  l'ar- 
mée qui  tranche  toutes  les  difficultés  et  force  la  solution 
de  tous  les  problèmes  politiques,  depuis  les  élections  mu- 
nicipales et  législatives  jusqu'à  la  nomination  commina- 
toire de  nos  chefs  d'État.  Mais  alors  l'armée,  ce  sont  les 
meneurs  improvisés,  généraux  sans  avoir  jamais  porté 
un  fusil  sur  leurs  épaules  où  l'on  voit  briller  les  floches 
d  or  et  les  étoiles  dîamantées.  Les  soldats  sont,  entre 
leurs  mains,  l'occasion  ou  le  prétexte  de  subtiliser  ces 
millions  budgétaires  dont  les  malheureux  n'ont  mie  et, 
en  même  temps,  les  instruments  de  la  servitude  politi- 
que, les  bourreaux  inconscients  de  ceux  qui  voudraient 
changer  leur  sort,  adoucir  leurs  misère,  par  une  plus 
équitable  répartition  des  charges  écrasantes  et  des  jouis- 
sances alléchantes,  qui  pèsent  si  étrangement  dans  les 
deux  plateaux  de  notre  balance  sociale. 

Comment  veut-on  qu'une  armée  ainsi  recrutée,  ainsi 
organisée  et  maltraitée,  ayant  une  telle  influence  démo- 
ralisatrice, une  telle  destination  anti-patriotique,  puisse  ^ 
se  perfectionner  et  offrir  une  meilleure  défense  nationale 
que  celle  où  il  s'agirait  de  se  battre  en  embuscades  et  en 
guérillas,  genres  de  combat  où  aucune  science  militaire 
n'est  ni  nécessaire,  ni  praticable?  Aussi  n'y  a-t-il  rien 
d'étonnant  que  les  choses  militaires,  au  lieu  de  s'amélio- 
rer en  Haïti,  s'empirent  sensiblement,  malgré  l'illusion 
que  pourrait  faire  concevoir  des  compagnies  d'élite  où 
l'on  joue  au  soldat,  plutôt  qu'on  ne  fasse  le  métier  de 


et  la  République  d'Hditi  445 

soldat!  Aussi  bien,  là,  rien  n'a  changé,  depuis  Boyer, 
sinon  pour  empirer. 

La  marine  haïtienne  n'a  pas  été  mieux  partagée. 
Pourtant  la  forme  insulaire  du  territoire  haïtien,  dont 
les  avantages  sont  incalculables,  au  point  de  vue  de  notre 
développement  économique,  devait  nous  porter  à  nous 
occuper  plus  soucieusement  de  notre  marine  d'État,  que 
je  ne  veux  pas  positivement  nommer  marine  de  guerre. 
En  effet,  ce  qui  explique  le  résultat  négatif  obtenu  jus- 
qu'ici de  toutes  les  dépenses  prodiguées  dans  cette 
branche  de  l'administration  publique,  c'est  que  la  cons- 
tante préoccupation  du  gouvernement  haïtien  a  été  d'a- 
voir une  marine  spécialement  destinée  à  la  guerre,  à  la 
guerre  civile,  puisque  enfin  nous  ne  nourrissons  point  le 
projet  de  nous  battre  en  mer  contre  aucune  puissance 
étrangère.  Ainsi  on  paie  de  grosses  sommes  pour  être 
en  possession  de  vaisseaux  de  guerre  dont  la  force  des 
projectiles  soit  une  menace  contre  nos  villes,  où  l'esprit 
public,  plus  éveillé  que  dans  l'intérieur  du  pays,  serait 
capable  de  mettre  en  question  les  errements  de  l'admi- 
nistration supérieure  et  de  protester  contre  le  despo- 
tisme ou  les  dilapidations  des  deniers  publics.  Quel  triste 
but! 

Ce  qu'il  nous  faudrait,  au  contraire,  ce  serait  des 
gardes-côte,  navires  légers,  armés  légèrement,  pas  chers 
d'ailleurs,  destinés  en  temps  de  paix,  que  nous  devons 
considérer  comme  notre  état  normal,  à  protéger  les  inté- 
rêts du  fisc,  par  une  police  sérieuse  et  régulière  établie 
dans  nos  eaux  territoriales;  et,  en  cas  de  révolution,  à 


446     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis j 

transporter  sur  un  point  donné  les  contingents  de  troupes 
nécessaires  à  la  sécurité  publique.  Avec  ces  navires  lé- 
gers,—  dont  nous  aurions  un  nombre  plus  grand  que 
celui  que  nous  pouvons  avoir  de  bons  bateaux  de  guerre, 
et  qui  auraient  une  activité  maritime  dix  fois  plus  con- 
sidérable, puisqu'ils  ne  sont  pas  faits  pour  être  toujours 
ancrés  dans  la  rade  de  Port-au-Prince,  en  attendant  les 
événements,  —  on  formerait  méthodiquement  et  rapide- 
ment une  pépinière  de  marins  disciplinés.  Si,  dans  un 
cas  solennel,  il  nous  fallait  avoir  des  vaisseaux  de  guerre 
d'une  certaine  puissance,  des  unités  navales  de  sérieuse 
valeur,  notre  bonne  administration  nous  apportant  des 
ressources  effectives  en  nous  valant  un  crédit  incontes- 
table, nous  pourrions  acheter  ces  navires-là  et  trouver 
immédiatement  les  équipages  nécessaires  pour  les  monter. 
Les  services  de  l'administration  intérieure  et  de  la  po- 
lice générale  ne  sont  pas  moins  en  décadence  que  ceux 
de  la  guerre  et  de  la  marine.  Plus  on  y  dépense  d'argent, 
plus  cela  va  mal.  Cette  phrase  semble  être  un  paradoxe, 
mais  c'est  la  pure  vérité.  Les  chapitres  du  budget  de 
l'Intérieur,  qui  enflent  et  débordent,  sont  précisément 
ceux  des  dépenses  extraordinaires  et  imprévues,  et  dé- 
penses pour  la  sécurité  publique,  où  l'on  puise  pour  dé- 
moraliser les  esprits,  en  augmentant  chaque  année  la 
troupe  immonde  de  mouchards  inconnus  qui  empoi- 
sonnent  l'existence  des  citoyens,  par  les  persécutions  in- 
justes qu'ils  provoquent,  les  inquiétudes  déprimantes 
qu'ils  font  naître,  entraînant  en  définitive,  la  rupture  de 
tout  commerce  social  par  cette  crainte  et  cette  méfiance 


et  la  République  d'Haïti  447 

mutuelle  dont  parle  Tacite,  en  décrivant  l'état  de  Tesprît     ^ 
public  à  Rome,  sous  le  règne  de  Tibère. 

Ce  qui  devrait  attirer  tout  particulièrement  l'attention 
des  gouvernants,  c'est  certainement  l'organisation  d'une 
police  instruite  et  honnête,  sachant  faire  son  métier  et  y 
mettant  toute  la  probité  administrative,  qui  donne  un  si 
grand  ascendant  à  ceux  qui  exercent  Tautorité;  mais, 
bien  souvent,  ce  sont  les  pires  chenapans  que  l'on  choisit  ^ 
pour  un  service  qui,  dans  tous  les  pays  civilisés,  se  re- 
crute dans  l'élite  de  la  classe  travailleuse  ou  parmi  les 
anciens  soldats  dont  la  conduite  exemplaire  a  été  remar- 
quée, à  ceux  enfin  qui  ont  montré  les  meilleures  qualités 
de  discipline,  de  droiture  et  de  correction.  Les  commis- 
saires ou  inspecteurs  de  police  ne  possèdent  aucune  des 
notions  indispensables  pour  une  bonne  administration. 
Aussi  la  police,  surtout  la  police  urbaine,  au  lieu  d'im- 
poser l'ordre,  est-elle  parfois  la  cause  de  tous  les  désor- 
dres, de  tous  les  scandales,  qui  donnent  aux  rues  de  nos 
villes  un  aspect  si  peu  recommandable.  D'ailleurs  quoi- 
que, depuis  une  quarantaine  d'années,  nos  corps  de  po- 
lice portent  le  titre  officiel  de  «police  administrative,» 
avec  la  loi  qui  leur  assigne  des  attributions  civiles  nette- 
ment définies,  ils  gardent  l'ancien  caractère  qu'ils  ont  eu 
depuis  le  temps  de  Boyer,  qu'on  désignait  par  le  nom  de 
«  police  armée  »  et  que  l'on  pourrait  orthographier 
police-armée,  c'est-à-dire  des  militaires  faisant  la  police 
soldatesquement.  Ils  sont,  en  effet,  armés  de  fusils  de 
munition,  dans  les  parades  militaires  et  dans  les  tournées 
d'escouades,  et  placés  sous  les  ordres  directs  du  com- 


\/ 


448     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

mandant  de  la  place.  A  peine  reconnaîssent-ils  l'autorité 
du  Commissaire  du  gouvernement,  chef  de  la  police  judi- 
ciaire. Indifférents  à  tous  les  méfaits,  à  moins  d'être  per- 
sonnellement intéressés  à  s'en  saisir,  soît  à  cause  du  dé- 
linquant, soit  à  cause  de  la  partie  lésée,  ils  ne  sont  là  que 
pour  appréhender  ceux  qui,  bien  qu'honnêtes  et  irrépro- 
J  chables,  murmurent  contre  les  exactions  du  chef  mili- 
taire ou  contre  les  malversations  d'un  secrétaire  d'État  ou 
du  Président  d'Haïti.  Il  est  vrai  que  la  loi  laisse  plus 
spécialement  à  la  police  communale  le  soin  de  réprimer 
les  scandales  et  les  infractions  qui  n'entraînent  que  les 
peines  de  simple  police,  lesquelles  sont  les  plus  fré- 
quentes; mais  la  police  administrative  doit  y  suppléer, 
dans  tous  les  cas  de  flagrant  délit,  en  l'absence  de  la  po- 
lice communale.  Or,  comme  les  ressources  des  Conseils 
communaux  ne  leur  permettent  point  de  payer  aussi 
largement  la  police  communale  que  le  fait  l'État  pour  la 
police  administrative,  ces  Conseils  ont  ordinairement  une 
base  plus  restreinte  pour  le  recrutement  des  agents  ou 
archers  de  police  qu'ils  emploient.  Ils  n'en  disposent  que 
des  moins  aptes  et  en  nombre  moins  considérable;  sans 
compter  que  la  grande  primauté  de  l'autorité  militaire 
sur  l'autorité  civile  se  reproduit  entre  la  police  dite  ad- 
ministrative et  la  police  relevant  de  la  municipalité. 

Aussi  bien,  les  hauts  intérêts  de  l'État  vont  à  la  dérive 
et  ne  sont  protégés  par  nulle  surveillance.  Les  impôts 
sont  irrécouvrables  et  les  droits  de  douane  ne  sont  sauve- 
gardés par  aucun  contrôle  effectif.  Il  est  merveilleux 
qu'en  de  telles  conditions,  le  pays  se  soit  maintenu  jus- 


et  la  République  d'Haïti  449 

qu'ici  à  travers  toutes  les  fluctuations,  sans  sombrer  et 
disparaître.  Cela  ne  milite-t-il  pas  hautement  en  faveur 
du  peuple  qui,  presque  abandonné  à  lui-même,  privé  de 
toute  sollicitude  administrative,  a  pu  conserver  des  ins- 
tincts d'ordre  social  jamais  complètement  défaillants,  suf- 
fisants pour  le  sauver  d'une  décomposition  nationale? 

Quant  aux  travaux  publics,  c'est  le  service  où  le 
désordre  et  la  concussion  se  sont  montrés  de  la  façon  la 
plus  scandaleuse.  Ce  département  ministériel,  dont  j'ai 
provoqué  la  création,  par  la  Constitution  de  1889,  dans 
l'espoir  de  faire  naître  le  souci  d'organiser  l'outillage 
national  indispensable  au  développement  matériel  et  mo- 
ral de  la  République,  avait  commencé  de  faire  preuve 
d'une  grande  et  utile  initiative.  En  1890,  malgré  l'ac- 
quittement de  plus  d'un  million  et  demi  de  la  Dette  publi- 
que, le  gouvernement,  dont  je  faisais  partie,  a  pu  entre- 
prendre et  mener  à  bonne  fin  de  remarquables  travaux, 
telles  la  construction  du  Palais  des  Six  Ministères,  celle 
du  Palais  de  la  Chambre  des  députés  et  la  réfection  com- 
plète de  la  place  de  la  Douane  de  Port-au-Prince,  où  se 
trouvait  un  vaste  bourbier,  avec  d'autres  travaux  secon- 
daires, dans  nos  diverses  circonscriptions  départemen- 
tales. Depuis  lors,  les  édifices  construits  ou  réparés,  les 
entreprises  plus  ou  moins  utiles  exécutées,  çà  et  là,  ne  ré- 
pondent guère  aux  sept  millions  que  constate  M.  Hart- 
mann, pour  les  dépenses  effectuées  par  le  Ministère  des 
Travaux  publics,  de  1890  à  1902. 

Les  routes  publiques,  de  pius  en  plus  délabrées,  sont, 
durant  la  saison  pluviale,  transformées,  par  place,  en  des 


450     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

fondrières  où  hommes  et  bêtes  sont  exposés  à  se  casser 
le  cou  ou  se  briser  une  jambe,  quand  ils  ne  courent  pas 
le  risque  d'être  enterrés  vivants  dans  l'argile  détrempée 
et  fluctuante.  Personne  ne  s'occupe  du  niveau  de  nos 
routes  nationales  ou  départementales;  on  s'occupe  encore 
moins  de  nos  chemins  de  grande  communication  ou  de 
nos  chemins  vicinaux,  qui,  le  plus  souvent,  bordent  des 
précipices  et  où  la  moindre  glissade  vous  entraine  dans 
un  abîme.  La  grande  et  la  petite  voirie  sont  également 
abandonnées  ou  négligées. 

Non  seulement  les  routes  sont  impraticables,  mais  les 
rivières  ne  sont  l'objet  d'aucune  surveillance  technique, 
d'aucune  inspection  compétente.  Leur  lit  est  souvent 
obstrué  par  l'effet  des  avalasses  ou  pluies  d'orage,  rou- 
lant sur  les  pentes  rapides  de  nos  mornes,  entraînant  des 
troncs  d'arbre  et  des  masses  de  graviers,  lesquels,  arri- 
vés en  un  passage  resserré,  s'empilent  et  font  obstacle  au 
cours  de  l'eau.  Alors  elles  débordent  et  déversent  leurs 
ondes  tumultueuses  sur  des  berges  argileuses,  qui  s'é- 
boulent, en  augmentant  l'encombrement.  Bientôt,  avec 
la  continuation  des  orages,  les  flots  n'ayant  point  de 
digue,  s'étendent  dans  les  champs  cultivés,  où  les  travaux 
de  toute  une  année  disparaissent,  en  un  clin  d'oeil,  dans 
un  fracas  terrible.  Heureux  le  campagnard,  s'il  a  pu 
grimper  à  point  sur  un  galetas,  laissant  à  la  nature 
aveugle  et  sauvage  le  temps  de  désarmer  et  de  reprendre 
l'air  souriant  et  tendre  que  notre  beau  ciel  des  Antilles 
montre  à  l'œil  enchanté,  après  les  ondées  les  plus  mal- 
faisantes ! 


et  la  République  d'Haïti  451 

Et  pourtant,  on  pourrait  utiliser  ces  forces  dévasta- 
trices, qui  apportent  au  travailleur  rural  tant  de  terreur 
et  de  nuisance.  Endigué  et  bien  encaissé,  tel  cours 
d'eau,  qui  est  actuellement  une  cause  de  destruction,  se 
transformerait  en  une  source  de  prospérité  générale,  si 
on  canalisait  scientifiquement  ces  mêmes  eaux  qui,  au 
lieu  d'inonder  les  plantations  et  de  défoncer  nos  routes, 
serviraient  à  arroser  nos  campagnes,  les  fertiliser,  en  dé- 
cuplant la  fertilité  d'un  sol  déjà  si  prodigue.  Mais  non 
seulement  il  n'y  a  point  d'endiguement,  point  de  canalisa- 
tion, mais  il  n'y  a,  le  plus  souvent,  pas  le  moindre  pon- 
ceau  pour  enjamber  un  ruisseau.  Quand,  dans  la  route 
d'un  chemineau,  il  butte  contre  une  petite  gorge  de  mon- 
tagne ne  mesurant  pas  quinze  mètres  d'écartement  mais 
très  profonde,  il  est  forcé  de  faire  parfois  une  demi- 
lieue  et  davantage,  pour  marcher  vers  l'endroit  qu'il 
avait  en  face  de  lui,  presqu'à  portée  de  sa  main! 

Les  routes  publiques  sont  dans  un  état  déplorable  et 
notre  viabilité  est  détestable;  mais  en  vain  en  cherche- 
rait-on une  compensation  dans  les  travaux  publics  exé- 
cutés dans  nos  villes.  Là  les  choses  paraissent  pires. 
Elles  sont  plus  choquantes,  car  elles  jurent  avec  tout  ce 
qui  a  un  caractère  privé.  Dans  tous  les  pays  civilisés, 
les  plus  belles  constructions,  les  plus  luxueuses  installa- 
tions sont  celles  appartenant  à  l'État.  En  Haïti,  les  bu- 
reaux publics  logent  en  des  maisons  de  piteuse  appa- 
rence, n'ayant  aucun  aménagement  propre  à  la  branche 
du  service  qu'on  y  établit,  mais  louées  par  des  particu- 
liers favorisés,  à  des  prix  pouvant  amortir  en  dix  ans  le 


452     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

capital  nécessaire  pour  l'érection  d'un  petit  palais  !  Même 
à  la  capitale,  en  dehors  du  Palais  National,  ressemblant 
à  un  élégant  et  spacieux  cottage,  du  Palais  des  Six  Mi- 
nistères, lourd  et  disgracieux,  du  Palais  de  la  Chambre 
des  députés,  coquet  mais  étroit  et  frêle,  et  les  églises  ou 
autres  établissements  religieux,  où  TÊtat  n'a  point  eu  à 
mettre  la  main,  l'œil  du  touriste  ou  du  regnicole  ne  ren- 
contre aucun  édifice  public  à  contempler.  Pas  un  théâtre, 
pas  de  bibliothèque  nationale,  pas  de  musée  (je  veux 
parler  des  bâtiments  indispensables  à  leur  installation)  ; 
pas  de  jardin  public  où  le  peuple  puisse  respirer  un  air 
pur,  quand  les  chaleurs  estivales  rendent  insupportables 
ses  logements  étriqués;  les  arbres  mêmes  qui  bordaient 
nos  places  publiques  à  l'époque  coloniale,  étant  morts  de 
vétusté,  n'ont  point  été  remplacés.  Pas  une  statue,^  rien 
qui  frappe  l'esprit  et  l'élève,  rien  qui  parle  à  l'imagina- 
tion et  l'embellisse,  rien  qui  offre  une  récréation  salu- 
taire, dans  une  population  de  soixante-quinze  à  quatre- 
vingt  mille  habitants,  formant  la  tête  et  le  cœur  de  la 
République!  Les  chefs-lieux  départementaux  ou  autres 
grandes  villes  de  la  République  sont  à  l'avenant. 

L'agriculture,  sur  laquelle  se  débitent  les  plus  pom- 
peux discours,  chaque  fois  que  le  soleil  du  i*'  mai  vient 
nous  montrer  le  printemps  tropical  dans  toute  son 
éblouissante  féerie,  n'a  jamais  fait  le  souci  de  nos  admi- 
nistrations  gouvernementales,  malgré  l'intérêt  direct 
qu'elles  y  trouveraient,  dans  l'augmentation  de  nos  pro- 

^£n  février  1904,  une  statue  a  été  érigée  à  Dessalines  et  un 
buste  monumental  à  Pétion,  sur  l'initiative  privée  des  Comités  du 
Centenaire. 


* 


et  la  République  d'Haïti  453 

duits  d'exportation.  Les  secrétaires  d'État  se  contentent 
de  faire  de  belles  circulaires  immanquablement  impri- 
mées en  tête  du  journal  officiel  de  la  République.  Cela 
suffit.  Aucune  direction  éclairée,  aucune  indication  utile 
ne  sont  fournies  à  ces  admirables  travailleurs  qui  peinent, 
d'un  bout  de  l'année  à  l'autre,  pour  faire  vivre  tout  un 
monde  de  parasites,  et  qui,  après  avoir  mangé  la  vache 
enragée,  n'ont  d'autres  récompenses  en  perspective  que 
de  jouer  à  la  mascarade,  dans  les  cérémonies  grotesques 
et  païennes  de  la  fête  de  l'Agriculture! 

Les  deux  mille  cinq  cents  agents,  chefs  de  section, 
maréchaux  et  gardes-champêtres,  formant  la  police  ru- 
rale, doivent  exercer  leur  surveillance  sur  les  ving^-huit 
à  trente  mille  kilomètres  carrés  de  superficie  que  compte 
le  territoire  d'Haïti,  et  ils  sont  mal  payés,  ils  ne  sont 
point  montés!  Aussi,  n'étant  nullement  contrôlés,  font- 
ils  mal  leur  service  et  n'offrent-ils  aucune  protection  effi- 
cace à  des  populations  éparses,  n'ayant  pas  idée  du  béné- 
fice qu'elles  pourraient  tirer  de  la  coopération  de  leurs 
efforts,  pour  assurer  par  eux-mêmes  la  sécurité,  qui  est 
le  besoin  essentiel  et  le  meilleur  encouragement  que  l'on 
puisse  donner  à  l'agriculture,  en  y  ajoutant  les  bonnes 
voies  de  communication.  Les  plus  laborieux  sont  les 
principales  victimes  de  cette  situation  anormale.  Ils  tra- 
vaillent sans  aucune  garantie  de  jouir  du  produit  de  leurs 
labeurs,  le  vol  n'étant  ni  recherché  ni  prévenu  par  la 
crainte  d'une  répression  vigilante  et  impartiale.  Com- 
ment voudrait-on  que,  dans  ces  circonstances  pitoyables, 
la  production  agricole  fasse  de  rapides  progrès?    Cepen- 


454     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

dant  nous  avons  vu  qu'elle  progresse  quand  même,  en-  1 

core  que  ce  soit  lentement. 

Pour  l'instruction  publique,  surtout  l'enseignement  pri- 
maire, dans  les  villes  ou  bourgs  et  dans  les  écoles  rurales, 
il  y  aurait  à  faire  des  réflexions  aussi  peu  réconfor- 
tantes. Là,  comme  dans  les  autres  branches  de  l'adminis- 
tration, beaucoup  d'argent  a  été  dépensé  sans  grand  ré- 
sultat. Le  contrôle  scolaire  n'est  pas  suffisamment  ef fec-  - 
tif,  et,  par  pur  favoritisme,  on  confie  les  charges  déli- 
cates de  directeur  et  de  professeur  à  trop  de  gens  in- 
compétents ou  dénués  de  moralité,  par  le  simple  mobile 
d'être  agréable  à  des  amis  ou  de  se  faire  des  créatures. 
Il  est  regrettable  que  ceux  dont  la  haute  position  dans 
l'État  devait  être  un  motif  de  se  distinguer  par  leur  droi- 
ture et  leur  souci  du  bien  public,  en  viennent  à  ne  plus 
connaître  de  scrupule;  mais  quand  l'oubli  du  devoir  est 
poussé  au  point  de  ne  pas  respecter  l'éducation  des  en- 
fants du  peuple,  ceux  qui  en  donnent  l'exemple  ne 
peuvent  échapper  à  la  flétrissure  de  l'opinion, 
v/  La  Constitution  déclare  l'instruction  gratuite  et  obli- 
gatoire; la  gratuité  existe,  quel  que  soit  le  reproche  mé- 
rité par  l'administration;  mais  l'obligation  est  toujours 
restée  un  vain  mot.  Il  semblerait  même  qu'on  encourage 
les  parents  ignorants  à  ne  point  envoyer  leurs  enfants  à 
l'école.  A  Saint-Thomas  et  dans  les  Antilles  anglaises, 
les  enfants  du  peuple  fréquentent  les  classes,  même  nu- 
pieds,  mais  les  parents  sont  obligés  de  les  y  envoyer. 
Aussi  trouve-t-on  rarement  un  jeune  homme  ou  une 
jeune  fille  de  quinze  à  vingt  ans,  qui  ne  sache  lire  et 


et  la  République  d'Haïti  455 

écrire  ;  mais  en  Haïti,  où  le  suffrage  universel  est  la  base 
artificielle  de  tout  notre  système  politique,  les  citoyens 
peuvent  impunément  ignorer  l'alphabet  et  accomplir  les 
actes  les  plus  importants  de  la  vie  publique,  dans  cette 
obscurité  de  l'esprit  mille  fois  plus  dangereuse  que  l'obs-  • 
curité  matérielle. 

Certainement,  nos  misères  sont  grandes  et  notre  dé- 
nuement est  lamentable.  Mais  qu'est-ce  à  dire?  Peut- 
on  consciencieusement  mettre  au  compte  de  l'inaptitude 
du  noir  à  se  gouverner  les  déprédations  financières  et 
l'incurie  administrative  de  la  classe  dirigeante  ?  «  La  mi- 
sère du  peuple  est  plus  grande  que  jamais,»  écrit  M. 
Hartmann  dont  l'assertion  est  irréfutable.  Par  la  plus 
inconcevable  logique,  on  part  du  fait  même  de  cette  mi- 
sère pour  accuser  le  nègre  d'une  patente  incapacité,  en 
niant  son  aptitude  au  self-govemment;  mais  grand  Dieu  ! 
c'est  contre  les  prévaricateurs,  gens  de  haute  volée,  se  - 
prétendant  sinon  la  noblesse  mais  l'élite  d'Haïti,  qu'il 
faudrait  se  gendarmer,  en  leur  criant  sans  ambages  l'in- 
vective sonore  que  l'immortel  Hugo  met  sur  les  lèvres  de 
Ruy  Blas: 

Soyes  flétris  devant  votre  pays  qui  tombe. 
Fossoyeurs  qui  venez  le  voler  dans  la  tombe!    ' 

Aussi  bien,  Haïti  n'a  besoin,  pour  se  relever  et  prospé- 
rer, que  d'être  gouvernée  par  des  citoyens  honnêtes  et  ^ 
compétents,  quelle  que  soit  la  nuance  de  leur  épiderme, 
pourvu  qu'ils  ne  voient  pas  dans  la  majorité  du  peuple, 
qui  peine  et  qui  travaille,  «  un  autre  ordre  de  création  » 
pour  me  servir  de  l'expression  frappante  du  Rev.  T.  G. 


4S6     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Steward.  Là  nous  avons  une  terre  pleine  de  sève,  ca- 
pable de  nourrir  un  peuple  actif  et  nombreux,  aima  pa- 
rens  toute  prête  à  enfanter  et  élever  des  générations 
dignes  de  réhabiliter  le  noir,  à  qui  les  conditions  méso- 
logiques de  l'Afrique  ont  infligé  une  tare  dont  l'hérédité 
peut  facilement  être  combattue  par  un  milieu  plus  favo- 
rable, aidé  par  le  bien-être  et  l'éducation. 

Les  intérêts  du  peuple  haïtien  ne  sont  donc  pas  de  nous 
enfermer  dans  le  cercle  étroit  où  nos  pères  eurent  toute 
raison  de  se  tenir  naguère,  aux  prises,  comme  ils  étaient, 
avec  des  circonstances  spéciales  qui  ont  complètement 
changé,  depuis  une  bonne  partie  du  siècle  dernier.  Ces 
circonstances  nous  avaient  créé  des  restrictions  gênantes, 
mais  commandées  par  la  force  des  choses.  Elles  nous 
avaient  obligés  à  nous  priver  de  tous  les  moyens  qui  ont 
aidé  les  autres  peuples  à  se  développer.  En  nous  con- 
finant dans  les  limites  de  notre  nation  naissante  pour  dé- 
couvrir les  éléments  de  civilisation  indispensables  au 
maintien  de  notre  organisation  rudimentaire,  nous  avons 
prudemment  fermé  nos  portes  à  l'étranger,  qui  ne  se  ré- 
solvait pas  à  voir  en  nous  des  hommes  aptes  à  s'asseoir 
au  banquet  des  peuples  indépendants.  C'était  logique, 
c'était  bien  fait.  Mais  nous  avons,  par  ainsi,  perdu  tout 
stimulant  extérieur.  Ceux,  parmi  les  Haïtiens,  qui 
avaient  des  demi-lumières,  des  demi-capacités,  en  profi- 
tèrent pour  jouir  seuls  de  la  direction  effective  de  la  jeune 
nation  ;  car  «  au  royaume  des  aveugles,  les  borgnes  sont 
rois,»  dit  un  proverbe.  Cette  direction  exclusive,  en  de- 
hors de  toute  concurrence  troublante,  a  été  si  fructueuse 


et  la  République  d'Haïti  457 

pour  ceux  qui  Tont  exercée  et  Texercent  encore,  qu'ils 
préféreront  déployer  les  plus  insoutenables  arguties,  pour 
conserver  le  statu  quo.  Cet  égoïsme  ne  nous  a  causé  que 
trop  de  tort,  en  nous  isolant  systématiquement  de  tous 
ceux  dont  la  sympathie  serait  de  la  plus  haute  valeur 
morale,  et  nous  apporterait  un  concours  indirect,  mais 
des  plus  utiles,  dans  nos  efforts  vers  la  civilisation.  Il 
faut  que  nous  adoptions  des  tempéraments  qui  nous 
fassent  passer  en  toute  sécurité,  —  d'un  régime  d'excep- 
tion à  un  régime  de  franchise  libérale,  dont  l'esprit  de  la 
/  solidarité  internationale  est  le  mobile  et,  en  même  temps, 
la  garantie.  Étendons,  élargissons  la  sphère  d'activité 
sociale  et  morale  dans  laquelle  nous  voulons  nous  mou- 
voir, pour  sortir  d'une  inertie  qui  est  invoquée  contre 
nous  comme  une  preuve  d'humiliante  infériorité.  Tout 
en  restant  fermes  et  inébranlables  dans  notre  résolution  de 
sauvegarder,  coûte  que  coûte,  notre  indépendance  na- 
tionale, nous  devons  tout  faire  pour  attirer  en  Haïti  l'é- 
tranger et  les  capitaux  qu'il  peut  nous  apporter,  en  même 
temps  que  son  contact  civilisateur,  tant  les  capitaux  im- 
matériels consistant  en  intelligence  pratique,  habileté  mé- 
canique et  habitudes  de  prévoyance,  qu'en  outillage  per- 
fectionné, machines  et  argent  frais  nécessaires  à  mettre 
en  branle  le  travail  national,  avec  des  facilités  qui  rendent 
le  travail  humain  rémunérateur  et  régénérateur  dans  tout 
pays  vraiment  civilisé. 

Au  lieu  de  nous  limiter  à  deux  ou  trois  cultures,  les 
seules  qui  soient  abordables  sans  notable  mise  de  fond, 
malgré  la  possession  d'un  sol  dont  la  richesse  et  la  pro- 


458     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

ductivité  défie  toute  comparaison,  nous  pourrions  prati- 
quer la  multiculture,  en  exploitant  des  plantations  de 
fruits  exportables,  d'arbres  fournissant  le  caoutchouc  ou 
le  gutta-percha,  tels  le  Siphonia  elastica,  Isonandra  per- 
cha, le  Landolphia  de  l'Afrique  centrale,  le  Bacisea  et  le 
Periploca  nigrescens  du  Congo,  le  Mangaba  (Hancornia 
speciosa?)  du  Brésil  et  le  Guidroa  de  Madagascar,  puis 
les  diverses  plantes  textiles  ayant  une  bonne  valeur  mar- 
chande; en  établissant  des  vacheries,  des  porcheries  que 
nos  vastes  prairies  et  Tabondance  de  nos  fruits  forestiers 
faciliteraient  merveilleusement;  en  établissant  des  haras 
pour  l'amélioration  de  nos  races  chevalines,  en  nous  oc- 
cupant enfin  de  tout  ce  qui  forme  l'ensemble  d'une  bonne 
économie  rurale,  puisqu'aussi  bien,  on  reconnaît  générale- 
ment qu'Haïti  est  un  pays  agricole.  Pouvant  établir  des 
usines  puissantes  et  bien  outillées,  nous  pourrions  aug- 
menter la  culture  de  la  canne  à  sucre  et  surtout  fabriquer 
plus  de  sucre  que  de  tafia.    Cinquante  ans  de  ce  nouveau 

)  régime  rendraient  le  pays  méconnaissable,  tellement  la 
transformation  en  serait  complète.  Ce  n'est  pas  seule- 
ment la  terre  qui  sera  plus  riante,  mieux  cultivée  et  plus 

j  luxuriante;  c'est  la  race  elle-même  qui,  —  par  le  déve- 
loppement sérieux  du  travail  et  de  l'intelligence,  lui  ap- 
portant le  bien-être  matériel  et  moral,  —  aura  subi  une 
amélioration  rédemptrice,  la  faisant  plus  expansive  et 
plus  belle,  oui  plus  belle,  parce  qu'améliorée  dans  son 
existence,  ennoblie  par  la  floraison  de  toutes  les  facultés 
qui  font  de  l'homme  le  type  de  la  vraie  beauté,  lui  en 
qui  se  rencontre  la  vie  qui  réfléchît,  le  mouvement  qui 


et  la  République  d'Haïti  459 

mesure,  la  force  qui  calcule,  rharmonie  qui  rêve  et  pense. 
J'ambitionne  beaucoup  de  choses  pour  cette  chère  et  mal-  ^ 
heureuse  Haïti,  parce  que  j'attends  beaucoup  d'elle  en  fa- 
veur de  cette  race  noire  si  bonne,  si  aimante  et  si  aban- 
donnée et  si  dédaignée!  Les  beaux  jours  viendront,  car 
il  n'est  pas  possible  que  l'Africain  racheté  de  la  géhenne 
et  de  l'esclavage  par  l'air  vivifiant  et  régénérateur  des 
Antilles  n'y  trouve  pas  enfin  un  souffle  qui  éveille  en  lui, 
un  jour  ou  l'autre,  le  tressaillement  salutaire  du  progrès. 
Mais  il  y  a  des  obstacles  nombreux  et  infranchissables, 
répond-on  ;  ils  empêcheront  longtemps  que  le  monde  n'ait 
confiance  dans  la  vitalité  et  surtout  dans  la  sociabilité  du 
peuple  haïtien,  de  façon  qu'on  y  vienne  non  seulement 
avec  bienveillance,  mais  encore  avec  empressement... 
Ces  obstacles,  quels  sont-ils?  Je  l'ignore.  Sont-ils  si 
nombreux  et  si  puissants  ?    J'en  doute. 

Je  sais  que  le  manque  de  sécurité  est,  en  grande  partie, 
la  cause  réelle  qui  empêche  les  capitaux  étrangers  de  s'in- 
troduire en  Haïti,  sous  d'autres  formes  que  les  mar- 
chandises dont  la  consommation  régulière  et  rapide  ne 
donne  cours  qu'à  un  commerce  annuel,  par  les  échanges 
de  nos  produits  ;  mais  cette  sécurité  est  la  conséquence  de 
plusieurs  facteurs.  Elle  ne  sort  pas  uniquement  d'une 
police  bien  organisée,  mais  en  outre  des  dispositions  de 
l'esprit  public  à  considérer  comme  une  chose  bonne  en 
soi  que  les  étrangers  aient  chez  un  peuple  laborieux  de 
grands  intérêts  qui  les  obligent  de  veiller  au  bien  géné- 
ral, d'y  coopérer  même,  y  voyant  un  profit  personnel. 
Une  fois  que  cet  esprit  naît  et  s'affermit,  on  y  trouve  la 


460     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

I  principale  protection  pour  les  capitaux  importés  dans  un 
pays,  sous  la  forme  de  machines  ou  de  grandes  exploita- 
tions que  Ton  respecte,  que  Ton  entoure  spontanément 
de  bienveillance,  les  considérant  comme  de  nouveaux  fac- 
teurs pour  Tamélioration  du  sort  de  tous  les  citoyens. 
D'ailleurs,  Thistoire  démontre  d'une  façon  positive  que, 
dans  tous  les  pays  neufs,  et  même  en  des  régions  un  peu 
éloignées  faisant  partie  de  pays  déjà  civilisés,  ceux  qui 
arrivent  d'abord  avec  de  grands  capitaux,  courent  tou- 
jours des  risques,  sans  que  cela  les  empêche  de  tenter 
l'aventure.  Dans  les  premiers  temps,  c'est  la  vigilance 
du  capitaliste  ou  propriétaire,  appuyée  sur  la  bîen- 
J  veillance  ambiante,  qui  constitue  sérieusement  la  garantie 
(le  ses  intérêts.  Quant  à  la  police  proprement  dite, — 
laquelle,  avec  la  gendarmerie,  forme  la  puissance  publi- 
que, en  tant  que  chargée  de  veiller  au  maintien  de  l'ordre, 
à  la  sécurité  des  personnes  et  des  propriétés,  —  elle  n'ob- 
tient une  organisation  effective  et  efficace  que  là  où  le 
travail  est  déjà  développé  dans  une  proportion  fort  no- 
table, où  l'aisance  est  assez  généralisée,  pour  qu'un  grand 
nombre  des  gens  soient  intéressés  au  bon  ordre.  Un 
peuple  autonome,  où  règne  la  misère  et  où  surtout  la 
richesse  publique  est  mal  répartie,  ne  saurait  guère  avoir 
une  police  parfaitement  organisée,  fonctionnant  comme 
4  elle  se  montre  dans  les  centres  civilisés.  Cependant 
Haïti  est  loin  de  refuser  toute  sécurité  aux  capitaux 
étrangers  qui  seraient  employés  à  des  exploitations  im- 
portantes, soit  aux  environs  des  villes,  soit  en  des  régions 
éloignées  de  cinquante  à  soixante  kilomètres  de  tout  cen- 


et  la  République  d'Haïti  461 

tre  important.  Un  étranger,  qui  a  longtemps  travaillé 
en  Haïti,  comme  commerçant,  et  y  a  acquis  une  honnête 
fortune,  ayant  pleine  expérience  du  caractère  de  THaïtien 
et  désirant,  après  s'être  retiré  des  affaires,  faire  une 
œuvre  utile  pour  ce  pays  envers  lequel  il  a  gardé  des  sen- 
timents bien  voisins  du  patriotisme,  a  fondé,  à  environ 
soixante  kilomètres  du  Cap-Haïtien,  une  plantation  de 
fruits  et  de  diverses  essences  forestières  destinés  à  l'ex- 
portation. C'est  M.  Fritz  Hermann.  La  propriété  qu'il 
a  mise  en  exploitation  se  nomme  Bayeux  et  contient  plus 
de  huit  cents  hectares.  La  fondation  de  l'établissement 
remonte  à  1901  et  ne  compte  pas,  par  conséquent,  plus 
de  quatre  ans.  Dans  les  premiers  temps,  les  directeurs 
gérants  et  autres  employés  se  sentaient  bien  seuls  et  pou- 
vaient concevoir  des  craintes  pour  leur  sécurité;  mais 
avant  six  mois,  ils  trouvèrent  dans  les  populations,  heu- 
reuses d'être  assurées  d'un  travail  régulier,  un  concours, 
un  dévouement  et  une  discipline,  qui  leur  firent  bientôt 
sentir  qu'ils  n'avaient  nul  besoin  de  la  protection  d'une 
police  rurale  qui  laisse  tant  à  désirer.  Au  contraire, 
vingt  kilomètres  à  la  ronde,  jamais  l'ordre  et  la  régula- 
rité n'ont  régné  au  point  qu'il  en  est,  sous  l'influence 
des  bonnes  habitudes  contractées  par  plus  de  trois  cents 
travailleurs,  employés  aux  travaux  agricoles  de  Bayeux, 
qui  les  font  passer  dans  leur  petites  familles.  Un  tel 
exemple  est  aussi  encourageant  que  démonstratif,  forti- 
fiant et  salutaire;  il  raffermit  ma  foi  dans  la  possibilité 
et  même  dans  la  grande  facilité  de  créer  en  Haïti  la  civi- 
lisation par  l'ordre,  le  travail,  l'éducation  et  la  liberté. 


HAlTI  N'A  RIEN  À  CRAINDRE  DE 
M.  ROOSEVELT 

Haïti  marchera-t-elle  ?  Aura-t-elle  le  temps  de  réali- 
ser une  civilisation  qui  soit  la  floraison  altière  de  la  race 
noire  s'épanouissant  sous  le  ciel  magnifique  des  An- 
tilles, en  pleine  possession  de  la  liberté  et  de  l'autonomie 
nationale?  Telle  est  la  question,  partout  agitée,  depuis 
laps  d'années,  mais  qui  a  pris  dans  l'actualité  une  acuité 
lancinante  par  l'avènement  de  M.  Roosevelt  à  la  prési- 
dence des  États-Unis.  Nous  connaissons  déjà  l'homme. 
Je  ne  me  suis  pas  contenté  d'en  esquisser  le  profil  indi- 
viduel; je  l'ai,  de  plus,  mis  en  relief,  par  les  traditions 
qu'il  représente  et  par  la  base  d'action  dont  il  pourrait 
disposer  dans  toute  entreprise  internationale  pouvant  in- 
téresser Haïti.  Aussi  bien,  lorsqu'on  pose  plus  directe- 
ment les  questions  suivantes  :  Avons-nous  sérieusement 
à  craindre  un  accaparement  de  notre  territoire  national 
par  les  États-Unis  d'Amérique,  sous  la  forme  d'une  an- 
nexion violente,  la  seule  dont  nous  aurions  le  droit  de 
nous  plaindre  devant  la  conscience  universelle?  Croît-on 
que  les  États-Unis  désirent  ardemment  l'annexion  d'Haïti, 
même  si  ceux  qui  dirigent  la  destinée  de  notre  pays,  — 
dans  une  heure  de  dépit  sacrilège,  ou  d'impiété  patrioti-   *^ 

463 


464     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

qu€,  —  leur  en  offraient  toutes  les  facilités  ?  A-t-on  des 
motifs  fondés  de  redouter  l'influence  personnelle  de  M. 
Roosevelt,  pour  pousser  à  cette  annexion  ?  Je  réponds  né- 
gativement à  toutes  ces  questions.  Et  mon  opinion  raison- 
née  a  une  base  excellente  dans  les  particularités  histori- 
ques et  biographiques  exposées  au  cours  de  cet  ouvrage. 

Ce  serait  plus  que  naïf  de  s'arrêter  aux  amplifications 
scolaires  d'un  jeune  étudiant  doué  d'une  imagination 
dont  nos  congénères  partagent  les  excentricités,  pour 
nous  faire  une  juste  idée  de  ce  que  pense  et  veut  une 
grande  nation  dont  la  force  spéciale  est  dans  son  attache- 
ment à  ses  principes,  auxquels  se  relient  toute  son  éner- 
gie extérieure  et  toutes  ses  initiatives,  lors  même  qu'elles 
paraissent  les  moins  ordonnées,  les  plus  aventureuses,  à 
ceux  qui  ne  connaissent  pas  son  histoire.  Ce  ne  serait 
pas  même  sérieux  de  considérer,  plus  que  de  raison,  les 
articles  de  journaux,  dans  lesquels,  soit  en  Europe,  soit 
aux  États-Unis,  soit  chez  nous,  on  montre  Haïti  comme 
fatalement  condamnée  à  être  avalée  par  les  Américains 
du  Nord.  Toutefois,  il  ne  manque  pas  de  velléités  per- 
sonnelles et  isolées,  pour  donner  à  une  telle  menace  une 
apparence  de  danger  imminent.  Ces  velléités  se  sont 
même  manifestées  plus  d'une  fois  au  Sénat  américain, 
où  elles  se  traduisent  en  projets  de  résolution  plus  ou 
moins  patronnés.  La  dernière  manifestation  de  ce  genre 
est  peut-être  celle  du  sénateur  Heyburn,  de  l'État  d'I- 
daho,  au  cours  de  la  discussion  de  la  question  de  Panama,, 
le  5  février  1904. 

«  Si  je  puis  faire  une  digression,  disait  M.  Heyburn, 


et  la  République  d'Haïti  465 

de  la  discussion  de  la  question  de  Panama,  —  jusqu'à 
me  reporter  à  la  résolution  que  j'ai  eu  le  privilège  de  pré- 
senter à  ce  corps,  laquelle  proposait  que  des  démarches 
convenables  fussent  faites,  par  le  Département  approprié 
de  ce  gouvernement,  pour  l'acquisition  de  l'île  de  Saint- 
Domingue,  —  elle  s'accordera  avec  les  suggestions  que  je 
fais  actuellement. 

«  Saint-Domingue  est,  dans  l'océan,  la  terre  la  plus 
voisine  du  canal  de  Panama,  qui  puisse  aujourd'hui  être 
obtenue,  sous  certaines  conditions,  par  le  gouvernement 
des  États-Unis.  Elle  se  trouve  directement  dans  la  voie 
qui  conduit  à  l'entrée  du  canal.  Nous  avons  perdu  Cuba. 
Nous  n'aurions  pas  dû  la  perdre,  à  mon  avis,  mais  nous 
l'avons  perdue.  Quelles  pourront  être  ses  futures  rela- 
tions avec  ce  gouvernement?  Je  l'ignore  et  l'avenir  aura 
à  se  préoccuper  de  cette  question  ;  mais  tout  près,  au  delà 
de  Cuba,  s'étend  la  grande  île  de  Saint-Domingue. 

«  Il  semble  qu'on  tînt  pour  une  chose  reconnue,  quand 
fut  faite  la  suggestion  d'acquérir  cette  île,  que  c'était 
encore  de  l'expansion,  que  c'était  encore  de  l'impéria- 
lisme, que  c'était  un  effort  pour  s'étendre  au  dehors,  ob- 
tenir de  nouvelles  populations  et  un  nouveau  territoire. 
Je  n'avais  pas  une  telle  intention,  en  présentant  cette  ré- 
solution. C'était  simplement  afin  que  ce  pays  pût  s'y 
assurer,  à  mi-chemin,  entre  nos  ports  et  le  canal,  une  base 
terrestre,  qui  nous  rendrait  habiles,  en  temps  de  guerre, 
à  protéger  non  seulement  le  canal  mais  notre  petite  pos- 
session de  Porto  Rico,  se  trouvant  à  côté  d'elle. 

«  Chaque  navire  qui  quitte  les  rivages  de  l'Atlantique, 


466     Af.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

pour  franchir  ce  canal,  doit  passer  directement  à  travers 
un  petit  détroit  resserré  entre  Tîle  de  Cuba  et  Tîle  de 
Saint-Domingue,  si  étroit  que  la  portée  des  canons  mo- 
dernes pourrait  le  traverser  deux  fois.  C'était  en  vue  de 
ces  conditions  que  cette  suggestion  fut  soumise  à  la  con- 
sidération de  ce  corps.  C'est  comme  une  partie  du  pro- 
jet et  du  plan  de  construire  ce  canal  interocéanique  que 
nous  envisageons  cette  suggestion  en  ce  moment  et  non 
comme  une  partie  des  mesures  présentées  à  la  considéra- 
tion du  Sénat;  mais  qu'on  le  retienne  à  l'esprit,  comme 
une  chose  que  nous  devions  prendre  en  mains  et  régler. 

«  Outre  ses  avantages  commerciaux,  —  et  je  ne  viens 
par  les  faire  valoir,  ils  sont  connus,  —  ce  n'est  pas  une 
nouvelle  question,  mais  à  côté  des  avantages  commer- 
ciaux de  sa  possession,  la  souveraineté  et  le  gouvernement 
de  l'île  est  nécessaire  à  la  sécurité  des  fonds  que  nous 
sommes  à  la  veille  de  placer  dans  la  construction  du  canal 
de  Panama  ;  et  je  recommande  ce  point,  en  ce  moment,  à 
la  consciencieuse  attention  du  Sénat.»* 

Mais  depuis  un  an  que  cette  chaleureuse  recommanda- 
tion a  été  faite  au  Sénat  américain,  ce  grand  corps  a-t-il 
montré  aucun  désir  d'adhérer  à  la  résolution  du  sénateur 
de  l'Idaho?  Non.  Au  contraire,  rien  ne  prouve  qu'il 
montrera  jamais  les  dispositions  d'abandonner  des  tradi- 
tions qui  sont,  pour  les  États-Unis,  la  garantie  non  seule- 
ment de  la  paix  extérieure,  mais  de  l'harmonie  politique 
à  l'intérieur. 

*  Congressional  Record,  Washington,  February  5,  1904  (Fifty- 
eighth  Congress,  2d  session),  Vol.  38,  No.  39,  pp.  752,  753. 


et  la  République  d'Haïti  467 

Cependant  il  n'y  a  pas  que  des  Américains  pour  exciter 
le  gouvernement  de  Washington  à  se  rendre  maître,  de 
gré  ou  de  force,  de  tous  les  territoires  de  l'Amérique  cen- 
trale ou  des  Antilles  pouvant  être  utiles  aux  commodités 
des  États-Unis,  en  vue  de  la  construction  du  canal  de 
Panama.  On  sait  comment,  il  y  a  une  quarantaine  d'an- 
nées, Sir  Charles  Dilke  lança  l'expression  de  Greater 
Britain,  «  la  plus  grande  Bretagne,»  désignant  l'expan- 
sion coloniale  de  l'Angleterre.  Le  mot  a  fait  fortune. 
Lorsqu'en  1877,  la  reine  Victoria  reçut  de  Disraeli,  de- 
venu du  même  coup  lord  Beaconsfield,  le  titre  d'Impé- 
ratrice des  Indes,  la  politique  d'extension  territoriale  à 
l'extérieur  prit  le  nom  assez  bizarre  dUmpérialisme,  qu'on 
ne  peut  bien  comprendre  si  l'on  n'est  au  courant  de  l'his- 
toire de  la  Grande-Bretagne,  dans  la  dernière  moitié  du 
siècle  dernier.  Eh  bien,  un  écrivain  anglais,  apparem- 
ment de  renom,  M.  Colquhoun,  faisant  la  cour  aux  Amé-  ^ 
rîcains,  avec  cet  excès  d'amabilité  qui  est  la  caractéris- 
tique de  John  Bull  à  l'égard  de  l'Oncle  Sam,  depuis  une 
vingtaine  d'années,  a  publié,  en  1904,  un  volume  fort 
suggestif,  sous  le  titre  de  Greater  America.  Touchant  le 
canal  de  Panama,  il  applaudit  aux  changements  que  cette 
construction  gigantesque  apportera  au  commerce  et  à  la 
politique  du  monde.  «  L'Amérique,  comme  il  nomme  les 
États-Unis,  conformément  au  protocole  fixé  par  M.  Hay, 
en  bénéficiera,  la  Grande-Bretagne  aussi  ;  et  les  deux  en 
seront  réciproquement  attirées  à  une  plus  étroite  péné- 
tration. Les  Antilles  anglaises  jouiront  d'un  renouvelle- 
ment de  prospérité  et  Cuba  deviendra  bientôt  un  terri- 


y 


468     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

toire  américain ...»  Santo  Domingo  aussi,  pense-t-il, 
devra  «  au  nom  de  Thumanité  »  entrer  sous  le  contrôle 
américain.  Quand  cela  sera  accompli  et  que  les  îles 
danoises  seront  sous  la  main,  le  golfe  du  Mexique  et 
la  mer  des  Caraïbes  deviendront  «  des  lacs  américains.» 
Le  fils  ingénieux  de  Thonnête  Albion  sent  bien  que, 
pour  que  la  mer  des  Antilles  devienne  un  vrai  lac  amé- 
ricain, il  faudra  que  les  Antilles  anglaises  passent  aussi 
sous  le  contrôle  du  pavillon  étoile,  mais  il  ajoute  :  «  L'A- 
mérique n'en  a  pas  besoin.»' 

Nous  verrons,  plus  loin,  que  nous  pourrons  dire  aussi 
de  la  République  d'Haïti  :  «  L'Amérique  n'en  a  pas  be- 
soin.» 

En  France,  voilà  ce  qu'écrit  M.  Pierre  Leroy-Beaulieu, 
de  VÉconomiste  français:  «  Des  méfaits  ou  une  impuis- 
sance chronique  qui  ont  pour  résultat  le  relâchement  gé- 
néral de  liens  d'une  société  civilisée,  disait  celui-ci  [M. 
Roosevelt]  dans  son  message  de  décembre,  peuvent  né- 
cessiter en  fin  de  compte,  en  Amérique  comme  ailleurs, 
l'intervention  d'une  puissance  civilisée.  Une  première 
application  vient  d'être  faite  de  ces  principes  à  Saint- 
Domingue.  Un  peu  plus  tôt,  un  peu  plus  tard,  qu'il  soit 
réglé  à  l'amiable  ou  autrement,  le  destin  d'Haïti  est  fixé. 
On  ne  saurait  guère  s'insurger  contre  cette  extension  des 
États-Unis.  Elle  est  inéluctable  et  il  est  certain  que  quel- 
ques centaines  de  mille  individus  à  demi  barbares,  habi- 
tant des  terres  qui  pourraient  en  nourrir  plusieurs  mil- 

'Archibald  R.  Colquhoun:  Greater  America  (Harper  & 
Bros.,  1904). 


et  la  République  d'Haïti  469 

lions^  n'ont  pas  le  droit  d'en  empêcher  la  mise  en  valeur 
par  d'autres  pays  plus  civilisés  qu'eux.» 

Admirez  la  dextérité  méchante  avec  laquelle  l'écrivain 
écourte  le  passage  si  saisissant  du  message  que  nous  avons 
déjà  parcouru,  afin  d'y  voir  autre  chose  que  ne  disait  M. 
Roosevelt  et  d'encourager  «  celui-ci  »  à  se  saisir  des 
terres  que  les  Américains  peuvent  mieux  mettre  en  va- 
leur que  «  les  petites  principautés  nègres,»  indignes  d'en 
être  les  maîtres  ! 

Heureusement  M.  Pierre  Leroy-Beaulieu  n'est  pas  la 
France.  Toutefois  l'Haïtien  intelligent,  au  lieu  de  s'em- 
baller dans  une  méfiance  irraisonnée  des  États-Unis,  à 
cause  de  leur  «  impérialisme  »  et  de  leur  «  préjugé  de 
couleur,»  doit-il  étudier  la  question,  l'histoire  en  mains, 
avant  de  prendre  une  posture  qui,  pour  digne  qu'elle 
puisse  paraître,  ne  prêterait  pas  moins  à  l'ironie,  si  ceux 
dont  il  se  plaint  avec  le  plus  d'humeur,  étaient  encore  les 
plus  respectueux  de  son  droit  de  peuple  indépendant,  en 
supposant  même  que  cette  attitude  correcte  ne  ftit  que  de 
pures  formes.  C'est,  en  effet,  fort  significatif  que  les 
Américains  gardent  les  formes  là  où  les  Européens  s'en 
passent  avec  tant  de  cavalière  aisance. 

D'ailleurs  une  particularité,  qui  survint  après  la  mort 
du  président  McKinley,  fait  voir  à  quel  point  la  politique 
extérieure  des  États-Unis  est  hostile  aux  idées  d'expan- 
sion territoriale.  M.  Leupp,  dans  sa  biographie  de  M. 
Roosevelt,  raconte  que  le  jour  de  ce  triste  événement,  il 
rencontra  nombre  de  gens  s'intéressant  aux  relations  ex- 
térieures   de    l'Union    américaine,    et   chacun   posait   la 


470     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

même  question  :  «  Le  sénateur  Lodge  ne  sera-t-il  pas  le 
ministre  des  Affaires  Étrangères  dans  le  cabinet  du  pré- 
sident Roosevelt?. . .» 

«  Ils  étaient  évidemment  très  alarmés.  M.  Lodge,  à 
la  tête  du  cabinet,  arguaient-ils,  signifierait  une  politique 
étrangère  aggressive,  la  probabilité  d'une  autre  guerre 
avant  longtemps  avec  l'Allemagne  ou  l'Angleterre  et 
YQcquisition  de  nouveaux  territoires,  en  quelque  temps 
et  partout  où  il  sera  possible  par  ime  conquête. .  .«^ 

Cette  appréhension  des  hommes  politiques  américains 
contre  «  l'acquisition  de  nouveaux  territoires,»  l'excuse 
ou  la  dissuasion  dont  usait  le  sénateur  Heybum,  dans 
son  discours  du  5  février  1904,  pour  empêcher  le  Sénat 
de  voir  dans  sa  suggestion  une  idée  d'expansion  ou  d'im- 
périalisme, montrent  le  cas  qu'il  faut  faire  de  tout  ce  que 
Ton  dit  et  que  l'on  écrit  sur  les  tendances  impérialistes 
des  États-Unis.  Le  sénateur  Lodge  ne  fut  pas  nommé 
à  la  place  de  M.  Hay,  dont  la  collaboration  complète  si 
bien  l'œuvre  du  président,  qui  sait  en  apprécier  la  haute 
valeur.  Mais  on  n'aurait  qu'à  se  rappeler  l'opposition 
que  fit  M.  Roosevelt  à  la  candidature  de  M.  Blaine  à  la 
présidence  des  États-Unis,  pour  se  rendre  compte  qu'il 
n'a  personnellement  aucune  propension  à  cette  politique 
agressive  et  d'expansion  territoriale,  qui  fut  le  signe  ca- 
ractéristique de  la  haute  personnalité  du  «  Plumed 
Knight»  américain.  En  1884,  une  grande  majorité  du 
parti  républicain  mit  en  avant  cette  candidature,  en  l'op- 
posant à  celle  de  M.  Cleveland  présentée  par  les  Démo- 
*  Francis  E.  Leupp:  The  Mon  Roosevelt,  p.  53. 


et  la  République  d'Haïti  471 

crates.  Les  Républicains  modérés  résolurent  de  voter 
contre  M.  Blaine,  en  faveur  de  M.  George  F.  Edmunds. 
Dans  cette  occurrence,  M.  Roosevelt,  ayant  à  peine 
vingt-six  ans,  présidait  la  délégation  de  TÉtat  de  New- 
York,  à  la  Convention  de  Chicago.  «  Durant  toute  la 
campagne  électorale,  écrit  le  président  actuel  des  États- 
Unis,  M.  Blaine  ne  reçut  que  deux  échecs.  J'ai  eu  la 
main  dans  Tun  et  dans  l'autre. .  .))^  Tout  en  restant  ré- 
publicain convaincu,  l'ancien  délégué  de  l'État  de  New- 
York  ne  sympathisa  jamais  avec  l'illustre  M.  Blaine. 
Lors  de  l'avènement  de  M.  Benjamin  Harrison  à  la  Mai- 
son Blanche,  en  1889,  tout  le  monde  croyait  que  M. 
Roosevelt,  qui  prenait  un  vif  intérêt  aux  Affaires  Étran- 
gères et  qui  aspirait  à  la  charge  de  sous-secrétaire  d'État, 
y  serait  nommé;  mais  M.  Blaine  ne  voulut  point  l'avoir 
à  ses  côtés  et  il  fut  plutôt  nommé,  malgré  lui,  commis- 
saire du  Service  Civil,  poste  dans  lequel  il  eut  pourtant 
l'occasion  de  se  mettre  en  évidence,  en  montrant  les  plus 
belles  aptitudes:  là,  son  tact,  son  talent  et  surtout  son 
activité  laborieuse  mise  au  service  d'une  impartialité 
éclairée,  lui  conquirent  l'estime  des  plus  mal  disposés. 
Cette  antipathie  prouve  bien  que  si  M.  Blaine  était  le 
grand  impérialiste  américain  que  l'on  a  connu,  M.  Roose- 
velt ne  saurait  être  un  impérialiste. 

D'ailleurs,  quel  homme  d'État  américain,  avisé  et  sage, 
voudrait  entreprendre  de  s'emparer  de  force  du  territoire 
haïtien  ou  d'une  partie  de  ce  territoire,  en  comparant  le 
bénéfice  d'une  telle  acquisition  avec  les  efforts  et  les  dé- 

*  Francis  E.  Leupp:  The  Man  Roosevelt,  p.  21. 


i 


472     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

penses  considérables,  en  vies  humaines  et  en  argent,  qu'il 
faudrait  déployer  et  effectuer  pour  mener  son  entreprise 
à  bonne  fin?  Il  serait  difficile  de  le  rencontrer,  soyons 
en  sûrs;  car  parmi  ceux  qui  sont  appelés  à  prendre  de 
grandes  initiatives,  dans  les  affaires  de  l'Union,  il  y  a 
plus  d'hommes  de  tête  qu'on  ne  pense  et  on  trouve  peu 
de  gens  disposés  à  se  lancer  en  des  aventures,  sans  savoir  { 

sur  quel  terrain  ils  vont  marcher.  Or  qu'Haïti  soit  dé- 
cidée à  combattre,  jusqu'au  dernier  souffle  du  dernier 
citoyen,  pour  conserver  son  indépendance,  cela  n'est  un 
doute  pour  personne.  C'est  dans  cette  résolution  calme 
et  forte,  ferme  et  confiante,  que  nous  devons  chercher 
notre  salut,  si  notre  république  était  sérieusement  me- 
nacée, mais  non  dans  une  inquiétude  maladive  et  inéclai- 
rée. Il  suffit  que  Ton  connaisse  ce  à  quoi  nous  serions 
prêts  pour  la  conservation  du  patrimoine  sacré  de  1804, 
pour  que  Ton  regarde  à  deux  fois,  avant  de  nous  le  dis- 
puter. L'histoire  de  l'Indépendance  d'Haïti  si  atroce,  si 
sanglante,  mais  si  pleine  d'enseignements,  dans  sa  gran- 

f  diose  épopée,  est  là,  encore  toute  fraîche  dans  la  mé- 
moire, noblement  inspiratrice  et  toujours  séduisante  à 
être  revécue.  Tous  ceux  qui  ont  ausculté  une  poitrine 
haïtienne,  en  quête  de  savoir  comment  elle  respire,  quand 
la  fibre  du  patriotisme  est  touchée,  sous  le  rapport  de 
notre  autonomie  nationale,  ont  eu  la  même  impression 

•J  de  se  trouver  en  face  d'un  brasier,  qui  s'allumerait  sou- 
dain, pour  tout  sauver  ou  tout  détruire,  hommes  et 
choses,  dans  une  furie  d'héroïsme.  Toutes  nos  plaies 
sociales,  tout  notre  égoïsme  individuel  seraient  neutrali- 


et  la  République  d^Haîti  473 

ses  et  disparaîtraient  dans  une  émulation  commune. 
Plus  la  lutte  serait  inégale,  désespérée,  plus  aussi  nous 
serions  audacieux  devant  le  péril,  nous  rappelant  le  vers 
viril  du  poète  de  Mantoue: 

Una  salus  victis,  nullatn  sperare  salutem. 

Acculés  aux  dernières  limites  de  la  résistance,  nous 
résisterions  encore,  les  vieux  donnant  l'exemple  aux 
jeunes  et  leur  montrant  comment  il  est  beau  de  s'ensevelir 
sous  les  ruines  de  la  patrie,  plutôt  que  de  survivre  à  sa 
ruine. 

Citons  pour  appuyer  ces  paroles,  celles  de  Frederick 
Douglass,  dont  la  sincérité  et  la  véracité  sont  hors  de 
doute.  «  Nous  parlons,  dit-il  aux  Américains,  de  nous 
arroger  un  protectorat  sur  Haïti.  Nous  ferions  mieux 
de  ne  point  le  tenter.  Le  succès  d'une  telle  entreprise 
est  repoussé  par  toute  l'histoire.  Elle  abandonnerait  ses 
ports  et  ses  rades,  se  réfugierait  dans  ses  montagnes, 
brillerait  ses  villes  et  verserait  sur  leurs  cendres  son  sang 
tropical  rouge  et  chaud,  plutôt  que  de  se  soumettre  à  la 
dégradation  d'aucun  joug  imposé,  même  amicalement. 
Quelles  que  puissent  être  les  sources  de  sa  honte  et  de 
ses  malheurs,  elle  a  une  source  d'une  grande  satisfac- 
tion: elle  vit  fièrement  dans  la  gloire  de  sa  liberté  bra- 
vement gagnée.  Son  sang  acheta  son  indépendance;  et 
il  n'a  été  accordé  à  aucun  pied  étranger  hostile  de  fouler 
en  paix  son  sol  sacré,  de  l'heure  de  son  indépendance 
jusqu'à  ce  jour.  Le  lendemain  de  son  autonomie  est  au 
moins  sûr.    Civilisée  ou  sauvage,  quel  que  soit  le  lot  que 


474     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Tavenir  lui  réserve,  Haïti  est  la  patrie  de  l'homme  noir, 
^       maintenant  et  pour  toujours.»^ 

L'expression  enflammée  et  poignante  de  Frederick 
Douglass  pourrait  être  mise  au  compte  de  sa  consangui- 
nité ethnologique  avec  les  Haïtiens;  aussi  bien  est-il  bon 
de  citer  d'autres  écrivains  de  langue  anglaise,  mais  de 
race  caucasienne,  répétant  les  mêmes  choses,  quoique 
avec  moins  de  souffle  et  moins  de  brio  que  l'illustre  ora- 
teur. 

«  Les  Haïtiens  et  les  Dominicains,  écrit  M.  William 
Thorp,  ne  s'aiment  point  et  ont  été  souvent  en  guerre, 
mais  j'ai  entendu  dire  plus  d'une  fois  par  les  uns  et  les 
autres  qu'ils  s'uniraient  comme  un  homme,  pour  repous- 
ser une  invasion  étrangère  de  l'un  ou  l'autre  pays.  Une 
telle  invasion  ne  serait  pas  probablement  une  tâche  facile. 
Les  armées  des  deux  Républiques  ne  valent  pratique- 
ment rien,  comme  forces  organisées,  mais  les  popula- 
tions sont  furieusement  indépendantes  et,  comme  une 
conséquence  de  continuelles  révolutions,  il  y  a  de  grands 
dépôts  de  fusils,  de  cartouches  et  de  matériel  de  guerre 
dans  le  pays.  Une  fois  les  populations  debout,  elles  en- 
^  tretiendraient  une  guerre  harassante  de  guérilla,  qui 
pourrait  être  aussi  ennuyeuse  et  aussi  fatigante  que  les 
campagnes  des  Philippines.  D'éminents  Dominicains 
m'ont  dit  que,  dans  le  cas  où  une  puissante  force  d'in- 
vasion débarquerait  sur  leur  territoire,  ils  brûleraient 
les  villes,  détruiraient  les  récoltes  dans  toutes  les  plaines 

*  F.  Douglass  :  Lecture  on  Haïti,  at  the  World's  Fair  of  Chica- 
go, January  2,  1893»  PP-  33,  34 


et  la  République  d'Haïti  475 

et  se  réfugieraient  dans  les  jungles  et  les  montagnes, 
d'où  ils  harasseraient  l'ennemi.))^ 

Après  la  fondation  de  la  République  de  Panama  et 
sa  reconnaissance  hâtive  par  les  États-Unis,  qui  furent, 
à  dire  vrai,  suivis  de  près  par  toutes  les  grandes  puis- 
sances européennes,  le  Times,  de  Londres,  voulut  savoir 
l'état  d'âme  de  Santo  Domingo  et  d'Haïti.  Un  écrivain 
fut  envoyé  dans  l'île,  lequel  voyagea  spécialement  dans 
les  villes  et  à  l'intérieur  du  territoire  haïtien,  afin  de  se 
rendre  exactement  compte  de  la  situation  et  des  disposi- 
tions de  l'esprit  public.  D'un  long  article,  dont  un  ex- 
trait a  été  déjà  cité  au  cours  de  cet  ouvrage,  nous  dé- 
tachons encore  le  passage  suivant:  «Le  principe  fonda- 
mental sur  lequel  est  basée  l'existence  du  pays,  qui  gou- 
verne toutes  ses  relations  avec  le  monde  extérieur,  est 
son  indépendance  comme  un  État  nègre.  La  Constitu- 
tion nationale  affirme  cette  indépendance  et  l'inviolabi- 
lité du  territoire  national,  qui  ne  peut  être  aliéné  par 
aucun  traité  ou  convention.  Plus  important,  cependant, 
que  toutes  les  lois  écrites  est  le  sentiment  général  ré- 
gnant dans  toute  la  République  sur  ce  sujet.    A  juger 

de  ce  qu'on  entend  partout,  le  peuple  ne  consentira  ja- 
mais à  abandonner  aucun  pouvoir  territorial  à  une  puis- 
sance étrangère.))* 

Je  me  suis  astreint  à  ne  citer  que  des  opinions  expri- 
mées en  anglais  et  qui  sont  particulièrement  à  la  portée 

^  Santo  Domingo,  the  Isle  of  Unrest,  in  The  Independent  (a 
weekiy  magazine),  of  New  York,  March  3,  1904. 

*  The  Probîem  of  Haïti  and  Santo  Domingo  {The  London 
Times,  weekiy  édition  of  December  9,  1904,  Supplément). 


476     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

de  tout  lecteur  américain.  Aussi  sait-on,  aux  États-Unis, 
comme  en  nulle  autre  partie  du  monde,  quelle  serait  l'at- 
titude de  l'Haïtien,  si  son  territoire  était  menacé  ou  en- 
vahi. L'entreprise  de  nous  imposer  un  protectorat  ne 
serait  donc  autre  chose  que  la  résolution  froide  et  pré- 
méditée de  nous  exterminer.  L'envahisseur,  après 
toutes  les  horreurs  d'une  guerre  sauvage,  n'aurait  pour 
s'asseoir  que  les  ruines  amoncelées  sur  le  champ  de  ses 
conquêtes  stériles.  Pour  qu'un  peuple  aussi  pratique 
que  celui  des  États-Unis  se  lançât  bénévolement  dans  une 
telle  aventure,  il  lui  faudrait  avoir,  pour  mobile,  un  in- 
térêt si  large,  si  puissant,  qu'il  surpassât  toutes  réflexions 
et  toutes  considérations.  Je  ne  vois  guère  comment  on 
pourrait  établir  une  telle  présomption,  si  peu  en  harmo- 
nie avec  toutes  les  probabilités  morales  et  politiques,  de 
nature  à  étayer  un  jugement  éclairé  et  sain. 

Peut-être,  avant  que  la  guerre  hispano-américaine  fût 
venue  mettre  les  Américains  en  possession  absolue  de 
Puerto  Rico,  ils  auraient  pu  éprouver  la  tentation  de 
s'emparer  coûte  que  coûte  d'un  point  des  Antilles,  leur 
offrant  une  base  d'opération,  en  face  du  Canal  de  Pa- 
nama, dont  ils  projetaient  d'être  les  maîtres,  longtemps 
avant  le  commencement  des  travaux  de  Ferdinand  de 
Lesseps.  Mais  aujourd'hui  qu'ils  ont  non  seulement 
Puerto  Rico  comme  un  prolongement  du  territoire  amé- 
ricain, mais  des  stations  navales  importantes  à  Cuba, 
quelle  nécessité  les  pousserait  aux  sacrifices  d'hommes 
et  d'argent  qu'il  serait  impossible  d'éviter,  en  désirant 
j   faire  l'acquisition  forcée  du  Môle?    Le  Môle  St-Nîcolas 


et  la  République  d'Haïti  477 

ne  sera  jamais  surpassé  comme  position  de  stratégie  ma-  *^ 
ritime,  au  point  de  vue  de  la  défense  ou  de  l'attaque  du 
Canal  de  Panama.  Cependant,  quand  on  dispose  de 
Guantanamo,  avec  les  relations  particulières  que  crée 
l'Amendement  Platt  entre  Cuba  et  les  États-Unis,  y  a-t-il 
une  telle  urgence,  un  besoin  si  impératif  d'avoir,  à  soi, 
la  baie  du  Môle  St-Nicolas,  si  on  n'a  point  à  redouter  de 
l'avoir  contre  soi?  Telle  est  la  question  à  poser;  la  ré- 
ponse à  y  faire  donne  la  clef  de  la  situation. 

En  effet,  ce  dont  les  États-Unis  —  et  M.  Roosevelt  se 
montre,  là,  plus  avisé  et  plus  Américain  que  foule  d'au- 
tres—  ont  à  se  préoccuper,  avec  les  immenses  capitaux 
qu'ils  vont  dépenser  et  incorporer  dans  la  Construction 
du  Canal  de  Panama,  c'est  de  savoir  si  le  Môle  St-Nico- 
las sera  toujours  sous  la  domination  haïtienne.  Si  oui, 
pourquoi  auraient-ils  à  s'inquiéter,  puisque  nous  serons 
éternellement  trop  faibles  pour  nous  en  servir  comme 
une  menace  contre  eux?  Leur  vrai  intérêt  est  donc  que 
la  perennuité  de  notre  possession  soit  garantie  par  notre 
stabilité,  comme  État  indépendant,  surtout  comme  un 
État  ami.  Ce  n'est  que  dans  le  cas  où  notre  indépen- 
dance nationale  menacerait  de  s'anéantir  par  une  impé- 
ritie,  une  infirmité  interne  aussi  avilissante  qu'irrémé- 
diable, que  l'Oncle  Sam  tendrait  ses  longs  bras,  pour  ne 
point  nous  laisser  choir  en  d'autres  mains.  Mais  est-ce 
là  une  fatalité  historique?  Le  mot  sonne  creux  ici;  car 
lorsqu'on  feuillette  notre  histoire  ou  celle  des  États-Unis, 
on  ne  voit  rien,  mais  rien,  dont  on  puisse  tirer  cette  in- 
duction fatidique. 


478     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

Non!  si  la  destinée,  par  le  canal  des  négriers,  a  lancé 
les  rejetons  de  l'Afrique  dans  les  régions  voisines  de 
celles  où  devait  se  lever  la  plus  étonnante  sinon  la  plus 
grande  puissance  du  monde  contemporain,  elle  a  des  se- 
crets plus  dignes,  plus  réconfortants,  plus  nobles  à  ré- 
véler aux  hommes,  que  le  misérable  avortement  d'une 
race  dont  on  conteste  le  mérite  passé,  en  niant  sa  parenté 
ethnique  évidente  avec  les  grands  Pharaons  d'Egypte  et 
d'Ethiopie,  dont  on  escompte  actuellement  l'anéantisse- 
ment moral,  rien  que  pour  perpétuer,  à  l'aise,  le  règne 
des  injustices  sociales  et  historiques.  Haïti,  la  Répu- 
blique noire,  libre  et  indépendante,  peut  vivre  et  elle  vi- 
vra, à  côté  de  l'Union  américaine,  sans  que  l'ombre  co- 
lossale de  sa  grande  voisine  la  fasse  disparaître  dans  la 
lumière  resplendissante  de  l'Archipel  des  Antilles.  Au 
contraire,  à  cette  ombre  elle  doit  grandir,  elle  doit  se 
développer,  sans  s'y  laisser  jamais  absorber.  Et,  pour 
cela,  que  faut-il?  Du  bon  sens,  de  la  sagesse  et  de  l'in- 
telligence. 

Les  États-Unis,  par  la  force  des  choses,  ont  un  intérêt 
actuel  et  capital  à  voir  notre  nation  s'affermir  et  se  ci- 
viliser, afin  d'enlever  tous  les  prétextes  que  les  autres 
grandes  puissances  mettent  ordinairement  en  avant,  pour 
nous  molester  et  surtout  menacer  notre  autonomie  na- 
tionale. Je  pense  que,  hormis  l'aiguillon  de  la  conserva- 
tion de  soi-même,  qui  porte  les  Américains  à  regarder 
attentivement  de  notre  côté,  dans  la  crainte  de  s'y  trou- 
ver en  compétition  avec  un  antagoniste  redoutable,  ils 
n'ont  aucun  vrai  intérêt  à  s'emparer  du  territoire  d'Haïti. 


et  la  République  d'Haïti  479 

Mon  opinion  est  basée  sur  cette  observation  démogra- 
phique que  de  toutes  les  puissances  occidentales  de  pre- 
mier ordre,  les  États-Unis  sont  le  seul  pays  où  il  se 
trouve  moins  de  10  habitants  par  kilomètre  carré.  Il 
est  vrai  que  la  Russie,  prise  en  globe,  ne  compte  qu'en- 
virons 6  habitants  par  kilomètre  carré;  mais  si  on  s'ar- 
rête à  la  Russie  d'Europe,  on  y  trouve  déjà  19  habitants 
par  kilomètre  carré;  et  c'est  pourtant  une  puissance  plu- 
tôt orientale,  même  dans  sa  portion  européenne.  On 
pourrait  dire  que  cette  faible  densité  de  la  population 
des  États-Unis  est  un  signe  de  la  mauvaise  qualité  du 
terrain  superficiel,  offrant  peu  d'hospitalité  ou  peu  d'es- 
poir de  succès  économique  aux  habitants,  qui  se  concen- 
treraient plutôt  dans  les  villes,  en  groupes  isolés;  mais 
là,  l'accroissement  et  l'importance  de  la  population  ur- 
baine sont  moindres  que  dans  les  grandes  contrées  civi- 
lisées de  l'Europe.  Ainsi  la  population  urbaine  des 
États-Unis  est  de  36%  de  la  population  totale,  tandis 
qu'en  France,  elle  est  de  38%,  en  Allemagne,  de  47%, 
en  Angleterre  de  72%,  «  Si  les  populations  rurales  du 
Nouveau  Monde  continuent  à  s'accroître  au  lieu  de  di- 
minuer comme  celles  de  l'Ancien,  observe  la  Revue 
Scientifique,  c'est  sans  doute  que  les  premières  se  trou- 
vent sur  un  sol  dont  une  grande  partie,  comprenant  des 
terres  excellentes,  est  encore  inoccupée,  tandis  que  les 
autres  n'ont  pas  cette  ressource  d'avoir  devant  eux  des 
terrains  libres.»^     Il   faudra   donc  attendre  bien   long- 

^  Revue  Scientifique,  Paris,  10  juin  1899,  4™«  série,  tome  XI, 
p.  728. 


480     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

temps,  avant  que  le  territoire  de  l'Union  devienne  trop 
étroit  pour  ses  habitants,  seul  cas  sérieux  où  l'expansion 
coloniale  se  transforme  en  une  nécessité,  en  un  besoin 
inéluctable,  même  dans  l'absence  de  toute  préoccupation 
politique. 

Le  temps  et  les  faits,  qu'il  entraine  dans  sa  course,  im- 
posent des  changements  et  engendrent  des  idées  nouvel- 
les dans  l'esprit  des  peuples,  comme  dans  celui  des  hom- 
mes. On  ne  peut  résister  contre  l'évidence.  Cette  évi- 
dence actuelle,  pour  nous,  c'est  que  les  États-Unis  ont 
acquis  une  prépondérance  presque  indiscutée  dans  les 
affaires  internationales  des  deux  Amériques.  Qu'on  s'en 
réjouisse  ou  qu'on  s'en  attriste  —  et  nous  n'avons  aucune 
raison  de  nous  en  réjouir  ni  de  nous  en  attrister  —  il 
faut  en  prendre  son  parti  et  agir  en  conséquence.  Au 
lieu  donc  de  nous  mettre  en  posture  de  barrer  la  voie  à 
un  torrent  impétueux  et  irrésistible,  c'est  notre  intérêt 
de  le  laisser  suivre  son  cours,  en  nous  tenant  de  façon 
à  en  être  fructueusement  arrosés;  sans  nous  exposer  à 
être  emportés,  en  essayant  d  y  faire  obstacle,  dans  un 
geste  où  notre  impuissance  n  égalerait  que  notre  incons- 
cience. 

Les  États-Unis  ont  tout  ce  dont  nous  avons  besoin 
pour  nous  lancer  dans  le  sillon  d'une  civilisation  active 
et  laborieuse.  Ils  ont  les  capitaux  de  toute  sorte:  ar- 
gent, machines,  expérience  du  travail  hardi  et  énergie 
morale  à  résister  contre  les  difficultés.  Pourquoi,  s'ils 
désirent  notre  amitié,  —  notre  conservation  étant  devenue 
solidaire  à  leurs  plus  puissants  intérêts,  —  ne  nous  of fri- 


et  la  République  d'Haïti  481 

raîent-ils  pas  cette  main  secourable  que  nous  cherchons 
depuis  un  siècle,  sans  trop  le  crier,  il  est  vrai,  mais  en 
dépensant  en  pure  perte  nos  amabilités  et  nos  concessions 
souriantes  envers  les  nations  riches  et  civilisées,  qui  n'au- 
raient qu'à  laisser  descendre  jusqu'à  nous  leur  bienveil- 
lance philanthropique,  pour  assurer  notre  ascension  au 
milieu  des  peuples  christianisés?  Je  n'«n  vois  pas  la 
raison.  A  M.  Roosevelt,  personnellement,  au  parti  ré- 
publicain particulièrement,  il  pourrait  y  avoir  un  intérêt 
moral  et  politique  assez  tangible,  à  ce  qu'Haïti,  en  tant  %/ 
que  république  noire,  se  développe,  s'assagisse  et  se  ci- 
vilise. Le  parti  républicain  est  devenu,  depuis  une  cin- 
quantaine d'années,  le  courant  où  viennent  se  canaliser 
les  forces  les  plus  vives  de  la  mentalité  et  de  l'activité 
américaines.  Ce  courant  qui  enfle  et  monte  sans  cesse 
est  indubitablement  destiné  à  dominer  de  plus  en  plus 
la  marche  de  l'Union,  au  fur  et  à  mesure  que  les  États 
du  Sud  seront  pénétrés  par  une  civilisation  plus  large, 
grâce  au  passage  de  l'activité  économique  purement  agri- 
cole à  une  activité  agro-industrielle,' telle  que  l'indiquait 
l'intelligent  programme  de  M.  Benjamin  Harrison. 
Mais  un  des  facteurs  les  plus  immédiatement  utilisables 
pour  l'hégémonie  politique  des  Républicains,  c'est  incon- 
testablement l'accession  de  tous  les  noirs  ou  leurs  des- 
cendants au  droit  de  vote.  Les  Afro-Américains,  nous 
l'avons  vu,  portent  généralement  leur  bulletin  en  faveur  . 
des  héritiers  et  des  continuateurs  de  la  politique  de  Lin- 
coln, qui  a  été  leur  défenseur  et  leur  libérateur.  En 
1859,  le  martyr  tombé  plus  tard  sous  la  balle  meurtrière 


482     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

de  Booth  écrivait  ceci  :  «  La  Démocratie  d'aujourd'hui 
tient  la  liberté  d'un  homme  pour  absolument  rien,  quand 
elle  est  en  conflit  avec  le  droit  de  propriété  d'un  autre 
homme;  les  Républicains,  au  contraire,  sont  à  la  fois 
pour  l'homme  et  pour  le  dollar;  mais  en  cas  de  conflit, 
ils  préfèrent  l'homme  au  dollar.»*  Les  traditions  des 
deux  grands  partis  américains  restent  inchangées,  jus- 
qu'à ce  jour,  sinon  dans  la  forme,  puisque  l'esclavage 
des  nègres  est  à  jamais  aboli,  mais  au  fond,  avec  l'anta- 
gonisme de  race,  dans  lequel  domine  non  seulement  un 
orgueil  stupide,  mais  un  égoïsme  économique  dont  les 
préoccupations  percent  de  plus  en  plus. 

Si  les  Démocrates  ne  peuvent  plus  contester  la  liberté 
du  noir,  ils  contestent  encore  son  droit  à  l'égalité.  Cette 
contestation  grosse  d'orages  est  basée  sur  la  prétendue 
infériorité  naturelle  et  indéracinable  de  la  race  éthio- 
pique.  Pour  les  Sudistes,  le  noir  est  incapable  d'user 
sainement  et  intelligemment  des  droits  politiques  d'où  dé- 
pendent la  conservation  et  la  prospérité  de  l'Union  Amé- 
ricaine. Est-ce  une  croyance  sincère?  J'en  doute,  pour 
la  majeure  partie  de  ceux  qui  l'affichent;  mais  c'est  un 
fait.  Un  des  principaux  arguments  et  le  plus  spécieux, 
dans  leurs  élucubrations  sophistiques,  c'est  l'exemple 
d'Haïti  où  les  nègres  et  les  mulâtres  font,  depuis  un 
siècle,  le  plus  piteux  usage  de  leur  autonomie  nationale. 
C'est  ainsi  que  le  nom  d'Haïti  est  aussi  connu,  parmi  les 
écrivains  négrophobes  de  l'Alabama  ou  de  la  Caroline 

^  Letters  and  Adresses  of  Abraham  Lincoln,  p.  141  (New 
York,  Howard  Wilford  Bell,  1903). 


et  la  République  d'Haïti  483 

du  Sud,  que  celui  de  l'un  des  quarante-cinq  États  de 
rUnion  Américaine;  mais  c'est  sous  une  charge  qui  fe- 
rait rougir  le  noir  même,  si  on  devait  la  prendre  au  sé- 
rieux. Toutefois  l'impression  produite  par  cet  épouvan- 
tail  artificieux  ne  manque  pas  d'influer  sur  des  esprits 
vigoureux,  au  point  de  les  paralyser  dans  les  efforts 
qu'ils  voudraient  tenter  pour  faire  cesser  un  état  de 
choses  qui  viole  le  quatorzième  amendement  de  la  Cons- 
titution américaine.  Les  Républicains  n'auraient-ils  pas 
un  avantage  indéniable  à  voir  s'annuler  pratiquement  cet 
argument  fallacieux,  par  l'amélioration  matérielle  et 
morale  de  l'Haïtien,  se  montrant  apte  à  exercer  fruc- 
tueusement les  prérogatives  du  self-governmentf  Deux 
millions  de  voix  à  s'acquérir  sur  les  plateformes  électo- 
rales sont-elles  une  chose  à  dédaigner?...  Certaine- 
ment, plus  on  réfléchit  sur  ces  faits  patents  et  actuels, 
plus  on  se  convainc  que  notre  pays  n'a  qu'à  se  conduire 
sagement  et  intelligemment,  pour  s'assurer  l'appui  ef- 
fectif des  États-Unis  d'Amérique. 

M.  Roosevelt,  dont  l'œil  perce  et  devance  l'avenir, 
semble  être  appelé  à  donner  la  première  impulsion  à  cette 
nouvelle  existence,  vita  nuova,  entre  son  grand  pays  et 
notre  petite  République.  Que  les  capitaux  américains 
nous  arrivent,  avec  la  saine  intention  de  mettre  en  va- 
leur nos  immenses  richesses  naturelles,  en  nous  aidant 
à  la  réfection  de  nos  routes,  en  créant  des  chemins  de 
fer,  des  exploitations  agricoles  et  les  petites  industries 
compatibles  avec  notre  activité  économique  encore  ru- 
dimentaire,  mais  nécessaires  au  développement  normal 


> 


484     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

de  nos  populations  urbaines,  qui  aurait  à  s'en  plaindre? 
Personne.  La  crainte  chassée  de  nos  esprits,  par  une 
assurance  de  plus  en  plus  affirmée  que  notre  grande  et 
noble  voisine  ne  convoite  point  notre  territoire,  nous 
pouvons  tourner  nos  regards  vers  elle  et  lui  demander 
V  sa  main,  pour  marcher  résolument  dans  les  sentiers  de  la 
civilisation,  où  les  plus  forts  doivent  tendre  les  bras  aux 
plus  faibles  et  aux  plus  arriérés,  afin  de  gravir  ensemble 
les  hauteurs  et  réaliser  une  humanité  plus  large,  plus 
raisonnable,  plus  prospère,  plus  éclairée  et  plus  juste. 
Nous  avons  à  y  converger  nos  efforts,  avec  prudence  et 
réflexion,  mais  en  même  temps  avec  confiance  et  bonne 
volonté. 
Est-ce  à  dire  que  Taxe  de  la  politique  extérieure  de  la 

^  République  d'Haïti  doive  être  exclusivement  fixé  à 
Washington,  même  moralement?  Non.  Ce  n'est  point 
ma  pensée  et  je  ne  veux  pas  le  dire.  S'il  y  a  pour  Haïti 
une  fatalité  historique,  c'est  le  destin  qui  l'attache  indis- 
solublement à  la  France,  sinon  par  les  liens  de  la  na- 
tionalité, du  moins,  par  les  liens  d'une  sympathie  qu'on 
ne  saurait  effacer  du  cœur  des  Haïtiens,  sans  effacer 
toutes  les  pages  de  notre  histoire,  lesquelles  prouvent 
que,  même  en  se  combattant,  dans  la  grande  lutte  pour 
la  liberté  et  l'indépendance  nationale.  Haïtiens  et  Fran- 

V  çais  gardaient  quelque  chose  de  commun,  la  générosité 
du  cœur  et  l'admiration  du  vrai  courage  d'où  qu'il  vienne. 
Toussaint-Louverture,  un  Haïtien  avant  la  lettre  et  resté 
le  plus  grand  d'entre  nous,  sauva  son  maître,  —  qui  fut 
bon  et  serviable,  —  au  péril  de  sa  propre  vie,  et  lui  passa 


et  la  République  d'Haïti  485 

des  subsides  pour  son  entretien,  même  à  l'étranger;  Ro- 
chambeau,  scélérat  et  cruel,  mais  brave  entre  les  braves, 
salua  la  bravoure  de  Capoix,  qui  lui  livrait  assaut  à  Ver- 
tières.  Dessalines,  sanguinaire  par  nécessité,  faisait 
grâce  à  tout  prisonnier  blanc  qui  avait  accompli  un  acte 
de  grand  courage  ! 

Nous  avons  déjà  expliqué  cette  imprégnation  morale, 
qui  s'effectua  du  caractère  français  dans  le  tempérament 
des  noirs  de  Saint-Domingue,  même  quand  ceux-ci 
étaient  courbés  sous  le  poids  de  l'esclavage.  Cette  com- 
munication était  incomplète  et  défectueuse,  par  la  dif- 
férence de  l'éducation,  l'inégalité  de  la  culture  intellec- 
tuelle et  surtout  par  la  distance  de  leur  position  respec- 
tive; mais  elle  fut  si  réelle  et  agissante,  qu'elle  se  ma- 
nifeste spontanément,  toutes  les  fois  que  l'Haïtien  monte 
en  intellectualité  ou  que  l'on  rencontre  le  Français  en  re- 
tard, tel  le  campagnard  éloigné  des  grands  centres  de 
la  France. 

Haïti  s'attache  à  la  France  non  seulement  par  les  liens 
du  passé,  mais  encore  par  l'atmosphère  intellectuelle  et 
morale  qui  leur  est  commune,  par  l'unité  de  la  langue. 
Ceux  qui  expriment  leur  pensée  dans  un  idiome  spécial 
ont  toute  chance  que  cette  pensée  se  rapproche  et  se 
touche,  à  quelque  distance  que  se  trouvent  les  penseurs. 
Ceux  qui  pensent  d'une  certaine  façon  finissent  toujours  ^ 
par  agir  dans  le  sens  de  cette  pensée.  De  là,  une  assi- 
milation inconsciente  des  tempéraments,  des  dispositions 
d'esprit  et  même  de  la  conduite  de  ceux  parlant  la^même 
langage.     C'est  à  ce  point  que  le  principe  de  la  natio- 


486     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

nalité  est  surtout  cherché  dans  la  communauté  de  lan- 
gage des  groupes  humains,  apparemment  destinés  à  vivre 
et  se  mouvoir  ensemble.  Mille  exemples  prouvent  l'exis- 
tence de  ces  affinités  entre  la  France  et  Haïti.  Un  des 
esprits  les  plus  ouverts  et  les  plus  éclairés  de  la  France 
contemporaine,  M.  Elisée  Reclus,  en  a  fait  judicieuse- 
ment la  remarque:  I 

«  Quoique  puissance  indépendante,  dit  le  g^nd  géo- 
graphe, l'ancienne  colonie  offre  dans  ses  annales  un  sin- 
gulier parallélisme  avec  l'histoire  de  la  France  moderne. 
Après  sa  période  révolutionnaire  de  quinze  années,  Haïti 
se  constitua  également  en  empire,  puis  elle  eut  ses  monar- 
chies et  présidences  constitutionnelles,  jusqu'à  la  fonda- 
tion d'un  nouvel  empire  qui,  par  sa  date  de  1849,  coïncida 
presque  avec  le  second  empire  français  et  fournit  aux 
écrivains  satiristes  l'occasion  de  comparaisons  faciles 
entre  les  deux  souverains.  Le  rétablissement  de  la  ré- 
publique se  fit  aux  sons  de  la  Marseillaise,  et  Port-au- 
Prince  célébra  comme  Paris,  le  jubilé  de  la  prise  de  la 
Bastille.))^ 

Le  même  savant  constate  le  fait  suivant  :  «...  Quel  que 
soit  le  manque  d'instruction  des  noirs  haïtiens,  ils  n'en 
y^  sont  pas  moins  un  des  peuples  les  plus  remarquables,  par 
leur  ouverture  d'esprit,  la  sagacité  de  leur  jugement,  la 
finesse  de  leurs  aperçus.  Ils  ont  un  grand  respect  pour 
ceux  qui  savent  et  même  dans  les  districts  les  plus  recu- 
lés, loin  de  toute  école,  les  jeunes  gens  reçoivent  de  leurs 

*  Elisée    Reclus,    Nouvelle    Géographie    Universelle     (Paris, 
1891),  tome  XVII,  p.  754. 


et  la  République  d'Haïti  487 

anciens  quelque  instruction  rudimentaire.  Proportion- 
nellement à  la  population,  le  nombre  des  enfants  haï- 
tiens envoyés  dans  les  écoles  de  France  est  très  considé- 
rable, et  la  part  qu'Haïti  a  prise  à  l'accroissement  de  la 
littérature  dépasse  celle  de  plus  d'un  district  français  de 
même  étendue.  Par  la  langue,  Haïti  est  la  France:  elle 
a  des  historiens,  des  publicistes  et  surtout  des  poètes,  et 
telle  de  leurs  odes  ou  de  leurs  élégies  est  un  chef  d'œuvre 
appartenant  désormais  au  trésor  du  langage...  L'Haï- 
tien a  parfaite  conscience  de  la  solidarité  que  le  génie 
d'une  langue  commune  lui  donne  avec  la  France.  Aussi, 
quoique  très  fier  de  son  indépendance  politique,  ne  l'est-il 
pas  moins  des  liens  qui  le  rattachent  à  l'ancienne  mère- 
patrie  et  cherche-t-il  à  les  resserrer,  en  imitant  ce  qui  lui 
vient  de  France,  les  chants,  les  fêtes,  les  modes,  les  ins- 
titutions et  les  mœurs.))* 

C'est  donc  un  devoir  pour  la  France,  au  lieu  de  prêter 
une  oreille  complaisante  aux  insinuations  d'un  Pierre 
Leroy-Beaulieu,  de  coopérer  avec  les  États-Unis,  à  aider 
Haïti  à  s'élever  de  plus  en  plus,  dans  les  voies  de  la  civi- 
lisation. Cette  œuvre  généreuse,  entreprise  et  conduite 
ensemble,  peut  constituer  un  nouveau  point  de  contact 
heureux  pour  les  deux  plus  grandes  républiques  de  la 
terre.  En  se  rapprochant  plus  étroitement  pour  accom- 
plir une  bonne  action  en  faveur  d'un  jeune  peuple  inté- 
ressé à  l'une,  par  les  traditions  et  la  langue,  et  à  l'autre, 
par  la  position  géograpTiique,  elles  ne  trouveront,  l'une 
à  l'égard  de  l'autre,  aucune  antipathie  à  combattre,  au- 
*  Elisée  Reclus  :  Nouvelle  Géographie  Universelle,  pp.  773,  774. 


y 


488     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

cune  tradition  à  abandonner.  Au  contraire.  Leur  his- 
toire respective  signale  plus  d'un  fait,  plus  d'une  raison 
qui  les  prédestinent  à  marcher  ensemble,  la  main  dans  la 
main.  La  forme  semblable  de  leurs  gouvernements, 
avec  des  nuances  constitutionnelles  absolument  négli- 
geables, est  encore  pour  elles  une  raison  de  s'attacher, 
dans  une  orientation  commune,  créant  plus  d'un  motif 
pour  une  action  solidaire  dans  la  politique  mondiale. 

Ce  sentiment  point  déjà  et  se  laisse  découvrir  en  plus 
d'un  témoignage  de  haute  sympathie  et  de  chaude  estime 
entre  les  deux  grandes  nations.  En  effet,  aucun  Amé- 
ricain, connaissant  l'histoire  de  son  pays,  ne  peut  oublier 
le  concours  efficace  que  le  peuple  français  accorda  aux 
défenseurs  de  l'Indépendance  des  États-Unis.  La  grande 
victoire  de  Yorktown,  qui  mit  cette  indépendance  hors 
de  question,  est  celle  de  Lafayette*  au  même  titre  que  de 
Washington.  Aussi  est-ce  naturel  que  les  deux  grandes 
républiques  tendent  à  se  considérer  et  à  s'apprécier  de 

'  En  agitant  ces  souvenirs  propres  à  inspirer  aux  Américains 
une  cordiale  affection  pour  la  France,  nous  ne  désirons  nulle- 
ment causer  un  sentiment  amer  aux  Anglais,  que  Français  et 
Américains  combattaient  alors.  Dans  les  conflits  des  nations, 
on  est  tantôt  des  compagnons  de  guerre,  tantôt  des  ennemis, 
sans  qu'il  y  ait  d'autres  motifs  de  se  tuer  ou  de  s'embrasser  que 
les  circonstances  présentes.  Après  cette  aide  donnée  aux  an- 
ciennes colonies  américaines  de  la  Grande-Bretagne,  pour  s'éman- 
ciper de  leur  métropole,  les  ressentiments  durèrent  si  peu,  entre 
les  Français  et  les  Anglais,  que,  dès  le  Gouvernement  de  Louis 
Philippe,  les  meilleures  relations  d'amitié  se  renouèrent  entre 
la  France  et  son  ancienne  rivale.  Ces  relations  se  maintinrent  et 
arrivèrent  même  à  la  première  entente  cordiale  de  1854  à  1855, 
où  les  deux  grandes  puissances  occidentales  de  l'Europe  se  don- 
nèrent la  main  contre  la  Russie  et  remportèrent  ensemble,  sous 


et  la  République  d'Haïti  489 

plus  en  plus.  Par  Teffet  même  des  institutions  qui  les 
régissent,  elles  doivent  s'attirer,  que  dis-je!  se  ressem- 
bler, chaque  jour  davantage.  Plus  la  France  deviendra 
républicaine,  —  conciliant  les  exigences  de  l'égalité,  que 
d'anciennes  traditions  sociales  rendent  toujours  instable 
sur  le  sol  où  ont  si  longtemps  rég^é  la  féodalité  et  la 
monarchie,  avec  les  exigences  de  la  liberté,  qui  est  Tapa- 
nage  commun  de  tous  les  citoyens,  aristocrates  religieux 
ou  démocrates  libre-penseurs,  —  plus  elle  s'américanisera, 
en  développant  les  individualités  originales  et  fortes,  qui 
sont  les  nerfs  de  tout  organisme  national  ;  plus  les  États- 
Unis  deviendront  lettrés,  —  assouplissant  leur  belles  quali- 
tés prime-sautières  par  ces  humanités  qui  humanisent  cer- 
tainement les  esprits,  —  plus  ils  se  franciseront,  en  s'éle- 
vant  toujours  plus  haut,  dans  un  idéal  de  raison,  de 
beauté,  de  justice  universelle,  qui  est  la  caractéristique  du 
pays  de  Voltaire  et  de  Hugo. 

Je  souhaite  de  tout  mon  cœur  la  venue  du  jour  où  la 
France  et  l'Union  américaine   sentiront,   en  dehors  de 

le  commandement  du  maréchal  Pélissier,  les  grandes  victoires 
de  Malakof  f  et  de  Sébastopol.  Mais,  chose  étonnante  !  c'est  dans 
cette  guerre  même,  où  la  France  sut  montrer  son  admiration 
pour  les  héroïques  vaincus,  que  commença  le  lien  de  sympathie 
qui  a  abouti  à  Talliance  franco-russe. 

La  nouvelle  «  entente  cordiale  »  de  la  France  et  de  l'Angle- 
terre, basée  sur  un  principe  plus  large,  grâce  à  la  noble  initiative 
des  plus  remarquables  esprits,  qui  pensent  et  agissent  des  deux 
côtés  de  la  Manche  et  parmi  lesquels  s'est  si  généreusement  dis- 
tingué M.  d'Estournelles  de  Constant,  doit  durer  et  se  dévelop- 
per et  se  consolider  sans  cesse,  dans  une  pleine  intelligence  des 
grands  intérêts  matériels  et  moraux,  qui  rendent  les  deux  nations 
solidaires  à  plus  d'un  titre,  au-dessus  de  toute  question  de  poli- 
tique actuelle. 


490     M,  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

toute  autre  préoccupation,  la  conformité  de  leur  rôle  et 
de  leur  destinée  dans  le  monde  moderne.  L'une  infusera 
à  l'autre  sa  vieille  distinction  d  élégance  et  de  délicatesse 
artistique,  ou  sa  hardiesse  de  main,  sa  foi  dans  Taction 
et  son  énergie  mentale.  Nous  Tavons  dit;  déjà  de  part 
et  d'autre,  les  deux  républiques  commencent  à  se  donner 
des  preuves  d'estime  et  d'admiration.  Pour  la  première 
fois,  l'année  dernière,  un  premier  ministre  américain  a 
été  décoré  du  grand  cordon  de  la  Légion  d'honneur.  Et, 
chose  plus  remarquable  que  l'offre  de  cette  décoration, 
elle  a  été  accueillie  avec  un  sincère  plaisir,  fort  probable- 
ment par  M.  Hay,  mais  sûrement  par  le  peuple  améri- 
cain, qui  se  pique  généralement  de  ne  point  attacher  un 
grand  prix  aux  rubans,  mais  qui  voit  dans  celui-ci  l'ex- 
pression d'un  sentiment  et  d'une  pensée  qui  lui  vont  droit 
au  cœur. . .  M.  Delcassé  est  prisé  à  sa  juste  valeur  par 
l'opinion  américaine,  qui  loue  surtout  en  lui  le  ministre 
patriote,  travaillant,  avec  un  calme  et  une  simplicité  rares, 
à  faire  la  France  toujours  plus  grande,  toujours  plus  con- 
sidérée, toujours  plus  respectée. 

Rien  n'empêche  donc  que  des  bords  de  la  Seine  aux 
bords  du  Potomac,  on  se  donne  la  main  pour  une  action 
généreuse  et  bienveillante,  pour  soutenir  ensemble  une 
communauté  nationale,  d'autant  plus  intéressante  qu'elle 
est  plantée  au  milieu  du  monde  occidental  comme  une 
matière  d'étude,  comme  un  moyen  d'observation  dont 
peut  sortir  la  condamnation  irrémissible  ou  la  réhabili- 
tation réparatrice  de  toute  une  race.  Les  nations,  comme 
les  hommes,  ne  perdent  jamais  à  se  complaire  en  des 


et  la  République  d'Haïti  491 

actions  de  générosité.  Quelles  que  soient  les  suggestions 
qui  portent  les  uns  à  fermer  les  yeux  sur  les  devoirs  que 
dictent  les  sentiments  altruistes,  les  seules  inspirations 
conformes  à  la  prospérité  de  l'espèce  humaine  et  à  son 
épanouissement  en  bien-être,  en  science  et  en  moralité,  il 
n'y  a  pas  moins  les  intimations  de  la  conscience  et  les 
leçons  de  l'expérience,  pour  commander  de  faire  le  bien 
et  pour  montrer  qu'on  est  toujours  d'autant  plus  fort, 
qu'on  a  satisfait  avec  plus  d'ampleur  aux  lois  de  la  soli- 
darité, qui  ne  permettent  point  que  l'homme  reste  im- 
punément indifférent  aux  souffrances  et  aux  misères  de 
l'homme,  pas  plus  que  les  nations  oublient  ce  qu'elles  se 
doivent  de  sympathie  et  de  bienveillance  mutuelles.  Pour 
puissant  et  civilisée  que  soit  un  peuple,  il  gagne  toujours 
à  être  aimé  par  les  petits;  et  il  n'y  parvient  qu'en  prou- 
vant son  amour. 

Amore  con  amor  si  paga, 

a  dit  le  Dante,  dans  sa  langue  imagée  et  sonore.  Haïti 
est  toute  pleine  de  dispositions  affectueuses  et  elle  saura 
payer  au  centuple  ceux  dont  les  cœurs  s'ouvriront  pour 
lui  faire  une  place,  même  modeste,  dans  leur  affection 
agissante. 


CONCLUSION 

Dans  la  lutte  pour  la  vie,  où  les  instincts  brutaux,  les 
rudes  poignes,  le  manque  de  scrupule,  le  mépris  du  droit 
désarmé,  semblent  apporter  tant  d'avantages  aux  Nem- 
rods  glorieux,  il  y  a  aussi  des  revers  inattendus  où  des 
générations  éloignées  expient  la  faute  de  celles  qui  ont 
tourné  le  dos  à  la  justice  ou  fermé  leur  cœur  à  la  sym- 
pathie. Heureux  les  peuples  qui,  dans  leur  jour  de- 
preuve,  peuvent  se  rappeler  qu'ils  n'ont  pas  été  égoïstes 
et,  quoi  que  leur  amène  le  sort,  peuvent  se  dire  qu'ils  mé- 
ritent le  triomphe  ou  le  bonheur,  parce  qu'ils  ont  accom- 
pli la  loi  du  devoir.  De  là  sort  toujours  un  stimulant  qui 
décuple  les  forces  défaillantes  et  réalise  des  prodiges. 
Voilà  ce  qui  nous  autorise  à  compter  sur  le  concours  des 
deux  grandes  républiques,  où  la  pratique  des  institu- 
tions libres  et  l'absence  de  tout  intérêt  dynastique  rendent 
le  peuple  accessible  aux  plus  nobles  impulsions. 

Mais  que  la  France  s'unisse  à  l'Union  américaine  pour 
nous  venir  en  aide,  que  les  preuves  les  plus  éloquentes 
de  sympathie  nous  soient  témoignées,  tout  sera  inutile  et 
vain,  si  les  Haïtiens  ne  se  décident  pas  à  jeter  un  regard 
rétrospectif  sur  leur  passé  et  à  sentir  la  nécessité  de  chan- 
ger d'habitude,  en  abandonnant  tous  les  préjugés  inté- 

49a 


M.  Roosevelt  et  la  République  d'Haïti       493 

rieurs  et  extérieurs,  qui  expliquent  le  retard  de  notre  dé- 
veloppement national.  Il  ne  servira  de  rien  que  le  meil- 
leur concours  nous  vienne  du  dehors,  si  nous  ne  nous 
redressons  pas,  dans  un  effort  résolu  pour  nous  lancer 
virilement  hors  de  l'ornière  où  nous  avons  trop  long- 
temps trébuché.  Notre  destinée,  en  dernière  analyse, 
doit  être  notre  propre  ouvrage.  La  tâche  de  consolider 
la  base  sur  laquelle  nous  voulons  édifier  une  civilisation 
jaune  et  noire,  est  moralement  confiée  à  notre  volonté 
et  à  notre  dignité  de  peuple  indépendant  et  désireux  de 
justifier  son  indépendance  par  l'usage  qu'il  en  fait. 
Sans  doute,  nous  serions  impuissants  à  parfaire  cette 
œuvre,  dans  un  délai  raisonnable,  si  nous  restions  isolés 
dans  nos  essais  et  livrés  à  nos  seules  ressources;  mais 
le  concours  que  des  étrangers  pourront  nous  offrir  ne 
constituera  jamais  rien  autre  chose  que  des  appoints.  La 
grosse  besogne  doit  nous  incomber  et  peser  sur  nos 
propres  épaules.  Il  est  désirable  qu'il  en  soit  ainsi;  car 
c'est  la  seule  manière  d'en  tirer  la  gloire  et  tout  le  profit 
qu'ambitionne  notre  patriotisme. 

Que  chaque  peuple  soit  responsable  de  son  bien-être 
ou  de  sa  misère,  de  son  exaltation  ou  de  son  avilisse- 
ment, de  ses  progrès  ou  de  sa  stagnation  nationale,  c'est 
une  loi  inéluctable  de  l'histoire.  Il  faut  donc  qu'Haïti  se 
rappelle,  avant  tout,  qu'elle  ne  peut  attendre  du  dehors 
l'impulsion  qu'elle  doit  trouver  en  elle-même,  en  sa  foi 
dans  la  possibilité  de  son  ascension  nationale  vers  les 
hauts  sommets  de  la  civilisation,  où  n'atteignent  que  les 
peuples  dont  l'ambition  est  vive  et  noble,  dont  la  réso- 


494     ^'  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

lution  de  réussir  est  soutenue  par  une  volonté  inflexible. 
Si,  au  lieu  de  nous  résoudre  à  Teffort  indispensable, 
pour  nous  libérer  de  toutes  les  entraves  qui  nous  em- 
pêchent de  marcher,  nous  nous  amusons  à  crier  au  dan- 
ger, sans  rien  faire  pour  l'éviter,  —  en  supposant  qu'il 
existe  réellement,  —  nous  en  serons  accablés  et  terras- 
sés, au  milieu  même  de  nos  protestations  retentissantes. 
Il  n'y  aura  personne,  croyons-le,  pour  nous  plaindre  et 
nous  sauver  du  péril,  et  ce  sera  bien  fait  pour  nous.  Car 
celui  qui  ne  sait  pas  s'ingénier,  pour  garder  son  bien,  et 
ne  veut  point  secouer  le  passé  pour  s'assurer  l'avenir, 
n'est  pas  digne  de  figurer  parmi  les  agents  du  progrès, 
les  facteurs  de  la  civilisation.  Incapable  de  s'armer  de 
résolution  virile  et  salutaire;  indolent  ou  obstiné,  dérai- 
sonnable ou  impuissant,  inutile  à  lui-même  et  méprisable 
pour  les  autres,  on  ne  saurait  le  compter  pour  quelque 
chose,  dans  la  grande  élaboration  d'une  destinée  meil- 
leure, à  laquelle  ne  prennent  part  que  les  hommes  ca- 
pables d'énergie  morale.  Or  il  faut  se  faire  valoir,  par 
une  qualité  ou  une  autre,  pour  avoir  droit  à  la  considéra- 
tion, aux  sympathies  agissantes  des  gens  qui  nous  en- 
tourent. Haïti,  en  se  convainquant  de  ces  vérités  mo- 
rales, ne  sera  pas  difficile  à  y  adapter  sa  conduite.  Nous 
avons  des  qualités  de  courage  et  d'endurance  que  per- 
sonne ne  peut  nous  dénier,  mais,  dans  la  lutte  que  nous 
avons  à  affronter,  il  nous  faut  d'autres  éléments  pour  le 
succès.  Nous  devons  y  ajouter  la  sagacité,  une  ferme 
volonté  et  surtout  cette  conception,  d'une  évidence  mathé- 
matique, qu'Haïti  ne  peut  se  développer  si  la  masse  plé- 


et  la  République  d'Hditi  495 

béienne,  les  populations  travailleuses  qui  représentent  les 
forces  vives  de  la  nation,  ne  s'élèvent  pas,  elles-mêmes,  par 
plus  de  bien-être,  plus  de  lumière  et  plus  de  justice  sociale. 
La  force  de  toute  nation  est  dans  son  homogénéité, 
sinon  physique  mais  intellectuelle  et  morale.  Elle  ne 
peut  prospérer  qu'autant  que  chaque  individu,  formant 
une  pièce  de  l'agrégat  national,  se  sente  indissolublement 
lié  à  la  destinée  de  ses  coassociés  de  la  communauté  po- 
litique, ses  concitoyens  et  ses  compatriotes.  Tous  doivent 
avoir,  dans  les  grandes  lignes,  une  mentalité  commune  et 
des  inclinations  identiques,  qui  ne  font  nul  obstacle  à  y 
l'originalité  et  à  la  spécialisation  des  individus,  créant  des 
contrastes  nécessaires  à  l'harmonie  sociale,  mais  non  des 
antagonismes  menaçants.  Les  citoyens  d'un  pays,  qui 
veut  poser  en  face  du  monde  comme  une  nation,  ne 
doivent  point  laisser  voir  ou  sentir  à  l'étranger  qu'ils  ^ 
ne  participent  à  la  commune  existence  nationale  qu'avec 
répugnance  ou  regret  d'un  côté,  avec  amertume  ou  colère 
de  l'autre.  C'est  montrer  les  fissures  par  où  l'ennemi 
pourra,  à  son  heure,  entrer  et  démolir  la  place.  Or,  l'é- 
tranger, en  tant  qu'il  s'agisse  de  la  préservation  natio- 
nale, n'est  pas  toujours  l'ennemi,  mais  il  est  toujours  l'in-  v^ 
trus.  C'est  sur  ce  point  absolument  moral  et  intangible, 
que  régoïsme  patriotique,  par  pudeur  comme  par  mé- 
fiance, doit  s'ériger  en  une  discipline  salutaire.  Prendre 
des  précautions  utiles  pour  ouvrir  nos  campagnes,  offrir 
nos  terrains  fertiles  à  l'exploitation  des  capitaux  étran- 
gers, c'est  une  excellente  chose,  assurément;  mais  pren- 
dre nos  précautions  pour  guérir  nos  plaies  sociales,  pour 


496       Af .  Roosevelt  et  la  République  d'Haïti 

fermer  les  joints  qui  pourraient  exposer  notre  édifice 
national  à  une  destruction  misérable  vaudra  toujours 
mille  fois  mieux. 

A  toute  aventure,  si  nous  voulons  vivre  et  ré- 
sister, comme  nation  indépendante,  serrons  nos  rangs! 
Formons  un  faisceau,  qui  fasse  de  nous  un  bloc,  com- 
pact, sans  distinction  de  couleur  ou  d'origine,  de  pro- 
fession ou  de  naissance,  les  plus  honorés  étant,  là,  les 
plus  honnêtes,  les  plus  laborieux  et  les  plus  corrects. 
Travaillons  ensemble,  gravissons  ensemble  les  chemins 
qui  montent.  La  main  dans  la  main,  soyons  prêts  à  nous 
adosser  aux  pans  escarpés  de  nos  montagnes  protectrices, 
en  nous  touchant  par  le  coude,  unis  pour  la  prospérité 
commune,  comme  pour  la  défense  commune.  C'est  le 
seul  moyen  pour  un  peuple  de  se  faire  respecter,  jusqu'à 
ce  que  la  force  cesse  de  primer  le  droit  dans  les  conten- 
tions d'ici-bas  et  que  toutes  les  prétentions  nationales, 
justes  ou  arbitraires,  sensées  ou  déraisonnables,  des 
grands  ou  des  petits  peuples,  puissent  également  être 
soumises  à  un  tribunal  encore  à  naître. 

In  the  Parliament  of  tnen,  the  Fédération  of  the  world, 

rêve  poétique  du  généreux  Tennyson,  mais  dont  la  réali- 
:sation  n'aura  rien  de  miraculeux,  si  ce  n'est  pas  en  vain 
qu'un  chef  d'État  de  l'envergure  de  M.  Roosevelt,  préco- 
nise en  plein  Congrès  «  la  paix  de  la  justice,»  en  déclarant 
que  c'est  l'honneur  de  toutes  les  nations  éclairées,  comme 
le  but  des  États-Unis,  de  rendre  toujours  plus  proche  le 
jour  où  elle  doit  prévaloir  à  travers  le  monde  ! . . . 


APPENDICE 


CORRESPONDANCE 

Port-au-Prince,  21  avril  1891. 
Monsieur  le  Ministre, 

Nous  référant  à  notre  entrevue  avec  vous,  ce  matin,  entrevue 
durant  laquelle  nous  eûmes  l'occasion  de  vous  donner  avis  et 
communication  d'un  document  signé  par  le  Président  des  États- 
Unis,  et  nous  investissant  de  pleins  pouvoirs  de  conférer  avec  toutes 
personnes  revêtues  de  la  même  autorité  par  Haïti  pour  faire  une 
convention  entre  les  deux  Gouvernements,  nous  avons  l'honneur 
de  vous  envoyer,  ci-inclus,  une  copie  officielle  dudit  document 

Veuillez  agréer,  Monsieur  le  Ministre,  l'assurance  de  notre  très 
haute  considération. 

Signé:  Fred.  Douglass,  Bancroft  Gherardi. 

Honorable  A.  Firmin, 

Secrétaire  d'État  des  Affaires  Étrangères, 
Port-au-Prince. 

DOCUMENT 

Benjamin  Harrison,  Président  des  États-Unis  d'Amérique: 

A  tous  ceux  à  qui  ces  présentes  parviendront,  Salut! 

J'investis,  par  ces  présentes,  Frederick  Douglass,  ministre  rési- 
dent et  consul  général  des  États-Unis  d'Amérique  en  Haïti,  et 
Bancroft  Gherardi,  contre-amiral  dans  la  marine  des  États-Uni^ 
du  plein  pouvoir  de  conférer  avec  telles  personnes  qui  peuvent 
être  autorisées  de  la  part  d'Haïti  et  de  conclure,  sauf  l'avis  et  la 
sanction  du  Sénat  des  États-Unis,  une  convention  pour  assurer 
aux  États-Unis  l'usage  du  Môle  St-Nicolas  comme  station  navale. 

En  foi  de  quoi,  j'ai  ordonné  que  le  sceau  des  États-Unis  y  soîjt 
apposé. 

Donné  sous  notre  seing  et  notre  sceau,  dans  la  ville  de  Washing- 

497 


498     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

ton,  le  9  mars  de  l'année  1891,  et  la  CXV«»  de  l'Indépendance 

des  États-Unis. 

Signé:  Benj.    Habrison. 

Par  le  Président: 

Signé:  James  G.  Blaine, 

Secrétaire  d'État. 

Certifié  le  document  ci-dessus  comme  une  copie  sincère  de 
l'original. 

Signé:  Fred.  Douglass,  Bancroft  Gherasdl 

RÉPONSE 

Port-au-Prince,  le  22  avril  1891. 
Messieurs  les  Plénipotentiaires. 

J'ai  l'honneur  d'accuser  réception  à  Vos  Excellences  de  votre 
dépêche  du  21  de  ce  mois,  par  laquelle  vous  avez  bien  voulu 
m'adresser  une  copie  officielle  du  document  signé  par  Son  Ex- 
cellence le  Président  des  États-Unis  et  vous  investissant  de  pleins 
pouvoirs  pour  conférer  avec  toutes  personnes  revêtues  des  mêmes 
pouvoirs  par  Haïti,  afin  de  négocier  une  convention  entre  les 
deux  Gouvernements. 

En  examinant  ce  document,  et  me  référant  à  l'entrevue  que 
j'eus  l'honneur  d'avoir  avec  Vos  Excellences  le  jour  même  de 
la  réception  de  votre  dépêche,  je  dois  inférer  que  vos  pleins 
pouvoirs  se  rapportent  à  la  demande  faite  le  7  février  dernier, 
au  Gouvernement  d'Haïti  par  l'honorable  amiral  Gherardi,  en 
qualité  de  commissaire  spécial  des  États-Unis,  d'exprimer  son 
consentement  d'accorder  au  Gouvernement  de  l'Union  Améri- 
caine l'affermage  du  Môle  St-Nicolas,  afin  d'y  établir  une  station 
de  charbon  pour  les  navires  de  la  Marine  des  États-Unis. 

En  effet,  par  sa  lettre  du  10  février  dernier,  ce  département 
avait  exprimé  à  l'honorable  amiral  le  désir  du  Gouvernement 
d'Haïti  d'avoir,  préalablement  à  toute  délibération:  i**  les  détails 
ou  conditions  de  l'affermage  désiré;  2**  copie  des  pleins  pouvoirs 
qui  lui  auraient  été  conférés  par  Son  Excellence  le  Président  des 
États-Unis,  et  dont  l'original  serait  présenté,  —  s'il  y  a  lieu, — 
au  moment  de  la  signature  du  bail  à  ferme,  qui  fait  l'objet  de 
sa  demande.  L'honorable  amiral  m'a  fait  l'honneur  de  me  four- 
nir, par  sa  lettre  du  12  février,  tous  les  détails  désirables,  en  me 
laissant  une  copie  certifiée  des  instructions  qu'il  avait  reçues  du 
département  d'État  de  Washington,  et  après  une  entrevue  que 
nous  eûmes  le  même  jour,  il  a  été  convenu  qu'il  écrirait  à  son 


et  la  République  d'Haïti  499 

Gouvernement  pour  avoir  les  pleins  pouvoirs.  C'est  donc  ce 
document  que  vous  avez  reçu  en  commun  et  qui  m'a  été  com- 
muniqué, de  sorte  que  le  Gouvernement  d'Haïti  est  mis  à  même 
de  répondre,  en  toute  règle,  à  Vos  Excellences. 

Comme  j'ai  eu  l'honneur  de  le  dire  à  Vos  Excellences,  dans 
notre  entrevue  d'hier,  dès  que  je  sus  l'arrivée  en  cette  rade  d'une 
nouvelle  escadre  de  la  Marine  américaine,  et  que  j'eus  appris 
que  des  pleins  pouvoirs  vous  éta;îent  expédiés,  je  fis  une  dépêche 
très  circonstanciée  au  Président  d'Haïti  et  au  Conseil  des  Secré- 
taires d'État,  en  tournée  dans  le  département  du  Sud.  Le  Pré- 
sident d'Haïti  et  mes  collègues,  réunis  en  conseil  des  Secrétaires 
d'État,  m'ont  ordonné  de  vous  répondre  comme  il  suit  : 

«Après  avoir  bien  considéré  les  conditions  dans  lesquelles  le 
Gouvernement  des  États-Unis  désire  obtenir  l'affermage  du 
Môle  St-Nicolas  pour  y  établir  une  station  navale,  ils  n'auraient 
peut-être  point  d'objection  à  y  faire  si  vos  instructions  ne  con- 
tenaient pas  la  clause  suivante: 

«  En  vue  de  la  préservation  et  de  l'affermissement  des  re- 
lations (des  deux  pays),  le  Président  désire  que,  aussi  long- 
temps que  les  États-Unis  peuvent  être  les  fermiers  du  Môle 
St-Nicolas,  —  s'il  doit  être  affermé,  —  le  Gouvernement 
d'Haïti  n'afferme  aucun  port  ou  autre  portion  de  son  terri- 
toire, ni  n'en  dispose  autrement,  n'y  accordant  aucun  privilège 
spécial  ou  droits  d'usage,  à  aucun  autre  Pouvoir,  État  ou 
Gouvernement.» 

L'acceptation  de  votre  demande  avec  une  telle  clause  serait, 
aux  yeux  du  Gouvernement  d'Haïti,  un  outrage  à  la  souveraineté 
nationale  de  la  République  et  une  violation  flagrante  de  l'article 
i«'  de  notre  Constitution;  car,  en  renonçant  au  droit  de  disposer 
de  son  territoire,  il  en  aurait  consenti  l'aliénation  tacite. 

Dans  sa  lettre  du  12  février  dernier,  l'honorable  amiral  Ghe- 
rardi  a  cité  la  France,  le  Brésil,  l'Espagne,  le  Pérou,  le  Mexique, 
Hawaï,  le  Portugal,  l'Italie,  le  Japon  et  d'autres  nations  qui  ont 
accordé,  un  moment  ou  l'autre,  des  stations  de  charbon  à  la 
Marine  des  États-Unis.  Le  Gouvernement  d'Haïti  n'est  pas 
moins  bien  disposé  envers  l'Union  Américaine  que  ces  diverses 
nations,  mais  il  se  trouve  lié  par  notre  droit  public  intérieur  qu'il 
ne  peut  violer  sans  rendre  caduc  tout  engagement. pris  dans  de 
telles  conditions. 

Ces  considérations  sont  d'une  importance  telle  que  Vos  Ex- 


Soo     M.  Roosevelt,  Président  des  États-Unis, 

cellences  seront,  sans  doute,  les  premières  à  reconnaître  Tinipos- 
sibilité  dans  laquelle  se  trouve  le  Gouvernement  haïtien  d'accorder 
à  celui  des  États-Unis  le  bail  du  Môle  St-Nicolas  aux  conditions 
que  ce  dernier  désire.  Mais  à  cette  difficulté  constitutionnelle 
doivent  encore  s'ajouter  des  considétations  politiques,  qui  sont 
de  la  plus  haute  importance  pour  le  Gouvernement  haïtien. 

L'arrivée  en  ce  port  de  deux  escadres  américaines,  renfermant 
les  plus  puissants  vaisseaux  de  guerre  de  la  Marine  des  États- 
Unis,  a  fait  une  impression  des  plus  malheureuses  au  pays  entier, 
qui  s'en  alarme  ou  s'en  inquiète.  En  supposant  même  que  la 
Constitution  nationale  ne  fût  pas  un  obstacle  à  l'acceptation  de 
la  demande  présentée  par  Vos  Excellences,  au  nom  du  Préiident 
des  États-Unis,  le  Gouvernement  haïtien  ne  pourrait  guère,  dans 
les  circonstances  présentes,  entrer  en  négotîations  pour  l'affer- 
mage du  Môle  St-Nicolas,  sans  paraître  céder  à  une  pression 
étrangère  et  compromettre,  ipso  facto ^  notre  existence  de  peuple 
indépendant;  d'autant  plus  que  plusieurs  journaux  américains, 
dans  un  but  indevinable,  font  une  propagande  mensongère,  ten- 
dant à  faire  accroire  qu'il  y  a  eu  des  engagements  signés,  entre 
le  Président  d'Haïti  et  les  États-Unis  d'Amérique,  pour  la  cession 
de  cette  même  baie  du  Môle  St-Nicolas  que  Son  Excellence  le 
Président  Harrison  désire  avoir  comme  station  navale  à  l'usage 
de  la  Marine  américaine. 

Profondément  confiant  dans  votre  loyauté  et  votre  sentiment 
d'équité,  j'ose  espérer  que  Vos  Excellences  saisiront  parfaite- 
ment que  le  refus  d'accorder  aux  États-Unis  l'affermage  du 
Môle  St-Nicolas  pour  une  station  navale  n'est  pas,  de  la  part  du 
Gouvernement  haïtien,  un  acte  de  méfiance  ou  de  mauvaise 
volonté.  Il  est  la  conséquence  d'un  double  empêchement  devant 
lequel  a  dû  fléchir  notre  vive  sympathie  et  notre  sincère  attache- 
ment à  la  plus  glorieuse  et  la  plus  généreuse  république  du 
Nouveau  Monde  et  peut-être  du  Monde  Moderne. 

Veuillez  agréer.  Messieurs  les  Plénipotentiaires,  les  assurances 
de  ma  très  haute  considération. 

Le  Secrétaire  d'État  des  Relations  Extérieures. 

Signé:  A.   Fikmin. 
Honorable  Frederick  Douglass, 

Ministre  Résident  et  Consul  général  des  États-Unis  en  Haïti. 
Bancroft  Gherardi, 

Contre-Amiral  de  la  Marine  des  États-Unis,  Plénipotentiaire, 
etc,  Port-au-Prince. 


et  la  République  d^ Haïti  501 

RÉPONSE  À  LA  DÉPÊCHE  DU  DÉPARTEMENT  DES 

RELATIONS  EXTÉRIEURES 

Port-au-Prince  (Haïti),  24  avril  1891. 

Honorable  A.  Firmin, 

Secrétaire  d'État  des  Affaires  Étrangères  d'Haïti. 

Monsieur, 

Nous  avons  Thonneur  de  vous  accuser  réception  de  votre  lettre 
du  22  courant  répondant  à  la  demande  du  Président  des  États- 
Unis,  présentée  par  nous  au  Gouvernement  d'Haïti,  pour  le  bail 
du  Môle  St-Nicolas  comme  une  station  de  charbon  à  l'usage  des 
forces  navales  des  États-Unis. 

Nous  regrettons  que  le  Gouvernement  d'Haïti  se  voie  dans  la 
nécessité  de  faire  un  refus  à  la  demande  amicale  du  Président, 
d'autant  plus  que  nous  avons  lieu  de  craindre  que  ce  refus  ne 
soit  pas  accepté  par  le  Gouvernement  des  États-Unis  comme  un 
témoignage  des  sentiments  amicaux  qui  doivent  exister  entre  les 
deux  Républiques  et  gouverner  leurs  relations. 

Tout  en  étant  obligé  de  vous  exprimer  notre  désappointement 
du  terrain  sur  lequel  s'est  placé  le  Gouvernement  d'Haïti,  per- 
mettez-nous de  vous  présenter.  Monsieur  le  Ministre,  l'expres- 
sion de  notre  plus  haute  estime  et  de  notre  plus  haute  con- 
sidération. 

Signé:  Frederick  Douglass,  Bancroft  Gherardi. 

Dans  l'après-midi  du  24,  le  ministre  Douglass  a  eu  avec  moi  une 
entrevue  officielle,  dans  le  but  de  me  demander  si  je  considérais 
les  négotiations  comme  fermées,  d'après  notre  dernière  correspon- 
dance.    Je  lui   ai   répondu  affirmativement,   et   il    s'est   déclaré 

satisfait  de  ma  réponse. 

A.  Firmin. 

(Extrait  du  Bulletin  des  Lois  et  Actes  du  Gouvernement  de  la 
République  d'Haïti,  No.  22,  Année  189 1.) 


TABLE  DES  MATIÈRES 


PREFACE       iii 

CHRISTOPHE  COLOMB i 

COLONISATION  DE  L'AMÉRIQUE 15 

Colonisation  espagnole,  15.  Colonisation  française, 
21.  Colonisation  anglaise,  28:  La  Virginie,  31  ;  New- 
York  et  New-Jersey,  39;  Massachusetts,  48;  Le  Con- 
necticut,  54  ;  Le  Maryland,  55  ;  La  Pcnsylvanic,  57  ;  Ca- 
rolines  du  Nord  et  du  Sud,  61. 

INDÉPENDANCE  AMÉRICAINE 77 

Causes  de  la  Révolution,  77  ;  La  Révolution,  87  ;  Décla- 
ration de  l'Indépendance,  103. 

DÉVELOPPEMENT  NATIONAL  DES  ÉTATS-UNIS  .     115 

FONDATION  DU  PARTI  RÉPUBLICAIN      ....     141 
Son  rôle,  son  programme,  141  ;  De  Lincoln  à  McKin- 
ley,  144. 

M.  THÉODORE  ROOSEVELT 177 

HAÏTI 219 

La  Reine  des  Antilles,  219;  Les  Nègres,  231;  Le 
Mulâtre,  247  ;  La  Révolution  française,  252  ;  Liberté  gé- 
nérale des  Noirs,  261. 

INDÉPENDANCE  D'HAÏTI 281 

LES  GOUVERNEMENTS  HAÏTIENS 293 

Dessalines,  293;  Alexandre  Pétion,  299;  Henri  Chris- 
tophe, 308;  Jean  Pierre  Boyer,  319;  Les  Présidents 
éphémères,  343;  Soulouque,  359;  Fabre  Geffrard,  372; 
Sainave,  385  ;  Nissage  Saget,  391  ;  Michel  Domingue, 
398;  Boisrond-Canal,  404. 

LA  POLITIQUE  HAÏTIENNE 415 

LES  BESOINS  ET  LES  INTÉRÊTS  D'HAÏTI   ...  431 

HAÏTI  N'A  RIEN  À  CRAINDRE  DE  M.  ROOSEVELT  463 

CONCLUSION 492 

APPENDICE        497 

502 


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